ENFANTS NÉS VIVANTS
Moyenne-
Maxima-
Minima.
Moyenne.
Maxima.
Minima.
Schmidt
Devergie
Elsaesscr
Samson-IIimmelstiern . . .
Casper
Moyennes générales..
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Je ne parlerai pas de recherches tentées dans le même sens par quelques auteurs, qu'il est inutile de citer, sur le poids d’autres organes, tel que le cœur comparé après et avant la respiration, et qui sont sans valeur scientifique et sans utilité pratique.
L’épreuve décisive pour déterminer à la fois le fait de la respiration et de la vie chez un nouveau-né est celle qui est fondée sur l’augmentation de volume que présentent les poumons qui ont respiré et sur la légèreté spécifique qu’ils ont acquise. Elle est fort ancienne ; et, sans la faire
remonter à Galien qui en a cependant posé le principe dans son livre De usu partium , elle a été explicitement formulée et introduite dans la médecine légale, il y a deux siècles, par T. Bartholin en 1663, et par Schreger en 1682. C’est là, à vrai dire, la seule qui mérite le nom à^docimasie pulmonaire, par lequel on désigne l’ensemble des constatations dont les poumons des nouveau-nés sont l’objet, et qu’il convient de réserver à la docimasie dite hydrostatique, qui consiste à éprouver la densité des poumons en les plongeant dans un vase rempli d’eau à la surface de laquelle ils surnagent s’ils ont respiré ou dont ils gagneront le fond s’ils sont encore à l’état fœtal.
Ce simple énoncé, qui résume le principe et l’objet de la docimasie pulmonaire hydrostatique, est loin de suffire. Par cela même qu’elle fournit à la médecine légale un signe excellent, et à la démonstration de l’infanticide un ensemble de preuves d’une valeur incontestable, il importe que la méthode soit étudié, e et appliquée avec le plus grand soin, que ses résultats soient à l’abri de toute chance d’erreur, et que la signification n'en soit ni exagérée ni amoindrie.
Examinons d'abord les faits, et après avoir dit en quoi consiste l'épreuve docimasique, voyons comment on doit la pratiquer et comment se comportent les poumons qui y sont soumis.
Ici plus qu’en toute autre occasion, je m’élèverai contre les complications inutiles que quelques auteurs ont voulu introduire dans cette opération; sans parler des appareils et instruments spéciaux exigés par Bernt, l'un veut fixer les dimensions du vase dont on se servira, 35 centimètres de profondeur sur 25 de largeur; un autre impose l’obligation de n’opérer qu’avec de l'eau à une température déterminée, ou de faire une contre-épreuve avec de l’eau chaude. Mais ce sont là des précautions tout à fait oiseuses :
5â MOYENS DE RECONNAÎTRE QUE L’ENFANT EST NÉ VIVANT.
il ne s’agit pas d’une expérience délicate dans laquelle on doive tenir compte de différences à peine sensibles. 11 faut au contraire des résultats très-gros, très-tranchés, obtenus aisément et sans finesse. Je borne donc les préceptes à suivre, dans l’opération de la docimasie, à quelques recommandations fort simples inspirées uniquement par les exigences de la pratique.
L’expert doit se procurer un vase plein d’eau, assez large et assez profond pour que les organes que l’on doit y plonger puissent s’y mouvoir librement sans en toucher les parois et sans être attirés par elles. Un seau ordinaire est parfaitement approprié à l’expérience et c’est là, considération qui n’est pas à négliger, un ustensile que l’on est assuré de rencontrer partout, môme dans les campagnes où le médecin légiste, dénué de toute ressource, a quelquefois tant de peine à opérer dans des conditions convenables. Le vase sera rempli d’eau à la température ordinaire.
La poitrine étant ouverte, il faut saisir avec les pinces l’extrémité supérieure du larynx et de l’œsophage, les trancher d’un seul coup, et pendant que la main qui tient la pince soulève et tire en avant, raser la colonne vertébrale avec le scalpel en détruisant toutes les attaches jusqu’à ce qu’arrivé au diaphragme, on ramène l’instrument horizontalement d’arrière en avant et l’on détache ainsi d’un seul coup toute la masse des viscères contenus dans la cavité thoracique. Sans lâcher la pince qui les tient, on les porte immédiatement et tous ensemble dans le vase plein d’eau et on les y abandonne à eux-mêmes. Je m’abstiens de prescrire la ligature préalable de la trachée et des vaisseaux, qui me paraît n’avoir aucune importance réelle et qui augmente sans aucun profit les difficultés et la longueur de l’opération, surtout lorsque l’expert procède seul et sans aide, ce qui est le plus ordinaire. La petite quantité de sang qui s’écoule ne fait pas varier notablement le rapport du
poids au volume des poumons et n'altère en aucune façon les résultats de l’épreuve hydrostatique. La perte produite par suite de l’écoulement du sang est largement compensée par la présence du thymus et du cœur dont le poids trèssupérieur ne l’emporte pas cependant sur le volume des poumons dilatés par l’air. L’opération, telle que je viens de la décrire, a l’avantage d’être fort simple, de pouvoir être toujours et partout pratiquée de la même manière et de donner ainsi à l'expert des résultats toujours comparables.
