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NOTIONS MÉDICALES CONTENUES DANS LES PRINCIPAUX OUVRAGES D’ARISTOTE

§ 1. Histoire des animaux. — Cet ouvrage, divisé en neuf livres, est un chef-d’œuvre. 11 suffirait pour immortaliser Aristote s’il n’avait pas d’autres titres de gloire : Buffon en parlait toujours avec admiration; Camus en a publié une traduction française en 1723 (2); enfin Cuvier, dans son histoire des sciences naturelles , en a fait ressortir la valeur avec toute l’autorité de son génie.

Considérée à un point de vue exclusivement médical , l’ histoire des animaux est encore digne de la plus sérieuse appréciation : sous le rapport anatomique et physio-

(1) Voir Littré , ouv. cité, tom. I , pag. 379-382.

(2) Camus; 2 vol. in-P>. Paris, 1723. Le 1er volume contient le texte grec en regard du français. Le 2e est rempli de notes.

logique, elle est supérieure aux dialogues de Platon, tant pour l’étendue que pour la précision des détails ; elle dépasse même sous ce rapport plusieurs traités de la collection hippocratique ; elle contient, en outre, quelques propositions pathologiques d’un assez haut intérêt.

Livre 1. — Aristote déduit de l’observation de la physionomie humaine divers signes que je vais simplement relater, quoique plusieurs soient contestables. Le lecteur en appréciera la justesse relative : « Un grand front annonce de la gravité; un petit front, de la vivacité; le front large dénote un enthousiaste; le front arrondi,

un homme colère . Les sourcils droits sont un signe de

mollesse ; courbés vers le nez , ils annoncent un homme dur et austère ; courbés vers les tempes, un homme adroit à contrefaire les autres, un railleur; s’ils sont, pour ainsi

dire, tirés en bas , ils indiquent un homme envieux .

De petites chairs dans les angles du côté du nez sont le

signe de la méchanceté . Les yeux gris sont le signe

du meilleur caractère et les plus perçants . Il y a des

personnes dont les yeux clignotent beaucoup, ce qui marque un homme sans consistance ; d’autres les ont fixes , signe d’effronterie ; l’état moyen est encore ici le signe du meilleur caractère. » Aristote a aussi composé un opuscule substantiel et intéressant de physiognomoniâ , qui gagnerait beaucoup plus à être traduit qu’analysé. 11 doit être considéré comme le précurseur de Lavater qui le cite à plusieurs reprises , sans lui rendre pourtant pleine et entière justice (1).

(1) Lavater ; l’art de connaître les hommes par la physionomie. 10 vol. Paris, 1820. Voir notamment les tomes ï et IX.

Le limaçon de l’oreille est mentionné par Aristote ; il admet quelle ne s’ouvre pas intérieurement dans le crâne, mais bien dans l'arrière-bouche. Il fait consister l’éternument dans l’explosion d’une grande quantité d’air par le nez ; il considère l’épiglotte comme faisant en quelque sorte partie de la langue ; il connaît assez bien l’œsophage et la trachée-artère. Vient ensuite une esquisse assez complète de l’anatomie de l’ensemble du corps humain dont l’auteur fait ressortir la supériorité d’organisation sur celle des animaux. Il établit que le cerveau de l’homme est en proportion plus considérable que celui des animaux ; il le divise en deux lobes ; il parle aussi du cervelet et des deux membranes, l’une extérieure, plus forte, l’autre intérieure , plus faible , qui enveloppent ces deux organes dont il ignore les fonctions.

Livre III. — Le sang contenu dans les veines bat dans tout le corps et en même temps : c’est la première substance qui paraît dans les animaux ; il est dans le cœur avant même que le reste du corps soit formé. Quand il est trop séreux, il devient une cause de maladie; dans ce cas, il ne se coagule presque pas. Quand il se corrompt , il se change en pus , et le pus forme des squirrhes. — Le lait doit être distingué en deux parties : le sérum et la partie caséeuse qui est la plus importante.

C’est dans ce livre qu’Aristote s’attache à démontrer que le cœur est l’origine des veines. Il parle surtout de l’aorte. Quant aux nerfs , il est loin de les connaître aussi bien. Il considère les testicules comme les organes producteurs du sperme ; il indique les vaisseaux qui le portent dans l’intérieur de l’urètre ; il donne enfin une description fidèle des caractères physiques de ce liquide.

