ÉTAT MENTAL D£ LA FEMME APRÈS L'ACCOUCHEMENT
et sagacité l'observation d'une fille J., qui, devenue enceinte, mais ayant caché avec soin sa grossesse, accoucha seule et en secret. S'armant d'un petit couteau de poche, elle frappa son enfant à la tête, au dos, au ventre, aux jambes, lui trancha la tête et cacha sous la paillasse de son lit les débris ensanglantés. Son père et une voisine pénétrèrent dans la chambre. A la vue du sang répandu et qu'elle n'avait pas cherché à effacer, l'un et l'autre l'accusèrent. J. nia d'abord. En découvrant le cadavre de Tenfant, la voisine lui dit : a Tu as commis un crime, la justice se vengera sur loi. — Je le mérite!» répondit J. J. remit elle-même le couteau au maire ; elle ne chercha ni à se cacher, ni à s'évader; elle avoua son crime au procureur de la république, en l'attribuant au désespoir causé par le délaissement du père de son enfant, et elle dit à ce magistrat : « Faites de moi ce que vous voudrez, je le mérite. » M. Boileau de Gastelnau, prenant en considération les antécédents héréditaires de J., dont le grand-père était mort aliéné, dont la mère avait éprouvé des accidents nerveux très-graves; s'appuyant, en outre, sur la multiplicité des blessures, sur Tarrachement complet du cordon ombilical, indice d'une violence inutile et désordonnée; enfin, sur ce fait que l'inculpée n'avait nullement cherché à cacher son crime, et en avait avoué toutes les circonstances, arriva à cette conclusion que J., au moment où elle avait commis son crime, était en proie à un égarement momentané qui lui enlevait le libre exercice des ses facultés affectives et intellectuelles. Le jury admit seulement les circonstances atténuantes. »
Oue valent ces faits? Et ne faut-il pas une singulière inexpérience des débats judiciaires et une bien grande complaisance pour y trouver des exemples de folie transitoire survenue au moment de l'accouchement? N'y retrouve-t-on pas textuellement, en quelque sorte, les termes mêmes de
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cette défense banale qui se produit dans toute affaire d'infan-r ticide : ignorance prétendue de la grossesse qui a cependant été dissin^ulée avec soin, surprise causée par les premières douleurs de renfaotement, égarement passager qui 4ure tout juste le temps de mutiler Tenfantaveodes oiseaux ou avec un couteau, de lui nouer un cordon autour du cou, puis de le cacher sous les matelas ou de le jeter dans les latrines. Les aveux dont les auteurs cités se sont fait un ar^ gument en faveur de la folie transitoire sont-ils si difficiles i, expliquer en présence d'un flagrant délit. J'en dinû au-* tant des mutilations que Ton veut faire passer pour des violences inutiles, qu'un fou seul peut commettre* Ne savonsnous pas que dans l'infanticide elles constituent un moyen très-ordinaire et si Ton peut ainsi dire très-rationnel de faire disparaître plus aisément le cadavre du nouveau^né? Je no peux donc admettre dans ces cas, et j'ajoute que je n'ea cpo^ nais pas un seul exemple authentique et vraiment démons-» tratif, cette foUe transitoire du moment de raccouche-cbement dopt Marcé a voulu faire une variété de la folie puerpérale.
Mais par contre^ je recopnais.fort bi^a qu'il y a des cas où l'infanticide est l'œuvre de la folie, et où la femme accusée doit être déclarée irresponsable. Seulement, ces cas sont d'une toute autre nature que ceux qui précèdent.