Les organes thoraciques enlevés, d’un seul trait, sont donc plongés tous ensemble dans un vase rempli d’eau. De deux choses l’une, ou la masse va surnager ou elle va gagner le fond et rester submergée. Quelle sera la signification du phénomène dans l’un et l'autre cas ?
Je m’occupe d'abord de la surnatation. Elle peut être lente ou rapide, complète ou incomplète. Il arrive en effet que la masse des organes plongés dans l’eau ne remonte que peu à peu à la surface et se maintient entre deux eaux. Mais le plus souvent, à peine a-t-elle été plongée qu'elle revient sans avoir touché le fond et reste tout à fait à fleur d’eau. La surnalation est ici très-franche et très-tranchée. Au point de vue purement physique , ce fait n’indique qu’une chose, c’est que la masse des organes thoraciques a un volume supérieur à son poids et surnage en vertu de la légèreté spécifique qu’elle doit à la présence d'un gaz qui la distend en partie et augmente son volume sans augmenter notablement son poids. Rien de plus; et conclure d’emblée que la masse surnage parce que les poumons ont respiré serait s’exposer à une grossière erreur.
Il y a eu pénétration de gaz dans les organes intra-thoraciques; mais trois circonstances se présentent dans lesquelles cette pénétration a pu s'opérer chez le nouveau-né : la respiration naturelle qui introduit l’air dans les conduits
aériens et sous l’influence de laquelle les poumons se dilatent; la putréfaction, qui donne lieu au développement de gaz putrides répandus dans la trame des divers organes, le coeur et le thymus aussi bien que les poumons ; et enfin l’insufflation,: procédé à l’aide duquel l’air est artificiellement introduit dans les voies aériennes de l’enfant né en état de mort apparente à l’effet de le rappeler à la vie. Ce sont là autant de conditions d’où résulte la présence de fluides aériformes dans les viscères extraits de la poitrine et qui peuvent les faire surnager lorsqu’on les plonge dans l’eau. Quelques auteurs allemands ont admis comme pouvant produire le même effet le cas pathologique d’un prétendu emphysème pulmonaire spontané des nouveau-nés. J’ai vainement cherché sur quelle observation sérieuse pouvait être fondée une pareille hypothèse, et je me crois en droit de la repousser absolument, comme le fait Cas per avec non moins d’énergie ; il y a là sans doute erreur de fait ou confusion. Avant de déclarer si les poumons qui surnagent ont respiré, il faut donc de toute nécessité acquérir la certitude qu’ils n’ont été ni pénétrés par des gaz putrides, ni insufflés artificiellement.
En ce qui touche la putréfaction, il est un premier fait important à poser, c’est qu’elle ne s’étend que très-tardivement aux poumons, et cela particulièrement chez le nouveau-né. Tous les autres organes peuvent être en voie de décomposition et être même le siège d’un développement considérable de gaz putrides avant que les poumons en présentent la moindre trace. Les cas, d’ailleurs en trèspetit nombre, que rapporte Casper (1) comme des exemples exceptionnels de putréfaction précoce, n’ont nullement pour moi ce caractère. Il s’agit en effet simplement de la rupture de quelques vésicules pulmonaires a la surface des
(1) Casper, loc. cit p. Æ3.
poumons, due très-probablement au genre de mort auquel avait succombé les nouveau-nés qui font le sujet des quatre observations du professeur de Berlin. Il est en réalité trèsfréquent de retirer de cadavres d’enfants nouveau-nés, dans un état de décomposition déjà avancée, des poumons parfaitement intacts et sur lesquels les résultats de l’épreuve docimasique n’étaient nullement troublés par la présence des gaz putrides.
