‹ Étude médico-légale sur l'avortementChapitre 23 sur 44 · AVORTEMENTS PROVOQUÉS. BLESSURES DU FŒTUS. 1S · texte numérisé non relu

AVORTEMENTS PROVOQUÉS. BLESSURES DU FŒTUS. 1S

Sur les autres parties de la tête, nous n'avons pas aperçu de plaies ou de déchirures ni aucune ecchymose.

L'examen des viscères de la poitrine et de l'abdomen n'a rien offert do particulier, tous les organes sont à l'état normal et ont le développement ordinaire à cet âge de la vie intra-utérine.

Co7iclusions. — De l'ensemble de ces faits nous n'hésitons pas à conclure :

Que des manœuvres criminelles avaient été exercées sur la dame de S., dont la grossesse était parvenue au cinquième mois ; — Qu'à l'aide d'un instrument piquant, tel qu'une sonde à dard, ou un stylet aplati, on avait perforé les membranes et atteint la tête du fœtus, sur la fontanelle antérieure ; — Que cette blessure avait occasionné sa mort ; — Que la mort du fœtus avait eu lieu plusieurs jours avant l'accouchement ; — Qu'en rapprochant de la pâleur extrême du corps, de l'absence du sang que nous avions constatée, les remarques faites pendant la vie sur la faiblesse excessive deladamc deS. et sur son état d'anhémie, dans notreconviction, la dame de S. dû éprouver des hémorrhagies abondantes antérieurement au 6 février ; — Que les douleurs ressenties dans la région iliaque gauche par la malade, étaient un des symptômes de la métro-péritonite que nous avons constatée par l'autopsie ; — Qu'enfin, la mort de la dame de S. avait été la conséquence de manœuvres exercées sur elle pour provoquer l'avortement.

Obs. L. — Avortement provoqué à deux mois et demi par vianœuvres directes. — Blessure de la matrice et du fœtus. — Mort.

Une femme âgée de trente-quatre ans arrive de la province à Paris le 7 avril 1853 ; elle passe toute la journée du 8 chez une sage-femme, d'où elle ne sort que pour se mettre au lit, se plaignant des plus vives douleurs ; et après avoir réclamé en vain tous les secours de celle à qui elle attribuait sa mort, elle expire dans la soirée du surlendemain, le 10, à onze heures du soir.

Chargé de procéder à l'autopsie, nous trouvons le cadavre de cette femme, jeune et vigoureusement constituée, dans un état de putréfaction avancée. Il n'existe sur les diverses parties du corps aucune trace de violences.

Les téguments et les os du crâne sont intacts. 11 n'y a rien à noter de ce côté.

Les organes thoraciques sont sains. Les poumons sont fortement engorgés à la base et vers les parties postérieures. Le cœur est presque complètement vide ; on ne trouve que quelques caillots très-peu volumineux dans les ventricules.

Les viscères abdominaux sont à l'état normal. L'estomac renferme quelques cuillerées de liquide biliaire. Il n'est le siège d'aucune inflammation ou lésion quelconque. Il en est de même du reste du tube digestif.

On ne trouve dans le péritoine ni épanchement, ni inflammation, ni perforation.

Les seules lésions qui existent sur le cadavre sont limitées aux organes génitaux.

Les ovaires sont notablement tuméfiés et ramollis par une infiltration sanguine considérable.

L'utérus dépasse de deux travers de doigt environ l'arcade du pubis. Son volume dépend en grande partie de la congestion des vaisseaux qui sont gorgés de sang. Son tissu est violacé.

Le col est allongé, ramolli, gonflé et dilaté au point d'admettre facilement le doigt. La surface du col lui-même ne présente aucune déchirure. Mais de chaque côté du museau de tanche, à la face interne du vagin, à 1 centimètre environ du cul-de-sac uréthro-vaginal, on voit trois petites piqûres récentes caractérisées par une plaie très régulièrement arrondie, dont le trajet est marqué par une infiltration de sang coagulé. En suivant ce trajet, on voit que deux de ces plaies n'intéressent que la membrane muqueuse. Mais la troisième est plus profonde et pénètre loin dans le tissu cellulaire sous-muqueux. Toutes les parties voisines sont comme l'utérus même fortement congestionnées. — L'intérieur de la matrice est vide, on y trouve seulement quelques débris de placenta et quelques détritus de sang coagulé. Mais, entre les grandes lèvres, à l'entrée même de la vulve, nous découvrons des fragments de caillots irréguliers, longs et ayant à peu près le volume d'une amande verte. L'examen attentif de ces caillots nous permet d'y reconnaître, de la manière la plus positive, les débris d'un fœtus. Nous distinguons l'un des pariétaux, les deux membres supérieurs, sous forme de filaments bien dessinés mais non ossifiés, un tronçon de colonne vertébrale auquel adhèrent plusieurs côtes. Tous ces fragments sont déformés, en partie brisés et réunis en un amas informe agglutiné par du sang coagulé.

De l'examen qui précède nous concluons que la mort de la demoiselle B. est la suite d'un avortement provoqué.

L'avortement a été déterminé par des manœuvres directes, exercées sur la matrice, et dont les trois piqûres constatées au voisinage du col utérin sont l'indice manifeste. Ces manœuvres qui n'ont exigé ni beaucoup de temps ni beaucoup d'adresse, n'ont certainement pas été exercées plus de quarante-huit heures avant la mort.

Le fœtus a été expulsé ; et l'état dans lequel ont été trouvés ses fragments prouve que le produit de la conception avait été violemment dilacéré dans le sein de la mère. La grossesse était parvenue environ à deux mois ou deux mois et demi.

Dans cette afl'aire, qui amena devant la cour d'assises de la Seine l'une des sages-femmes les plus connues de Paris, l'éloquence de M. Ghaix d'Est-Ange réussit à faire naître dos doutes sur l'auteur, mais non sur les circonstances et la réalité d'un crime dont les traces étaient pour ainsi dire palpables. L'argumentation de l'habile défenseur eut principalement en vue de faire admettre que l'opération avait été pratiquée à une époque

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antérieure à l'arrivée de la victime à Paris ; ce que le caractère tout récent des lésions que nous avons constatées ne nous a pas permis de confirmer dans nos déclarations ; et que la blessure de la matrice supposait une inhabileté qu'on ne pouvait imputer à une sage-femme, et qui était incompatible avec l'emploi du spéculum. Nous n'avons pas besoin de dire combien de faits contredisent ce système de défense.

VII. — Avortemeuts provoqués par manœuvres directes compliquées de mutilations, d'arracliement.

Obs. LI. — Avortement à sept mois par cavachement du fœtus, de la matinée et des intestins.

Un homme, qu'une condamnation capitale a frappé, en 1847, aux assises du Finistère, avait plusieurs fois déjà fait avorter sa femme et lui avait introduit, à différentes reprises, la main tout entière dans les parties sexuelles. Elle était parvenue au septième mois d'une dernière grossesse, lorsque pour mettre le comble à ses atroces brutalités, il lui fit subir d'effroyables mutilations qui amenèrent un avortement suivi de la mort. — L'autopsie cadavérique pratiquée par M. le docteur Morband, ancien interne fort distingué des hôpitaux de Paris, et par M. Salzat, tous deux médecins à Lanilis, montre alors les désordres suivants : La vulve et l'anus sont béants et excoriés. Une déchirure longue de 10 centimètres comprend la partie supérieure gauche du vagin et une portion de l'utérus lui-même. Le péritoine est ouvert en trois parties différentes, et les bords de ces plaies sont irréguliers. Il existe, en outre, une perte de substance qui intéresse les parois internes de la matrice. Enfin la plus grande partie de l'intestin grêle a été arrachée. Il n'en reste en tout qu'un tronçon supérieur long de 50 centimètres, et un inférieur qui n'en a pas plus de 8, formant de part et d'autre des lambeaux inégaux et frangés. Entre les jambes était le fœtus, qui fut reconnu avoir vécu et respiré.

Obs. lu. — Avortement à quatre mois par violences, suivies de déchirures du vagin et du péritoine; renversement et issue de la matrice au dehors (1).

La femme Grand succomba au quatrième mois de la grossesse à des violences qui ont amené dans les organes génitaux les désordres les plus graves. La cloison postérieure du vagin aurait été déchirée •, la matrice, complètement renversée, faisait saillie hors de la vulve. Le péritoine était largement ouvert dans une étendue de 7 centimètres, et l'on remarquait de chaque côté de la plaie des déchirures semblables à celles qu'auraient produites des coups d'ongles. Les intestins étaient mis à nu, mais non

(1) P, Dubois et Devergier, Anyiales d'hygiène et de médecine légale l^e série, t. XIX, p. 125.

lésés. La mort, arrivée seulement sept heures après, a été attribuée à l'hémorrhagie et à la violence des douleurs.

Obs. lui. — Avo7'tement provoqué par manœuvres directes. — Mort. — Mutilation du cadavre.

