RUE
Il est d'usag"e, dit Hélie, parmi les femmes qui emploient la rue dans le but de se procurer un avortement, de commencer par des applications extérieures de feuilles fraîches, soit entières, soit à demi écrasées, pratique certainement impuissante à provoquer les contractions de l'utérus ; puis elles prennent des décoctions des feuilles ou de la racine de rue, et plus communément le suc exprimé des feuilles, parfois à des doses énormes. Toutes les parties de la plante possèdent les mêmes principes actifs, la racine paraît en contenir un peu moins que les feuilles. La rue perd beaucoup de son activité par la dessiccation. C'est à l'état de plante fraîche qu'elle produit le plus d'accidents, c'est aussi dans cet état que l'emploient les malheureuses filles qui veulent détruire leur grossesse. Le suc et la décoction de rue fraîche produisent les mêmes effets et paraissent agir avec la même énergie.
J'ai cité les faits recueillis par M. Hélie.
La rue, dans le cas où elle a amené l'avortement, a toujours déterminé auparavant des symptômes d'une grande gravité portant spécialement sur le système nerveux, notamment des vertiges, des étourdissements, de la somnolence, des lipothymies, de la stupeur, un affaiblissement considérable des mouvements du cœur, accompagnés d'une douleur très vive dans l'estomac, de nausées et d'une tuméfaction toute particulière de la langue. Au bout d'un temps variable mais qui n'excède guère quarante-huit heures, on voit souvent des douleurs caractéristiques du côté de l'utérus et l'avortement s'opérer sans accidents spéciaux. Ce qu'il y a de plus remarquable dans les faits dont il s'agit, c'est que ce résultat a lieu indépendamment en quelque sorte de la violence et des symptômes généraux déterminés par l'ingestion de la rue. Contrairement à ce 'qu'on a vu pour la Sabine, ce n'est pas seulement au moment de la mort et
dans les dernières convulsions de l'agonie que l'avortement se produit ; c'est dans le cours même de l'empoisonnement spécifique et comme un de ses symptômes que la contraction de la matrice survient à la suite de l'administration de la rue. Les lésions cadavériques constatées dans les expériences d'Orfila (1), les seules qui puissent fournir quelques renseignements sur ce point, consistent simplement en une légère inflammation de la membrane muqueuse de l'estomac, c'est-à-dire qu'elles sont absolument insignifiantes et ne peuvent rendre compte des eff"ets des préparations de rue sur le système nerveux et sur la matrice. Quant à la composition chimique de cette substance et aux recherches dont elle peut être l'objet après la mort, je ne peux que renvoyer à l'exposé des principes généraux que j'ai indiqués en parlant de la sabine.
Ergot de seigle. — \J ercjot de Seigle^ dont l'influence sur la contractilité de l'utérus ne saurait être contestée, soulève néanmoins des questions toutes spéciales. La place légitime qu'il occupe dans la pratique des accouchements, l'usage licite qu'en peuvent faire les sages-femmes ellesmêmes en feraient une arme bien dangereuse et en même tempsbien difficile à saisir dans des mains criminelles, s'i était vrai qu'il possédât la propriété de provoquer directement l'avortement. Or, s'il est incontestable qu'il y joue un rôle, il importe au plus haut degré de bien fixer les limites de son action et de rechercher dans l'étude des faits jusqu'à quel point peut se prêter à des pratiques coupables une substance que l'on trouve presque toujours en provision dans les maisons d'accouchement à bon droit suspectes où s'exercent les perquisitions de la justice.
(1) Or fi la, Toxicol. gé7iér., eic.,Tp. 442.
Cette étude est d'ailleurs rendue facile aujourd'hui, et l'on peut dire que la science et en quelque sorte la jurisprudence médico-légales sont fixées sur ce sujet par le rapport fait à l'Académie de médecine en 1850 par M.Danyau(l).Toutceque l'esprit le plus droit, l'érudition la plus sûre, l'autorité la plus élevée, peuventapporter de lumière sur une question délicate et complexe se trouve réuni dans ce document qui, réclamé par le préfet de la Seine et consacré par le vote de l'Académie, a acquis un caractère véritablement officiel, et fixe à la fois la règle pratique et la doctrine scientifique touchant l'influence du seigle ergoté sur la vie des enfants et la santé des mères.
