V. Iles suhstaiiccs atiortivc
Les breuvages jouent un rôle bien plus large encore dans la pratique des avortements. Depuis les médicaments purgatifs, ou même simplement diurétiques et sudorifiques, jus- (|u'aux emménagogues et aux substances auxquelles on attribue une vertu abortive spécifique, on comprend quel vaste champ est ouvert aux préjugés du vulgaire, et aux tentatives empiriques des matrones et des charlatans. Je serais fort en peine d'énumérer les innombrables recettes qui ont pu être composées et administrées dans le but de procurer l'avortement, et dont l'emploi est surtout répandu dans les campagnes cl loin des grands centres de population. Leur multiplicité n;\ d'égal que leur impuissance ; mais lorsque l'on voit les auteurs les plus récents, et en apparence les plus sérieux, répéter les uns après les autres une longue liste de substances aussi innocentes que la scille, la salsepareille, le gaiac, l'aloès, la mélisse, la camomille, la matricaire, l'absinthe, l'armoise, le safran, le borax, le genièvre, on ne saurait trop répéter qu'aucune d'elles n'a jamais pu produire l'avortement (1). Il n'en faut pas moins noter qu'elles doivent à cette espèce do notoriété d'être employées par un grand nombre de femmes, et d'être même conseillées par certaines personnes dans une intention coupable au début de la grossesse. C'est à ce titre également qu'elles figurent dans la matière médicale dont on trouve pourvus ceux qui font en quelque sorte profession de l'avortement.
Il est cependant quelques substances qui, à tort ou à raison, paraissent plus spécialement posséder les propriétés abortives
(i) He4'in. FreJ. Teiclinicyer, Inst. méd. Icg. Jciiii, 1702, p. 75. — Anrir. Buchner, Dmerl. nam dentiir medicamenta qux nbortum siwpliciler promovent. Haie, 1746. — Fodéré, Traité de méd. lég. l'.iris. IS15, t. IV, p. 428.
ma SUIJSTAMIES AUOItTIVES. 51
(ju'oii leur alliibiic, et donl le crime cherche à utihser remploi. Je n'entends pas parler des poisons énergiques de toute espèce, arsenic, mercure, canlharides, qui, en portant dans l'organisme de la mère une })erturbation soudaine et [)rorondc. doivent entraîner presque nécessairement la mort et parfois Texpulsion prématurée du fœtus; mais de ces substances qui, dans certaines conditions, semblent exercer sur la matrice une action spéciiique, liode, l'if, la sabine, la rue, l'ergot de seigle. Pour ces substances mêmes il importe de prononcer avec une grande réserve, et de ne leur attribuer qu'avec beaucoup de restriction une véritable puissance aborlive. Plus d'un auteur est tenté de la nier absolument, et il est permis de se retrancher derrière l'opinion d'Ollivier d'Angers, qui dit avec autorité : « Cette action spéciale de certaines substances médicamenteuses, dites abortives, est encore, à mon avis, bien loin d'être démontrée (1). » Dans la généralité, je n'hésite pas, pour ma part, à adhérer à ce principe. Mais en fait, on ne peut so dispenser de tenir compte de certaines observations (jui, dans leur rareté même, portent une lumière nouvelle sur cette intéressante (juestion.
Un fait relatif à l'influence de Viodiire de potassium sur la production de l'avortcment mérite de trouver place ici (2). Un herboriste avait administré à une femme enceinte de quatre mois une potion contenant 4 grammes d'iodure de potassium pour 150 grammes de véhicule. Après l'ingestion de la première cuillerée, cette femme ressentit de la chaleur à l'épigastre. Le soir ce symptôme redoubla après la seconde cuillerée. Le lendemain, après la troisième, une perte de sang se déclare. Une quatrièuje ciiillciée est néanmoins donnée le soir, et une cinquième le Lndemain matin. Ce jour-Ki les signes de l'avortcment étaient déclarés. Ce fait, qui aurait
(t ) Mémoire et consultation viédico-lcf/alemir rnvnrtewcnf provoque. (Annales cVhyrj. et de mcd^ Icg., l. \\\\, p. 109.) (ti) Presse mèdùiilc rie Marscillr, tS5!S, miinéros 7 e( !'.
ôl ETUDE MEDlCO-LEGALb; S! a L AVOliTEME.M.
besoin sans doute de confirmatioti, emprunte cependant une valeur réelle aux propriétés Lmn-':iagoges bien connues et pour moi non douteuses de liodc et de ses préparations. L'iodure de potassium a ù 'ailleurs été considéré, dans ce cas, comme la cause directe de Favortement, par nos savants collègues de Montpellier.^ MM. les professeurs ReiiJ. Dumas et Fuster, appelés eu qualité d'experts dans l'enquête m^Vlicolégale à laquelle il donna lieu.