Ce sont ceux dans lesquels la folie^ qu'elle ait précédé ou suivi l'accouchement^ n'est pas transitoire mais bifsn caractérisée par les symptômes habituels tantôt de la folie hystérique, tantôt et plus souvent de la mélancolie lypéoianiaque avec hallucination, tantôt enfin, mais beaucoup plus rarement, de la fureur maniaque,
Qui ne connait l'histoire fiim^use de La fille Gomier, de laquelle il convient peut-être de rapprocher eelle de Papa« voin«« C'est k c# genre d'impulsions morbides que l'on peut r^^ppprt^r queiqu«$-uns 4es cas d'infaaticide commis par
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des filles irresponsables. J'emprunte au livre de Marcé (1) les faits suivants, qui appartiennent manifestement à cette catégorie at qui appellent toute l'attention du médecin légiste. Il 7 joint d'ailleurs quelques préceptes excellents et tout k fait pratiques,
u Le docteur Barbier (d'Amiens) a communiqué à l'Aca* demie de médecine un fait qui a eu un grand retentissement^ et qu'Ësquirol cite en détail dans son ouvrage (2). Il s'agit d'une femme nommée Marguerite MoUiens, sujette à divers accidents nerveux^ qui^ cinq jours après son accouchement, ayant été vivement impressionnée par l'histoire de la fille Cornier, qu'on avait racontée devant elle, fut prise d'une impulsion irrésistible qui la portait k tuer son enfant< Un jour, elle sent son bras se porter involontairement vers un couteau, et se met à crier au secours; on accourt, elle se calme et avoue en pleurant l'impulsion qui la domine. La malade entra à l'Hôtel-Dieu d'Amiens; au bout de six semaines d'un traitement convenable, elle était assez bien rétablie pour pouvoir entrer comme domestique dans une maison; depuis, sa guérison ne s'est pas démentie.
n Le docteur Micbu (3) a donné Thistoire d'une femme de la campagne, accouchée depuis dix jours de son premier enfant^ qui, subitement, en jetant les yeux sur lui, se sentit agitée du désir de regorgement. Cette idée la fit frémir, elle sortit aussitôt pour se soustraire à ce funeste penchant* Rentrée chez elle, elle éprouva la même impression. Alors elle s'éloigna de nouveau, se rendit à l'église, puis chez le curé, auquel elle confia tout ; ce dernier l'adressa à un médecin qui lui donna les soins convenables; au bout de huit jours, la malade était revenue à des dispositions plus heu-
(i) Mafcé, loc, etï., p. 8d0.
(2) Esquirol^ Des maladies mentales^ 1. 11^ p. 825.
(3) Esquirol, t, II, p. 8Q8, ai J. L, Michii, Discussion médieç-légale èur lanto/wmanie homicide. Paris, 1826.
reuses : elle vit son enfant, mais on jugea convenable de le laisser avec sa nourrice.
>i Le médecin légiste, lorsqu'il sera appelé à donner son avis dans un cas de cette nature, devra procéder à Texamen de rétat mental du sujet, sans tenir aucun compte de l'accouchement récent; il devra chercher si, dans les antécédents de Taccusée, dans les circonstances qui ont accompagné le crime, il se trouve des traces manifestes d'une impulsion irrésistible, ou d'une idée délirante qui a pu modifier sa liberté morale et lui enlever la responsabilité de ses actes. Comme modèle de la manière de procéder en semblable circonstance, je citerai un mémoire rédigé par Gazauvieilh (1), à propos d'une femme qui, deux jours après son accouchement, empoisonna son enfant en lui faisant avaler de Tacide sulfurique, pendant l'absence de sa nourrice et de son mari. Rien dans les antécédents de cette malade, rien dans les circonstances qui ont précédé ou accompagné le crime, ne pouvait faire croire à un délire même momentané; le crime n'était chez cette malade, comme chez tant d'autres, que le résultat d'un faux calcul. »
On peut joindre aux faits qui précèdent une observation fort ancienne et très-curieuse, que Calmeil rapporte dans son livre, œuvre magistrale d'érudition et d'observation, qui couronne une vie vouée tout entière à la science de l'aliénation et au soulagement des aliénés.
a La femme de George Wedering (deHalberstadt), âgée de vingt-quatre ans, modeste et vertueuse, étant accouchée, le vingt-cinquièmejour de novembre 1557, d'une fille baptisée le lendemain, ne se trouva point en son lit. La servante, voyant pleurer l'enfant, vint au lit cuidant y trouver sa maîtresse et l'éveiller. Étonnée de l'absence, elle court éveiller
(1) GazauYieiih^ Ann* (Thyg, et de méd, lég., 1'* série, Paris, 1836, t. XVI, p. 121.