Je n'ai à envisager cette influence qu'au point de vue de la provocation directe de l'avortement par l'ergot de seigle. Je n'ai pas pour ma part rencontré un seul fait qui autorise à penser que cette action soit réelle. Un travail très bien fait de M. le docteur Millet (2) conduit à la même conclusion. Au sujet des propriétés abortives de l'ergot, l'auteur de ce mémoire, couronné par l'Académie, cite cinq observations de fausses couches accidentelles déjà commencées, que l'ergot a terminées assez rapidement par l'avortement. Mais il reconnaît avec Chailly, Dieu, Stearns, Roche, Davier et autres, que dans un grand nombre de cas des femmes enceintes ont pris une assez grande quantité d'ergot en poudre, dans le but de se faire avorter, et qu'elles ont complètement échoué. M. Millet cite personnellement deux faits oii des femmes au troisième et au quatriènie mois de la grossesse ont pris en
(1) Danyau, Bulletin de VAcadéniie de médecine, 1850, t. XVI, p. 6 à 30.
(2) Millet, du seigle ergoté considéré sous les rapports physiologique, obstétrical et de l'hygiène publique. {Mémoires de l'Académie de médecine, Paris, 1854, t. XVIII, p. 177.)
vain 12 et 20 grammes d'ergot. Des expériences faites sur les animaux ont eu des résultats contradictoires rapportés par MM. Dieu (1), Bonjean (de Chambéry) (2) et Wright (3). Pour M. Millet, il a constamment échoué sur des chiennes, des chattes et des lapines. Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces faits qui ne peuvent avoir qu'une application éloignée à l'espèce humaine, ils méritent néanmoins d'être notés.
L'opinion très explicite de Danyau à laquelle mes observations personnelles me conduisent à me rattacher, doit être consignée ici textuellement, elle résout, nous l'avons dit, la question.
« Au premier rang des motifs qui ont rendu, dans le principe, le seigle ergoté suspect aux médecins et à l'autorité, il faut placer la crainte du criminel emploi qu'on en pourrait faire. N'était-ce pas un nouveau moyen abortif oliert à la perversité, moyen plus redoutable encore que ceux jusqu'alors mis en usage, puisque les coupables, moins retenus par la crainte des accidents, et assurés de l'impunité du crime qui ne devait pas laisser de traces, auraient le champ libre, et ne connaîtraient plus de bornes à leurs entreprises ? Ces appréhensions étaient au moins exagérées. Le seigle excite, réveille la contractilité de l'utérus quand, fatiguée, épuisée, elle sommeille; il l'éveille difficilement, on a même cru longtemps qu'il ne pouvait l'éveiller quand elle n'a pas encore été mise en jeu. La rareté des avortements pendant les épidémies d'ergotisme n'était-elle pas un motif suffisant de sécurité? Mais, plus tard, cette propriété qu'on avait longtemps déniée au seigle, il se trouva qu'il la possé-
(1) Dieu, traité de matière médicale, t. II, p. 710
{2) Boniean, Traité théorique et pratique de V ergot de seigle. Paris, (3) Wright, Edinburgh med. and surg. Journal^ numéro 142.
dait, au moins à une époque avancée de la grossesse. C'est en la mettant à profit que, dans un assez grand nombre de cas déjà, l'accouchement a été provoqué avant terme. Ce que les maîtres de l'art ont opéré dans l'intérêt de la mère et de l'enfant, d'autres n'ont-ils pas pu le faire dans de criminelles intentions? Cette question paraît encore préoccuper l'autorité ; c'est ce qu'on peut au moins inférer d'un passage de la lettre de M. le préfet, qui ne mentionne pas, à la vérité, des faits bien précis. Nous ne pensons pas que le seigle puisse, sans aucun travail commencé, sans impulsion étrangère, sans manœuvre préalable, à lui seul enfin, mettre en jeu les contractions de l'utérus dans la première moitié de la grossesse, qui est celle pendant laquelle le crime d'avortement est le plus souvent commis. Mais ce qu'il ne saurait accomplir tout seul, il peut au moins concourir à l'opérer, et nul doute que, dans ces ténébreuses manœuvres, il ne fasse partie des moyens employés, sinon à la destruction, du moins à l'expulsion des fœtus- Combien dès lors n'est-il pas regrettable qu'on ne puisse pas le rendre absolument inaccessible aux mains qui en font un si criminel usage ? »
J'ai rencontré fréquemment, et j'ai cité des cas dans lesquels, en effet, l'ergot intervient d'une manière très efficace, comme auxiliaire d'une opération directe dont il hâte le résultat.
Les effets généraux de l'ergot de seigle ne paraissent pas d'ailleurs de nature à éveiller l'attention d'une manière spéciale, et diffèrent complètement des symptômes d'empoisonnement véritable que déterminent la rue et la Sabine. Je laisse ici encore M. Danyau résumer et juger l'état de la science sur ce point de la question, à savoir l'influence du seigle ergoté sur la santé des mères.