L'un des procès criminels les plus considérables de ces dernières années est sans contredit celui qui a pour objet l'avortement commis rue Thérèse, à Paris, dans le cours du mois d'avril 1833, et qui, né dans les circonstances les plus singulières, compliqué par les manœuvres intéressées des accusés, l'obscurité et le peu de précision de certains témoignages, s'est néanmoins terminé par la condamnation de la sage-femme chez laquelle avait succombé la victime. Je ne pais reproduire ici tous les détails de cette importante affaire. Je me bornerai à l'exposé succinct des faits matériels qui ont servi de base à l'accusation. 11 est cependant une remarque qu'il me semble impossible de taire : c'est que ce fait, en apparence inouï, n'est pas sans analogue, et que l'on aurait pu, en rappelant les observations que j'en rapproche ici, arriver à une interprétation extrêmement probable, sinon à une certitude sur l'origine des désordres anatomiques qui ont été constatés. En effet, l'ablation complète des organes génitaux externes et internes peut-elle avoir d'autre but de la par des criminels auteurs d'un avortement, que de faire disparaître les parties sur lesquelles ont porté leurs manœuvres ? Je reviendrai sur ce fait, tdontje me contente en ce moment de consigner une analyse exacte.

Le 21 avril 1832, entre huit et neuf heures du matin, le docteur de Gh. :se présenta à la mairie du 2" arrondissement, et y fit la déclaration qu'une Jeune fille, nommée Caroline, était décédée dans la soirée de la veille, anie Thérèse, chez la dame A., sage-femme.

Aux questions qui lui furent adressées, il répondit qu'on ne connaissait,

à la jeune fille d'autre nom que celui de Caroline ; que c'était sans doute

une fille de campagne venue à Paris pour y faire ses couches, et à la-

■quelle on avait dû donner quelques drogues dans son pays, car elle était

•morte subitement.

Une telle déclaration était de nature à faire naître des soupçons. Elle fut signalée à l'attention du docteur Guindet, chargé d'examiner l'état du cadavre et de vérifier les causes du décès.

Le docteur Guindet, en arrivant chez la sage-femme, fut frappé de certains désordres que présentait le corps soumis à sa visite. Il lui fut déclaré soit parla sage-femme, soit par de G., qui ne s'éloigna pas un instant, que la jeune fille morte était enceinte de cinq mois, et que de certaines paroles prononcées par elle dans son délire on pouvait conclure qu'on lui avait donné, dans son pays, quelque boisson pour la faire avorter.

Le docteur Guindet décida que le permis d'inhumer ne pouvait être accordé.

Instruit de ces faits par une lettre du maire du deuxième arrondissement, le commissaire de police se transporta chez la sage-femme, accompagné du docteur Pavrot. Il était environ cinq heures du soir.

Introduits dans un salon au premier étage, éclairé par deux fenêtres donnant, l'une, sur la rue Thérèse, l'autre, sur la rue Sainte-Anne, ils virent sur un lit, dans un état de putréfaction déjà avancé, le cadavre d'une jeune fille de vingt à vingt-deux ans environ ; l'ayant découvert, ils reconnurent qu'un écoulement sanguin avait eu lieu par les parties génitales, et que le drap inférieur et le matelas en portaient la trace.

Le docteur Favrot eut bientôt à constater des désordres plus graves. Les organes de la génération avaient été enlevés en totalité. Les ouvertures du vagin et du rectum ne formaient plus, suivant les expressions du docteur, qu'un vaste cloaque. Le docteur put y introduire d'abord le doigt, puis la main, puis le bras, sans rencontrer d'autre obstacle queles intestins.

L'autopsie du cadavre fut pratiquée à la Morgue, le 22 avril, par les soins des docteurs Favrot et Maisonneuve.

Cette opération eut pour résultat de confirmer les observations faites la veille et révéla que l'enlèvement déjà signalé de certains organes avait été pratiqué après la mort, par une main exercée.

On lit dans le rapport rédigé à cette occasion :

H La vulve, le périnée, le vagin, l'utérus, l'urèthre, le rectum sont absents. A leur place existe une large ouverture à bords irréguliers s'étendant d'une part de la symphyse du pubis au sacrum, et, d'autre part, d'une tubérosité sciatique à l'autre.

» Par cette ouverture une main a pu s'introduire facilement dans l'intérieur du ventre.

» De tous les organes contenus ordinairement dans le petit bassin il ne reste plus que la vessie. L'urèthre, le vagin, l'utérus, les ovaires, le rectum ont été complètement enlevés, sans qu'il en reste aucune trace.

« En examinant les draps dans lesquels le corps était enveloppé, nous avons trouvé quelques caillots sanguins et une masse informe dans laquelle un examen attentif nous a fait reconnaître les débris d'un foetus, âgé d'environ quatre à cinq mois. Ces débris consistaient en un mélange •de chairs écrasées et de parties osseuses, parmi lesquelles nous avons reconnu plusieurs os du crâne, de la poitrine, de la colonne vertébrale et des membres.

« De tout ceci il résulte : 1» qu'au moment de la mort, la fille Caroline était enceinte ou récemment accouchée ; 2° que le fœtus contenu dans ■son sein en a été expulsé avant terme ; 3» que les organes ont été enlevés après la mort, au moyen d'un instrument tranchant ; 4^ que cette ablation a été faite par une main exercée. »

En présence de faits aussi décisifs, il n'était pas douteux que la fille Caroline était morte victime d'un crime, et que la désorganisation constatée lors de l'autopsie avait pour but de faire disparaître les traces de ce crime.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce court exposé, c'est que les accusés n'ont imaginé, pour expliquer les mutilations du cadavre, que les hypothèses les plus absurdes, telles que les investigations peu mesurées du médecin appelé par le commissaire, qui aurait, en quelque sorte dilacéré, broyé et détruit les organes en introduisant le bras tout en entier dans le ventre ; ou encore la voracité des rats ou des souris. D'un autre côté, les experts se sont bornés à exprimer leur étonnement à la vue d'un si énorme délabrement, qui leur a paru ne pouvoir être expliqué raisonnablement et constituer l'acte le plus stupide. Appelé par M. le procureur général à suivre les débats où mon intervention lui paraissait pouvoir devenir nécessaire, j'ai conçu une opinion beaucoup plus formelle et tout àfait en rapport avec les autres faits que la science possède. Il m'a semblé que les criminels pour se décider à cette mutilation barbare dont les caractères anatomiques, très nettement tracés par MM. Maisonneuve^et Favrot^ démontrent qu'elles ont été faites après la mort à l'aide d'un instrument très tranchant et assez artistement ; il m'a semblé que pour prendre ce parti, les auteurs de l'avortement ont diî y être forcés par le renversement et l'issue au dehors de la matrice survenus sous l'influence de tractions violentes mal dirigées et compliquées de dilacérations qui auraient certainement déterminé des douleurs atroces par lesquelles la mort si rapide s'expliquerait mieux que par toute autre cause. On comprend que l'on ait cherché même au prix de cette mutilation, que son improbabilité même semblait rendre plus facile à faire accepter, à effacer les traces flagrantes et comme le cachet même du crime imprimé sur les organes.

Obs. LIV. — Avortement provoqué. Mort (1)

Une jeune femme, appartenant au monde des théâtres, mourait le 3 juillet 1877, à la suite d'accidents qui pouvaient être attribués à un avortement. Son cadavre fut transporté à la Morgue où M. Gallard pratiquait l'autopsie, dont la relation est consignée dans le rapport suivant :

Le corps est celui d'une femme forte, vigoureuse, bien constituée, avec un certain degré d'embonpoint et paraissant âgée d'environ 25 ans.

La vulve est béante, déchirée à la partie inférieure ; les deux grandes lèvres sont tuméfiées, principalement celle du côté droit qui présente, vers le milieu de sa hauteur, une assez grande éraillure ; la paroi antérieure du vagin fait saillie entre les grandes lèvres.

Le vagin est largement distendu et présente une déchirure à la partie inférieure de sa paroi postérieure. Le col de la matrice est largement ouvert au fond du vagin et complètement ramolli.

(l) Gallard, de l''avorteme7it aie point de vue médico-légal, Paris 1878.

AVORTEMENTS PROVOQUÉS. — ACCIDENTS CO.NSÉCUTIl<'S. iGl

Les seins sont peu volumineux ; parla pression on n'en fait pas sourdre de lait, mais seulement quelques gouttelettes d'un liquide roussàlre, cependant la coupe montre que la glande mammaire est un peu rouge, congestionnée dans sa totalité.

A l'ouverture de l'abdomen, on ne trouve pas trace de péritonite.

L'utérus est volumineux, un peu incliné en arriére et remonte jusqu'à la partie supérieure du pubis ; il mesure 12 centimètres dans le sens vertical, et 9 centimètres dans le sens transversal, au niveau de l'insertion des trompes ; on ne trouve ni à l'intérieur ni à l'extérieur, aucune trace de perforation de cet organe. A l'intérieur de la cavité utérine, on voit une bouillie grisâtre, étendue sur toute la surface muqueuse, et des débris de placenta sur la face antérieure, au niveau de la corne gauche, où la muqueuse est enlevée dans une étendue à peu près circulaire de 3 centimètres 1/2 à 4 centimètres, ce qui indique qu'il y avait eu là insertion d'un placenta tout récemment détaché.

Les ovaires sont un peu volumineux, rouges et congestionnés. Celui du côté droit présente, à sa partie supérieure, un corps jaune en voie de formation du volume d'un gros pois.

Les gros vaisseaux veineux, veines cave supérieure et inférieure, veines iliaques, saphène interne, etc., sont complètement vides de sang.

En résumé, l'absence d'autres lésions organiques et l'état exsangue des principaux organes (cœur, troncs veineux, cerveau) prouvent que la femme *** est morte d'hémorihagie.

Les organes génitaux internes sont ceux d'une femme ayant fait une fausse couche très peu de temps avant la mort, et l'hémorrhagie qui a causé la mort a été déterminée par cette fausse couche.