Livres V et VIL — Le livre V contient un exposé rapide de la théorie d’Aristote sur la génération spontanée des animaux inférieurs. Le livre VII est spécialement consacré à l’étude de la génération chez l’homme. Les phénomènes qui annoncent et accompagnent la puberté chez les deux sexes y sont parfaitement bien décrits ; on y trouve de plus, à côté d’une foule de détails trèsexacts qu’il serait trop long de reproduire, les propositions suivantes généralement considérées aujourd’hui comme vraies par les physiologistes et par les praticiens : « Le moment de concevoir est naturellement dans les premiers jours qui suivent la cessation des menstrues. Il est rare que les femmes qui n’ont pas leurs menstrues soient fécondes ; cependant on a vu des exemples contraires. il y a des femmes qui continuent à avoir leurs menstrues quoiqu’elles soient enceintes ; mais leur fruit est alors généralement chétif. »

Inutile de dire qu’ Aristote ne se doutait pas de l’existence des spermatozoïdes, des ovules et de la ponte périodique. Il avait quelques notions sur le développement de l’embryon et sur ses enveloppes ; il connaissait quelquesuns des phénomènes de la grossesse, et il a recommandé aux sages-femmes d’utiles précautions pendant l’accouchement. 11 a parlé de femmes qui ont eu trois et quatre enfants dans une seule couche ; il en cite même qui en ont eu cinq. Après avoir indiqué quelques maladies de la première enfance , il insiste sur les convulsions dont la gravité est surtout à craindre quand elles se manifestent, dit-il, pendant la pleine lune.

J’ai été frappé des analogies qui existent entre ce livre et le traité de la génération qui fait partie de la collection

hippocratique. En les comparant, il serait facile de prouver que la supériorité est le plus souvent du côté d’Aristote.

Livre VIII. — Ce livre est en grande partie consacré à l’indication de diverses maladies qui existent chez les animaux. L’auteur admet à tort que les chiens enragés peuvent communiquer leur maladie à tous les animaux qu’ils mordent, excepté l’homme (1). Il signale assez exactement les effets de la morsure de divers animaux venimeux : il constate que les scorpions du Phare et d’autres endroits ne sont pas dangereux, tandis que ceux de la Carie peuvent tuer; il s’appesantit surtout sur les fâcheuses conséquences de la piqûre de l’aspic.

§ II. — De l’ame (â). — Ce traité, traduit en français pour la première fois par M. Barthélemy-St-Hilaire , est du plus haut intérêt pour le médecin. C’est un livre de physiologie générale autant qu’un livre de psychologie proprement dite ; il traite à la fois des facultés vitales et des facultés psychiques. Je n’ai pas à en faire une analyse complète; je ne dois m’attacher qu’aux principaux points qui rentrent dans mon sujet.

Après avoir fait un exposé critique de l’opinion des philosophes ses prédécesseurs , Aristote établit qu’il considère Lame comme le principe des êtres animés. Mais comment distinguer les êtres animés de ceux qui ne le

(1) Lucien n’ignorait pas le fait de la contagion de la rage des animaux à l’homme ; il l’indique dans un de ses dialogues.

(2) Barthélemy-St-Hilaire. 1 vol. grand in-8o. Paris, 1816. Cette traduction est précédée d’une belle préface et d’un long exposé du plan général de l’ouvrage.

sont pas? Voici sa réponse : « Pour affirmer d’un être qu’il vit, il nous suffit qu’il y ait en lui une seule des choses suivantes : l’intelligence , la sensibilité , le mouvement et le repos dans l’espace, et aussi ce mouvement qui se rapporte à la nutrition , à l’accroissement et au dépérissement (1). » Du reste, M. Barthélemy-St-Hilaire ayant résumé dans les lignes suivantes la pensée générale d’Aristote, c’est son témoignage que je vais invoquer: « L’âme est l’achèvement du corps , sa perfection , son acte , et , pour parler la langue aristotélique , son enté-