« A dose médicamenteuse, ou, si je puis dire ainsi, obstétrical, c'est-à-dire à petites doses prises convenablement espacées, le seigle ergoté ne produit d'autre effet général sur la mère qu'une diminution plus ou moins marquée dans la fréquence du pouls (1). Encore ce résultat est-il loin d'être constant.
« Si quelques expérimentateurs (2) ont observé sur eux et sur d'autres des symptômes d'empoisonnement avec des doses qu'on ne peut considérer comme toxiques, administrées d'ailleurs en une seule fois, et non pendant une série de jours ; si le docteur Cusack (3) a vu chez trois femmes, auxquelles le seigle avait été donné à la dose de 1 gramme 1/2, de la stupeur, des épistaxis, etc., etc.; si Fleetwod Churchill (4) a observé dans plusieurs cas, pour des doses de 3 grammes en trois fois d'heure en heure, une violente céphalalgie, du délire, une demi-stupeur et un ralentissement très notable du pouls, ces résultats n'en sont pas moins des exceptions très rares. Quant à l'ergotisme complet succédant à l'usage obstétrical du seigle, il semble presque impossible, quelles que soient les quantités ingérées. Suivant la remarque de M. Arnal (5), une bonne partie de la substance, quand la dose est considérable et prise dans un très court espace de temps, ne fait que traverser le canal intestinal, et n'est point absorbée. Aussi le
(t) Hardy, Dublin Journal, et Me Clintock and Hardy, Pract. obs. on midwifery. — Arnal, de l'Action du seigle ergoté et de remploi de son extrait dajis les cas d'hémorrahgie interne. {Mémoires de l'Académie de médecine, Paris, 1846, t. XIV, p. 408 etsuiv.)
(2) Lorinser, Arch. génér. de méd., 1828, V^ série, t. XVni^ p. 440.
(3) Dublin Hospital Rep, V, et Ingloby, On uter. hemor^'h.^ p. 80.
(4) London medic . Gazette, novembre 1831, p. 223.
(5) Arnal, de VAction du seigle ergoté, etc., p. 424.
fait de M. Levrat-Perroton (1), relatif à une femme en travail chez laquelle l'ergotisme fut porté jusqu'à la gangrène des extrémités à la suite de plusieurs gros de seigle administrés par une sage-femme, est-il fort remarquable. Mais, unique peut-être, cette exception confirme mieux encore que les autres la règle générale. D'ailleurs quelques cas, assez concluants dans une autre sens, pourraient lui être opposés, en particulier celui de J. Paterson (2), qui, pour provoquer l'accouchement avant terme, fit prendre impunément à une femme plus de 100 grammes d'ergot dans l'espace de quelques jours. Tout en tenant compte de quelques faits très exceptionnels, nous pouvons donc redire ici, avec tous les accoucheurs, que l'usage du seigle ergoté dans la pratique des accouchements, même à des doses un peu fortes, et quelquefois de beaucoup supérieures à celles qui sont généralement employées, n'expose les femmes à aucun accident d'empoisonnement. »
Les recherches qui auraient pour objet la constatation de la présence d'ergot de seigle dans le tube digestif des femmes mortes à la suite d'un avortement pourraient être singulièrement simplifiées par la découverte de petits fragments ou de poudre d'ergot que l'examen à la loupe et au microscope suffirait à faire reconnaître.
La structure du tissu du seigle ergorté, dit Hofmann de Vienne (3), quand elle n'est pas trop altérée par la digestion, est tout à fait caractéristique. Elle consiste en cellules polygonales, très étroites,
(1) Levrat-Perroton, Gazette médicale de Paris, 1838.
(2) J. Paterson, London medic. Gazette, t. XXIV, p. 332.
(3) Hofmann (de Vienne), Nouveaux Elémeiits de médecine légale, traduction par le docteur Emmanuel Lévy. Paris, 1881, page
reliées intimement entre elles, et contenant une graisse incolore : aussila structure apparaît-elle bien plus nette, si on traite le seigie ergoté par l'éther. Dans les cellules des couches périphériques on trouve en outre unemachère colorante violette qui donne à la surface externe du seigle ergoté sa coloration noire violette si bien connue. Cette matière colorante, que Draggendorfî appelle sclérérythrine, peut être retirée par l'alcool qui se colore aussitôt en rouge par l'addition d'acide sulfurique Jacobi et Bôttcher. D'après Draggendorfî, cette réaction est encore plus nette, si on traite cette substance par de l'alcool contenant de l'acide, qu'on y ajoute de l'eau, qu'on l'agite avec de l'éther, qu'on évapore l'éther et qu'on se serve du résidu pour rechercher la réaction par l'acide sulfurique (solution rouge) ou par la potasse (solution violette). Une autre réaction consiste à traiter la substance avec une solution de potasse à froid. Il se forme, s'il y a du seigie ergoté, de la triméthylamine qui se reconnaît à son odeur particulière de saumure de hareng. L'odeur est plus forte si, après avoir ajouté de tapotasse àla substance, on bouche le flacon et qu'on ne l'ouvre qu'après quelques minutes.