MM. Chevallier, Duchesne etRcynal, dans un mémoire fort intéressant et rempli de faits sur les propriétés vénéneuses de Vif {taxus baccata) (1), ont rapporté deux observations de tentatives d'avortement, suivies de mort par ingestion d'un d'un breuvage préparé avec le suc des feuilles de cet arbre, qu'il f;iut ajouter aujourd'hui à la liste des substances réputées abortives. Mais il importe de faire remarquer que, dans ces deux cas d'empoisonnement, dont nous donnons le récit, l'expulsion du produit de conception n'eut pas lieu. Il en fut de même dans une expérience, faite par ces excellents observateurs, sur une chienne, âgée de trois ans, à cent jours environ de gestation, qui mourut au bout de trente-six heures, ayant présenté seulement, dans les dernières heures, un léger écoulement par la vulve, mais sans avoir mis bas et sans avoir offert « ces contractions des muscles des flancs, que l'on observe quand on administre un médicament ayant une action spéciale sur Tutérus. » L'if semble donc ne devoir être considéré que comme un poison dont les propriétés emménagogUGs et abortives seraient au moins fort secondaires. Le fait cité par le vétérinaire Dujardin, d'une jument, pleine de sept mois, qui, foudroyée par l'ingestion d'une grande quantité de branches d'if, expulsa en mourant le fœtus et ses enveloppes, ne saurait modifier la conclusion qui précède.
La Sabine, dans le petit nombre de cas où ses efléts ont pu
(1) Annales d'Hyq. et de Méd. lég., deuxième série, t. IV, p. 9-i cl 355.
DES SU15STAÎSCKS ABUUTIVLS. j5
être l)icii obseivés, est loin d'avoir eu des eiïets constants. Je ne m'arrête pas à ce récit de Mauriceau (1) concernant une femme (fui aurait avorté pour avoir marché dans un jardin sur un plant de sabine. Mais je rappelle que Fodéré (2) rapporte le fait d'une fille enceinte de sept mois, qui, ayant avalé une pleine écuellc de vin dans laquelle il y avait une forte dose de sabine en poudre, sentit dans les entrailles une chaleur cuisante accompagnée de vomissements et d'une fièvre violente qui dura plus de quinze jours, sans que pour cela la grossesse cessât de i)arcourir jusqu'au terme son cours régulier. J'ai cité moi-même l'observation qui m'est personnelle de l'emploi inutilement fait pendant plusieurs jours de suite par une femme enceinte de deux mois et demi, de dix à quarante gouttes d'essence de sabine qui n'amenèrent que quelques tranchées passagères et des nausées non suivies de vomissements. Il n'est sans doute pas impossible d'opposer à ces faits négatifs des cas dans lesquels l'usage d'une préparation de sabine a amené l'expulsion du fœtus. Murray rapporte l'exemple d'une femme de trente ans qui, ayant pris une infusion de cette plante, éprouva des vomissements affreux et continuels, et avorta au bout de quelques jours à la suite de douleurs violentes. Une hémorrhagie abondante causa promptement sa mort, et l'on trouva sur le cadavre la vésicule du fiel rompue et les intestins enflammés. J'ai cité l'observation du docteur Lelheby qui présente un fait analogue de terminaison funeste après l'ingestion de la sabine, et avec imminence d'avortement. Ces cas ne peuvent être révoqués en doute, mais, si on les rapproche des expériences faites par Orfila sur les propriétés toxiques de cette substance (o),on voit qu'elle détermine une violente inflammation du tube digestif, des troubles graves du côté du système nerveux, et
(1) Mauriceau, obs. f)7r>.
(y) Loc. cil., p. 431.
(5) Toxirolo(iic (jènéralc. cinquième édilioii, l'ans, 18,')2, I. If, y. lôd.
TAHUIEII, AVOUT. -^
."i ETLLE MEDICO-LEGALE SUU L AVUliTEMEM.
que son action ne diiïère pas sensiblement d'un empoisonnement aigu dans lequel la contraction de l'utérus et l'avortement ne proviendraient guère que comme conséquence extrême d'un désordre général qui est porté jusqu'à la mort.