Le volume de l'utérus, l'état des ovaires et des seins, prouvent que la grossesse ne devait pas être de plus de trois ou quatre mois au maximum.

Les lésions constatées sur les organes génitaux externes (distension et éraillure du vagin, tuméfaction et dilacération des grandes lèvres), ne peuvent avoir été occasionnées par le passage à travers ces organes, d'un fœtus de cet âge, trop peu volumineux pour déterminer de semblables désordres. L'existence de ces lésions démontre donc que des manœuvres ont été exercées directement sur ces parties, soit pour extraire ce fœtus, soit pour provoquer son expulsion et déterminer l'avortement.

L'analyse chimique de l'estomac et de son contenu, confiée à M. L'Hôte, ne révéla la présence d'aucune substance toxique.

A la suite de ces premières constatations établissant que la mort de la dame *** était due à un avortement provoqué, les soupçons se portèrent sur une sage-femme avec laquelle elle était en relations suivies. Cette sage-femme fut arrêtée et l'on opéra chez elle la saisie de divers objets que M. Gallard eut à examiner, en même temps qu'il fut chargé de rechercher, dans le dossier de l'instruction, les renseignements médicaux

Taudieu. Avortement. 4e édition. 11

propres à éclairer la justice. M. Gallard rédigeait alors le rapport que voici :

Je soussigné, T. Gallard, etc., agissant en vertu d'une ordonnance de M. N...,juge d'instruction près le tribunal de première Instance du département de la Seine, rendue dans les termes suivants :

« Vu la procédure suivie contre la fille X..., inculpée d'avortement, détenue, commettons M. le D"" Gallard à l'efîet d'examiner les substances et certains instruments saisis chez l'inculpée?

« M. le Docteur dira si les instruments sont simplement ceux dont fait usage une sage- femme dansla pratique régulière de sa profession; s'il n'en est pas qui permettraient de tenter une opération telle qu'un avortement.

)» M. le Docteur dira si parmi les substances saisies chez l'inculpée il n'en est pas qui impliquent l'idée que la demoiselle X .., faisait de la médecine au lieu de rester dans les limites de sa profession de sae-e-femme.

« Il voudra bien prendre communication des pièces de la procédure, en vue de rechercher si les indications fournies par les témoins, mises en regard des observations que l'autopsie lui a permis de faire, ne jettent pas un jour sur les pratiques abortives qui ont entraîné la mort de madame **"

» M. le D'' Gallard est autorisé, par la présente ordonnance, à s'entourer de tous renseignements, à interroger tout témoin dont l'audition lui paraîtrait nécessaire au point de vue de la mission médico-légale qui lui est confiée. »

Parmi les objets saisis se trouve une longue tige emmanchée, en forme d'hystéromètre et terminée à son extrémité par une espèce de petite pelle ovale.

De ces divers objets, les uns n'ont aucune signification particulière et peuvent se rencontrer entre toutes les mains; ce sont : le flacon d'essence pour eau de Cologne, les pilules écossaises, et la seringue pour injections, en verre.

D'autres sont d'un usage journalier pour les sages-femmes, et leur présence s'explique parfaitement chez une personne pratiquant Tart des accouchements. Il en est ainsi du seigle ergoté, du petit moulin qui sert à le pulvériser instantanément, et de la petite trousse avec les divers instruments qu'elle contient.

Mais il n'en est pas de même des autres instruments et des médicaments, dont quelques-uns sont des agents caustiques d'une grande énergie ; aucun de ces objets ne peut et ne doit être employé par une sagefemme, dans la pratique régulière de sa profession, tandis que tous, ou du moins presque tous, trouvent leur emploi dans l'exercice de la médecine et plus spécialement dans le traitement des maladies de la matrice. Si l'on tient compte du nombre et de la variété des spéculum, des porte-caustiques et des agents médicamenteux ainsi réunis entre les mains de la même personne, on ne peut s'empêcher de remar-

quel" qu'ils constituent un arsenal suffisant pour permettre de pourvoir aux bnsoins d'une pratique assez étendue. Ils portent des traces d'un usage répété, et de leur seul examen, il résulte que leur possesseur .a dû faire acte journalier d'exercice de la médecine.

Si, non pas tous, mais presque tous les instruments soumis à l'examen de M. Gallard trouvent leur emploi dans la pratique de la médecine, appliquée plus spécialement à la connaissance et au traitement des maladies des femmes ; dans le nombre, il en est un dont l'usage est demeuré inexpliqué pour lui. C'est cette espèce de petite pelle ovoïde, montée sur un long manche en forme d'hystéromètre,. qui figure comme dernier article des objets contenus dans le scellé n" 2, C'est un instrument que M. Gallard n'a jamais vu. Il a été fabriqué par M. Mathieu, qui n'a pu. dire ni par qui il lui a été commandé, ni ?i quel usage il est destiné. M.*GaIlard dût alors demander à Mlle X... à quoi il lui servait. Elle a répondu qu'il lui avait été donné par un docteur, qui l'a inventé et qui s'en sert pour refouler les poudres caustiques à travers le spéculum, jusque sur la surface du col utérin, avec laquelle elles doivent être mises en contact. Cette explication lui a semblé étrange et M. Gallard n'a pu, malgré la démonstration qui a été faite, parvenir à se rendre un compte exact de la manœuvre indiquée^ et par suite, de l'utilité de ce singulier instrument.

Si l'on disait qu'il a servi à pratiquer des manœuvres abortives, on expliquerait bien mieux comment il a pu agir, car sa forme, sa configuration, sa flexibilité, le rendent tellement propre à cet usage, que l'on serait tenté de le considérer comme ne pouvant pas avoir une autre destination. Sans aller si loin, on peut considérer comme certain que quelle que soit la destination première d'un tel instrument, il peut, avec la plus grande facilité, être détourné de cette destination première, par une main criminelle et employé très efficacement pour pratiquer des manœuvres abortives.

Cela dit, à propos des objets saisis,, M. Gallard rechercha dans les pièces de la procédure, les éléments médicaux sur lesquels il est possible de se fonder pour établir à quel moment ont eu lieu les manœuvres abortives qui ont déterminé la mort de la veuve *** et quelles ont été ces manœuvres.

Exposé des faits. — Des documents qui sont passés sous mes yeux, il résulte que Mme ***, alors âgée de 2C ans environ, est accouchée naturellement le 27 ou le 28 février dernier, d'un enfant vivant. Elle se serait, au dice de Mlle X..., levée un peu prématurément et aurait éprouvé de la fatigue, à la suite de laquelle serait survenue une ulcération du col de la matrice, soignée par des cautérisations que la sage-femme avait pratiquées seulement dans le cours des deux mois de mai et juin. — Mlle X... prétend n'avoir aperçu alors aucun indice qui lui permît de songer à la possibilité d'une grossesse commençante, et nous ne

trouvons malheureusement dans rin^li-uction aucun renseignement qui nous permette de savoir si Mme *"* a eu ou non serf règles pendant le temps qui a séparé son accouchement de sa mort.

Quoi qu'il en soit, un moment est venu où cet écoulement sanguin a manqué et où, tant à cette absence, qu'à certains autres signes, elle a reconnu qu'elle était enceinte. Elle a eu presque aussitôt recours à divers moyens qu'elle croyait propres à faire disparaître une grossesse commençante. C'est ainsi qu'on l'a vue boire de l'absinthe, ce qu'elle ne faisait pas auparavant (déposition M...), s'appliquer des sinapismes et prendre un bain tellement chaud qu'elle a failli se trouver mal (déposition fille M...).

Ces tentatives ne réussirent pas et sa santé n'en fut nullement ébranlée.

Aussi, est-il parfaitement constaté et avéré, que le samedi 30 juin, elle est tout à fait bien portante. Le matin elle déjeune chez son père, à l'heure habituelle, sans se plaindre d'aucun malaise. Dans l'après-midi, elle va au café; elle y rencontre une personne avec qui elle part pour aller rue Z... ; elle n'accuse alors aucune souffrance. Après un séjour de vingt minutes seulement dans la maison qu'habite Mlle X..., elle ressort et déjà elle commence à se trouver malade. Cela est remarqué par le nouveau compagnon qu'elle trouve au café et qui lui offre son bras pour la reconduire jusqu'à sa demeure : « Elle marchait assez difficilement, à ce point que je lui avais proposé de monter en voiture, proposition qu'elle a déclinée tout en se trouvant fatiguée » (déposition M...). — Elle arrive ainsi chez son père, souffrante et ensanglantée. — Elle se couche alors sans pouvoir dîner ; l'hémorrhagie continue touta la nuit, avec une abondance excessive. Le lendemain, la famille effrayée réclame l'assistance de Mlle X... qui « ne paraît pas autrement étonnée de cette grande perte de sang » (déposition T...) ; mais, le danger devenant plus pressant, on appelle M. le D^' M... Il reconnaît un avortement, et des paroles qu'il prononce alors, il semble résulter qu'il considère cet avortement comme ayant été provoqué par une main criminelle. Malgré ses soins, les accidents continuent, et cette jeune femme qui était si pleine de santé le samedi matin succomba le mardi, après trois jours seulement de maladie.