En résumé, si l'on cherche à se rendre un compte exact des effets réels des substances réputées abortives, on voit que le plus grand nombre ne méritent pas cette qualification, que si Faction vénéneuse de l'if, de la Sabine et surtout de la rue, se combine avec une sorte d'influence spéciale sur la matrice, il n'en est pas ainsi de l'ergot de seigle, qui, impuissant à provoquer la contractilité de cet organe, n'agit sur elle que par une sorte de stimulation secondaire. On est ainsi conduit à reconnaître que, dans l'immense majorité des cas, les breuvages ne jouent qu'un rôle apparent dans la
DES SUBSTANCES ABORTIVES. ii)
perpétration du crime d'avortement, et qu'il en faut chercher ailleurs les agents réels et directs.
On comprendra mieux la réserve avec laquelle je viens de poser et de discuter les questions médicolégales relatives à Femploi ou aux effets de certaines substances abortives, si l'on veut bien lire deux exemples que je vais citer. Si ces questions ne peuvent être évitées dans la plupart des affaires d'avortement, il appartient à l'expert de les replacer dans leur véritable jour et de soumettre au contrôle le plus sévère les faits à l'occasion desquels elles ont pu être soulevées. Je me félicite, d'ailleurs, d'avoir, dans le second cas qui va être rapporté, trouvé un appui dans le savant collègue qui partageait avec moi la mission d'expert, M. le docteur Danyau.
Un individu qu'a frappé une condamnation de la cour d'assisses de la Seine cumulait avec la profession de pharmacien-herboriste la pratique des avortements. Avant d'en venir à des manœuvres directes dans lesquelles une indigne matrone l'assistait et qui coûtèrent la vie à deux femmes, il prescrivait à toutes les malheureuses qui s'adressaient à lui des fumigations locales composées d'un mélange de 15 grammes de Sabine, rue, absinthe et armoise, avec 50 centigrammes de safran, ainsi qu'une boisson formée d'une solution de bicarbonate de soude et d'acide tartrique.
Il n'est pas douteux que de pareilles substances, dont quelques-unes, la rue et la sabine, peuvent être réputées abortives, employées en fumigations, ne paraissent avoir aucun effet réel ; et que le moyen véritablement efficace était dans ce cas l'injection faite dans la matrice, qui agissait non par la vertu des plantes qui la composaient, mais par le décollement mécanique des
membranes de l'œuf sous la pression de l'eau injectée dans la cavité utérine.
Nous avons été chargés, M. le professeur Danyau et moi, par une commission rogatoire de M. le juge d'instruction de Dinan (Côtes-du-Nord), de donner notre avis sur plusieurs questions médico-légales soulevées dans une accusation d'avortement et qui, bien que relatives aux effets de la sabine, peuvent être appliquées à l'emploi des substances abortives en général. Des opinions contradictoires avaient été émises par plusieurs médecins, et l'on en trouvera le sens en même temps que l'appréciation dans les réponses que nous avons données aux questions qui nous étaient posées.
1° L'ingestion de la sabine en pondre peut-elle déterminer ï avortement d'une femme enceinte ? Da?is le cas de l'afjirm^ative, quel est le mode d'action de cette substance ?
Parmi les substances réputées abortives qui, administrées sous des formes diverses, tiennent une grande place dans la pratique des avortements, la plupart tout à fait insignifiantes, ne doivent leurs prétendues vertus qu'aux préjugés du vulgaire ou auxmensonges intéressés des empiriques. Mais il en est quelques-unes qui paraissent plus spécialement douées d'une propriété spéciale capable de produire l'expulsion prématurée du fœtus, sans que leur action soit clairement démontrée et nettement définie. La sabine est de ce nombre. Des faits qu'il n'est pas possible de révoquer en doute prouvent que diverses préparations de cette substance, administrées à différentes époque de la grossesse, ont pu, à la suite d'accidents très graves et mêmes mortels, amener l'avortement dans l'espace de quelques jours. Ces effets seraient d'ailleurs loin d'être constants. Aux exemples cités par les premiers experts, nous pourrions en ajou-
ter d'autres conservés par nous-même, dans lesquels la Sabine, administrée en assez forte dose et pendant plusieurs jours de suite, fut impuissante à déterminer l'avortement.