lèchie . L’âme est l’essence du corps qui sans elle n’est

plus ce qu’il est, tout comme un œil de pierre, un œil en peinture n’est pas un œil véritable. L’âme n’est pas tout-à-fait le corps ; elle est quelque chose du corps; mais elle n’en peut être séparée, et Aristote n’ose même pas dire qu’elle y soit distinctement , comme le marin est dans le vaisseau qu’il gouverne.... L’âme ainsi comprise est la cause du corps vivant; c’est elle qui, en lui donnant la vie, le fait ce qu’il est. Elle la lui donne par quatre facultés diverses, la nutrition, la sensibilité, l’intelligence, la locomotion. Partout où l’on voit l’une de ces facultés , on peut affirmer qu’il y a vie , qu’il y a une ame. Ces facultés, du reste, se répartissent très-inégalement entre les êtres vivants. Les uns n’en ont qu’une : ainsi les plantes n’ont que la faculté de nutrition, n’ont que l’âme nutritive; d’autres êtres jouissent de toutes les facultés réunies; tel est l’homme (2). » Écoutons encore le judicieux commentateur, faisant ressortir le vice de

(1) Liv. II, chap. 2, pag. 173.

(2) Préface du traité de l’âme, pag. 17 à 19.

la théorie aristotélique quil vient d'exposer: « Aristote a commis une bien grave erreur en comprenant sous une seule définition et l’âme des plantes, et l’ame des animaux, et I'ame de l’homme. Mais, dira-t-on peut-être, c’est une simple différence de mots ; Aristote donne le nom d’AME à ce que vous appelez la vie. Cette objection n’a pas la moindre force, puisque Aristote comprend 1 "intelligence dans la vie telle qu’il la décrit.... L’ame, telle que nous la sentons en nous, sensible , intelligente, volontaire , est essentiellement distincte de cet autre principe qui fait vivre notre corps , le nourrit et le fait végéter. Assimilons, si vous le voulez , la nutrition dans l’homme à la nutrition dans la plante ; reconnaissons de part et d’autre une fonction toute pareille , et même des organes analogues, quelque différents qu’ils soient; mais à aucun prix, si nous tenons à observer exactement les faits, ne confondons pas le principe qui sent et pense avec le principe qui nourrit. Ne les confondons pas même dans l’homme où nous les voyons réunis ; ne les confondons pas davantage dans l’homme et dans la plante , où nous les voyons si manifestement séparés. » Ne dirait-on pas que c’est Barthez qui a dicté ces lignes ? M. Barthélemy- St-Hilaire , sans prononcer les mots de force vitale et force psychique , admet évidemment le principe de la dualité du dynamisme humain. J’aurais bien quelques observations à lui soumettre sur la manière dont il comprend les rapports de la psychologie et de la physiologie; je crois même qu’il me serait aisé de prouver qu’il n’a point fait à celle-ci une assez large part , au point de vue des services qu’elle rend à l’étude de l'homme sentant , pensant et voulant; mais je ne puis pas traiter incidemment une aussi importante question. Il me suffira de

dire que, tout en admettant deux principes animateurs, il ne faut jamais perdre de vue l’unité de l’homme, pour ne songer qu’à une dualité radicale : les faits de l’ordre vital et ceux de l’ordre psychique ont entre eux des relations réelles, nombreuses, intimes; l’âme, comme la vie, se manifeste par des organes ; l’altération de ceux-ci empêche son libre développement ; leur état normal le favorise, etc., etc.

Comme élève de Montpellier, il m’est infiniment plus agréable de louer M. Barthélemy-St-Hilaire, pour les éloges qu’il décerne à cette illustre École, et en particulier à Bordeu , à Lacaze , à Barthez , à Dumas , à Fc Bérard et à « d’autres physiologistes encore vivants , dont les travaux non moins utiles soutiennent le vitalisme à la hauteur où leurs devanciers l’avaient porté. » Je suis encore de son avis quand il dit un peu plus loin : « Le vitalisme, en faisant une part aussi nette à la psychologie, s’il reste fidèle au Père de la médecine, reste bien plus encore fidèle à Platon. »