A l'autopsie, M. Gallard constate que la mort est due àunehémorrhagie, causée elle-même par un avortement. Il trouve des signes permettant de reconnaître que cet avortement a été provoqué, à l'aide de manœuvres exercées directement sur la matrice par une main criminelle ; et, en ce qui concerne l'époque de la grossesse, il est conduit à conclure qu'elle ne devait pas être de plus de trois ou quatre mois, au maximum.— Nous allons rechercher dans un instant s'il est possible d'apporter plus de précision dans la détermination de l'âge que pouvaitavoir lefœtus.

Discussion. — Je n'ai pas à agiter en ce moment la question de savoir si la dame*** a fait un avortement et si cet avortement a causé sa

AVORTEML:>fl'S PROVOQUÉS. ACC[DKNTS CO.\SliCL:i'n<à. IG-'J

mort, ces deux points ayant été établis par mon rapport d'autopsie et confirmés parla déposition de M. le D'' M..., qui a tenu entre ses mains un fragment de membrane placentaire fort caractéristique ; mais il me reste à rechercher quel pouvait être l'âge du fœtus et comment s'est produit l'avortement.

J'avais dit dans mon rapport d'autopsie que la grossesse ne pouvait pas dater de plus de trois à quatre mois, au maximum, et les renseignements recueillis depuis montrent que cette appréciation était fort exacte, puisqu'il est établi que quatre mois seulement se sont écoulés entre l'accouchement précédent et cet avortemenl. — J'étais alors préoccupé seulement de déterminer le volume maximum que pouvait avoir le fœtus, afin de rapprocher ce volume supposé de certaines lésions constatées sur les organes génitaux de la dame***, et de rechercher si ces lésions avaient pu être causées par le passage de ce fœtus, ou si elles avaient dépendu d'une toute autre cause.

Envisageant la question à un autre point de vue, j'ai à me demander, maintenant, quel pouvait être au minimum l'âge de ce fœtus. Si, physiologiquement, la grossesse ne pouvait pas avoir atteint le quatrième mois, elle pouvait cependant très bien être arrivée au troisième et même l'avoir dépassé, car Mlle X... nous a appris que, très prématurément, moins de quinze jours après son accouchement, la dame *** s'est levée, pour aller au bal et a dû s'exposer alors à devenir enceinte. Ce n'est cependant pas là un indice suffisant pour nous fixer sur la date du début de sa grossesse, et je trouve, dans l'état des organes examinés à l'autopsie^ des renseignements qui ont une bien plus grande importance pour cette détermination. — Ainsi, les dimensions de l'utérus, qui a 12 centimètres de long sur 9 centimètres de large ; la plaie placentaire, qui a de 3 à 4 centimètres d'étendue •, le corps jaune qui occupe l'ovaire droit, sont autant de signes sur lesquels il est permis de se fonder pour établir que la grossesse devait être d'au moins trois mois. Il est bien certain qu'une semblable évaluation comporte toujours un écart d'une ou deux semaines, soit en plus, soit en moins ; mais ici j'ai de sérieuses raisons de penser que le terme de trois mois a dû être atteint, sinon dépassé. — Il en résulte que Mlle X. . qui examinait, au moins une fois par semaine, la matrice de la dnme ***, pour la cautériser, a dû remarquer sur cette matrice, des changements qui, s'ils n'étaient pas suffisants pour lui permettre de diagnostiquer sûrement une grossesse commençante, devaient au moins la lui faire soupçonner et la mettre en éveil.

L'avortement qui a mis fin à cette grossesse ne s'est pas produit spontanément ; il a été provoqué par des manœuvres directes, exercées k l'aide d'instruments introduits dans les organes génitaux. — Nous n'avons pas trouvé de lésion déterminée par ces instruments sur la matrice elle-même, qui n'a pas été perforée comme cela arrive quelquefois, mais la trace de leur passage existe sur la vulve et dans le vagin, dont la muqueuse a été éraillée.

On se demande comment une main, supposée assez habile pour faire pénétrer un instrument jusque dans l'intérieur de la cavité utérine, a pu être assez maladroite pour déterminer ces éraillures, ces érosions de la muqueuse vaginale et vulvaire qui viennent d'être signalées en dernier lieu. — Mais, outre que l'adresse n'exclut pas un certain degré de brutalité, on comprend très bien qu'un individu préoccupé de la façon dont manœuvre l'extrémité de son instrument, oublie un instant de surveiller l'action du manche, et que, soit avec ce manche, soit avec ses doigts et ses ongles, il fasse des déchirures semblables k celles que nous avons constatées. — Puis qui peut nous dire ce qui s'est passé entre ces deux personnes, dont l'une est morte, dont l'autre est intéressée à dénaturer la vérité? et ne se peut-il pas que, dominée par la douleur, la patiente ait fait un faux mouvement qui, par sa brusquerie même, ait produit des désordres que l'habileté opératoire la plus consommée devait être impj.nssante h éviter?

Ce sont là de pures hypothèses; soit, mais à côté de ces hypothèses il y a des faits patents, irrécusables. Ces faits, les voici : la dame *** était enceinte, elle le savait et elle voulait faire cesser sa grossesse. Comme toutes les femmes qui sont dans cette situation, elle a essayé de moyens inefficaces tels que l'absinthe, les sinapismes, les bains chauds, et dont l'emploi réitéré prouve sa résolution bien arrêtée de se faire avorter. L'insuccès de ces moyens la décide à recourir à des manœuvres plus directes qui, cette fois, sont suivies d'effet, et dont nous trouvons la trace sur ses organes.

Ces faits étant bien établis, il ne nous reste plus à déterminer qu'une chose, c'est le moment où ces manœuvres abortives ont été appliquées . Or, rien n'est plus simple et facile que la solution de ce problème. — Nous voyons la dame vaquer à toutes ses occupations habituelles, sans présenter le moindre indice d'un état maladif quelconque. Dans la première partie de la journée du samedi 30 juin, elle déjeune comme à son ordinaire, et elle est encore gaie et bien portante lorsqu'elle arrive dans le café, d'où elle part pour aller dans une maison de la rue Z. .., où elle reste environ vingt minutes. A sa sortie de cette maison, tout est changé, elle souffre, elle marche péniblement, elle perd son sang ; et, malgré cela, elle refuse de prendre une voiture pour rentrer chez elle, où elle va succomber au bout de trois jours à une hémorrhagie dont l'apparition et l'intensité ne surprennent ni n'émeuvent la demoiselle X.., — Que s'est-il donc passé pendant ces vingt minutes de séjour dans la maison de la rue Z... ? Je n'ai pas à le demander aux paroles échappées à la mourante, ce sont là des éléments d'appréciation qui n'ont rien de médical, mais je le demande à l'état de santé dans lequel elle se trouvait auparavant, aux symptômes qu'elle a éprouvés aussitôt après, à la façon dont elle est morte, aux lésions constatées sur son cadavre. En tenant compte de tous les renseignements fournis par ces divers ordres de preuves, il est impossible d'admettre que ce ne soit pas à ce moment

précis qu'elle a été soumise aux manœuvres qui l'ont fait avorler et qui l'ont tuée. Il n'est pas jusqu'à son obstination à vouloir marcher, en refusant de prendre une voiture pour faire le trajet assez long: la séparant de son domicile, qui n'ait une signification importante à mes yeux, car il Cï^t dans les usages des personnes se livrant à la pratique criminelle des avortements, de recommander aux malheureuses qui se confient à elles de faire d'assez longues marches à pied aussitôt après l'application des manœuvres abortives, afin d'en favoriser l'action.

Conclusions. — Je me trouve conduit à conclure, comme réponse aux questions posées par M. le juge d'instruction :

1» Les instruments et les diverses substances, parmi lesquelles figurent des caustiques énergiques qui ont été saisis chez la demoiselle X..., ne sont pas seulement ceux dont une sage-femme fait usage dans la pratique régulière de sa profession, et le plus grand nombre ne pouvait être employé que par une personne faisant habituellement de la médecine, au lieu de rester dans les limites delà profession de sage-femme.

2° Parmi ces instruments, il en est un dont l'usage m'est inconnu, mais qui, par sa forme et sa configuration, est disposé de telle sorte qu'il peut parfaitement être employé pour pratiquer des manœuvres abortives.

3° L'emploi d'un instrument semblable aurait certainement pu produire les désordres et les lésions constatés sur le cadavre de la dame ***.

4" Lorsque cette dame a été soumise aux manœuvres qui ont été exercées directement sur sa matrice, elle était enceinte d'environ trois mois.

5° Ces manœuvres, qui ont eu pour résultat de causer sa mort, ont été exercées sur sa personne dans l'après-midi du samedi 30 juin, et, très exactement, pendant le court espace de temps qu'elle a passé dans la maison de la rue Z..,, où habite la demoiselle X....

Que les lésions constatées à la vulve et à la partie inférieure du vagin aient été produites avec les doigts, cela est possible ; mais avec les doigts saisissant les parties, y imprimant leurs ongles, afin de s'y fixer avec une certaine force, luttant enfin contre une résistance ou contre des mouvements désordonnés, soit ; mais qu'elles aient été produites par un doigt graissé, introduit doucement, méthodiquement, avec précaution, en vue d'une exploration médicale ? Jamais. Je soutiens que cela n'est pas possible.

