AMÉNORRHÉE, DÉVELOPPEMENT DU VENTRE, ETC
degré le plus simple, la forme élémentaire, en quelque sorte, des grossesses fausses.
Obs. III. — Grossesse dite nerveuse simple (1).
Une femme de 20 ans, ayant déjà eu un enfant, présente un développement considérable du ventre et de l'utérus sans cessation des règles, sans aucun mouvement dans le ventre et qui disparaît tout à coup au bout d'un an sans issue de liquide ou de gaz par la vulve.
Enfin les cas de grossesse simulée se bornent quelquefois à la g'rossière supercherie d'un ventre postiche. Marc ne suppose pas d'autre simulation que celle qui a lieu au moyen de coussins appliqués sur l'abdomen (2). Bœcler, sous un titre qui semble promettre beaucoup, publie une observation complètement dépourvue d'intérêt (3). Il s'agit simplement d'une mendiante qui simulait une tuméfaction considérable du ventre au moyen d'un sac qu'elle portait sous ses vêtements, et dont la fraude protégée par son refus opiniâtre de se laisser examiner, ne fut découverte qu'à sa mort.
IIÏ. Nouvements dans le ventre.
On saitque vers le quatrième mois de la vie intra-utérine ou un peu plus tard, le fœtus commence à exécuter des mouvements partiels ou généraux qui, d'abord appréciables pour la mère seulement, acquièrent bientôt assez d'énergie pour soulever les parois de l'abdomen et être perçus par l'observateur. Il ne nous appartient pas de
(1) Docteur Bouchard de Saumur, Journal des connaissances médicochirurgie, mai 1S39, p, 300.
(2) Dictionji. des sciences médic, art. Grossesse (Médec lég.).
(3) J. Bœcleri ad exteros medicos occasione fraudidentœ ynidieris qiiœ per totam fere vitam ficto monsiroso ventre ommum decepit ocidos, co7iscripta epistola, Argentorati, 1728, in Disput. de Haller, t. IV, p. 421, Lausanse, 1758.
nous étendre sur le mécanisme et les caractères propres de ces mouvements. Mais il importe de constater quel degré de valeur séméiologique on leur accorde en médecine légale. Orfila s'exprime à ce sujet de la manière suivante (1) : « Non seulement il y a des femmes qui n'ont senti de pareils mouvem.ents à aucune époque de la grossesse, mais il en est beaucoup d'autres chez lesquelles des contractions spasmodiques de Futérus et des intestins simulaient tellement les mouvements du fœtus qu'elles se disaient enceintes. Ant. Dubois, que Ton n'accusera certainement pas d'observer légèrement, rapporte qu'ayant appliqué la main sur l'abdomen d'une iemme qui se croyait au cinquième mois de sa grossesse, il sentit ces mouvements spasmodiques, qu'il prit pour ceux de l'enfant. »
On doit reconnaître l'exactitude de cette appréciation ; il est à regretter seulement qu'elle soit incomplète et trop peu explicite. Des méprises ont été commises, non seulement par des femmes chez lesquelles l'illusion est facile à comprendre, mais par les plus habiles observateurs. Ce sont précisément les conditions de ces erreurs que nous devons nous efforcer de préciser en recherchant dans quels cas ont pu se produire des mouvements comparables à ceux qui ont lieu chez les femmes enceintes. Nous suivrons ici la marche que nous avons adoptée dans Tétude des intumescences du ventre.
Déjà nous avons va, dans les diverses affections organiques dont iious avons parlé, plusieurs exemples de mouvements analogues à ceux du fœtus. Il y a, en effet, dans certaines maladies de l'utérus une condition favorable àleur production. Les môles ou faux germes, quelle
(1) Oi'fila, Traité de médecine légale, p. 201,
que soit leur nature, peuvent s'accompagner de quelquesuns de ces phénomènes qui ont été remarquablement appréciés par Mauriceau (1) : « Ce n'est pas, dit-il, que la femme qui a un môle dans la matrice ne sente quelquefois une espèce de mouvement comme je Faiveu arriver à plusieurs femmes ; mais ces sortes de mouvements sont bien différens de ceux d'un enfant, car l'enfanta de soy un mouvement volontaire de totalité et de partialité. Si la femme qui a un môle sent remuer quelque chose d'extraordinaire dans son ventre, ce sont des tressaillements ou espèces de mouvemens convulsifs de la matrice qui sont causez par l'irritation du corps étrange qu'elle contient. J'ay veu des femmes en avoir de si violens, qu'on eust dit qu'elles auroient eu effectivement plusieurs animaux enfermez dans leur ventre. « Les altérations organiques du tissu, même de la matrice, peuvent, bien rarement sans doute, donner lieu à quelques mouvements qu'il doit être difficile de confondre avec ceux de l'enfant, mais qui ont cependant pu Fètre.