Cependant il arrive un moment où les poumons euxmêmes sont envahis par la putréfaction. Mais ils se présentent alors avec des caractères tellement tranchés qu’il est impossible de s’y tromper. Ils ont perdu leur forme régulière, et leur surface est comme mamelonnée par suite du développement d’ampoules plus ou moins volumineuses, qui leur donne l’apparence des bulles multiples que Y on forme en soufflant à l’aide d’un tube à travers de l’eau de savon. A l’intérieur, le tissu pulmonaire est ramolli, de couleur mélangée de rouge, de gris et de vert; il a conservé encore quelque élasticité, mais a perdu notablement de sa consistance. C’est là le degré le plus avancé de la décomposition; mais elle n’est pas toujours arrivée à ce point. Le poumon peut avoir conservé à peu près sa forme et présenter seulement à sa surface de petites bulles disséminées en plus ou moins grand nombre dans le tissu cellulaire interlobulaire, et de volume variable suivant les points où les gaz se sont répandus. Il existe là un véritable emphysème putride. Il faut alors percer chacune des petites poches, diviser le poumon en petits fragments, et par une pression douce faite sous l’eau, donner issue aux gaz putrides qui s’échappent et viennent se dégager à la surface de l’eau en une foule de bulles qui exhalent une odeur fétide caractéristique. Cette petite opération, continuée pendant quelque temps avec patience et précaution, arrive à débarrasser le poumon de tous les gaz produits par la
putréfaction et le restitue dans son état primitif à l’épreuve docimasique. S’il surnage alors, c’est qu’il avait été pénétré par l’air avant de se pourrir, c’est qu’il avait respiré.
Il peut se faire que la surnatation de la masse des organes thoraciques soit due non plus à la légèreté spécifique des poumons, mais à celle du cœur et du thymus. Il n’est pas rare, en effet, lorsque la putréfaction est très-avancée, de voir le cœur transformé en une sorte de vessie remplie de gaz putrides, et le thymus lui-même complètement ramolli et pénétré par des produits de la décomposition. Il importe alors, comme on doit au reste le faire dans tous les cas, après avoir soumis à la docimasie les organes réunis, de séparer les poumons et de les éprouver isolément. Toute cause d’erreur disparaît alors et l’on ne peut plus attribuer la surnatation à la formation des gaz putrides.
J'ai dit qu’il fallait comprimer doucement sous l’eau les fragments de poumons que l’on a divisés pour en faire sortir ces gaz. Cette recommandation est très-importante, car le tissu pulmonaire, altéré par la putréfaction, peut se dissocier, se laisser écraser sous les doigts; et si la pression est trop forte ou faite sans ménagement, le poumon se réduit en une sorte de bouillie plus dense que l’eau, qui gagne le fond du vase et dans laquelle il n’est plus possible de retrouver ni la trame de l’organe, ni l’air qui y aurait été introduit par la respiration naturelle. Celui-ci en effet, qui a pénétré jusque dans les vésicules des poumons, au contraire de ce que l’on observe pour les gaz putrides, n’en saurait être chassé par la seule pression tant que la trame organique elle-même n’est pas complètement désagrégée.
L’insufflation artificielle, comme la respiration naturelle, peut introduire l’air jusque dans les dernières ramifications des canaux aériens, et faire que des poumons qui n’ont pas
respiré se comportent à l’épreuve de la docimasie comme ceux qui ont respiré. Mais il ne faut pas s’exagérer cette objection et, pour peu que l’on réfléchisse, on sera bien vite convaincu que dans le cas de suspicion d’infanticide, l’expert a bien peu chance, si tant est que cela puisse arriver jamais, de rencontrer des poumons insufflés. Il est en effet bien difficile de concilier la pratique de l’insufflation, essentiellement conservatrice, avec le soupçon d’infanticide. De plus, cette opération suppose l’assistance et l’intervention d’une personne étrangère, très-probablement d’on homme de l’art qui s’est efforcé de ranimer l’enfant né dans un état de mort apparente, tandis que dans l’immense majorité des cas l’infanticide suppose un accouchement clandestin. Je ne veux pas dire que le crime ne pourra jamais être commis sur un nouveau-né dont les poumons auront été insufflés, mais dans ce cas ce ne serait qu’après que l’insufflation aurait réussi à réveiller les sens et à provoquer l’établissement de la respiration naturelle. Je ne m’arrête pas à l’hypothèse tout à fait gratuite d’un infanticide simulé à l’aide de l’insufflation.
Il faut néanmoins que l’expert soit capable de reconnaître les poumons insufflés, ne fût-ce que pour éloigner par cette constatation toute idée d’infanticide.