L'inventeur de l'instrument dont je n'avais pas pu m'expliquer l'usage a donné des explications sur l'emploi auquel il le destine. Il s'en sert, non pour refouler les poudres au fond du vagin, comme me l'avait dit Mlle X..., mais pour tasser de la charpie autour du col, entre les replis du vagin et le bord du spéculum, lorsqu'il veut pratiquer la cautéiisalion, et cela afin d'empêcher le caustique de fuser sur la muqueuse

vaginale. — Je dus lui faire remarquer qu'une simple baguette, une tige quelconque, un crayon ou un manche de plume pouvant parfaitement suffire pour cela, ce n'était vraiment pas la peine d'inventer un instrument spécial, dont le besoin se faisait si peu sentir que depuis cinq années on n'en avait pas fabriqué en tout plus de quatre exemplaires, ce qui me justifiait amplement de ne pas le connaître.

Allantplus loin, l'inventeur de cet instrument prétendit que sa configuration au lieu de le rendre d'un emploi facile pour la pratique des avortements criminels, était telle qu'il ne pouvait pas être utilisé dans ces cas, comme je l'avais dit, car, d'une part on ne pourrait le faire pénétrer j usque dans la cavité utérine et que de l'autre si on l'y introduisait de vive force, ce ne serait qu'en causant des déchirures qui laisseraient des traces impossibles à méconnaître. A cette assertion, toute gratuite, je n'avais qu'une réponse à faire, c'était d'offrir à mon contradicteur de lui montrer expérimentalement combien il est facile d'introduire son instrument dans une cavité utérine vide, sans causer le moindre désordre ni la plus légère déchirure. C'est ce que je fis, et je dois dire que ma proposition ne fut pas acceptée. Certainement que la petite pelle, surajoutée à la tige de l'hystéromètre, rend son introduction un peu plus difficile ■, mais cette pelle n'a pas plus d'un centimètre de large sur quelques millimètres d'épaisseur et ses angles sont mousses ; aussi, tout en apportant un peu de gêne dans le maniement de l'instrument, ne peut-elle, dans aucun cas, constituer im obstacle sérieux à son introduction à travers le canal cervico-utérin. Je dirai plus, au point de vue delà pratique des a vortements cette addition constitue ce qu'Userait permis d'appeler un regrettable perfectionnement de rhystéromètre ordinaire. En effet, si ce dernier est plus facile à introduire, en raison de sa forme un peu cylindro-conique, il n'agit qu'en déchirant ou perforant les membranes, et cette déchirure peut être facilement constatée par l'expert qui est chargé d'examiner le i:)roduit de la conception lorsqu'il a pu être mis sous la main de la justice. D'un autre côté, il suffit d'un mouvement un peu brusque pour que la tige de l'hystéromètre, si mousse et si arrondie qu'elle soit à son extrémité, vienne heurter violemment les parois de la matrice et les confondre ou les perforer. On sait les conséquences fâcheuses d'une semblable lésion pour la femme qui en est victime, en même temps que les renseignements précieux qu'elle fournit à l'expertise.

Avec la pelle en question, on a bien plus de chances d'éviter à la fois les accidents résultant de perforation et par suite les traces accusatrices qu'elle laisse après elle. On peut, en effet, avoir l'espoir d'agir sur l'œuf en le décollant, au lieu de le déchirer, et c'est à ce point de vue surtout que l'instrument dont il s'agit doit être considéré comme susceptible d'être utilisé pour provoquer lavortement criminel. Au surplus, et, tout en reconnaissant qu'on a pu s'en servir, je n'ai jamais dit que ce fût de celui-là plutôt que de tout autre dont il ait été fait usage par la personne qui a provoqué l'avortement de Mme *** Toute la partie de la dis-

CMSsion qui a porté sur la manière de se servir de cet instrument était donc absolument étrangère aux faits de la cause.

On s'est demandé enfin si, dans ce cas, Tavortement, au lieu d'être provoqué par une action criminelle, n'aurait pas pu être causé par une des cautérisations auxquelles l'accusée avait l'habitude de soumettre M"!'^ ***, pour le traitement d'une ulcération du col de la matrice .

Il est bien certain qu'en introduisant un caustique jusque dans la cavité d'un utérus gravide on déterminera l'avortement non pas seulement tout aussi bien, mais encore avec plus de certitude qu'en y introduisant un autre corps inerte quelconque. Que ce soit un crayon d'azotate d'argent? on aura l'action vulnérante de la tige solide à laquelle viendra s'ajouter l'action irritante du caustique. Que ce soit une solution ? mais, puisqu'il suffit d'injecter une petite quantité d'eau pure dans la matrice pour provoquer l'avortement, le liquide caustique ne pourra pas manquer de le provoquer de même. Ainsi employée, soit avec un solide soit avec un liquide, la cautérisation n'aurait été qu'une simple manœuvre abortive tout aussi repréhensib le que les autres.

Quanta la cautérisation légère, pratiquée sur la surface d'un col couvert d'ulcérations, comme il s'en rencontre si souvent dans le cours de la grossesse? nous savons, par expérience, qu'elle peut être impunément employée sans déterminer le moindre accident. Malgré cela, la prudence la plus élémentaire commandait, surtout à une personne exerçant illégalement la médecine, de s'abstenir d'y avoir recours dans de semblables circonstances. C'est pourquoi je me suis étonné que Mlle X..., que l'on disait si instruite et si expérimentée, n'ait, pas su, dans les divers examens au spéculum auxquels elle a procédé, constater la présence de certains signes qui pouvaient lui permettre, sinon de reconnaître sûrement, au moins de soupçonner un commencement de grossesse et lui imposer l'obligalion d'ajourner toute manœuvre imprudente.

On m'a objecté, il est vrai, que la grossesse pouvait ne pas être aussi avancée que je l'avais pensé ; mais le volume de l'utérus et les dimensions de la plaie placentaire concordaient trop exactement avec mes appréciations pour qu'elles pussent être entachées d'erreur. Ert tout cas, le fait même de la grossesse n'a jamais été contesté et l'on sait que même dès les premières semaines, le col prend un aspect tout spécial et une coloration violacée bien caractéristique qui suffisent pour attirer l'attention.

Enfin, ce qui prouvait d'une façon bien péremptoire que l'avortement ne pouvait pas être attribué à une cautérisation inopportune c'est que, d'après les déclarations de l'accusée, la dernière cautérisation aurait été pratiquée le 24 juin et non le 30, tandis que tous les faits de la cause démontrent, avec une précision pour ainsi dire mathématique, que c'est à cette dernière date, du 30 juin, qu'ont été appliquées les manœuvres

dont la conséquence a été de déterminer,en un très court espace de temps, d'abord l'avortement, puis la mort de la malheureuse femme qui s'est soumise à ces manœuvres.

M<^ Lachaud a présenté la défense de l'accusée avec le remarquable talent qu'on lui connaît ; il ne pouvait contester ni qu'il y avait eu avortement, ni que cet avortement avait causé la mort ; aussi tous les efforts de son éloquente plaidoirie eurent-ils essentiellement pour but de faire naître des doutes sur l'âge que devait avoir le fœtus au moment de l'avortement. En considérant la grossesse comme moins avancée qu'elle ne l'était en réalité., il expliquait comment elle avait pu demeurer inaperçue et comment, sans la moindre intention criminelle, on avait pu déterminer l'avortement en pratiquant des cautérisations intempestives sur le col de la matrice. Quant aux lésions de la vulve et de la partie inférieure du vagin, elles pouvaient parfaitement avoir été produites par la main du médecin qui avait pratiqué le toucher, pour s'assurer de d'état des organes le lendemain même de l'avortement.

Dans cette habile argumentation il n'était pas tenu compte, comme l'on voit, ni du volume de l'utérus et des dimensions de la surface d'implantation du placenta, qui m'avaient conduit à considérer la grossesse •comme étant arrivée à son troisième mois ; ni de la date de la dernière cautérisation, ni de l'impossibilité qu'il y a d'expliquer les déchirures de la vulve et du vagin par un simple toucher médical, méthodiquement pratiqué.

Sur tous ces points, comme sur ceux qui ont été concédés par la défense, les constatations médicales restent entières et les conclusions qui en ont été déduites ne se trouvent nullement atteintes par le verdict ■d'acquittement qu'a rendu le jury. En effet, quelle que soit la façon dont se soient répartis les douze votes des honorables citoyens, devant la sentence desquels il faut s'incliner avec tout le respect dû à la chose jugée, on ne doit pas oublier qu'ils avaient à se prononcer, non sur la réalité du crime, mais seulement sur la culpabilité de l'accusée.

Le jury n'a donc pas déclaré, et il ne pouvait pas déclarer, ni que la mort de la victime n'a pas été causée par un- avortement, ni que cet avortement n'a pas été pratiqué dans les circonstances de fait établies par le rapport qu'on vient de lire ; la seule chose qu'il ait déclarée, la seule qu'il pouvait déclarer, c'est que, dans sa conscience, l'accusée n'était pas coupable de cet avortement, soit qu'il ait été pratiqué par d'autres mains que les siennes, soit qu'elle l'ait provoqué, sans intention criminelle, à .l'aide de manœuvres exercées intempestivement, dans un tout autre but.

Gallard.

YII. — Avortements provoqués par manœuvres directes. — Accidents consécutifs éloignés. — Appréciation des faits.

Obs. LV. — Avortement provoqué à deux mois et demi par manœuvres directes. — Accidents consécutifs éloignés.

Au mois de mars 1830, une fille âgée de vingt et un ans, après une suppression de deux mois et demi, subit, de la part d'une sage-femme, une opération qui consiste dans l'introduction, étant debout, d'une aiguille à tricoter dans la matrice. Elle ressent une douleur instantanée, suivie de perte de connaissance ; elle rentre cependant chez elle à pied, mais ne peut remonter l'escalier sans être portée. Dès le lendemain survient une perte ; elle ne sait s'il est sorti des caillots ou autre chose. Depuis elle est restée atteinte de dysménorrhée.

