ÉTAT MENTAL DE LA FEMME ACRES L’ACCOUCHEMENT
spéciale, la grande question médico-légale delà folie que je me propose d’entreprendre bientôt dans son ensemble; mais il est impossible, au point de vue particulier de V infanticide, de ne pas examiner très-sérieusement, et à fond, la question de responsabilité de la femme accusée qui mérite d’autant plus d’attention qu’elle se rapporte à une forme de folie tout à fait distincte et que l’on a prétendu constituer sous le nom de folie puerpérale , dont la folie des nou velles accouchées ne serait qu’une variété.
Si l’on veut sainement apprécier les faits de cet ordre, il importe, avant tout, de tracer nettement les limites dans lesquelles ils peuvent se produire. Il ne s’agit pas des perversions instinctives qui se montrent parfois chez les femmes enceintes; il ne s’agit pas davantage du désordre intellectuel et moral, du délire ou même de la folie qui peut se déclarer plus ou moins longtemps après l’accouchement, au moment de la montée du lait, c’est l’expression consacrée, ou sous l’influence de l’allaitement. Nous ne sommes déjà plus ici dans les conditions de l’infanticide. Il faudrait, pour être vrai, circonscrire la folie des nouvelles accouchées, dans les premiers moments qui suivent l’accouchement, et la ranger au nombre de ces folies transitoires dans lesquelles, sous l’influence d’un trouble momentané, très-rapide, d’une perversion subite de l’intelligence, des facultés
morales, un individu peut se laisser aller à commettre un
crime. Gela est d’autant plus nécessaire que ces malheureuses femmes, folles, à ce qu’on prétend, au moment où elles ont tué leur enfant, ne le sont plus le moins du monde lorsqu’elles viennent, en cour d’assises, répondre à une accusation d’infanticide. Et qu’on y prenne garde, c’est bien là la thèse de la défense. Le tableau saisissant qu’elle fait revivre devant le jury ne contient pas autre chose. Ce sont les douleurs atroces de l’enfantement qui portent, jusque dans le fond de l’âme de la femme, le trouble et le déchirement qui
la jettent violemment hors d’elle-même, en proie à une surexcitation fiévreuse, à une sorte de fureur maniaque dans les transports de laquelle elle tue, sans en avoir conscience, cet enfant, dont, un instant après, la perte fait couler toutes ses larmes.
Il faut se dégager de ces peintures et fermer l’oreille à ces mouvements d’éloquence pour juger froidement les faits après qu’ils auront été replacés dans leur véritable jour, et réduits aux proportions qui leur appartiennent dans la réalité.
Il est incontestable que si le travail de l’enfantement se prolonge, si les douleurs prennent ce caractère énervant qu’elles revêtent quelquefois, la femme, pour peu qu’elle soit excitable et nerveuse, s’agace, s’irrite, s’emporte, méconnaît la tendresse de ses proches, de son mari qui l’entourent, les soins de l’homme de l’art qui l’assiste, se répand en paroles violentes, incohérentes même, éclate en mouvements d’aversion pour l’enfant qui va naître. Mais de là à la folie, à la perversion de la volonté, à la fureur homicide, à l’inconscience et à l’irresponsabilité des actes, il y a un abîme infranchissable. Ce n’est pas la folie, ce n’est même pas la perversion transitoire des facultés, c’est une surexcitation de la sensibilité qui laisse intacts la raison et les instincts.
Les faits en apparence contraires que les médecins aliénistes ont cités ne démontrent qu’une chose, c’est la fausseté de l’interprétation qu’ils ont reçue. La question est si grave qu’il me paraît indispensable de l’exposer d’une manière complète en iaissant la parole à l’auteur qui l’a le mieux résumée dans un livre consciencieux et bien fait (1) .
(1) L. Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices. Considérations médico-légales qui se rattachent à ce sujet. Paris, 1858, p. 134.