Obs. IV. — Engorgement de l'utérus simulant la grossesse (2).
Il s'agit dans cette observation, que nous ne pouvons rapportei' en entier, d'un engorgement simple de l'utérus qui s'était accompagné de quelques-uns des phénomènes généraux de la grossess... « Le volume du ventre s'accrut de jour en jour ; les mouvements de l'enfant devinrent plus prononcés d'après le dire de la femme ; cependant, ajoutait-elle, ils ne sont pas si forts ni si fréquents ni de la même espèce que dans mes grossesses précédentes Le toucher constate simplement un gonflement du segment inférieur de la matrice avec effacement du col sans dilatation de l'orifice ; mais aucune trace de fœtus ni d'un autre corps étranger. »
(1) Mauriceau, Traité des maladies des femmes grosses, quatrième édition, Paris, 1694, t. I, p. 113. — On trouve un cas semblable dans Fabricius Hildamus, 2^ cenlur. Obs. lv.
(2) Recueil d'observatio?i sur des cas de gt^ossesses douteuses par G .J. Schmitt de Vienne, trad. par J. A. Stoliz, ln-S°, Strasbourg. 1829, obs. XIX, p. 106.
L'accumulation de gaz dansla matrice ou dans le tube digestif et le déplacement de ces gaz amène, pour une cause toute physique, des mouvements particuliers qui méritent d'être étudiés.
Obs. V. — Physométrie accompagnant la f/rossesse (i).
La femme qui fait le sujet de cette observation présentait ime pneumatose probablement utérine, en même qu'elle était enceinte... « Ordinairement, à deux heures après midi elle commençait à ressentir des douleurs lancinantes dans toutes les parties du bas-ventre, qui devenaient plus aiguës et plus fréquentes jusqu'à la fin de la soirée. Ces douleurs allaient ensuite en diminuant, et deux ou trois heures avant midi elles disparaissaient tout à fait. Pendant ces entrefaites, on pouvait sentir au bas-ventre de petites tumeurs de la grosseur d'une noix ou celle d'un œuf de poule, mobiles et disparaissant avec une grande rapidité lorsqu'on cherchait ù les suivre : on le pouvait pendant quelques instants, mais il arrivait tout à coup de les voir s'évanouir sous les doigts.»
P. Dubois a bien voulu me donner quelques détails sur deux faits qui ne sont pas sans analogie avec le précédent, et qui peuvent servir à caractériser cette espèce particulière de mouvements dus à un déplacement de gaz. Dans l'un, il s'agit d'une femme qui se croyait enceinte depuis plusieurs années ; l'autre ne croyait l'être que de quelques mois. Toutes deux avaient le ventre développé, et l'on y remarquait des soulèvements partiels, successifs, se faisant très rapidement dans les différents points du ventre et simulant un un mouvement d'ondulation assez comparable à ceux dun fœtus. Il n'y a pas eu d'efforts d'accouchement : c'étaient de simples tympanites hystériques.
L'épanchement d'un liquide dans le péritoine, qu'il n'est pas très rare de voir associé à certains phénomènes propres à la grossesse, peut, dans quelques circonstan-
(1) Docteur Ray, MecHc. Magaz. Boston, oct. n» 4, etc. ArcJi, gêner. de médec, 1844, deuxième série, 1. IV, p. 138.
ces particulières, s'accompagner de mouvements abdominaux qui ajoutent aux chances d'erreur. Schmitt, dans l'intéressant mémoire que nous avons eu déjà occasion de citer, rapporte cinq exemples d'ascite, confondue avec une grossesse. Dans l'un de ces cas (1), la femme prétendait <( sentir des mouvements comme dans la grossesse, et qui devaient se remarquer à l'extérieur par des élévations momentanées de différents points du ventre... Les mouvements dans le ventre continuaient et se laissaient si bien voir et sentir extérieurement, que même son médecin, d'ailleurs très judicieux, fut induit en erreur. «L'observation suivante, qui appartient à P . Frank (2), est plus remarquable encore par les détails qu'elle renferme et qu'a confirmés l'autopsie cadavérique .