Les poumons insufflés ressemblent quelquefois, au premier abord, aux poumons qui ont respiré. Mais la similitude est loin d’être constante. Ils sont ordinairement d’une couleur rosée uniforme sans marbrure; l’introduction artificielle de l’air ne provoque pas, comme la respiration naturelle, l’afflux du sang, et les bronches et la trachée ne contiennent qu’une petite quantité de mucus spumeux. Si l’on coupe les poumons et que l’on comprime sous l’eau les fragments, on n’en fait sortir que de l’air, mais pas de sang. M. le professeur Depaul qui a plus que personne contribué à répandre le bienfait de l’insufflation, et qui en a dès
longtemps bien étudie les effets (1), à vu que rarement elle était complète. Il en résulte que les poumons ne sont pénétrés par l’air que d’une manière inégale. Ils présentent alors de petites plaques irrégulièrement disséminées, les unes rosées, les autres de la couleur du foie. De plus, il arrive presque toujours que dans l’insufflation, l’air poussé trop fort déchire quelques-unes des vésicules pulmonaires et détermine ainsi un certain degré d’emphysème. Enfin, très-souvent, lorsque l’insufflation est pratiquée débouché à bouche, ou qu’à défaut du tube laryngé spécial, la sonde, à l’aide de laquelle on opère, est introduite non par les fosses nasales, mais simplement dans l’arrière-gorge, l’air pénètre non-seulement dans les voies aériennes, mais encore dans le canal digestif; il en résulte que l’on trouve l’estomac et les intestins insufflés eux-mêmes, distendus et plein d’air.
Il me reste à parler d’une circonstance rare, sans doute, et non encore signalée, mais qui peut influer sur la densité des poumons et produire la surnatation, môme en l’absence de toute respiration naturelle ; je veux parler de la congélation. Je dois à M. le docteur Herbet d’Amiens la connaissance d’un fait de ce genre extrêmëment curieux que je citerai dans tous ses détails. Au mois de décembre 1863, notre distingué confrère avait été appelé à pratiquer l’autopsie du cadavre d’un enfant nouveau-né à terme, retiré de la Somme. Il gelait depuis quelque temps et le froid était encore très-vif. Le cadavre, renfermé dans un cercueil, avait été conservé pendant une nuit dans la salle de la maison commune. Le cadavre en partie revêtu d’une couche de glace, était entièrement gelé. Je ne reproduis pas les précautions prises et les constatations faites avec beaucoup de soin par l’habile expert, j’arrive à la description des organes
(1) Depaul. Mémoire sur V insufflation de l'air dans les voies aériennes chez les enfants qui naissent dans un état de mort apparente. Paris, 1845;
CARACTÈRES Dé t*ENÉANT MOtlT-NÉ.
thoraciques. A l’ouverture de la poitrine, on découvre seulement le poumon droit d’un rouge vineux; le poumon gauche est presque entièrement caché derrière le péricarde. Le péricarde contient une assez grande quantité de petits morceaux de glace rougeâtre. La masse des organes thoraciques détachés tous ensemble pèse 80 grammes environ. Plongée dans un baquet d’eau chaude, dont la température était assez élevée pour qu’il fût difficile d’y tenir les mains, elle surnage, le cœur se trouvant à la partie supérieure et sortant même un peu hors de l’eau. La surnatation a lieu de la même manière dans un vase plein d’eau froide. Le cœur examiné à part était plein de sang congelé plus abondant dans les cavités droites que dans les cavités gauches. Plongés de nouveau dans l’eau chaude, sans le cœur, les deux poumons et le thymus surnagent encore, mais moins complètement; ils restent entre deux eaux; débarrassés du thymus, les deux poumons jetés successivement dans l’eau chaude et dans l’eau froide, ne surnagent plus et gagnent lentement le fond du vase. Séparés l’un de l’autre, le poumon gauche reste submergé, mais le droit surnage encore et vient affleurer la surface du liquide. Les poumons ne sont pas crépitants, ni emphysémateux; ils n’offrent point de traces de putréfaction, mais contiennent dans leur épaisseur de petits glaçons qui s’écrasent entre les doigts. Ce n’est qu’après avoir séjourné quelque temps, cinq à six minutes, dans l’eau chaude, que le poumon droit cesse de surnager et finit par s’enfoncer à son tour. Coupés en morceaux et pressés sous l’eau, les poumons ne laissent échapper aucune bulle de gaz et les fragments tombent rapidement au fond. Il existait quelques petits glaçons rosés dans la trachée.