À l’inverse de M. Cousin qui a rattaché Stahl à Platon, M. Barthélemy-St-Hilaire le rattache à Aristote. Je regrette de ne pouvoir partager sur ce point l’opinion de l’ancien et éminent Professeur du Collège de France. Aristote et Stahl s’accordent, il est vrai, à admettre chez l’homme une seule force douée de plusieurs facultés; mais, pour Stahl , cette force unique est I’ame pensante dont le principe vital est une faculté ; tandis que , pour Aristote , Famé pensante est, au contraire, une faculté du principe vital. Le Stahlianisme est donc l’Aristotélisme renversé. Les médecins qui ont étudié la doctrine médico-psychologique de Stahl peuvent seuls se figurer avec quelle indignation le Professeur de Hall, spiritualiste outré et

éminemment religieux , aurait répondu à celui qui serait venu lui dire : « 1’ame pensante, qui, dans votre système, dirige tous les phénomènes de l’économie humaine, n’est qu’une faculté du principe qui anime les végétaux et les animaux, comme le voulait Aristote ! »

Dumas, de Montpellier, a beaucoup mieux compris que M. Barthélemy-St-Hilaire la pensée principale de Stahl , quand il a dit : « Le génie vaste et profond de Stahl avait créé cette doctrine où 1’ ame pensante, représentée comme le principe unique du sentiment , du mouvement et de la vie , reste seule chargée du soin de conserver le corps, en appliquant à des usages prévus les facultés et les forces quelle accommode et proportionne à ses divers besoins (1). »

La traduction de M. Barthélemy-St-Hilaire est encore passible de plusieurs rectifications de détail que je ne tenterai pas, M. Boyer s’étant chargé de cette tâche qu’il accomplira mieux que je ne pourrais le faire moi-même.

Quant aux notes médicales de M. Bartliélemy-St-Hilaire, il en est qui ne sont pas au niveau de la science actuelle.

Le traité de Y âme contient, en outre, une théorie de la vision, de l’audition, de l’odorat, du goût et du toucher.

Quoique peu disposé à admettre le principe de l’immortalité de l’âme, Aristote cherche à établir son agérasie. Voici en quels termes : « L’intelligence semble être dans l’âme comme une sorte de substance , et ne pas pouvoir être détruite. Ce qui paraîtrait surtout devoir la détruire, c’est l’alanguissement qui flétrit l’homme dans la vieillesse.

(1) Ch.-L. Dumas. Discours sur les progrès futurs de la science de l’homme.

Mais ici ii arrive précisément ce qui se passe pour les organes des sens. Si le vieillard avait encore la vue dans

un certain état, il verrait tout aussi bien que le jeune homme. De même la vieillesse de l’intelligence vient non pas de quelque modification de l’âme , mais de la modification du corps dans lequel elle est , comme il arrive d’ailleurs dans les ivresses et les maladies. La pensée , la réflexion se flétrissent, parce que quelque autre chose vient à se détruire à l’intérieur ; mais le principe même est impassible (1). « Ceux qui désirent creuser plus profondément ce sujet , liront avec intérêt l’ouvrage de M. le Professeur Lordat, intitulé : Preuves de V insénescence du sens intime de l’homme.

Barthez a consacré quelques pages à l’analyse du traité de l’âme ; il trouve dans ce traité une certaine obscurité qui ne règne pas habituellement dans les œuvres d’Aristote (2). Cette remarque me paraît juste: le philosophe peripateticien montre , en effet , un certain embarras quand il a à déterminer si l’âme , telle qu’il l’entend , est ou n’est pas un être substantiel , distinct ou non du corps ; si elle constitue, en d’autres termes, une entité, un être existant par lui-même. Mais, en dernière analyse, il répond négativement , quoique son langage trahisse parfois l’incertitude de son esprit. L’âme ou l’entéléchie est pour lui une formule abstraite qui résume toutes les fonctions vitales et psychiques. C est une perfection inhérente au corps humain , comme la forme à la matière. Il fait pour-

(1) Trad. de M. Barthélemy-St-Hilaire , pag. Hl.

