‹ Étude médico-légale sur l'infanticide (volume 3)Chapitre 36 sur 52 · LA FEMME >EUT-ËLLE ACCOUCHER SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

LA FEMME >EUT-ËLLE ACCOUCHER SANS LE SAVOIR

d'Angleterre accoucha pendant son sommeil; ce fut son mari^qui couchait avec elle, qui s'en aperçut; il avait senti les mouvements d'une troisième personne dans le lit; il réveilla sa femme, et ils reconnurent alors qu'elle avait accouché.

» Ainsi donc l'assertion de M. Devergie est trop affirmative; il est certain qu'une femme peut accoucher pendant son sommeil. Néanmoins, comme ces cas sont très-rares, puisque ces deux cas inconnus jusqu'ici en France, et que M. Paul Dubois a cités dans sa clinique, sont les seuls qui existent dans la science, il ne faut pas s'en autoriser pour excuser, pour accepter trop facilement qu'une femme peut accoucher sans le savoir. Presque toujours cette question est posée dans le cas d'infanticide; l'enfant est étouffé le plus souvent, et ce n'est que pour des cas semblables que le témoignage d'un homme instruit est demandé ; il ne faut pas alors que l'appui d'un médecin devienne un moyen de défense pour des individus justement accusés. »

Je me rallie pleinement aux principes qui terminent la leçon de M. P. Dubois. Je me permets d'ajouter que les faits empruntés aux auteurs anglais, précédemment cités, n'offrent peut-être pas toutes les garanties d'authenticité désirables. Je conseille au médecin qui serait interpellé en cour d'assises sur de pareils faits, de se contenter de faire appel aux souvenirs personnels des jurés, parmi lesquels il rencontrera certainement plus d'un père de famille, et de leur demander si ayant assisté à un accouchement, ils croient sincèrement possible qu'un pareil travail s'accomplisse sans troubler le plus profond sommeil, et s'ils sont disposés à accepter les faits exceptionnels et peut-être même apocryphes que l'on invoque à l'appui des allégations de l'accusée.

Je ne voudrais pas m'arrêtera tous les arguments de rencontre, à toutes les questions inattendues qui peuvent se

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produire à l'occasion de tel ou tel fait d'iiifaniicide. Il est impossible de les prévoir : il serait oiseux de les discuter. Vu jour ou m'a demandé si un enfant mort pouvait venir au monde par les seuls efforts de la nature. Une autre fois l'expert aura à dire si une fennne peut se délivrer seule, ce qui n'est pas douteux ; j'ai eu pour ma part à confirmçr le fait pour une ienune qui, privée de l'un de ses bras, avait pu néanmoins opérer sans aide sa délivrance. Ce sont lu, ou le voit, des particularités qui ne prêtent à aucun précepte didactique.

De l'état physique et moral de la femme après raccouchement. — L'état physique et moral de la femme après raccouchement est d'autant plus important à constater que souvent il a été présenté connue pouvant exercer sur les actes une influence directe et par suite enlever ii une mère accusée la responsabilité du meurtre de son enfant. Il convient de distinguera cet égard entre l'état physique et l'état intellectuel et moral, bien que Tun et l'autre puissent être invoqués pour justifier l'infanticide. J'examinerai donc successivement les deux questions qui se rapportent à l'une ou à l'autre de ces constatations.

Une femme qui vient d'accoucher est-elle hors d'état de donner à son enfant les soins nécessaires? — Rien n'est plus commun que d'entendre, en cour d'assises, les femmes accusées d'infanticide, prétendre qu'elles se sont trouvées dans l'impossibilité physique de s'occuper de l'enfant qu'elle venaient de mettre au monde. L'une alléguera qu'elle s'est trouvée mal au moment de la délivrance, qu'elle est tombée en syncope. Gela peut en effet arriver si une liémorrhagie abondante a eu lieu au moment de l'accouchement : c'est là, à vrai dire, la seule cause de syncope admissible. Mais il ne suliit pas d'alléguer le fait, il faut le prouver. Une perquisition au domicile de la iémme, une enquête dans le