ÉTAT MENTAL DE LA FEMME APRES L’ACCOUCHEMENT. 231 Je serai plus libre, après l’avoir cité, pour combattre ses conclusions.
a Dans le cas où des traces non douteuses de violence existeraient sur le corps de Tentant, si une femme venait encore alléguer un trouble mental passager, cette excuse serait-elle admissible, ou au moins discutable? La science peut-elle affirmer que dans les derniers moments du travail, une femme soit exposée à des accès de fureur pendant lesquels elle exerce sur son enfant des violences dont elle n’est pas responsable ; semblable en cela aux femelles de certains animaux qui sont quelquefois prises pendant laparturition d’une fureur durant laquelle elles se jettent sur leurs petits et les mordent au point de les tuer(l)?
» Les faits nous permettent de soutenir l’opinion de Gall (2), et de résoudre cette question par Taffirmative. En démontrant la possibilité d’un accès instantané de délire, ils éveillent l’attention de Texpert qui pourra diriger de ce côté son interrogatoire; dans la pratique, il faudra sans doute une réunion de circonstances bien probantes, et un examen bien attentif, pour arriver à démontrer qu’il a existé au moment de l’accouchement un accès passager d’aliénation mentale. Mais ces faits peuvent se rencontrer, et nous pouvons sans peine en citer quelques exemples. Qui ne connaît le cas de cette fille dont parle Esquirol ? Elle n’avait point caché sa grossesse, elle fit faire une layette. La veille de son accouchement, elle se montra à tout le monde. Elle accoucha pendant la nuit, et le lendemain le corps de l’enfant fut trouvé dans les latrines, mutilé de coups de ciseaux. Cette fille avoua son crime et n’en témoigna aucun regret : Je n’ai pas fait de mal, répétait-elle; ils ne peuvent rien me faire, n’est-ce pas? Quelques jours après
(1) Burdach, Traité de physiologie, trad. Jourdan, t. IV, p. 323.
(2) Gall, Sur les fondions du cerveau, t. Ier, Infanticide, p. 372 et'suiv.
on l’inlerroge, elle avoue son crime, ne s’en défend point, ne témoigne pas le moindre regret, mais elle refuse de manger. Cette fille n’avait-elle pas eu un accès de délire (1)?
» Un cas analogue se retrouve dans les annales judiciaires. En 18à7, la cour d’assises de la Marne jugeait la nommée Rosalie Prunot, accusée d’infanticide. Depuis quelque temps on soupçonnait chez elle une grossesse; un jour, elle se leva comme à l’ordinaire et se mit à l’ouvrage, mais elle dut y renoncer : un médecin appelé examina la malade et finit par lui faire avouer qu’elle était accouchée pendant la nuit. Elle déclara en même temps que Tentant n’avait pas vécu et qu’elle Pavait caché sous la paille au grenier. Ce fut là qu’on le trouva en effet; il avait autour du cou un cordon fortement serré et noué par un nœud, dit rosette ; à l’audience, elle finit par avouer qu’elle avait en effet serré un cordon autour du cou du nouveau-né, mais elle assura qu’en ce moment elle avait la tête complètement perdue. Elle ne connaissait pas sa grossesse, dit-elle : effrayée par la venue des premières douleurs, atterrée par la vue d’un enfant, elle a eu l’esprit égaré et sa main a fait ce que désavouait son cœur : Si j’avais pu réfléchir, je n’aurais pas
agi ainsi ; je suis jeune, j’aurais gagné assez pour me nourrir, moi et mon enfant. » Le défenseur établit que l’accusée était réellement folle au moment de l’accouchement : Cette folie était si réelle, ajouta-t-il, que la malheureuse laissa au cou de la victime le cordon qui avait servi à donner la mort. Le jury prononça un verdict d’acquittement (2).
» Enfin, M. Boileau de Castelnau (3), a discuté avec talent
(1) Esquirol, Maladies mentales. Paris, 1838, t. 1, p. 321.
(2) Journal de Reims , 1847.
(3) Boileau de Castelnau , Sur la folie instantanée , considérée au point de vue médico-judiciaire [Ann. d’hyg. publ. et de méd. lég ., t. XLV, p. 437, 1851.)