Obs. VI. — Ascite avec tumeurs flottantes dans h péritoine simulant {la grossesse et les mouvements du fœtus.
Nous avons traité sans succès, à Bruchsal, pendant quelques semaines, une femme de quarante-quatre ans, affectée d'une ascite consécutive à la phthisie pulmonaire. Elle nous retira sa confiance, surtout parce que nous ne voulions pas croire avec elle qu'elle était enceinte. « Je suis mère de huit enfants, nous disait-elle ; les mouvement du fœtus dans la matrice ne me sont donc pas inconnus. » En effet, appliquant les deux mains froides sur le bas-ventre, nous sentions nous-même des mouvements assez forts dans la région de l'utérus, comme si l'enfant donnait des coups de genoux ou de coude. Nous avions bien présents à la mémoire quelques exemples de grossesses tardives : mais comme l'utérus paraissait vide, en l'explorant avecle doigt nous persistâmes dans la négative. On appela un autre médecin très expérimenté ; il se laissa induire en erreur par l'assertion de la femme et par les mouvements qu'il reconnut dansle bas-ventre. Enfin, lamalade mourut au bout de trois semaines. On se hâta de pratiquer l'opération césarienne: il sortit de la cavité abdominale une grande quantité d'eau ; l'utérus était racorni et rapetissé comme chez les femmes avan~ cées en âge ; quelques tumeurs dures, anguleuses, étaient adhérentes
(1) Recueil d'obsen^ations, etc., obs. m, p. 63-63.
(2) P. Frank, Traité de médecine pratique, nouv. éd. Paris, 1842 t, II, p. 73.
au péritoine par des pédicules membraneux assez longs. Ces tumeurs libres et flottantes dans la cavité, avaient simulé les mouvements du fœtus.
Dans les faits qui précèdent nous avons toujours rencontré une condition physique et en quelque sorte matérielle à laquelle pouvaient être rapportés plus ou moins directement les mouvements dont l'abdomen était le siège. Il n'en est pas toujours ainsi. On voit en effet de simples mouvements spasmodiques et convulsifs des muscles du bas-ventre, pris pour les mouvements actifs d'un fœtus, Schmitt l'a observé deux fois chez des femmes hystérique (1) ; et l'on peut rattacher à cette catégorie le fait curieux cité par de la Motte (2).
Obs. VII. — Fausse grossesse avec commencement de travail prématuré et mouvements sensibles.
« Le 29 décembre de Tannée l685, une femme de quarante-cinq ans ou environ, de la paroisse de Morville et jnariée en secondes noces, me. consulta sur sa grossesse. Elle en avait véritablement tous les signes équivoques. Parvenue entre le sixième et le septième mois, après une chute de cheval, elle fut attaquée de douleurs dans le ventre avec une légère perte de sang. Elle m'envoya quérir en diligence. Je trouvai cette femme avec des douleurs qui ressemblaient beaucoup à celles de l'accouchement et avec un mouvement sensible à la vue et à la main ; mais je trouvai la matrice dans l'état naturel. '> De la Motte ajoute : « Le mouvement sensible que j'y remarquai fit que je la crus grosse jusqu'à ce que je l'eusse touchée pour m'en instruire à fond. Je jugeai que ce mouvement sensible qui se faisait remarquer était causé par la quantité d'humeurs qui s'étaient aigries par leur long séjour, lesquelles, venant à irriter la matrice, donnaient occasion à ce mouvement.
Les médecins légistes, comme nous l'avons dit déjà, n'ont pas signalé la possibilité de ces contractions isolées
(1) Schmitt, Recueil d'observations^ etc.; obs. xxiv et xxxi, p. i23 et 431.
(2) De la Motte, Traité complet des accouchements, Paris, 1722, in-io Obs, XXI, p. 49.
des muscles abdominaux. Et Ton voit pourtant quelle importance on doit leur accorder dans la question qui nous occupe. Il faut reconnaître que les cas en sont rares ; mais un intérêt tout particulier doit s'attacher à ces convulsions partielles comme à l'un des phénomènes les plus curieux des affections nerveuses. En effet, on les a constatées non seulement dans l'hystérie, mais encore dans certaines formes de la folie. Nous regrettons de ne pouvoir rapporter en entier un fait extrêmement intéressant que nous empruntons au livre si remarquable de Leuret (1).