Cet exemple si bien observé et si probant 11e peut laisser de doute sur le trouble que la congélation apporterait dans les données docimasiques, etsur la nécessité d’imiter lacon-
duite si habile et si pratique de M. le docteur Herbet, en soumettant les poumons gelés à l’action suffisamment prolongée de l’eau chaude, et surtout en examinant isolément les différents organes thoraciques. Il est évident, en effet, que dans le cas qui précède, les poumons n’ont été ramenés à leur état primitif, et la docimasie n'a conduit à des résultats vrais que lorsque les poumons ont été détachés du cœur et du thymus, et débarrassés des nombreux glaçons qui, plus légers que l’eau, les faisait surnager accidentellement, quoiqu’ils n’eussent pas été pénétrés par l’air et appartinssent à un enfant qui n’avait pas respiré.
J’appelle en terminant l’attention sur un cas moins important sans doute, mais qui peut se présenter plus fréquemment et troubler quelquefois l’expertise docimasique; c’est celui où les poumons d’un nouveau-né, avant d’être soumis à l’examen du médecin, auraient séjourné plus ou moins longtemps dans l’alcool. Imprégnés de ce liquide plus léger que l’eau, ils peuvent surnager au moins pendant un certain temps. C’est ainsi que s’est expliquée pour moi la contradiction apparente observée dans les résultats de la docimaise pulmonaire hydrostatique dans un cas qui mérite d’être cité. Un premier expert avait conclu au. premier moment que la respiration n’avait pas eu lieu; et cinq jours plus tard, après que les poumons avaient été renfermés dans un bocal rempli d’eau-de-vie, M. le docteur Lacaze (de Château-Thierry), qui me faisait l’honneur de me soumettre le cas, voyait les mêmes organes surnager d’abord, et ne gagner le fond du vase que lentement, et après avoir été comprimés sous l’eau.
En résumé, la conclusion médico-légale à tirer du fait de la surnatation des organes extraits de la poitrine du nouveau-né est celle-ci: lorsque les poumons surnagent, soit en masse, soit isolément, entiers ou diyisés, et qu’ils ne sont ni pourris, ni insufflés artificiellement, ni congelés, ni
macérés dans Pesprit-de-vin, il est permis d’affirmer que l’enfant a respiré et que, par conséquent, il a vécu.
Cette conclusion, je ne crains pas de le dire, est formelle et prévaudra contre toutes les objections. Je pourrais me dispenser d’examiner celles qu'on a tenté de lui opposer et me borner à rappeler les réflexions pleines de sens que j’ai empruntées à Casper sur l'inanité de ces théories subtiles, qui ne résistent pas un seul instant au contrôle de la pratique, et qui ne s'arrêtent même pas à l’absurde, puisque suivant l’un de leurs auteurs, un fœtus peut avoir respiré et n’avoir pas vécu.
Je ne m’arrêterai qu’à une difficulté plus 'apparente que réelle, que l’on a singulièrement exagérée en disant qu’un enfant peut respirer avant de naître ou pendant le travail. Mais qu’y a-t-il au fond dans ce fait? Si l’on a voulu dire qu’un enfant sortant du sein de sa mère, ayant déjà la tête hors de la vulve et par conséquent en train de naître pouvait déjà respirer, il n’y a là rien que de très-simple, car dès ce moment l’enfant est né, et si l’on venait à lui couper le cou avant que le reste du corps fût sorti, le crime d’infanticide serait manifestement consommé et l’expert constaterait facilement et le fait de la respiration et la trace des violences criminelles.
Mais avant que la tête soit complètement sortie, et même lorsque l’enfant est encore contenu dans la cavité utérine, il est généralement admis aujourd’hui que dans quelques cas exceptionnels, des vagissements ont pu se produire et que par conséquent il y a eu respiration intra-utérine? Le fait n’a aucun intérêt au point de vue de la recherche médicolégale de l’infanticide. Il est en effet à remarquer en premier lieu que dans les observations en petit nombre de vagissement utérin qui méritent confiance, des circonstances identiques se sont toujours rencontrées. Le travail s’est prolongé longtemps, il était sur le point de sc terminer, l’ac-
coucheur a introduit la main dans les parties profondes de la femme et a pu les écarter assez pour que l’air pénètre librement dans la cavité du vagin et même dans la matrice; ajoutez à ces conditions obstétricales celle plus rare encore que Tentant ait résisté à un travail démesurément long sans tomber dans un état de mort apparente. C’est alors que le vagissement utérin a pu se produire,, et Ton reconnaîtra qu’il a fallu un concours de circonstances très-exceptionnel et dans tous les cas absolument incompatible avec la clandestinité et la facilité ordinaire de Taccouchement suivi d’infanticide.