Quoi qu'il en soit, on comprend qu'il y ait un grand intérêt à retrouver les traces de l'ingestion de la sabine ou de telle autre préparation abortive. Malheureusement il n'existe à cet égard dans la science que des données bien insuffisantes. Les symptômes qui peuvent éveiller l'attenlion sur le fait même de l'administration de la sabine sont ceux que nous avons indiqués déjà : nausées, vomissements, douleur violente à l'estomac et dans les entrailles, abattement profond alternant avec des convulsions ; ils ne diffèrent pas, comme on le voit, des signes de la gastrite aiguë par intoxication. Suivant la dose ingérée, les accidents peuvent aller en s' atténuant ou au contraire acquérir une intensité de plus en plus grande, et amener même la mort d'une manière rapide. — Les lésions cadavériques n'ont par elles-mêmes rien de bien caractéristique ; cependant dans toutes les expériences d'Or- (ila on trouve des signes évidents de pblogose, parfois même de désorganisation de la muqueuse gastrique au voisinage du pylore, consistant plus spécialement, comme on l'observe d'ailleurs dans d'autres empoisonnements, en plaques rouges ou brunâtres isolées, formées tantôt par une simple infiltration sanguine, tantôt par une sorte d'eschare. La congestion cérébrale et pulmonaire, qui a été notée également, parait moins constante.
Quant à la recherche de la sabine dans les organes, elle n'offre pas moins de difficultés. En général, dans ce genre d'opération on doit surtout s'attacher à retrouver la substance en nature, et il importe de connaître exactement à cet effet les formes sous lesquelles elle est le i)lus ordinairement idniinislrée. Pour la sabine, c'est la plu])art du temps en poudre sèche, ou sous forme d'huile, ou plus rarement d'essence. Il
DES SUBSTANCES AUOBTIVES. 7)5
n'est pas impossible de retirer des liquides contenus dans l'estomac ou dans le tube digestif l'une ou l'autre de ces compositions, soit par la distillation, soit par l'évaporation. Pour en reconnaître la nature, la méthode la plus sûre est ensuite de comparer les produits obtenus avec la substance ellemême, préalablement préparée et examinée sous ces diverses formes. En s'aidanl de l'examen microscopique et des caractères physiques tirés de l'odeur, de la saveur, de la couleur ; en recourant même au besoin à des expériences faites sur les animaux vivants avec les liqueurs extraites du cadavre, on peut arriver à constater de la manière la plus positive la présence de la substance vénéneuse et abortive que l'on recherche.
La rue^ dans son action spécifique sur l'utérus, a été l'objet d'une étude plus complète que la sabinc, et l'on doit au docteur HéHe, de INantes, dont le beau travail (1) déjà ancien est malheureusement resté unique, des observations fort intéressantes qui mettent hors de doute la propriété abortive de cette plante.
Il est d'usage, dit cet auteur, parmi les femmes qui emploient la rue dans le but de se procurer un avortement, de commencer par des applications extérieures de feuilles fraîches, soit entières, soit à demi écrasées, pratique certainement impuissante à provoquer les contractions de l'utérus ; puis elles prennent des décoctions des feuilles ou de la racine de rue, et plus communément le suc exprimé des feuilles, parfois à des doses énormes. Toutes les parties de la plante possèdent les mêmes principes actifs, la racine paraît en contenir un peu moins que les feuilles. La rue perd beaucoup de son activité par la dessiccation. C'est à l'état de plante fraîche qu'elle produit le plus d'accidents, c'est aussi
(1) De raciion véiiéncme de la rue, et de son itifluencc sur la urossesse. (Annales d'hygiène et de médecine légale, t. XX, p. 180, 1858.)
7<i] KiUDE MEUlCO-LliGALK SUR L AVORTEMEM.
tlaiis CL'l élat que l'emploient les malheureuses lilles qui veulent détruire leur «grossesse. Le suc et la décoction de rue Il aiche produisent les mêmes effets et paraissent agir avec la même énergie.
J'ai cité les faits recueillis par M. Hélie. Je ne reproduirai pas les discussions théoriques et les hypothèses par lesquelles il s'efforce d'expliquer dans son mécanisme intime la spécificité d'action abortive de la rue. C'est là une question troj) souvent insoluble, et qui, d'ailleurs, le cède en intérêt au lait pratique que nous voulons faire ressortir ici, tel qu'il résulte des observations de M. Hélie.
La rue, dans le cas où elle a amené l'avortement, a toujours déterminé auparavant des symptômes d'une grande gravité portant spécialement sur le système nerveux, notamment des vertiges, des étourdissements, de la somnolence, des lipothymies, de la stupeur, un affaiblissement considérable des mouvements du cœur, accompagnés d'une douleur très-vive dans l'eslomac, de nausées et d'une tuméfaction toute particulière de la langue. Au bout d'un temps variable, mais qui n'excède guère quarante-huit heures, on voit survenir des douleurs caractéristiques du côté de i'utérus, et l'avortement s'opérer sans accidents spéciaux. Ce qu'il y a de plus remarquable dans les faits dont il s'agit, c'est que ce résultai a lieu indépendamment, en quelque sorte, de la violence vl de la nature des symptômes généraux déterminés par l'ingestion (le la rue. Contrairement à ce qu^on a vu pour la sabine, ce n'est pas seulement au moment de la mort et dans les dernières convulsions de l'agonie que l'avortement se produit; c'est dans le cours même de l'empoisonnement spécifique et comme un de ses symptômes que la contraction de la matrice survient à la suite de l'administration de la rue. Les lésions cadavériques constatées dans les expériences d'Orlila (1) les
(I) ÏOâ'icol. (jéncr., vie, y. 442.