Ces faits n'ayant été que tardivement déférés à la justice, nous sommes chargé de la visiter seulement trois ans après. Nous trouvons une constitution flétrie, une défloration complète et ancienne ; pas de signes de grossesses antérieures développés jusqu'au terme ; le col de la matrice est allongé, ramolli, largement ouvert.

L'époque éloignée à laquelle remonterait l'avortement, qui aurait été pratiqué sur la personne de cette fille ne permet pas d'en retrouver actuellement les traces ; mais l'absence d'indices appréciables n'exclut pas la possibilité des manœuvres rapportées par elle au mois de mars

Les malaises que signale cette fille peuvent provenir d'un avortement.

Les détails qu'elle donne sur l'opération qu'elle aurait Jsubie, bien qu'incomplets et insuffisants, peuvent, dans des circonstances données, s'appliquer à un avortement provoqué par des manœuvres criminelles.

Obs. LVI — Avortement provoqué par m,anœuvres directes. — Cancer consécutif. — Mort.

Une jeune dame veuve, d'une famille des plus honorables, eut le double malheur de devenir enceinte et de céder à la funeste influence d'un officier de santé et d'une sage-femme, qui lui firent subir à deux reprises de douloureuses opérations ayant pour but de lui procurer un avortement. Depuis la dernière, elle resta constamment et de plus en plus souffrante, et nous la vîmes près d'un an après, dans les derniers jours de sa vie.

Chargé par M. le procureur général de procéder à l'autopsie, nous trouvâmes un ulcère cancéreux du col de la matrice, avec fistule vésico et recto-vaginale. Les désordres étaient tout à fait locaux, et le corps de l'utérus était intact. Il n'y avait pas trace de péritonite. La mort était le

résultat de la cachexie et de la fièvre hectique qui avait amené une émaciation squelettique.

Cette dame a donc succombé aux suites d'un ulcère cancéreux de la matrice.

Cette maladie était parvenue à un degré trop avancé pour qu'il fût possible de retrouver la trace appréciable de violences directes exercées sur la matrice à une époque plus ou moins éloignée. Quant à l'influence que de semblables violences auraient pu avoir sur le développement du cancer, elle ne saurait être douteuse, et s'il est vrai que des causes variées peuvent produire cette maladie, il est permis d'affirmer qu'il n'en est pas de plus active que les manœuvres criminelles destinées à provoquer l'avortement.

Ajoutons que les circonstances du crime parfaitement établies et la condamnation des coupables ne peuvent laisser de doutes sur la cause déterminante de la maladie et.de la lésion profonde qui a conduit cette malheureuse femme au tombeau.

Obs. LVII . — Avortement provoqué "par manœuvres directes. — Accidents co?isécufifs éloignés. — Mort.

L'affaire que nous allons rappoi-ter dans les plus grands détails est une des plus importantes que l'on puisse citer, en raison de la difficulté qu'offrait la constatation des faits et de la nature des preuves qui ont amené la conviction dans l'esprit des jurés et justifié la condamnation de la sagefemme accusée.

Le l'^r juillet 1834, je fus chargé de visiter, à la Maison municipale de santé où elle était entrée depuis un mois, une femme que je trouvai dans l'état le plus grave, en proie au dernier degré du marasme et de l'amaigrissement, tellement faible, qu'elle peut à peine articuler quelques paroles, atteinte de cette éruption de muguet qui complique les derniers moments de la fièvre hectique : la femme G. était vouée à une mort prochaine. En l'interrogeant avec tous les ménagements possibles, nous parvenons à apprendre d'elle qu'il y a trois mois, étant enceinte de six semaines environ, elle s'est soumise à des manœuvres abortives consistant dans l'introduction de k main à l'intérieur de la matrice. C'est depuis cette époque qu'elle a commencé à avoir des pertes répétées, et à souffrir dans le bas-ventre et dans la cuisse.

L'examen très sommaire auquel nous nous livrons nous permet de reconnaître un engorgement du tissu cellulaire du petit bassin et des vaisseaux de la cuisse.

En résumé, la femme G. était dans un état de maladie qui ne laissait plus d'espoir, et qui devait se terminer prochainement par la mort.

Cette maladie était localisée dans les organes génitaux internes. Il était impossible en ce moment d'en préciser exactement le siège et la nature.

Quoique cette femme fût déjà presque complètement incapable de répondre aux questions qu'on lui adressait, on distinguait au milieu des

AVORTEMENTS PROVOQUÉS. ACCIDENTS CONSÉCrTIFS. 173

explications entrecoupées qu'elle donnait des détails qui ne peuvent èlre attribués qu"à des manœuvres abortivcs exercées sur sa personne.

Quelques heures après, la malheureuse avait succombé, et le 8 juillet, nous sommes chargés de procéder à l'autopsie.

Le cadavre est dans un état d'émaciation arrivé au dernier degré, et qui annonce que la mort a été précédée de longues souffrances. La putréfaction n'est pas commencée.

Les seules lésions que l'on constate sont concentrées dans le bas-ventre et dans le petit bassin. Il n'existe aucune altération, soit récente, soit ancienne, ni du côté de la tête ni dans les organes de la poitrine, qui offrent seulement quelques adhérences de la plèvre. Il n'y a pas notamment de tubercules.

La cavité du petit bassin est remplie par un épanchement composé de matière séro-purule et grisâtre. Des adhérences unissent la matrice avec les organes voisins. Une collection de pus mal lié occupe le cul-de-sac postéi'ieur sur le côté gauche de la matrice, le long de la trompe, et jusqu'à l'ovaire correspondant, on suit un trajet fistuleux qui ofl're une teinte noirâtre et qui communique avec un autre foyer purulent. La matrice a ses dimensions à peu près normales ; mais la membrane interne est le siège d'une inflammation chronique caractéinsée par . l'épaisissement et le ramollissement de la membrane muqueuse qui secrète une matière sanieuse et putride. L'inflammation s'étend jusqu'au corps de la matrice, dont le tissu, dans la partie correspondant au fond, est manifestement ramolli et d'une couleur grisâtre qui tranche avec la consistance et le reste de l'organe. Le col est sain et seulement entr'ouvert. La suppuration s'est propagée dans la gaine du muscle psoas, du côté gauche qui est en grande partie détruit. Les ganglions de l'aine du même côté sont engorgés et ramollis. Nulle part on ne trouve de tubercules.

II n'y a pas de lésion des parties génitales externes ni du vagin.

Nous concluons que la femme G. a succombé à une inflammation chronique du petit bassin et à la fièvre hectique qui en a été la suite.

Cette inflammation a eu pour point de départ une lésion de la matrice et de ses annexes.

Le siège, la nature et l'étendue des désordres indiquaient d'une manière à peu près certaine comme cause de ces altérations profondes la lésion directe de la matrice produite par des manœuvres abortives exercées sur cet organe, et dont la trace primitive a disparu par suite de l'inflammation chronique qu'elles ont engendrées, et qui n'a amené la mort qu'aprèa plusieurs mois de souffrances.

L^état de la matrice indique que la grossesse était pai'venue à une époque encore peu avancée lorsque l'avortement a eu lieu.

Il n'existait chez la dame G. aucune autre cause de mort que l'inflammation de la matrice et des organes voisins.

Commis par M. Brault, juge d'instruction, à l'effet de prendre connaissance des déclarations tant de la femme G. que de son mari et de la

sage-femme; d'examiner au point de vue médico-légal quelle valeur peuvent offrir ces déclarations, et jusqu'à quel point elles concordent soit entre elles, soit avec les constatations directes faites sur la personne même de la femme G. ; nous avons reçu communication des pièces recueillies dans la première partie de l'enquête, et les avons soumises à un examen attentif dont nous allons faire connaître ici les résultats bien propres à faire apprécier la gravité de cette affaire.

Avant d'apprécier la valeur de ces différents documents, il est utile d'en extraire et d'en résumer les principaux détails relatifs aux manœuvres que la femme G. dit avoir subies, et aux accidents qui en ont été la suite. Mais nous commencerons par faire remarquer que parmi les assertions des époux G. et de la sage-femme, il en est quelques-unes, qui s'accordent, d'autres au contraire qui sont essentiellement contradictoires.

Ainsi, d'une part, il est constant que c'est vers le commencement du mois de mars 1834 que la femme G. serait devenue enceinte, et que six semaines après, au 15 avril environ, elle s'estrendue chez la sage-femme. Il est également établi qu'à partir de cette époque, la femme G. est tombée gravement malade d'une affection caractérisée par une perte de sang assez abondante pour que son mari déclare l'avoir trouvée dans son lit couverte de sang, et accompagnée de très vives douleurs dans le basventre, dans le flanc et dans la cuisse gauche, douleurs accusées par la femme G. et constatées par la sage-femme qui reconnaît avoir été consultée par la malade dix jours après la première visite, et avoir prescrit pour les combattre des cataplasmes et une application de sannsues. Depuis ce moment, la santé de la femme G. est restée profondément altérée ; son mal a toujours été en aggravant. Entrée à la Maison municipale de santéle 3 juin, elle y succombait, après les plus cruelles souffrances et dans le dernier degré du marasme, le 6 juillet, deux mois et demi après le jouroù elle se serait soumise pour la première fois à l'examen de la sagefemme, et où auraient commencé la perte de sang et les douleurs. Aucun, de ces faits n'est contesté.