Obs. VIII. — Moicvements convulsifs du ventre chez une hypochondriaque.
Je connais une dame de beaucoup d'esprit, ordinairement très gaie, qui se dit çonvulsionnaire et qui demande sans cesse qu'on la guérisse. Elle a environ cinquante ans ; et depuis plus de vingt ans elle porte une tumeur de l'ovaire. Cette tumeur est ordinairement sans aucune douleur. Cependant, il y a dix ans déjà, la tumeur étant devenue douloureuse, il s'établit dans les muscles du bas-ventre des mouvements presque conti- -nuels. En même temps l'état moral avait touL à fait changé, le caractère était devenu chagrin ; les idées, fixées sur la maladie du bas-ventre, ne pouvaient être détournées par aucune distraction. La maladie dura plu^ d'une année et disparut en laissant la tumeur dans le même état qu'auparavant. Après dix ans de calme, les mouvements du ventre sont revenus et avec eux les plaintes incessantes qui les avaient accompagnés la première fois. « Guérissez-moi, docteur, guérissez-moi ; je ne puis plus vivre comme cela ; je veux me tuer. Dites-moi que je serai guérie bientôt. Il faut me déchirer le ventre, c'est le diable que j'ai là-dedans... Je souffre comme une damnée, j'en deviendrai folle ; il faut que vous me guérissiez... Je ne dors pas, je m'assoupis quelquefois, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; guérissez-moi ; voyez mon ventre comme il va. » En même temps les muscles de son ventre sont agités d'une sorte de mouvements convulsifs si fréquents qu'on en pourrait compter plus de cent dans une minute. Il n'y a pas de fièvre, l'appétit est bon, les digestions ne présentent rien de dérangé, elle dit elle-même : « Je me porte bien, il n'y a que ces mouvements du ventre. » Pendant le jour, et surtout si elle n'est pas avec des médecins, elle a de longs intervalles de
(1) Leuret, Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1834, p. :JI4.
calme d'esprit et pendant lesquels les mouvements du ventre, qu'elle dit continuels, cessent complètement. Cette dame a, du reste, fini par rentrer dans sa famille, non toul à fait guérie, mais beaucoup mieux portante.
Les considérations dont Leuret fait suivre cette observation ont, surtout à notre point de vue, une très grande portée et nous ne pouvons les négliger. « Cette dame est-elle malade ? Sans doute, car elle porte une tumeur considérable de l'ovaire. L'ovaire tuméfié est-il douloureux ? Je le crois ; mais je crois aussi que la douleur dont il est le sièg"e n'est pas du tout en rapport avec les plaintes dont elle est l'occasion. Je crois aussi que les mouvements prétendus convulsifs du bas-ventre sont tout à fait volontaires, et que leur extrême vitesse tient à l'habitude que la malade a prise de les opérer. Je vois ici l'attention presque continuellement fixée sur une maladie légère et s'accompagner de terreurs non motivées ; c'est une aberration de l'entendement ; c'est une des aberrations auxquelles on donne le nom d'hypochondrie. Les mouvements violents et en apparence convulsifs de quelques parties du corps ne sont pas très rares chez les hypochondriaques. J'en ai vu, entre autres, un exemple bien remarquable chez un malade traité par Esquirol. Ce malade agitait si violemment sa poitrine que l'homme le plus haletant ne pourrait pas lui être comparé. Je ne sais comment il suffisait à la fatigue qui devait en résulter, car il continuait quelquefois pendant des heures entières. »
Je suis très disposé pour ma part à adopter la manière de voir de Leuret, sinon dans tous les cas, au moins dans un grand nombre de ceux que nous avons cités. Pour notre première observation, par exemple, n'est-il pas évident que c'est à cette catégorie de faits qu'il convient de la rattacher ? Donnez en effet à l'hypochondriaque de Leuret l'idée d'une grossesse, son histoire devient tout
à fait analogue à celle de notre malade. Au lieu de s'écrier : Docteur guérissez-moi ; elle demandera qu'on la délivre. Ces mouvements convulsifs si violents, évidemment volontaires, se suspendent lorsque la malade est calme; ces douleurs, sinon feintes, du moins exagérées ; cette continuelle préoccupation ; enfin, attestent chez l'une et chez l'autre de ces femmes une de ces aberrations de l'entendement dont parle Leuret. Le point de départ seul parait différent. Dans un cas, il s'agit d'une tumeur de l'ovaire, et nous avons vu beaucoup de grossesses apparentes dues à des affections organiques ; dans l'autre, il y a peut-être une supression de règles et une simple tympanite au début. J'aurai bientôt, du reste, de nouvelles preuves à donner à l'appui de cette interprétation.