(2) Barthez , nouv. éléments de la science de l’homme; 2e édition, tom. I , pag. 69-70.

tant quelques restrictions , et il hésite à considérer l’âme comme une simple modalité de la matière organisée. Ajoutons que le mot matière n’est pas pris par lui dans le sens que lui donne Descartes. On sait que le philosophe français a établi une distinction profonde, radicale, exagérée, entre l’esprit et la matière , n’accordant guère à celle-ci que l’étendue et l'inertie. Aristote, comme Platon, admettait, au contraire, une certaine activité dans la matière inorganique elle-même ; et , sous ce rapport , la science moderne doit leur donner raison. La matière dite brute, inorganique ou inanimée, n’est pas, en effet, aussi inerte et aussi passive qu’on a bien voulu le dire. Ne suffirait-il pas , pour le démontrer , d’invoquer les lois d’attraction et de gravitation et le fait si remarquable de la cristallisation des corps , de leurs affinités électives , les phénomènes dits catalytiques , les actions électromagnétiques , etc. ? Mais laissons là une discussion qui pourrait paraître extra-médicale , et passons aux problèmes.

§ III. Des problèmes. — Ce traité est divisé en 38 sections ; il n’a pas été traduit en français -, je l’ai principalement étudié dans l’édition græco-latine de 1597, qui contient l’interprétation latine de Théodore Gaza (1).

La plupart des sections sont consacrées à la solution de problèmes afférents à la médecine. La première surtout est exclusivement médicale. Elle comprend 59 problèmes différents, exposés d’une manière nette et concise, et suivis de solutions qui, sans être toujours satisfaisantes,

(1) Operwn Aristotelis , 1597. 2 tom. Apud Guillelmum Lœmanum. — Voir le tom. Il, pag. 821-1042.

témoignent en faveur de la sagacité et de la variété inouïe des connaissances d’Aristote. Il se demande, entre autres choses, comment il se fait que les changements de saisons et les variations atmosphériques puissent tantôt engend rer, tantôt guérir les maladies. 11 étudie celles-ci dans leurs relations avec les saisons, avec les vents, avec les aliments, les eaux, le lever et le coucher des astres. Hippocrate n’est pas cité; mais, par le fait, on retrouve les mêmes idées dans le traité des airs , des eaux et des lieux , et dans celui des épidémies. — N’oublions pas qu’Aristote est fils de médecin, et qu’il a médité les œuvres de Démocrite et de la plupart des autres grands hommes de la Grèce qui sont à la fois philosophes et médecins. J’indique ce fait pour faire remarquer que, malgré les nombreuses analogies médicales qui existent entre le médecin de Cos et le philosophe de Stagyre , on n’est pas en droit de conclure que celui-ci a tout emprunté au premier. Je suis d’autant plus disposé à admettre le contraire, qu’il est démontré pour moi que quelques vérités médicales contenues dans Aristote ne se retrouvent pas dans les livres hippocratiques. Aristote les a donc puisées ailleurs, s’il n’en est pas lui-même l’auteur; et Hippocrate, tout grand qu’il est, ne représente pas toute la science médicale de l’antiquité. En voici une preuve : c’est Thucydide et non p>as Hippocrate qui nous a fait connaître la terrible peste d’Athènes, et qui a insisté sur son caractère contagieux. Aristote, de son côté, signale la peste comme la plus contagieuse des maladies ( probl. 7 ) ; il voit dans le fait de la contagion une sorte de ferment, exigeant cependant, pour agir, une prédisposition du sujet. Le problème 8 de la section YII est ainsi conçu : Pourquoi ceux qui fréquentent des

personnes atteintes de phthisie , d’ ophthalmie et de gale en sont-elles elles-mêmes atteintes, tandis qu'on ne contracte pas ainsi l’hydropisie , les fièvres , l’apoplexie et d’autres maladies? . C est que la phthisie rend l'air de la respiration lourd et nuisible . La gale est plus contagieuse

que la lèpre et les autres maladies de la peau . Hippo¬

crate , au contraire , reste muet sur la grande question du développement des maladies par voie de contagion, si bien comprise par Aristote. — En parlant des ophthalmies, l’auteur des problèmes désigne probablement les purulentes. Quanta la contagion de la phthisie, il l’a exagérée.