Quant à son mode d'action, sans prétendre en découvrir le principe et sans pouvoir en démontrer la spécificité, tout ce qu'il est permis de dire, c'est que, dans les cas peu nombreux que la science possède, les symptômes qui ont suivi l'ingestion de la sabine ont consisté en nausées, vomissements, douleur violente à l'estomac et dans les entrailles, abattements profonds alternant avec les convulsions, et pouvant aller jusqu'à la mort, en laissant dans les organes les traces d'une violente inflammation. L'action de la sabine ne différerait donc pas sensiblement d'un empoisonnement aigu dans lequel les contractions de l'utérus et l'avortement ne seraient guère que la conséquence extrême d'un désordre général et profond portant à la fois sur les organes digestifs et sur le système nerveux.
2° Sa?is procurer V avortement comme conséquence directe, l'ingestion de la sabine en poudre n' aurait-elle pas pour effet de déterm,i?ier un état m.orbide général chez la femme enceinte, état qui, en réagissant sur le fœtus ^ empêcherait son développement, finirait par causer la mort dans le sein de la mère et amènerait son expulsion dans les circonstances normales ?
L'essai que nous avons fait du mode d'action de la Sabine montre bien que cette substance peut déterminer chez la femme enceinte un état morbide général, d'où résultera dans certains cas une perturbation dans la circulation même de l'utérus et une brusque interruption de la grossesse. Mais, en outre que cette action est loin d'être constante, elle ne pourrait être admise que lorsqu'elle se manifeste par des symptômes appréciables.
Elle ne peut, dans aucun cas, être supposée à titre de propriété spécifique qui s'exercerait d'une manière latente sur la mère et secondairement sur l'enfant qu'elle porte dans son sein. On ne peut donc pas se borner à dire, en thèse générale, que l'avortement peut être la conséquence indirecte de l'ingestion de la sabine. On ne peut pas davantage inférer de la mort du fœtus, et de son expulsion prématurée, même après l'administration d'une certaine dose de sabine, que cette substance a exercé une action vénéneuse sur le produit de la conception.
Il n'est permis de se former une opinion que d'après les circonstances particulières du fait, c'est-à-dire d'après les symptômes observés chez la mère, à l'époque où l'on suppose qu'elle aurait pris la préparation abortive, d'après les effets immédiats et consécutifs de cette ingestion. Ce sont ces principes qui ont dicté la troisième question qui nous est soumise et qui doivent inspirer notre réponse.
3° Peut-on expliquer par l'ingestion d'une substance abortive^ telle que la sabine en poudre, les particularités de r accouchement de la fille M., apprises par la déposition de la dame Z,., la sage- femme, et les observatio7is faites sur le cadavre de V enfant par les deux hommes de l'art qui ont fait la visite et l'autopsie ?
La question se trouve ainsi ramenée à une question de fait, et ainsi qu'il convient dans toute expertise médico-légale, c'est seulement d'après les données de l'instruction et par l'appréciation des circonstances fournies par les témoignages que l'on doit en chercher la solution. Or il y a à examiner, d'une part, l'état de la femme M. avant et pendant son accouchement, et d'une autre part, l'état du fœtus prématurément expulsé.
Sur le premier point bien des renseignements essentiels font nécessairement défaut ; si la fille M. assure
qu'elle a pris plusieurs bouteilles dans le commencement de sa grossesse, si, d'un autre côté, elle a éprouvé à une époque indéterminée des douleurs d'estomac et des coliques, il est néanmoins impossible de préciser la nature et la composition de ces breuvages et le rapport qui a pu exister entre l'usage que cette fille en avait fait et les symptômes d'ailleurs très légers qu'elle aurait éprouvés. Il est d'ailleurs très regrettable que le résidu de la bouteille saisie au domicile de l'inculpée n'ait pu être reconnu ; l'examen microscopique eût peut-être fourni sur ce point des lumières que la quantité minime du liquide ne permettait pas d'obtenir de l'analyse chimique.
Quant aux particularités mêmes de l'accouchement, elles n'ont absolument rien de caractéristique ; et d'accord avec les premiers experts, nous n'y voyons que les circonstances habituelles d'une fausse couche dans laquelle un fœtus mort-né est expulsé.