Nous sommes amenés par ces exemples de mouvements, en partie volontaires chez des aliénés, à parler des mouvements simulés. Et cette transition n'était pas inutile ; car il est au premier abord assez difficile de comprendre la possibilité delà simulation dans ces cas. En effet, les muscles abdominaux sont de ceux qui, par leurs fonctions mixtes, appartiennent à la fois à la vie de relation et à la vie organique ; et dont, par conséquent l'action est en partie soumise et échappe en partie à l'influence de la volonté. Aussi est-il fort extraordinaire de voir dans les contractions de ces muscles, non pas une énergie considérable; mais une activité, une souplesse en quelque sorte, et une indépendance assez grande pour simuler des mouvements partiels, successifs et comme ondulés. C'est pourtant là qu'en sont arrivées ces femmes qui, comme celle de notre première observation, peuvent contracter isolément et succesivementles muscles abdominaux d'un seul côté, rompant ainsi cette action synergique qui unit dans un but commun les dif-
férents éléments de la paroi musculeuse de l'abdomen. L'instinct du mensonge, le besoin de simulation qui est propre à tant d'individus du sexe féminin, a pu acquérir, parl'exerciee de cette faculté qu'une aberration de l'entendement peut donner. Et, dès lors, on le conçoit, il faut admettre, pour la simulation de la grossesse, d'autres moyens moins simples et moins naïfs que ceux qu'ont signalés Bœcler et Marc. On verra, du reste, par les faits que nous allons rapporter, à quel point peuvent être reproduits volontairement des mouvements du ventre, analogues à ceux qui constituent l'un des signes réputés les plus certains de la gestation. Mauriceau raconte avec trop peu de détails malheureusement un des faits les plus remarquables que l'on puisse trouver en ce genre (1).
Obs. IX. — Simulation de mouvements du ventre ayant duré plus de huit ans,
M. Rodier, mon confrère, amena en l'année 16661 en nostre chambre d'assemblée de Saint-Côme, une femme âgée pour lors de quarante ans, laquelle il me fit voir et à plus de trente autres confrères, pour sçavoir qu'elle pouvoit estre la cause des grands et très-fréquens mouvemens douloureux qu'elle sentoit dans le ventre depuis plus d'un an et demi, lesquels estoient si manifestes qu'on voyoit souvent son ventre estre aussi fortement agité en plusieurs différens endroits qui si elle eust eu deux ou trois enfans dedans et elle l'avoit mesme aussi gros, et le sein, que elle eust esté preste d'accoucher ; ce qui luy a toujours duré de la sorte depuis ce temps-là jusques au mois de juin de l'année 1674, que je vis encore cette femme dans toutes les mesmes dispositions auxquelles je l'avois veûe il y avoit près de huit ans, faisant au reste assez passablement bien toutes ses fonctions et n'ayant aucune autre notable incommodité que la douleur que kiy causoient ces violens et fréquens mouvemens qu'elle sentoit ou plutôst qu'elle feignoit sentir dans son ventre, qui estoit toujours très gros : mais je découvris pour lors qu'elle faisoit volontairement tous ces mouvemens par une pure affectation de faire admirer en elle une chose qui paroissoit si extraordinaire aux yeux de tous ceux qui la voyoient.
(l) Mauriceau, Traité des maladie des femmes grosses, déjà cité page 114.
Il est sans doute très regrettable que Mauriceau ne soit pas plus explicite sur certains détails de cette curieuse observation, et qu'il ne fasse pas connaître la cause organique du gonflement du ventre, la nature des mouvements dont il était le siège, et enfm les preuves que Ton a eues de la simulation. Néanmoins il est impossible de ne pas être frappé de l'énerg'ie de ces contractions des muscles abdominaux qui simulaient les mouvements de deux ou trois enfants. On ne saurait nier non plus la similitude que ce fait présente avec quelques-unes de nos observations, et nommément avec la première. Il est encore un cas bien rem^irquable, rapporté par Ambroise Paré, et qui met hors de doute cette faculté singulière acquise à certaines femmes de produire à volonté des mouvements partiels, isolés et successifs dans différents points de la paroi abdominale. Je ne résiste pas au désir de citer textuellement cette observation intéressante à tant de titres (1).