Mais ce rTest pas tout : cette respiration intra-utérine, bien qu’accompagnée de vagissements, est toujours et nécessairement fort incomplète, à ce point que les poumons en conservent à peine la trace et demeurent à l’état fœtal, ou ne sont que très-partiellement pénétrés par Tair; ils rentrent dans la catégorie de ceux qui ne surnagent pas et dont nous donnerons bientôt les caractères en examinant les résultats négatifs de Tépreuve docimasique.
J’en dirai autant des cas où Tenfant succombe pendant le travail et par suite des difïicultés de l’accouchement et où Ton a supposé la possibilité de violences apparentes et la respiration en partie accomplie. Je ne sais pas bien à quels faits s’applique en réalité cette hypothèse. Mais là encore, je déclare sans hésiter que l’expert sera à l’abri de toute erreur s’il sait, comme j’espère le lui enseigner, ne pas confondre les traces d’un accouchement laborieux et celles des opérations obstétricales avec des violences criminelles, et s’il est bien pénétré des caractères que doivent offrir les poumons qui ont franchement et complètement respiré, les seuls qui permettent d’affirmer qu’un enfant a vécu.
Je n’adopte en effet à aucun degré les idées récemment émises en Allemagne, et dont M. le docteur Senator, de
CARACTÈRES 0É t/ENFANT kORT-NÉ, 65
Berlin s’est fait le promoteur (1). Je n’admets pas que le médecin légiste, dans les affaires d’infanticide, « ne doive » pas parler d’enfant mort-né », et doive surtout se préoccuper de dire si un enfant est mort avant, pendant ou après l’accouchement, ce qui conduit à imaginer cette dangereuse et fausse doctrine de l’infanticide commis avant la naissance.
J’espère qu’il ne reste rien des obscurités et des doutes qui, pour certains auteurs entourent les résultats positifs de la doeimasie. 11 nous reste à en apprécier les résultats négatifs.
Au lieu de surnager, la masse des organes thoraciques, plongée dans un vase rempli d’eau, peut en gagner le fond et rester submergée. Les poumons séparés du thymus et du cœur, coupés par fragments et comprimés sous l’eau, s’enfoncent également et ne reviennent plus à la surface. Il y a dans ce fait la preuve physique que le poids spécifique de ces organes est supérieur à celui de l’eau, et qu’ils se trouvent dans la condition inverse à celle dans laquelle on les a vus surnager, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas été pénétrés par l’air. Ce résultat négatif de la doeimasie est en rapport avec l’une des trois conditions anatomiques suivantes : la persistance de l’état fœtal des poumons, l’augmentation de la densité du tissu pulmonaire par une altération pathologique, la désorganisation de l’organe par le progrès de la putréfaction ou par toute autre cause.
Sur ce dernier point, j’ai indiqué déjà que la décomposition, parvenue à son plus haut degré, amène le ramollissement du tissu du poumon, en fait disparaître la structure aréolaire, et en même temps les gaz qu’il contenait, l’air même introduit par la respiration, et le réduit à une sorte
(1) Senator, Sur la mort, de l’enfant pendant l'accouchement ( Viertel jahrsschr. fur gerichtl. und offentl. Medicin , nouv. série, t. IV, u° I, et Ann. d'hyg. publ. et de méd. légale , 2e série, 1867, (. XXVIII, p. 217). a. Tardieu. — Infanticide, 5
de magma diffluent, plus dense que l’eau, et qui se précipite au fond du vase où il est plongé. Mais pour que ce phénomène se produise spontanément, il faut que la putréfaction soit extrêmement avancée et remonte à plusieurs semaines, à plusieurs mois même, et dans ce cas toute constatation médico-légale utile concernant la question de savoir si un enfant nouveau-né a vécu est devenue à peu près impossible.
Il est d’autres circonstances exceptionnellesdans lesquelles le poumon, primitivement pénétré par l’air, peut être ramené à une densité plus considérable et perdre la propriété de surnager, telle est la coction : Je citerai des cas dans lesquels des cadavres de nouveau-nés ont été mis à bouillir dans des marmites. A l’occasion d’un fait de ce genre, M. le docteur Thoinnet, d’Ancenis, a eu l’idée de comparer avec les poumons du fœtus ceux d’un veau qui avait vécu plusieurs jours et dont les poumons, soumis à l’ébullition dans l’eau, avaient perdu le pouvoir de surnager.