Revenons à la section I : Aristote cherche à s’expliquer comment quelques médicaments peuvent purger sans agir comme diurétiques , tandis que d’autres sont diurétiques sans purger. Il n’est pas moins surpris d’avoir à constater que, parmi les divers remèdes , quelques-uns, comme l’ellébore, font vomir; d’autres, comme la scammonée, purgent ; d’autres enfin agissent à la fois comme vomitifs et comme purgatifs, par exemple, elaterium et thapsiœ succus. Est-il besoin d’ajouter qu’Aristote pousse trop loin le désir de tout expliquer, et que la cause première de ces phénomènes lui a échappé comme à ses successeurs S

Toutes les questions qu’il se pose sont loin d’avoir la même importance : c’est ainsi qu’il se demande comment il se fait que le changement de boissons aqueuses puisse favoriser la production des poux chez ceux qui sont disposés à en avoir (probl. 16 ). Heureusement que la plupart des autres problèmes ont une bien plus haute portée. En voici des exemples : Quels sont les signes des abcès purulents? quels sont ceux qu’il faut inciser et ceux qu’il faut brûler ; quels sont ceux en fin qu’il faut traiter par d’autres remèdes?

Le problème 44 est à peu près ainsi formulé : Comment se fait-il que le poivre, pris à haute dose , agisse comme diurétique , et, à petite dose , comme purgatif? Avant de chercher à expliquer le fait , il eût fallu le constater ; et Aristote aurait été, je crois, en peine de l’établir. Le problème suivant est plus utile à méditer : Comment se fait-il que les uns guérissent les mêmes inflammations en réchauffant , les autres en rafraîchissant? Un peu plus loin, il distingue les médicaments et les poisons des aliments, en ce que les premiers ( médicaments et poisons ) ne sont pas susceptibles de coction. Les médicaments peuvent tuer quand ils sont donnés à trop haute dose, tandis que la propriété des poisons est de tuer, même à très-petite dose.

Cette première section est terminée par des considérations sur l’importance de l’examen de l’urine dans les maladies, sur l’utilité de quelques moyens hygiéniques, et sur le traitement des fièvres intermittentes. L’exercice et un régime tonique et excitant sont particulièrement recommandés contre la fièvre quarte.

La section Ile a trait à la sueur, aux conditions qui la favorisent, qui l’engendrent et qui la diminuent. A côté de vues saines et pratiques, on trouve une foule de subtils raisonnements que j’épargnerai au lecteur.

La description des effets produits par l’abus du vin remplit la section IIIe. L’auteur insiste sur l’ivresse et sur le tremblement déterminé par un usage habituel et immodéré de cette boisson.

Dans la IVe, il entre dans d’intéressantes considérations sur les plaisirs aphrodisiaques. Dans la Ve , il parle surtout des divers genres d’exercices.

Les autres sections ne sont pas aussi exclusivement

médicales, sauf quelques-unes, notamment la IXe : il y est question des vibices et des cicatrices qui intéressent la peau. Dans la Xe, on trouve la question suivante : Comment se fait-il que l’homme seul soit sujet aux hémorrhagies nasales? La disposition hémorrhagique essentielle s’observe, en effet, rarement dans le règne animal. « On peut néanmoins, dit M. Lordat, après avoir rapporté l’opinion d’Aristote corroborée par celle de Blumenbach, citer quelques exemples de la disposition hémorrhagique chez les bêtes (1). »

Dans le cours de l’ouvrage, Aristote fait plus d’une fois allusion à l’hypothèse des quatre ou cinq éléments , qui malheureusement fut pour lui un dogme fondamental. Après s’être perpétuée à travers tout le moyen âge , cette pure invention de l’antique philosophie commença à perdre son prestige primitif, grâce aux travaux de Stahl, qui admit des corps indécomposés tout différents des éléments d’Aristote (2).

§ IV. La politique (3). — xâristote, définissant l’homme, d’après un de ses attributs principaux, l’appelle un être sociable. Il distingue dans l’âme humaine deux parties , l’une qui possède par elle-même la raison; l’autre .qui , sans la posséder, est néanmoins capable de lui obéir.

Faisant probablement allusion aux travaux d’Hippocrate, il dit que l’innovation a profité à la médecine qui a secoué ses vieilles pratiques.