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lieu où elle s'est délivrée, permet de reconnaître si, en ellet, il y a eu perte de sang considérable et capable de produire la syncope. Une autre soutiendra qu'elle était en proie à des convulsions, à des attaques de nerfs qui Font empochée de songera son enlant : et que celui-ci a pu ainsi rester dans une position vicieuse, entre les jambes de la mère, la l'ace sur le lit, baignant dans les licjuides qui s'échappent des parties de la l'emme ; ou bien encore que dans un mouvement convulsif elle l'aura écrasé ou étoutlé sans s'en apercevoir; ou seulement que dansTétalde stupeurou de syncope dans lequel elle était plongée, elle n'a pu débarrasser son enfant des mucosités et des matières glaireuses qui s'accumulent dans Tarrière-gorge du nouveaurné, ce qui l'a étouffé.

Mais j'ai déjà été au-devant de ces allégations et les ai réfutées en traitant de la mort par suffocation. Je n'y reviens que pour mieux montrer le cas que Ton doit faire de ces nombreuses suppositions imaginées le plus souvent pour soutenir une défense aux abois.

La plupart de ces suppositions sont purement gratuites : et lors môme qu'elles seraient acceptables en fait, elles seraient loin d'avoir les conséquences qu'on prétend leur attribuer. C'est ainsi que la position de l'enfant, la submersion de la tôte dans les liquides issus de la femme n'entraîneraient pas nécessairement la mort du nouveau-né, chez qui la vie sera entretenue par la circulation placentaire tant que le cordon n'aura pas été coupé et que le placenta sera retenu dans la matrice, ce qui aura certainement lieu, puisque la femme n'aura pas été plus en état de se délivrer que de soigner son enfant. La pression supposée du corps ou de l'un des membres de la femme accouchée laisserait des traces visibles et une déformation persistante, sur la face ou la poitrine du nouveau-né. Et quant aux mucosités accunmlées dans l'arrière-gorge, outre qu'elles ne sont pas de na-

luro ;\ obstruer les voies aériennes, au premier cri de l'enfant, il la première secousse de loux, elles eussent été expulsées et n'auraient pas empêché l'entrée de l'air.

Pour peu qu'on ait vu naître un enfant et qu'on ait observé ses premiers mouvements, on ne peut douter qu'il en soit ainsi.

Mais toutes ces hypothèses tombent devant ce fait capital, sur lequel j'ai lant de fois insisté, que l'enfant né dans ces conditions et mort par suite de l'abandon dans lequel il aurait été laissé n'aurait jamais complètement respiré. L'examen de l'enfant, les constatations faites sur son cadavre sont donc les meilleures preuves h opposer aux allégations mensongères de la femme. Et lorsqu'on trouve les poumons pénétrés par l'air on est en droit de déclarer formellement que l'enfant ne s'est pas trouvé dans la position indiquée, et que sa mort n'est pas le résultat de l'impossibilité physique où la mère aurait été de s'occuper de lui et de lui donner les soins nécessaires.

Les violences commises par une femme sur son enfant sontelles le résultat d'une perversion des facultés mentales ou affectives, ou d'un délire puerpéral? — J'arrive àun argument plus délicat qui est, dans bien des cas, la base de la défense, et qui, habilement présenté par une voix éloquente, peut souvent troubler et entraîner la conscience du juge, sans cependant être fondé sur l'appréciation exacte du fait qu'il appartient à l'expert de rétablir dans toute sa vérité. Tout à l'heure on invoquait certaines circonstances physiques dans lesquelles pouvait se trouver la femme récemment accouchée, maintenant c'est au trouble de la raison, c'est à la perversion de ses facultés affectives, à une sorte de délire passager qui peut suivre la délivrance que l'on veut attribuer le meurtre du nouveau-né. L'infanticide n'est pas nié, il est constant, mais l'accusée est irresponsable et partant innocente. Je ne veux pas aborder ici, à l'occasion d'une étude

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spéciale, la grande question médico-légale de la folie que je me propose d'entreprendre bientôt dans son ensemble; mais il est impossible, au point de vue particulier de l'inlanlicide, de ne pas examiner très-sérieusement^ et li fond, la question de responsabilité de la femme accusée qui mérite d'autant plus d'attention qu'elle se rapporte à une forme de folie tout à fait distincte et que Ton a prétendu constituer sous le nom de folie puerpérale, dont la folie des nou velles accouchées ne serait qu^mc variété.