Le cas de maladie du poumon chez le nouveau-né n’est pas assez fréquent pour apporter un grand trouble dans les données de la docimasie. Il est de fait cependant que l’on peut rencontrer, même au moment de la naissance, différentes formes de pneumonie ou de congestion qui déterminent l’hépatisation ou la splénisation, et ce que l’on a appelé l’atélectasie, et dans tous les cas augmentent la densité des poumons de manière à les maintenir submergés dans l’épreuve docimasique. Les productions morbides caractéristiques de la syphilis congénitale que l’on rencontre, mais rarement encore dans les poumons, amènent le même résultat. Mais dans ces derniers cas, il est nécessaire de procéder avec le plus grand soin à l’examen des organes malades.
Ils diffèrent des poumons qui sont réellement à l’état fœtal parleur volume beaucoup plus considérable, par l’inégalité de leur surface et le défaut d’uniformité de leurcolo-
ration, parla grande quantité de sang et d’écume sanguino" lente qui s'en échappe lorsqu’on les incise. Enfin ils ne sont presque jamais envahis dans leur totalité. Et si on a la précaution de les diviser en nombreux fragments, pour peu que l’enfant soit né vivant et qu'il ait respiré, on trouvera des parties de poumon qui surnageront, tandis que les fragments altérés gagneront le fond du vase. 11 y aura là un de ces cas de surnatation incomplète et d'immersion partielle qui ne sauraient avoir de signification absolue, et qui, dans chaque cas particulier et suivant les circonstances, doivent être appréciés par l’expert.
En dehors des deux catégories de faits qui viennent d’être indiqués, à savoir la désorganisation des poumons putréfiés ou cuits et l’hépatisation ou l’induration des poumons malades, la submersion complète de la masse des organes thoraciques est l’indice certain du défaut de pénétration de l’air dans les poumons. Mais loin que la conclusion médicolégale se déduise ici nettement du fait physique, de même que l’on pouvait affirmer d’après la surnatation le fait delà respiration et de la vie, on ne peut pour les poumons qui ne surnagent pas nier qu’ils aient appartenu à des enfants nés vivants, on ne peut même nier absolument qu’ils aient respiré d’une certaine façon.
Le nouveau-né peut en effet venir au monde dans un état de mort apparente pendant lequel, bien que vivant, il ne respire pas. Pour cet enfant il faut chercher la preuve de la vie autre part que dans les traces de la fonction respiratoire, c’est ce que nous ferons bientôt. Mais il est encore d’autres cas dans lesquels l’enfant né vivant ne respire pas ou respire trop faiblement pour que l’air pénètre ses poumons, soit par suite de naissance avant terme, de débilité extrême, ou d’atteinte profonde portée aux forces vitales par la longueur du travail dans l’accouchement, ou enfin par quelque vice de conformation. Chez ces enfants les pou-
nions sont restés à l’état fœtal et ne surnagent pas. Il importe de s’arrêter un instant sur ces faits singuliers que le médecin légiste a besoin de connaître, bien qu’ils n’occupent dans la pratique qu’une place fort restreinte.
Les exemples de faits semblables ne sont pas absolument rares, et il y a lieu de s’étonner du caractère de nouveauté avec lequel ils ont été présentés récemment. Tous ceux qui ont exercé la médecine légale en ont vu, et pour ma part, dès 1855 (1), j’en citais trois cas dont l’un était relatif à un enfant né dans mon service à l’hôpital Lariboisière, qui avait poussé quelques cris et n’était mort que le lendemain de la naissance. Chez lui comme chez les deux autres, qui n’avaient survécu que quelques heures , les poumons ne surnageaient pas et étaient encore dans l’état fœtal le mieux caractérisé. J’ajoutais, dès cette époque, point très-important qui a été tout à fait passé sous silence par les uns (2), ou dont la signification a été négligée à tort par les autres (3), que, dans ces conditions, les poumons présentaient à leur surface quelques ecchymoses ponctuées disséminées sur la plèvre et analogues à celles que l’on rencontre chez les enfants qui ont péri étouffés. L’explication physiologique de ces faits soulève des problèmes dont je suis loin de nier l’intérêt, mais qui sont tout à fait étrangers à la médecine légale. Il suffit pour nous de mettre hors de doute ce fait que des enfants nés avant terme, chétifs, malades ou mal conformés, peuvent venir au monde vivants, s’agiter, exécuter des mouvements de la face ou des membres et même crier, et cela non-seulement pendant quelques instants,
(1) A. Tardieu, Mémoire sur la mort par suffocation {Ann. d’hgg. et de méd. lég., 2e série, t. IV. 1855).