Mais il n'en est pas de même de l'origine de ces faits et de leur interprétation. Sur ce point, il s'agit de rechercher, au milieu des assertions contradictoires de la femme G. et de la sage-femme K., de quel côté apparaît la vérité, et quelle explication [rationnelle peut rendre comptcdes faits.

La femme G., ayant toute raison de se croire enceinte de six semaines, se présente chez la sage-femme. Elle affirme n'avoir éprouvé jusque-là aucun trouble, aucun accident particulier, et n'avoir eu d'autre intention que d'obtenir un avortement. Elle dit notamment qu'elle ne perdait pas de sang, et que la perle n'a commencé qu'après que la sage-femme lui eut fait subir une opération qu'elle décrit en ces termes : « Elle m'introduisit la main dans la partie, et presque aussitôt après le sang parut ; je perdis du sang continuellement jusqu'au lendemain, et dans la matmée.

j'expulsais des caillots do sang. Je ne crois cependant pas qu'il y ait eu un fœtus, ce qui me fait penser que je n'étais pas enceinte, » La sagefemme conteste le but, mais non le fait de l'introduction de la main dans les parties : elle dit avoir touché la femme G., et avoir reconnu qu'elle faisait une fausse couche. Je me suis bornée à la toucher ainsi que cela se pratique habituellement ; j'ai reconnu un petit écoulement de sang, et prédit une fausse couche si la femme G. ne prenait pas de repos. »

Plusieurs questions ressortent de ces différentes versions et doivent être discutées avec soin. Nous les réduirons aux trois suivantes : 1° La simple introduction de la main dans la partie a-t-elle pu produire l'avortement ? 2° L'issue de caillots sans apparence de fœtus exclut-elle la réalité delà grossesse, et par suiteTavortement ? 3° Y a-t-il lieu de penser que la fausse couche de la femme G. ait été commencée lorsqu'elle a été touchée par la sage-femme K.?

l» Sur le premier point, il n'est sans doute pas possible d'admettre que le simple toucher, c'est-à-dire l'introduction du doigt dans le vagin, soit suffisant pour déterminer l'avortement ; mais rien n'est plus facile pour une main exercée, et disons-le, rien n'est plus commun, que de dissimuler à une femme l'introduction simultanée d'un instrument capable de pènéti'er dans la matrice et de produire directement l'avortement. Dans le cas présent, il est d'autant plus probable qu'il en a été ainsi, que cette manœuvre a été suivie non pas d'un léger écoulement de sang, mais d'une perte considérable et prolongée, de douleurs violentes, et d'accidents d'une extrême gravité que l'introduction du doigt, et même de la main non armée d'un instrument, eût été impuissante à produire. L'opération praliquée par la femme K. sur la femme G. peut donc avoir consisté, à l'insu même de cette dernière, dans l'introduction à l'intérieur dela matrice d'un instrument et non du doigt seulement.

2° La femme G. dans ses dernières réponses, a fini par dire qu'elle n'avait rendu que des caillots, parmi lesquels elle n'avait pas reconnu defœtus, et qu'après tout, elle n'était pas certaine d'avoir été enceinte. Mais sans parler des circonstances dans lesquelles ces paroles sont sorties des lèvres d'une moribonde, il suffit de faire remarquer qu'il s'agit ici d'une grossesse parvenue seulement ;i six semaines ou deux mois, c'est-à-dire à une époque oii le produit de la conception, en raison de son volume, passe le plus souvent inaperçu au milieu des caillots, alors même qu'on cherche à en constater la présence. Cette allégation de la femme G., qui est en contradiction avec tous les faits les mieux établis de cette affaire, et quoique émanant de la personne en réalité la plus désintéressée, ne saurait en aucune façon être adoptée. L'issue des caillots, qui ne saurait être douteuse, suffît pour faire admettre la réalité de la fausse couche, et l'on ne peut raisonnablement pas contester la grossesse delà femme G., dont ni son mari^, ni la sage-femme K., ni elle-même, n'ont pas sérieusement douté un seul instant.

3<' Enfin y a t-il lieu de supposer que la fausse couche de la femme G., fût commencée lorsqu'elle a été examinée et touchée par la sagefemme ? Sur ce point la femme G. a très explicitement affirmé qu'elle ne perdait pas de sang avant la visite, et la sage-femme ne l'a contredite qu'en déclarant avoir constaté un léger écoulement de sang. Nous n'avons aucun moyen direct de contrôler l'une ou l'autre de ces assertions contraires. Mais ce qui l'essort positivement des faits, c'est que, d'une part, la fausse couche n'était certainement ni déclarée ni faite de l'aveu même de la sage-femme au moment de son exploration, et que, d'une autre part, les accidents formidables qui l'ont immédiatement suivie, accidents avoués par le mari et par la sage-femme, et si tristement confirmés par leurs conséquences fatales, ainsi que par les lésions que nous avons constatées sur le cadavre même de la femme G., ces accidents ne peuvent être attribués à une fausse couche naturelle, et sont la preuve la plus certaine des manœuvres à l'aide desquels Tavortement a été provoqué.

En résumé, de tous les faits consignés dans l'enquête, et par les motifs que nous venons de développer dans la discussion qui précède, il était permis de conclure que la femme G. a bien réellement subi, au début de la grossesse, une opération tendant à produire l'avortement, et que les accidents qui ont suivi immédiatement cette opération, ainsi que la maladie à laquelle elle a succombé, ont été la conséquence de cet avoriement.

Obs. LVIII. — Avorteme7it provoqué par manœuvres directes. — Accidents consécutifs. — Péritonite purulente chronique suivie de mort .

J'ai eu sous les yeux un fait absolument semblable au précédent et que je rapporterai succinctement.

Au mois de février 1868 succombait à la maisson municipale de santé une fille Marie Chac... , âgée de vingt-deux ans. Livrée depuis longtemps à l'inconduite et s'étant, de son propre aveu, soumise plusieurs fois déjà à des manœuvres abortives, elle avait, pour une dernière grossesse parvenue à six semaines ou deux mois, sollicité et obtenu d'une sage femme un concours criminel. Elle avait subi, au mois de décembre 1867, une opération qui avaii consisté, suivant sa déclaration, « dans l'application du spéculum et dans l'introduction de ciseaux à l'aide desquels on avait coupé quelques chairs. » L'honorable docteur Baret, appelé peu de jours après, constatait une péritonite grave, compliquée plus tard d'une pleuro-pneumonie et aboutissant à la formation d'un épanchement purulent, qui s'est fait jour au dehors par une ouverture spontanée au niveau de l'ombilic. C'est dans cet état que cette jeune fille est venue mourir à la Maison de santé.

A l'autopsie j'ai reconnu l'existence d'une inflammation chronique trèsétendue et très profonde de tous les organes contenus dans le petit bassin. D'épaisses fausses membranes lardacées unissaient entre eux la matrice, les ovaires, et ligaments. Le foyer purulent s'étendait depuis le culde-sac rétro-utérin jusqu'à l'ombilic. Le corps de l'utérus était compris 'dans les parois du foyer.

Il n'est pas possible, à travers de telles ultérations, de reconnaître la trace de blessures ou de lésions directes de la matrice. Mais il n'est pas davantage permis de les attribuer à une autre cause qu'à des manœuvres abortives. Mou opinion est venue confirmer celle qu'exprimaient MM. les docteurs Baret et Foissac entendus dans l'instruction en déclarant « qu'ils ne pouvaient expliquer la gravité du mal par une simple fausse couche de six semaines. »

Obs. LIX. — Avortemerit provoqué à six mois environ à l'aide cVéponges préparées. — Circonstances du fait. — Accidents consécutifs. — Moyens de défense de l'officier de santé accusé.

Le fait suivant est Tun des plus intéressants que nous ayons observés, tant parla nature du moyen employé pour produire l'avortement que par les raisons scientifiques alléguées par l'accusé, qui appartenait à la profession médicale. On ytrouvera également un exemple frappant de condamnation obtenue en l'absence du corps de délit sur les seules preuves fournies par la discussion médico-légale des circonstances recueillies dans l'instruction.

Nous sommes appelé, le 12 janvier!8o4, à visiter la demoiselle A. 0. Cette jeune fille, dont il est difficile de vaincre le silence obstiné et l'extrême abattement est d'une constitution assez délicate. Bien qu'elle dise souffrir encore fréquemment du côté des reins et de la matrice, et être fatiguée par des pertes blanches considérables, elle n'a confié ses souffrances à personne et n'a pas réclamé les conseils des médecins de la prison. Elle ne donne que des renseignements fort incomplets sur la maladie vénérienne dont elle aurait été affectée, et paraît d'ailleurs très réellement ignorante de ces sortes de choses. Cependant il semble qu'elle a eu un écoulement blennorrhagique qui a pu motiver l'emploi de quelques-unes des substances qui lui ont été. prescrites, notamment les astringents, tels que le tannin et le ratanhia .