Si l'on veut sainement apprécier les faits de cet ordre, il importe, avant tout, de tracer nettement les limites dans lesquelles ils peuvent se produire. Il ne s'agit pas des perversions instinctives qui se montrent parfois chez les femmes enceintes ; il ne s'agit pas davantage du désordre intellectuel et moral, du délire ou même de la folie qui peut se déclarer plus ou moins longtemps après l'accouchement, au moment de la montée du lait, c'est l'expression consacrée, ou sous l'influence de l'allaitement. Nous ne sommes déjà plus ici dans les conditions de l'infanticide. Il faudrait, pour être vrai, circonscrire la folie des nouvelles accouchées, dans les premiers moments qui suivent l'accouchement, et la ranger au nombre de ces folies transitoires dans lesquelles, sous l'influence d'un trouble momentané, très-rapide, d'une perversion subite de l'intelligence, des facultés morales, un individu peut se laisser aller à commettre un crime. Cela est d'autant plus nécessaire que ces malheureuses femmes, folles, à ce qu'on prétend, au moment où elles ont tué leur enfant, ne le sont plus le moins du monde lorsqu'elles viennent, en cour d'assises, répondre à une accusation d'infanticide. Et qu'on y prenne garde, c'est bien là la thèse de la défense. Le tableau saisissant qu'elle fait revivre devant le jury ne contient pas autre chose. Ce sont les douleurs atroces de l'enfantement qui portent, jusque dans le fond de l'âme de la femme, le trouble et le déchirement qui

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la jettent violoiii aient hors d'elle-inôme, en proie à une surexcitation llévreuse,àune sorte de fureur maniaque dans les transports de laquelte elle tue, sans en avoir conscience, cet enfant, dont, un instant après, la perte fait couler toutes ses larmes.

Il faut se dégager de cespeintures et fermer l'oreille à ces mouvements d'éloquence pour juger froidement les faits après qu'ils auront été replacés dans leur véritable jour, et réduits aux proportions qui leur appartiennent dans la réalité.

Il est incontestable que si le travail de l'enfantement se prolonge, si les douleurs prennent ce caractère énervant qu'ellesrevêtent quelquefois, la femme, pour peu qu'elle soit excitable et nerveuse, s'agace, s'irrite, s'emporte, méconnaît la tendresse de ses proches, de son mari qui l'entourent, les soins de l'homme de l'art qui l'assiste, se répand en paroles violentes, incohérentes môme, éclate en mouvements d'aversion pour l'enfant qui va naître. Mais de là à la folie, à la perversion de la volonté, à la fureur homicide, à l'inconscience et à l'irresponsabilité des actes, il y a un abîme infranchissable. Ce n'est pas la fohe, ce n'est même pas la perversion transitoire des facultés, c'est une surexcitation de la sensibilité qui laisse intacts la raison et les instincts.

Les faits en apparence contraires que les médecins aliénistes ont cités ne démontrent qu'une chose^ c'est la fausseté de l'interprétation qu'ils ont reçue. La question est si grave qu'il me paraît indispensable de l'exposer d'une manière complète en laissant la parole à l'auteur qui l'a le mieux résumée dans un livre consciencieux et bien fait(l).

(1) L. Marcé^ Traité de la folie des femmes enceintes,, des nouvelles accouchées et des nourrices. Considérations wÀdico-légales qui se rattachent à ce sujet. Paris, 1858, p. 134.

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