‹ Étude médico-légale sur l'avortementChapitre 24 sur 44 · I. — Rapport d'autopsie · texte numérisé non relu

I. — Rapport d'autopsie

Je soussigné, Paul Brouardel, professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris, commis par le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d'une ordonnance en date du 7 octobre 1880;, ainsi conçue :

« Vu la procédure commencée contre :

» 1° D..,, 39 ans, négociant ;

» 1° La fille B... (Gabrielle), 18 ans, en ce moment en traitement à la Maison municipale de santé, rue du Faubourg Saint-Denis ;

« Inculpés d'avortement et de complicité ;

« Attendu la nécessité de constater judiciairement l'état où se trouve la nommée B... (Gabrielle) ;

» Ordonnons qu'il y sera procédé par M. Bi-ouardel, docteur en médecine, lequel, après avoir reconnu l'état oîi se trouve la sus-nommée, s'expliquera sur les manœuvres abortives dont elle aurait été la victime et sur les conséquences qu'elles ont pu avoir. »

Serment préalablement prêté, me suis rendu le 8 octobre à la Maison de santé. La demoiselle B... étant décédée, j'ai pratiqué l'autopsie à la Morgue le 9 octobre.

Le cadavre est celui d'une jeune fille de 18 ans, bien constituée, mais amaigrie. La rigidité cadavérique n'existe plus ; la putréfaction n'est pas encore commencée. La peau et les sclérotiques sont colorés en jaune ; la partie supérieure des cuisses est tachée par de l'urine d'un jaune foncé; Le cou et les épaules présentent de nombreuses échymoses ponctuées. Les seins sont un peu volumineux ; en les comprimant, on fait sortir par le mamelon quelques gouttes d'un liquide séreux coloré en jaune. La partie supérieure des cuisses est couverte de vergetiires; la peau de l'abdomen n'en présente pas. Les jambes sont œdematiées.

Les organes génitaux externes sont normalement conformés ; la membrane hymen est largement déchirée ; elle n'est plus représentée que par cinq fragments inégaux.

Il n'y a pas de cicatrices de la fourchette.

Sur aucune région du corps on ne trouve trace de violences.

Ouverture du corps. — Les parois du crâne sont intactes.

Les sinus de la dure-mère sont gorgés de sang, et les méninges un peu congestionnés.

Le cerveau est sain.

Les cavités pleurales contiennent un peu de liquide jaunâtre,, il n'y a pas de fausses membranes sur les plèvres.

Les poumons présentent de nombreuses ecchymoses sous-pleurales ; ils sont un peu congestionnés.

Le cœur droit renferme un caillot fibrineux volumineux ; le cœur gauche contient quelques caillots mous et noirs. L'endocarde est fortement coloré en jaune. Les vulves sont saines.

Le diaphragme présente plusieurs ecchymoses sous-pleurales.

L'estomac contient un peu de liquide incolore. Les intestins sont sains ; seules les anses intestinales contenues dans le petit bassin présentent des fausses membranes, les unes fibrineuses, les autres déjà résistantes et paraissant de un à deux mois.

Le foie, très volumineux, arrive jusqu'au niveau de l'épine iliaque supérieure droite ; il remplit complètement l'hypochondre gauche ; sa hauteur, dans la ligne mammaire droite, est de 22 centim. Dans le lobe droit et près de la face convexe, il existe un vaste kiste hydatique contenant une trentaine de vésicules et 2 litres de pus verdâtre. Tout autour de ce kiste, le tissu hépatique est farci de petits abcès variant du volume d'un pois à celui d'une noisette. La vésicule biliaire, les canaux cystique, cholédoque et hépatique sont extrêmement dilatés et remplis d'un liquide clair dans lequel l'examen microscopique n'a pas permis de reconnaître de crochets. Le canal cystique a le diamètre du petit doigt, le canal hépatbique s'ouvre directement dans le kyste hidatique. Il est fermé par des vésicules hydatiqucs que l'on n'extrait que difficilement.

La rate est saine.

Le reins, fortement colorés en jaune, sont gros et mous.

L'utérus est recouvert de fausses membranes épaisses, mais non infiltrées de pus. Il mesure 6 centim. de hauteur depuif le fond jusqu'à l'extrémité inférieure du col, et 44 millim. dune trompe à l'autre. Son poids est de 50 grammes.

Le col fait à peine saillie dans le vagin ; il ne présente pas d'ulcération, ni de traces d'inflammation ou d'autres lésions ; son orifice est transversal et ne présente pas de déchirures. «

La cavité du corps de l'utérus contient une petite quantité de mucopus jaunâtre ; sur la partie postérieure de la face interne de cette cavité, on remarque une surface tomenteuse, paraissant être le vestige d'une insertion placentaire.

Au microscope, la muqueuse, vue sur une coupe perpendiculaire à sa surface, se montre dépouillée de son épithélium superficiel, celu i des glandes subsistant encore. (Lésion cadavérique ?) En outre, le tissu conjonctif de la muqueuse est en prolifération active et contient de nombreuses cellules embryonnaires.

Les sinus utérins sont en certains points exclusivement remplis par des globules de pus ; sur les autres points, les globules blancs sont encore très nombreux.

Les trompes renferment une petite quantité de muco-pus.

Les ovaires ne présentent pas de corps jaune ; dans l'ovaire gauche ^ il y a un petit kyste séreux du volume d'une petite noisette ; dans le droit, on trouve un très petit caillot mou et noir, mesurants à 4milim. de diamètre.

La veine hypogastriqUe gauche contient, sur une longueur de 1 centimètre, un liquide d'apparence purulente, légèrement coloré par placesen brun rougeâtre. A partir de ce point, la veine est fermée en haut par un caillot blanc dur, adhérent aux parois de la veine. Ce caillot se continue dans la veine cave inférieure, qui est complètement oblitérée également par un caillot fibrineux, adhérent. Ce caillot s'étend dans la veine cave jusqu'au confluent des veines sus-hépatiques. A ce niveau il semble brisé (peut-être pendant l'autopsie). Les veines sus-hépatiques sont libres, ainsi que l'hypogastrique droite et les deux veines crurales.

Conclusions. — 1° La demoiselle B... a succombé à la suppuratioa d'un kyste hydatique du foie mesurant plus de 2 litres ;

2° Les lésions constatées sur le cadavre montrent que cette jeune fillea fait une fausse couche assez récemment, il y a deux mois environ ;

3» Cette grossesse ne semble pas avoir dépassé le troisième mois ;

4° La fausse couche a été suivie d'une inflammation de l'utérus et du. péritoine du bassin ;

■5° On ne pourrait affirmer qu'entre cette fausse couche et la suppuralion du kyste du foie, il existe une relation de cause à effet, car ces kystes s'enflamment et suppurent en dehors de l'état puerpéral ; leur suppuration s'observe notamment chez les hommes. Mais l'élat puerpéral, surtout lorsqu'il s'accompagne comme chez la demoiselle B... d'inflammation de l'utérus et de ses annexes, crée une disposition spécialek la suppuration. De plus, l'inflammation de la veine hypogastrique, la présence de caillots fibrineux s'étendant de cette veine à la veine caveintérieure jusqu'au confluent des veines sus-hépatiques, la formation d'abcès multiples autour de la poche enflammée semblent établir un lien entre l'inflammation utérine et péri-utérine et la suppuration du kystc

P. Brouardel.

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