Mais, outre cette affection qui n'a laissé aucune trace actuellement appréciable, il est un point sur lequel la fille M. est plus explicite, c'est celui de sa grossesse. Elle ne dissimule en aucune façon, ni la réalité de cette grossesse, ni les tentatives qui ont été faites pour l'interrompre. Sans insister sur les breuvages qui lui ont été administrés, et qui, comme l'armoise et safran, sont réputés capables de procurer l'avortement, elle décrit d'une manière très exacte un procédé beaucoup plus direct et plus énergique auquel elle aurait été soumise; nous voulons parler de

Tardieu. Avortement. 4e édition. • il

l'introduction d'épongés préparées. Cette opération a été répétée six ou huit fois, et la dernière a eu lieu trois jours avant l'époque de Taccouchement prématuré . Elle commença à souffrir quarante-huit heures après. Celui-ci aurait interrompu la grossesse vers la fin sixième mois. Mais sur les circonstances mêmes du travail de l'accouchement, la fille M. est complètement muette : c'est à peine si elle semble comprendre les questions que nous lui adressons. Depuis son accouchement, elle n'a <;essé d'éprouver du côté de la matrice les accidents que nous avons indiqués.

Les constatations qu'un examen direct et complet nous permet de faire sont parfaitement conformes aux allégations de la fille M . . . La paroi de l'abdomen ne conserve que quelques traces à peine visibles de la distension produite par la grossesse. Mais il est impossible de méconnaître les éraillements de la peau dans l'un et l'autre côté du ventre, qui, suivant la déclaration même [de la fille M..., était d'ailleurs trèspeu développé. La ligne médiane de la paroi abdominale de l'ombilic au pubis présente une teinte brune très marquée. La parlie supérieure des cuisses offre de môme des éraillures. La matrice est abaissée, volumineuse, manifestement engorgée ; le col est entr'ouvert, dur et un peu douloureux. Des flueurs blanches abondantes s'écoulent par la vulve. — Les seins sont, quoique petits, assez durs^ et le mamelon est d'une couleur brune qui contraste avec la blancheur de la peau de la fille M

Les cheveux sont très blonds.

En résumé, la fille M... est accouchée à une époque qui peut remont(f-r au milieu du mois de novembre dernier.

L'a,ca&«eh€ment a eu lieu prématurément ; l'état des parois abdominales indique d'une m anière à peu près certaine que le produit de la ■conception n'était pas parvenu à terme.

L'avortement a pu être déterminé directement par l'introduction d'éponges préparées ; plusieurs des substances médicamenteuses qui lui •ont été administrées sont de celles qui sont réputées abortives.

Les accidents et les souffrances qu'éprouve encore actuellement la fille M... sont la conséquence de l'avortement.

Il ne reste plus de trace de la maladie vénérienne dont elle aurait été aiîectée et qui aurait justifié l'emploi de quelques-uns des médicaments astringents dont elle a fait usage.

Nous croyons utile de compléter les données fournies par l'examen ■direct de la jeune fille, par l'exposé des principaux faits recueillis dans la procédure judiciaire, et des questions agitées dans les débats, qui, à deux reprises, devant la cour d'assises de la Seine et de Seine-et-Oise, se sont terminés par la condamnation de l'officier de santé accusé.

Il résulte de l'instruction, outre ce qui a été dit dans notre rapport, qu'après plusieurs introductions d'épongés que la fille M... désigne sous le nom d'épongés préparées, introductions concertées entre le père •de l'enfant et le sieur M..., elle a été quarante-huit heures après la dcr-

nière, qui eut lieu le 17 novembre 1852, prise de douleurs tellement vives, que les voisins entendirent ses plaintes. Elle envoya en hâte chercher l'officier de santé ; celui-ci, après qu'il l'eut examinée, la quitta, et pendant ce temps, elle sentit l'accouchement s'opérer seul, et elle eut comme la sensation d'un enfant qui s'agitait entre ses jambes (sensation fausse, sans doute, due h l'écoulement des liquides car l'enfant devait être mort, et il n'a pas fait entendre un cri). Une heure après, à ce. qu'elle croit, il revint et la délivra. L'enfant fut emporté et n'a pas clé retrouvé.

La défense du sieur M... consiste à dire que cette fille, à sa connaissance, n'est nullement accouchée, qu'elle n'était pas enceinte pendant le temps où il lui a donné des soins du commencement d'octobre à la fin de novembre ; qu'il la traitait pour une maladie vénérienne caractérisée par un ulcère profond détruisant une moitié du col utérin et en oblitérant l'orifice ; des ulcérations et des végétations couvraient toute la surface de l'intérieur du vagin et des petites lèvres; qu'il y avait un engorgement considérable et im abaissement de la matrice, et une très vive sensibilité de toutes ses parties. — Le traitement aurait consisté dans l'emploi des injections de taimin et de rose de Provins, et en outre, dans l'introduction, à l'aide du spéculum, d'un morceau d'épongé non préparé, mais médiocrement comprimé, occupant tout le calibre du vagin, et destiné à relever et à soutenir l'utérus abaissé. — 11 ajoute que l'ulcère donnait lieu à un écoulement continu de sérosité rance et très fétide ; qu'il y avait rétention des règles, et que le 17 novembre il n'a eu à constater qu'une perte très abondante, et les vives douleurs s'expliqueraient par l'expulsion de caillots volumineux. — L'accusé cherche à expliquer les éraillements du ventre et des cuisses par un développement du ventre résultant, soit d'une maladie antérieure comme le carreau, soit d'une conformation naturelle, ou enfin, de la distension de la matrice par les caillots. Il ne s'explique pas sur les autres indices de grossesse et d'accouchement.

Appelé à contrôler ces diverses allégations, nous nous bornons à faire remarquer que, en premier lieu, l'existence d'une maladie vénérienne aussi grave que celle qui, au dire de l'accusé, aurait existé chez la fille M..., n'est démontrée ni par la déclaration de cette fille, ni par aucun signe persistant au moment de notre examen (qui n'avait lieu que deux mois après les faits), ni même, ce qui est plus grave, par aucun des moyens de traitements auxquels l'accusé reconnaît avoir eu exclusivement recours. 11 se défend, il est vrai, sur ce dernier point en disant qu'il n'en emploie jamais d'autres contre la syphilis et qu'il la guérit parfaitement avec les injections de tannin et de roses de Provins. Mais cette proposition n'a pas besoin d'être réfutée. — En second lieu, on cherche en- vain dans les déclarations de l'accusé une indication de l'introduction des éponges, en supposant même qu'il s'agit bien réellement d'épongés ordinaires et non d'épongés préparées, ce que nous

n'avons aucun moyen de vérifier, mais ce qui est contraire aux déclarations de la fille M.,. Tous les détails qu'il donne, en efîet, sur le siège, la forme et l'étendue des ulcères contre-indiqueraient formellement l'emploi d'un tel moyen. La sensibilité extrême des parties aurait rendu insupportable le contact d'un corps étranger assez résistant pour maintenir la matrice ; et la perméabilité d'une éponge non préparée eût dû faire rejeter cette substance s'il se fût agi d'exercer un tamponnement hémostatique. — Enfin, les explications de l'accusé, en les admettant même comme vraies, ne détruiraient nullement la réalité des signes matériels^ dont la réunion^ bien plus que les caractères considérés isolément, démontrent la grossesse et l'accouciiement de la fille M..., les éraillements ne pouvant être attribués à des maladies qui n'ont jamais existé, ni à la distension prétendue de la matrice par des caillots.

La discussion très longue qui s'est engagée avec le défenseur M. Jules Favi'C;, a porté surtout sur des généralités relatives aux signes des maladies de matrice et à la possibilité d'une confusion entre ceux-ci et les phénomènes de la fausse couche. Le seul fait important à noter et sur lequel ait insisté le défenseur, c'est l'inutilité d'une introduction répétée d'épongés, puisque, de notre aveu même, l'avortement doit suivre de deux à trois jours la pénétration de l'éponge dans la matrice. Il ne nous a pas été difficile d'établir que les éponges préparées avaient précisément pour objet de dilater lentement et progressivement le col, et ne pouvaient ainsi déterminer l'avortement que lorsque la dilatation étant complète, le corps dilatateur était arrivé à ouvrir la cavité du corps.

L affaire est revenue, après cassation, à la cour d'assises de Seine-et Oise, le 23 novembre 1854 ; la même discussion médico-légale a eu lieu avec plus de développement ; les points capitaux ont été la réalité de la grossesse, l'impossibilité de fixer la date de l'accouchement, le mécanisme de l'avortement par les éponges, Tétat de l'enfant, l'indication de l'emploi thérapeutique de l'éponge, soit comme moyen de contention, soit comme hémostatique.

Obs. LX. — Inculpation cVavortement.

Les 10, 11 et 12 février 1881, un procès qui a vivement ému l'opinion publique s'est déroulé devant les assises de la Seine. Une jeune fille, avant de mourir, avait formulé contre un docteur en médecine et contre son amant une grave accusation. D'après cette jeune fille, le 9 juin 1880, elle serait devenue la maîtresse d'un nommé D..., négociant; elle se serait bientôt aperçue qu'elle était enceinte. Son amant l'aurait conduite le 14 août chez le D'' Cab.... Celui-ci aurait immédiatement pratiqué sur elle des manœuvres à la suite desquelles elle aurait fait une fausse couche, trente-six heures après sa visite. Quelques jours plus tard, elle aurait été obligée de prendre le lit, et, après divers accidents dont la com-

plexité avait rendu le diagnostic assez obscur^ elle succombait à la Maison de santé le 7 octobre 1880.

La lecture des rapports de MM. Tarnier, chirurgien en chef de la Maternité, et Brouardel, professeur à la Faculté de médecine, que nous reproduisons m extenso , fera connaître les diverses questions .auxquelles ils ont dû répondre.

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