(1) Lordat, traité des hémorrhagies. Paris, 1808 , pag. 189.

(2) Voir Dumas. Leçons sur la philosophie chimique , etc., 1836. pag. 84.

(3) Édit, de Barthélemy St-Hilaire, grec et français en regard. 2 vol. grand in-8.

Il établit, d’une manière incontestable, l'influence des climats sur le moral des peuples; démonstration déjà faite par Hippocrate dans le traité de l'air , des eauoc et des lieux.

Il veut que l’éducation du corps précède celle de l’esprit, et il accorde aux exercices gymnastiques le degré d’importance qu’ils méritent.

Voici les principales prescriptions qu'il recommande : « Comme la nature a limité la faculté génératrice à 70 ans tout au plus pour les hommes et 50 pour les femmes, c’est en se fixant sur ces extrêmes qu’il faut déterminer l’àge où doit commencer l’union conjugale. Les unions prématurées sont peu favorables aux enfants qui en

sortent . On peut donc déterminer l’époque du mariage

à 18 ans pour les femmes et à 37 ou un peu moins pour

les hommes . Les mères, durant la grossesse, veilleront

avec soin à leur régime ; elles éviteront les émotions morales. » Tout autant de préceptes qui dénotent l’esprit pratique et judicieux du philosophe de Stagyre.

Dans la recommandation suivante, Aristote a été beaucoup moins heureux : « Si quelques mariages deviennent féconds au-delà du terme formellement imposé à la population, il faut provoquer l’avortement, avant, dit-il, que l'embryon ait reçu le sentiment et la vie. Le crime ou l’innocence de ce fait ne dépend absolument que de cette condition. » C’est plutôt le siècle d’Aristote qu’ Aristote lui-même qu’il faut accuser d’un tel conseil. On sait que l’individualité de l’embryon et son animation n’étaient pas admises chez les anciens, pendant les quarante premiers jours. Platon dit aussi, dans le Thèètète, que les

sages-femmes ont le droit de faire avorter le foetus quand il est jeune.

Aristote établit avec assez de raison quen général les femmes jeunes souffrent davantage en couches et courent de plus grands dangers que celles qui sont plus âgées.

Les hommes trop âgés comme les jeunes gens ne produisent, dit-il, que des êtres incomplets de corps et d’esprit, et les enfants des vieillards sont d’une faiblesse irrémédiable. L’homme doit renoncer à procréer après 55 ans.

Frappé des rapports intimes qui existent entre la mère et le foetus, Aristote a encore écrit: les enfants ne ressentent pas moins les impressions de la mère qui les porte , que les fruits ne tiennent du sol qui les nourrit.

11 recommande aux parents de garder les enfants dans la maison paternelle jusqu’à 7 ans, et de les habituer de bonne heure au froid, pour les aguerrir contre les principales causes des maladies.

§ V. Météorologie et opuscules divers. — Je ne dirai rien de la météorologie d’Aristote, ouvrage riche de documents précieux et de nature à intéresser principalement les physiciens. Elle traite de l’air, de la pluie, des nuages, du tonnerre, des éclairs, des comètes, de la voie lactée, etc.

Les traités de la génération des animaux , du principe du mouvement des animaux et des parties des animaux méritent encore aujourd’hui les éloges des zoologistes; ils fournissent de précieux détails sur l’anatomie et la physiologie comparée.

C’est dans le livre sur la génération des animaux, qu’au

dire de Barthez, Aristote emploie, le premier peut-être , l’expression de principe vital des animaux (1).

L’âme, d’après Aristote, est le principe des mouvements des animaux; elle opère par le souffle inné, éther ou pneuma, qui est cause de la chaleur animale. Les mouvements sont divisés en volontaires et involontaires, etc.

Dans le livre de la sensation et des choses sensibles , la sensibilité est considérée comme le caractère essentiel de l’animalité. Les divers sens y sont judicieusement étudies. On y trouve même l’indication des phosphènes : « Lorsqu’on se presse l’œil et qu’on le frotte, il semble qu’il en sort du feu et des étincelles. Cette apparence se produit surtout dans les ténèbres, ou bien lorsque l’on ferme les paupières. » Le premier signalement de ce phénomène est donc de beaucoup antérieur à Newton , à quion l’attribue trop généralement; il revient de droit à Aristote (2).