L'état du cadavre, constaté par deux hommes de l'art et au moment même de la délivrance par la sagefemme, ne peut laisser de doute sur la décomposition du corps déjà commencée au sein même de la matrice. La coloration violacée des téguments et notamment de la tête, la facilité avec laquelle Fépiderme s'enlève, jointe à l'odeur fétide et à la couleur verdâtre des eaux qui se sont écoulées, ne peuvent laisser de doute sur l'époque de la mort qui a certainement précédé de quelques jours l'expulsion. Mais il est un point sur lequel nous devons nous arrêter en raison de l'importance que semble lui accorder un des experts. Nous voulons parler du dépérissement et de l'exiguïté du fœtus, attribués à l'influence nuisible qu'aurait exercée sur son développement la substance abortive prise par la mère. Cet état de dépérissement n'est établi dans le procès-verbal
Tardiec. Avortement. 4^ édition. 4
d'autopsie que par la comparaison du poids avec l'âge présumé du fœtus. Nous nous contenterons de faire remarquer que ces calculs ne reposent sur aucune base certaine, que rien n'est plus variable que le poids du corps du fœtus aux différents âges de la vie intra-utérine, et que de plus, dans le cas présent, l'âge n'est pas suffisamment établi et que la mort anticipée et les changements survenus depuis Finhumation ont dû modifier l'apparence du cadavre de façon à rendre très difficile et très obscure Fappréciation de ce prétendu dépérissement et des causes auxquels il doit être attribué.
En résumant ces faits, les seuls qui ressortent soit de fenquête judiciaire, soit des constatations faites par les hommes de l'art, on voit qu'il ne reste établi du côté de l'inculpée que l'usage probable de quelques breuvages de nature indéterminée, l'apparition après un intervalle plus ou moins long de quelques symptômes sans importance, et enfin un avortement dont les circonstances n'ont rien de significatif et qui ne peut être rattaché avec certitude, soit par sa date, soit par ses caractères, à l'action de telle substance abortive et notamment de la poudre de sabine.
Du côté du fœtus, on ne rencontre aucune particularité plus précise. Sa mort anticipée, qui ne peut être contestée, peut tenir à des causes multiples et très diverses, et rien dans l'état du cadavre ne permet à l'égard de ces causes même une conjecture. Le dépérissement du corps, quand même il serait établi d'une manière moins incertaine, ne pourrait encore être indiqué comme une preuve seulement probable de l'ingestion de la Sabine et considéré comme l'effet secondaire et lent du poison qui, à travers la mère, serait venu miner la santé de l'enfant, arrêter son développement et le frapper de mort avant mi^ilj[^1
APRl 7
11 ne peut donc y avoir en réalité, sur tous les points que cloute et incertitude, et la nature du liquide contenu dans la bouteille saisie chez la fille M. eût-elle été reconnue, l'emploi de la sabine par l'inculpée eut-il été avéré, on n'aurait pu encore regarder comme prouvé que telle fut la cause réelle de mort de l'enfant et del'avortement. Car il n'est que trop fréquent de voir dans ces sortes d'affaires employer d'abord sans succès des substances abortives et recourir plus tard à des manœuvres qui produisent l'avortement que les premières ont été impuissantes à provoquer.
De l'exposé des faits qui précèdent, de l'examen des pièces qui nous ont été communiquées et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, M. Danyau et moi, nous avons conclu que : 1° l'ingestion delà sabine en poudre peut, non pas constamment, mais dans certains cas, déterminer l'avortement d'une femme enceinte en provoquant chez la femme des symptômes d'inflammation violente des organes digestifs et des troubles graves dont la mort peut être la suite ; 2° la maladie que la poudre de sabine développe chez la femme peut réagir sur le produit de la conception détruire en lui les sources de la vie et en amener l'expulsion prématurée. Mais ces effets n'ont nullement le caractère d'un empoisonnement spécifique dont l'enfant serait victime sans que la mère s'en ressentît d'une manière appréciable ; 3° la grossesse et l'accouchement de la fille M. n'ont offert aucune circonstance qui fût de nature à établir d'une manière positive qu'elle ait fait usage d'une préparation de sabine : et l'état du cadavre ou fœtus issu de cette fille ne présente aucun indice qui permettre d'attribuer avec certitude sa mort ou son expulsion prématurée aux effets directs ou indirects d'une substance abortive et notamment de poudre de sabine.
DES MOYENS DIRECTS EMPLOYÉS POUR PROCURER l'aVORTEMENT.
Les moyens violents prévus par la loi qui punit l'avortement, c'est-à-dire les manœuvres directes, sont donc en réalité les principaux, sinon les seuls moyens ïiuxquels recourent les auteurs ordinaires de ces sortes de crimes ; et c'est à les bien connaître que l'on doit surtout s'attacher pour les poursuivre plus sûrement.