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son maître) qui, merveilleusement effrayé^ prend l'enfant entre ses bras, et cherche la mère par toute la maison. Bien entendent-ils patouiller dedans Teau du puits, proche de la cave. Là-dessus on entend quelque personne au jardin de l'un d^iceux qui vient heurter à la porte, et lui ayant ouvert, ils virent la pauvre accouchée presque transie de froid, se plaignant d'avoir longtemps trempé au puits, dont faisaient foi ses vêtements tout mouillés. Ënquise comment elle était dévallée en ce puits, bien couvert et bien clos, et qui n'avait qu'une petite fenêtre fort étroite, elle n'en savait rendre raison, et n'y avait homme qui pût comprendre comment cela s'était fait.
» Ayant été depuis grièvement malade l'espace de quelques jours, elle commença de se bien porter, tellement que le quatorzième de décembre elle se leva du lit, emmaillota son enfant et se mit à table pour dîner. Gomme la servante fut allée à la cave pour tirer de la bière, elle se remet au lit et s'endort. La servante, de retour, voit la maîtresse dormant, mais le berceau vide. Tout effrayée, elle court au puits, qui lui revient en pensée, et voit l'enfant sur l'eau^ La mère dormait comme une femme du tout assoupie. Après la prière faite au pied de son lit, elle ouvre les yeux et commence à dire aux assistants : Pourquoi m'avez-vous éveillée? je jouissais d'un contentement indicible, j'ai vu mon Sauveur, j'ai ouï les anges. S'estant remise à dormir, au bout de quatre heures elle s'éveille, se souvient de son enfant, et, ne le trouvant pas, s'afflige et se tourmente d'une façon pitoyable (1). »
Je puis citer encore quelques observations qui me sont personnelles et qui, sans être tout à fait des exemples d'infanticides, peuvent cependant en être utilement rapprochées.
(1) Galmeil^ De la folie, considérée sous le point de vue pathologique ^ philosophique^ historique et judiciairet Paris^ 1845. 1. 1, p. 200.
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Une femme accoucha à Tbôpital Necker. Quelques jours après, elle reçoit de son pays une lettre qui la plonge dans une profonde tristesse; elle devient sombre, et sa mélanoo* lie augmentant elle coupe le cou à son enfant* Le délire lypémaniaque cède après Taccomplissement du meurtre. Mais il n'est pas rare^ dans l'histoire de ce genre de folie, de Toir ainsi un acte violent déchirer en quelque sorte les voiries qui obscurcissent l'intelligence. L'halluciné qui a obéi à la voix qui l'obsédait^ cesse ordinairement de l'entendre. Ce n'est pas là^ à proprement parler, un exemple de folie transitoire ni de monomanio homicide passagère.
En Allemagne, on a cité le fait auquel j'ai déjà fait allu^ sion d'une femme qui découpa en morceaux l'enfant qu'elle allaitait, le mit dans une marmite avec du lard et des choux et s'apprêtait à servir à son mari cet horrible mets. Il y a dans la nature môme du fait quelque chose qui indique l'aberration mentale. Il ne s'agit plus en effet de la femme coupant et mutilant le cadavre du nouveau*né pour le faire disparaître. La folie éclate ici, et il n'est pas besoin de recourir à des explications subtiles ou à des exceptions pour faire accepter, même des personnes les plus étrangères à notre art, l'irresponsabilité de ces femmes devenues crimi* nelles sans en avoir conscience.