Nous retrouvons dans le traité de la respiration la désignation du principe vital . J’ai montré, dans Y Étude médicale sur Platon, qu' Aristote connaissait beaucoup mieux cette fonction que son maître. Je me bornerai à ajouter que le chapitre XX est consacré à l’exposé d’une théorie de la palpitation du cœur et du pouls, dans laquelle le mouvement sanguin est comparé à l’ébullition d un liquide. L’auteur constate, en second lieu, la simultanéité du battement des vaisseaux sanguins qui tous dépendent du cœur. Il parle enfin de la membrane exté-

(1) Barthez. Nouy. élém. 2me édit. Paris , 1806 , 1. 1 , notes , p. 28.

(2) Dans un récent ouvrage, M. Serre, d’üzès, a traité à fond l’intéressante question des phosphènes . Paris , 1853.

rieure du cœur, et il admet, d’après ses observations personnelles , que le pouls est plus fréquent chez les jeunes animaux que chez les vieux.

L’opuscule de la jeunesse et de la vieillesse, de la vie et de la mort , nous offre le développement d’une pensée chère à Aristote , d’après laquelle la chaleur a sa source dans le cœur, et sans elle la vie n’est plus possible. 11 contient de belles considérations sur les êtres animés, et des notions fort justes sur la divisibilité des végétaux et des insectes, et l’individualité des animaux supérieurs.

Le traité des rêves est destiné à prouver que le rêve se rapporte à l’imagination qui n’est elle-même qu’une modification de la sensibilité.

Dans le livre IV , chapitre II , des parties des animaux , Aristote réfute Anaxagorequi plaçait dans la bile la cause des maladies aiguës. « Anaxagore se trompe, dit-il, en supposant que la bile est la cause des maladies aiguës , et qu’elle se jette, lorsqu’elle est en excès, sur le poumon, les veines et les plèvres. » On voit, ajoute M. Littré, que la théorie de la bile dans les maladies est antérieure à Hippocrate (1). Tant il est vrai qu’on retrouve dans l’antiquité le fond de la plupart des systèmes qui ont eu plus ou moins de vogue dans les temps modernes !

Entre autres faits curieux renfermés dans le livre Tcepl Gaugaatiov àxouajxaTtov (2) , je me bornerai a 1 indication

(t) Littré, ouy. cité, t. I, p. 19.

(2) La plupart des opuscules qui précèdent ont été traduits par M. Barthélemy-St-Hilaire. Pour celui-ci comme pour les autres qui n’ont pas été traduits en français, mes citations se réfèrent a l’édi-

des suivants. On dit que le phoque vomit, quand il est pris, une matière visqueuse qui est un remède utile aux épileptiques ( t. II, p. 1091 ). — 'Chez les Cyclopesde la Thrace , il existe, dit-on, une fontaine limpide et semblable en apparence aux autres eaux ; mais si quelque animal boit de cette eau, il meurt sur-le-champ ( t. II , p. 4 405). — - On dit que la substance dont les Scythes imprègnent leurs flèches provient des vipères qu’ils font putréfier et quils mélangent ensuite avec du sang humain ; il se forme ainsi un poison mortel ( t. II , p. 1 105 ). — On dit qu’il y a en Arabie une espèce d’hyènes dont l’aspect seul enlève la voix à l’homme et aux autres animaux. Ils tombent dans un tel état d’abattement , qu’ils ne peuvent plus se mouvoir ( t. 11 , p. 1106 ). — Quant à l’authenticité de ces assertions et à la réalité plus ou moins problématique des faits quelles expriment , il serait oiseux de les discuter.

Je bornerai là mon analyse. Elle n’offre qu’une esquisse imparfaite du génie de l’illustre péripatéticien , considéré au point de vue médical. Nul doute que si nous possédions les autres ouvrages qu’il a composés, j’aurais eu à mettre beaucoup plus en relief les connaissances anthropologiques de cette vaste intelligence.

tion déjà citée, de 1597. Malgré la petitesse des caractères et les abréviations du texte, c’est celle qui m’a paru la plus commode à manier.

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