Une première remarque à faire, c'est que les procédés employés sont très peu variés et ne difîèrent guère que par des points très secondaires ; et que, d'une autre part, si dans certaines circonstances ils laissent des traces matérielles évidentes, il peut très bien se faire que l'on n'en trouve absolument aucune. Or, dans ce dernier cas même, la justice, il est bon de le redire, n'est pas désarmée pour peu que l'expert la guide dans l'appréciation des moindres détails du fait et sache donner à chacun d'eux sa véritable signification. Les développements dans lesquels je vais entrer, rigoureusement déduits des observations que j'ai pu recueillir, méritent à tous ces titres la plus sérieuse attention.
Ces manœuvres, considérées d'une manière générale, consistent toutes en opérations plus ou moins grossières, pratiquées sur la matrice. Or, il n'est pas besoin de connaisances anatomiue ou physiologiques bien étendues ni même bien positives pour savoir que l'introduction d'un corps étranger dans l'intérieur de l'utérus chez une femme enceinte, et la lésion des membranes qui enveloppent le fœtus, pourront amener la mort ou du moins l'expulsion prématurée de celui-ci. Si une telle opération n'est pas toujours exempte de difficultés, si elle échoue souvent, il faut cependant
POUR PROCURER l'aVORTEMENT. 33"
reconnaître que, parmi ceux qui sont capables de la concevoir, il n'en est pas qui ne puissent Texécuter, et qu'elle n'exige ni une main très assurée ni un appareil très compliqué.
Nous en connaissons les préliminaires : ces incertitudes sur la réalité de la grossesse, ces tentatives à l'aide des breuvages ou d'autres moyens, le grand parti décidé et enfin le marché débattu et arrêté ; dans une dernière visite l'opération est pratiquée. Souvent elle a été décidée en termes assez vagues, on a promis à la femme de « décrocher, de faire couler son enfant, » et celle-ci peut rester dans l'ignorance des pratiques qu'elle aura à subir. Plusieurs fois auparavant, elle s'est soumise au toucher et peut croire qu'il en est ainsi lorsque le doigt introduit dans les parties sexuelles y conduit l'instrument à l'aide duquel le crime sera accompli. Dans quelques cas, en effet, l'opération est réduite à cette extrême simplicité, la femme reste debout, comme dans une exploration ordinaire. C'est ainsi que beaucoup de victimes soutiennent de la meilleure foi du monde que la sage-femme s'est bornée à leur introduire un doigt dans la matrice et que cette introduction n'a différé des précédentes que par les suites. De là aussi la question qui peut être posée à l'expert : à savoir s'il est possible que l'avortement soit pratiqué à l'aide de la main seule. Sans parler des cas d'arrachement oii les doigts et les ongles sont transformés en armes tranchantes et acérées, il est permis de dire que, si, dans les conditions ordinaires, le doigt ne peut être introduit dans l'intérieur de la matrice et atteindre l'œuf, il peut se faire que, l'utérus étant fortement abaissé, le col mou et entr'ouvert, le doigt puisse arriver jusqu'aux membranes et les décoller ou même les déchirer, et suffire ainsi à procurer l'avortement.
Ce sera là, toutefois, un cas tout exceptionnel : le plus ordinairement l'opération exige Yemploi d'un instrument^ dont la nature est, du reste, aussi simple en général que variable. Il s'en faut de beaucoup que les criminels aient recours, ainsi qu'on le croit généralement, à des instruments spéciaux, tels que sondes à dard ou autres dont la possession, on le comprend, serait trop compromettante. Tout est bon, au contraire; les armes les moins suspectes sont les préférées, et il semble à cet égard que le génie du crime suggère les inventions les plus inattendues. J'ai dit que l'une empruntait les tringles de ses rideaux; pour d'autres, des aiguilles à tricoter de bois ou de fer, une simple plume d'oie, un cure dent, une épingle de châle, une épingle à cheveux, une baguette suffisent. J'ai été consulté en 1854 par un honorable confrère de Wassy, sur un cas dans lequel un avortement avait été pratiqué à l'aide d'une broche de fer et d'un fuseau sur lesquels il s'agissait de reconnaître des taches de sang et de mucus. Cependant il y a des cas où le procédé employé a quelque chose de plus chirurgical. Le spéculum préalablement appliqué éclaire la voie et trace un passage, soit à un stylet mousse ou piquant, soit aune sonde. Dans des cas plus rares, on a eu recours à. une éponge •préparée introduite dans la cavité du col.
Mais le moyen qui, depuis quelques années, tend à se répandre et à primer tous les autres, c'est Xinjection d'un liquide faite dans l'intérieur de la matrice à l'aide d'une seringue munie d'une longue canule droite ou faiblement recourbée.