Je rapporterai un dernier exemple extrêmement curieux^ le plus frappant peut-être qu'on puisse rencontrer d'un infanticide commis sous l'influence d'une impulsion mor* bide^ avec toute la sécurité et toute l'indifférence qui caractérisent la folie.
Une étrangère d'une famille princière et d'une merveilleuse beauté, vivait à Paris dans un des grands quartiers de la ville, se prostituant à des laquais, à des gens du plus bas étage. Elle avait été déjà dans son pays natal séquestrée dans une maison de santé; mais elle avait réussi à obtenir sa liberté et était venue se fixer en France avec une fortune
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qui lui eût permis l'existence la plus brillante. Le soan^ dale de ses désordres avait de nouveau ému sa famille^ qui s'était adressée aux autorités de notre pays pour faire examiner son état mental avant de prendre un parti à son égard. Nous avons été chargés de cette mission, M. Galmeil, M. le professeur Lasègue et moi* Nous avions conclu sans hésiter qu'elle était atteinte de folie hystérique et que le seul moyen de la soustraire à un genre de vie indigne, dont elle n'était d'ailleurs nullement responsable* était de la rendre à sa famille et de la placer de nouveau sous une sur* veillance sévère. Ce conseil ne fut qu'imparfaitement suivi : après un court voyage en Allemagne^ elle revint à Paris à notre insu. Je ne Ta vais plus revue, lorsque dix^huit mois environ après notre consultation^ je fus appelé par la justice pour constater un infanticide dans une maison meublée du quartier de la place Vendôme. Introduit dans la chambre où le crime avait été commis, où l'enfant gisait la tête broyée dans un vase de nuit, sous le lit même dans lequel la mère était tranquillement couchée*; je reconnais avec stupeur la jeune femme dont il vient d'être question. Elle était parfaitement insensible, à peine couverte et demi-nue en présence des nombreux témoins et agents qui remplis* saient la chambre. Elle avait écrasé la tête de son enfant, se croyant parfaitement en droit de disposer de la vie qu'elle avait donnée, sans plus se soucier de sa maternité que de la vie de débauche à laquelle elle la devait. Elle ne pouvait ni admettre ni comprendre qu'on lui demandât des explications^ et devant le cadavre de son enfant, impassible et froide, elle se montrait, comme je l'avais vue lors de ma première visite, inconsciente^ irresponsable de ses actes, hystérique et folle.
En résumé, l'appréciation de l'état mental ne diffère pas pour les accusées d'infanticide de ce qu'elle doit être dans tout autre cas. Ce n'est pas sur une prétendue manie transi-
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toire, sur une fureur homicide produite par les douleurs de renfantement que l'on peut fonder Tirresponsabilité de la mère infanticide. L'expert ne se laissera pas détourner par les entraînements de Péloguence, ni par les sentiments de commisération qui s'attachent si naturellement à de pauvres filles séduites, que la misère et Fabandon ont conduites au crime. Mais Tégarement auquel elles ont cédé est l'égarement de la conscience et non pas la folie. Pour le médecin légiste, il faut, pour qu'il admette que la femme a agi sans discernement et n'est pas responsable du meurtre de son enfant, que par un examen attentif de l'état mental de l'accusée avant et après l'accouchement, et par une froide appréciation des circonstances qui ont accompagné et suivi la délivrance, il arrive à constituer avec ses caractères et sa marche propres une des formes communes de la folie, à laquelle il puisse attacher un nom, sans s'arrêter à une variété mal définie de la folie puerpérale à laquelle l'infanticide reste le plus souvent étranger.
J'en ai dit assez pour montrer quelle place importante occupe dans l'expertise médico-légale, l'étude approfondie et complète des conditions physiques et morales dans lesquelles se présente la femme accusée du meurtre de son enfant nouveau-né, et à l'aide desquelles on pourra souvent établir le lien qui rattache l'acte criminel à celle qui l'a commis.