(2) Bardinct, La vie sans respiration chez les nouveau-nés ; et Üevergie, Rapport sur le précédent mémoire {Bull, de VAcad. impér. de méd., t. XXX, p. 77 et 1052, 1864-1865).
(3) Gasper, loc. cit., p. 323.
mais pendant plusieurs heures et meme plus d’un jour, sans que leurs poumons aient été pénétrés par l’air, sans qu’à l’autopsie ils aient présenté d’autres caractères que ceux de l’état fœtal, sans qu’enfln ils surnagent à l’épreuve hydrostatique. Billard (1) a très-bien décrit l’état dans lequel se présentent ces enfants. Il l’avait observé sur le plus petit de trois jumeaux qui l’avait frappé par la lenteur de ses mouvements, l’état d’affaissement dans lequel il se trouvait et la nature particulière de son cri, qui ne consistait qu’en une reprise aiguë, entrecoupée et pénible. La poitrine s’élevait et s’abaissait assez régulièrement, mais elle rendait à la percussion un son mat dans toute son étendue, et l’application du stéthoscope ne faisait nullement entendre la respiration. Le cœur battait cinquante fois par minute. L’enfant pouvait avaler quelques cuillerées d’eau sucrée. Malgré les soins qui lui furent donnés, il s’éteignit huit heures après sa naissance; et à l’autopsie les poumons et le cœur plongés dans l’eau se précipitaient sur-le-champ au fond du vase. Cependant leur tissu n’était pas engorgé; le droit seulement offrait à son bord postérieur une légère congestion. Les lobes du poumon séparés et plongés dans l’eau se précipitèrent ensemble avec une égale vitesse. Je ne crois pas utile de multiplier ces exemples, ainsi qu’il serait facile de le faire (2).
Il est beaucoup plus utile pour nous de nous demander
(1) Billard, Traité des maladies des enfants nouveau-nés , 3e édition. Paris, 1837.
(2) Voyez notamment Fodéré, Traité de médecine légale, t. IV, p. 453 ; Heister, Dissert, de fallaci pulmon. infant, experimento ; Maschka, La vie des nouveau-nés sans respiration ( Prager Vierteljahrschrift, 1854, t. III, p. 1). — Bezeth de Rotterdam, Anektasis pulmonum neonatorum viventium (< Gazette des hôpitaux , 25 mars 1859). — Journal de Casper , 1852, p. 146, et 1857, p. 239. — Blot, Sur T insuffisance de la docimasie pulmonaire {Mémoires de la Société de biologie , 2e série, t. Il, Comptes rendus des séances , p. 110,1855).
quelle peut être leur signification vraie et leur importance au point de vue de la recherche médico-légale de l’infanticide. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu’ils n’ont en réalité qu’une valeur purement négative. D’un côté, en effet, on n’admettra jamais, lorsque les poumons ne surnageront pas, que l’enfant ait vécu dans le sens où il convient d’entendre la vie extra-utérine pleine et entière; mais on ne niera pas que l’enfant ait pu naître vivant, si l’on trouve sur des poumons non pénétrés par l’air des ecchymoses sous-pleurales, indice de la lutte plus ou moins prolongée qu’il a soutenue contre sa propre faiblesse avant de s’éteindre. D’un autre côté, le défaut de surnatation des poumons, chez un enfant nouveau-né sur lequel on reconnaîtra des traces de nature criminelle, ne contredira pas formellement le fait de la vie, et ne s’opposera pas à ce que l’on admette que l’enfant, bien que n’ayant pas respiré, est néanmoins né vivant et a pu périr victime d’un crime; mais c’est à la condition que l’on trouvera des signes de la vie dans d’autres actes que dans la respiration, dans d’autres organes que les poumons.
Des signes cle vie tirés de la persistance de la circulation et de l'état du sang. — On ne peut douter que l’enfant né en état de mort apparente et pendant tout le temps qu’il reste dans cet état soit cependant très-réellement vivant, puisque des soins appropriés peuvent l’en faire sortir et lui rendre le sentiment et le mouvement; mais par cela même qu’il est vivant, il peut être tué, et périr avant d’avoir respiré, victime d’un infanticide. Ce n’est plus dans ce cas à l’établissement d’une fonction nouvelle et aux changements apportés dans les organes par les premiers actes de la vie extra-utérine qu’il faut demander la preuve que l’enfant vivait encore lorsqu’il a été l’objet de violences criminelles, et que par conséquent il était sorti vivant du sein de sa mère, quoique avec les apparences de la mort. Ces preuves on les trouvera dans la per-