l'ES SUBSTA^CES ABOnTIVES. "l
seules qui puissent fournir quelques renseignements sur ce point, consistent simplement en une légère inflammation de la membrane muqueuse de l'estomac, c'est-à-dire qu'elles sont absolument insignifiantes et ne peuvent rendre compte des effets des préparations de rue sur le système nerveux et sur la matrice. — Quant à la composition chimique de cette substance et aux recherches dont elle peul être l'objet après la mort, en l'absence de toute étude spéciale sur ce sujet, je ne peux que renvoyer à l'exposé des principes généraux que j'ai indiqués en parlant de la sabinc.
L'ergot de seigle, dont l'intluence sur la contractilité do l'utérus ne pourrait être contestée, soulève néanmoins des questions toutes spéciales. La place légitime qu'il occupe dans la pratique des accouchements, l'usage licite qu'en peuvent faire les sages-femmes elles-mêmes en feraient une arme bien dangereuse et en même temps bien difficile à saisir dans des mains criminelles, s'il était vrai qu'il possédât la propriété de provoquer directement l'avortement. Or, s'il est incontestable qu'il y joue un rôle, il importe au plus haut degré de bien fixer les limites de son action et de rechercher dans l'étude des faits jusqu'à quel point peut se prêter à des pratiques coupables une substance que l'on trouve presque toujours en provision dans les maisons d'accouchement à bon droit suspectes où s'exercent les perquisitions de la justice.
Cette étude est d'ailleurs rendue facile aujourd'hui, et l'on peut dire que la science et en quelque sorte la jurisprudence médico-légale sont fixées sur ce sujet par le rapport fait à l'Académie de médecine en 1850 par M. Danyau (1). Tout ce que l'esprit le plus droit, l'érudition la plus sûre, l'autorité la plus élevée peuvent apporter de lumière sur une question délicate et complexe se trouve réuni dans ce document qui, réclamé par le préfet de la Seine et consacré par
(1) Bulletin de V Académie de médecine, t. XV[, p G à âO.
38 ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE SUR L AVÛRTEMEJiT.
le vote de l'Académie, a acquis un caractère véritablement officiel, et fixe à la fois la règle pratique et la doctrine scientifique touchant l'influence du seigle ergoté sur la vie des enfants et la santé des mères.
Je n'ai à envisager ici cette influence qu'au point de vue de la provocation directe de l'avortement par l'ergot de seigle. Je n'ai pas pour ma part rencontré un seul fait qui autorise à penser que cette action soit réelle. Un travail très-bien fait de M. le docteur Millet (1) conduit à la même conclusion. Au sujet des propriétés abortives de l'ergot, l'auteur de ce mémoire, couronné par l'Académie, cite cinq observations de l'ausses couches accidentelles déjà commencées, que l'ergot à terminées assez rapidement par l'avortement. Mais il reconnaît avec Chailly, Dieu, Stearns, Roche, Davier et autres, que dans un grand nombre de cas des femmes enceintes ont pris une assez grande quantité d'ergot en poudre, dans le but de se faire avorter, et qu'elles ont complètement échoué. M. Millet cite personnellement deux faits où des femmes au 3^ et au ¥ mois de la grossesse ont pris en vain 12 et 20 grammes d'ergot. Des expériences faites sur les animaux ont eu des résultats contradictoires rapportés par MM. Dieu (2), Bonjean de Chambéry (5), et Wright (4). Pour M. Millet, ila constamment échoué sur des chiennes, des chattes et des lapines. Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces faits qui ne peuvent avoir qu'une application éloignée à l'espèce humaine, ils méritent néanmoins d'être notés.
L'opinion très-explicile du savant rapporteur de l'Académie à laquelle mes observations personnelles me conduisent à me
(1) Du seigle ergoté considéré sous les rapports physiologique, obstétrical et de riiygiéue publique {Mémoires de V Académie de médecine, Paris, 1854, t. XVIII, p. 177).
(2) Traité de madère médicale, t. II, p. 710.
(5) Traité théorique et pratique de l'ergot de seigle, Paris, 1845. (4) Edi7iburgh med. and surg. Journal, numéro 142.