Dans la pratique médicale l'eau tiède a été employée en injections dans le but de provoquer l'accouchement prématuré dans la grossesse avancée. Le docteur Lazare witch a publié douze cas dans lesquels l'injection de
POUR PROCURER l'aVORTEMENT. 55
l'eau à 95° F. a amené des contractions de l'utérus et l'expulsion de son contenu (1). La période la plus précoce à laquelle le D'' Lazarewitch a employé l'eau est la trentième semaine de la grossesse : mais dans la plupart des cas les femmes avaient atteint la trente-sixième. C'est une période beaucoup plus avancée que celle à laquelle l'avortement est communément tenté dans un but criminel, laquelle est aux environs de la vingt-huitième semaine.
Le liquide injecté dans la matrice est en réalité insignifiant ; quelquefois composé, en vue de le rendre plus actif, de certaines substances réputées irritantes ouabortives. Je l'ai vu formé d'eau de savon, de vin de quinquina ou d'ergot de seigle. On conçoit que ces manœuvres, qui indiquent à elles seules un art plus consommé, supposent déjà des connaissances plus avancées, et doivent mettre l'expert plus en garde contre les excuses empruntées aux préceptes de l'art par des hommes indignes de parler en son nom.
Tous autres moyens capables de provoquer lescontractictions des fibres utérines peuvent évidemment amener l'avortement.
JJ électricité agirait de la sorte. Je dois au docteur Devouges, de Corbeil, ancien interne des hôpitaux de Paris, la connaissance d'un fait très-inattendu sur lequel il m'a fait l'honneur de me consulter. Je reproduis textuellement les termes de la lettre qu'il m'écrivait à ce sujet, à la date du 14 mars 1864 : « Une femme qui est accouchée clandestinement et a fait disparaître son enfant, accuse son patron, père de l'enfant, de l'avoir fait avorter au moyen de l'électrisation ; le tribunal de Corbeil me demanda si la chose est possible, et si
(1) Jahresbeincht uber die Leistungen und Fortschrltte in der gesammtenMedicin. Berlin, 1868, t. II, p. 632.
56 MOYENS DIRECTS EMPLOYÉS POUR PROCURER l'aVORTEMENT.
semblable fait s'est déjà produit. C'est surtout sur le second point que je vous prie de m' éclairer, et je vous demande s'il est à votre connaissance qu'une machine électrique quelconque ait été employée dans le but de provoquer un avortement. ^
» Pour le premier point, il ne me parait pas douteux que l'homme en question n'ait essayé une machine électrique dans le but de provoquer un avortement '■> mais il l'a fait d'une manière si maladroite qu'il ne pouvait arriver à son but, et il y a renoncé ; mais je ne doute pas qu'avec la machine employée, et qui a été soumise à mon examen (c'est une machine composée de deux couples de Bunsen renforcées par une bobine Rumkorf, et donnant des secousses musculaires d'une extrême énergie), je ne doute pas, dis-je, qu'il ne soit possible de provoquer un avortement, en l'employant convenablement, je vous demande pardon du mot, je veux dire en en faisant un emploi dicté par les connaissances physiologiques. » Je partageai complètement l'avis de M. Devouges sur ce fait dont je ne pus d'ailleurs lui citer un second exemple et que je crois unique. Je donnerai plus loin les rapports dressés à cette occasion par cet habile confrère.
Je mentionnnerai ici, à titre seulement de curiosité, une pratique usitée en Chine, que M. le docteur A. Hureau de Villeneuve, dans son excellent travail sur l'accouchement dans la race jaune (1), expose en ces termes : « Je ne puis manquer de décrire un instrument nommé hérisson, employé par la lubricité des maris, et dont l'usage amène les plus déplorables résultats, car il est une cause très fréquente d'avortement. Herinaceus pennae anserinse breviore barba confectus
(1) Hureau de Villeneuve, Thèses de Paris, 1863, p. 28.
est. Haec barba pennse caule evulsa in anniilum barbillas hirsulas extrinsecus prsebentem volvitur. Annulo clauso, fila xylina argento texta singulam barbillam ab aliis séparant. Instrumentum tune simile est millo aut collari clavis erectis mimito. Hic annulus hirsutus in sulco, qui glandem et prseputium interjacet, inseritur. Frictiones per coitum productee magnum mucosse membrange vaginalis turgorem ac simul hujus éuniculi coarctationem tam maritis salacibus quœritatam afferunt. D'après les conseils d'hygiène donnés aux jeunes époux, cet instrument ne doit pas être employé lorsque la femme est enceinte, car la turgescence de la muqueuse amène fréquemment des hémorrhagies nuisibles au produit de la conception. Mais, contrairement à ce singulier avis, ce moyen est fréquemment employé pour produire l'avortement dans un but coupable. »