Obs. X. — Uune grosse garce de Normandie qui feignoit avoir un serpent dans le ventre.
L'an 1361 vint en ceste ville une grosse garce fessue, potelée et en bon poinct, aagée de trente ans ou environ, laquelle disoit estre de Normandie, qui s'en alloit par les bonnes maisons des dames et damoiselles leur demandant l'aumosne, disant qu'elle auoit vn serpent dans le ventre, qui luy estoit entré estant endormie en vne cheneuière : et leur faisoit mettre la main sur son ventre pour leur faire sentir le mouvement du serpent qui la rongeoit et tourmentoit iour et nuict, comme elle disoit. Ainsi tout le monde luy faisoit aumosne par vne grande compassion qulon auoit de la voir, ioinct qu'elle faisoit bonne pipée. Or, il y eut vne damoiselle honorable et grande aumosnière qui la print en son logis et me fit appeler (ensemble MM. HoUier, docteur, régent en la faculté de médecine, et Germain Cheual, chirurgien iuré à Paris), pour sçauoir s'il y auroit moyen de chasser ce dragon hors le corps de ceste panure femme, et l'ayant veue M. HoUier luy ordonna vne médecine qui estoit assez gaillarde (laquelle lui fit faire plusieurs selles) tendant à fin de faire
(1) A. Paré. Des monstres et prodiges^ cap. xxv, Édition Malgaigne Paris, 1840, t. III, page 32.
sortir ceste beste : néantmoins ne sortit point. Estant de rechef r'assemblés, conclusmes que ie luy mettrois un spéculum au col de la matrice^ et partant fut posée sur une table où son enseigne fut desployée pour luy appliquer le spéculum, par lequel ie feis assez bonne et ample dilatation pour sçavoir si on pourroit aperceuoir queiie ou teste de ceste beste : mais il ne fut rien aperçu, excepté un mouvement volontaire que faisoit ladite garce par le moyen desdits muscles de l'épigastre : et ayant conneu son imposture, nous retirasmes à part, où il fut résolu que ce mouuement ne venoit d'aucune beste, mais qu'elle le faisoit par l'action desdits muscles. Et pour l'épouvanter et connoistre plus amplement la vérité, on luy dist qu'on reïtereroit ?i luy donner encore vne autre médecine beaucoup plus forte à fin de lui faire confesser la vérité du fait : et elle, craignant reprendre vne forte médecine, estant asseurée qu'elle n'auoit point de serpent, le soir mesme s'en alla sans dire adieu à sa damoiselle, n'oubliant à serrer ses bardes et quelques vues de ladite damoiselle, et voilà comme l'imposture fut découverte. Six iours après ie la trouuay hors la porte de Montmartre sur un cheual de bast, ïambe deçà, ïambe delà, qui rioit à gorge desployée et s'en alloit auec les chassemarées, pour avec eux (comme ie croiy) faire voler son dragon et retourner en son pays.
Il existait, en juillet 1845, à l'hôpital de la Charité, dans le service Velpeau, une femme qui croyait avoir plusieurs serpents dans le ventre. Mais cette femme, dont l'histoire pleine d'intérêt ne peut trouver place ici, était évidemment folle, et ne présentait ni tuméfaction apparente, ni mouvements particuliers du ventre.
Enfin, pour compléter ce qui est relatif à la simulation, je me bornerai à noter le fait suivant. Dans un cas de gonflement du bas-ventre et des mamelles, dépendant d'un état hystérique confondu avec une grossesse, Schmitt révèle une circonstance qui serait assez curieuse si elle se vérifiait. 11 dit en parlant de la femme soumise à son observation : « Elle se frotta fortement la région sacrée avec une main, ce qui fut suivie d'une élévation visible et d'une tension manifeste de tout le bas ventre. Elle confondait ces mouvements de la paroi abdominale avec ceux d'un enfant (1). » 11 ne faut sans doute pas
(1) Schmitt. Recueil d'observations, xxiv" obs., page 123.
s'arrêter à l'interprétation que semblent supposer les termes dans lesquels est faite cette remarque. Mais il n'est pas impossible que le geste de la malade dont parle Schmitt, ait eu moins pour objet de frotter les reins que de donner aux membres supérieurs un point d'appui nécessaire pour l'exécution des mouvements de la paroi abdominale. C'est, du reste, ce que j'ai cru moi-même observerplusieurs fois chez la femme qui fait le sujet de la première observation.