‹ Étude médico-légale sur l'infanticideChapitre 69 sur 113 · HUE · texte numérisé non relu

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dents de phlogose, parfois même de désorganisation de la muqueuse gastrique au voisinage du pylore, consistant plus spécialement, comme on l’observe d ailleurs dans d’autres empoisonnements, en plaques rouges ou brunâtres isolées, formées tantôt par une simple infiltration sanguine, tantôt par une sorte d’eschare. La congestion cérébrale et pulmonaire, qui a été notée également, paraît moins constante.

Quant à la recherche de la sabine dans les organes, elle n’offre pas moins de difficultés. En général, dans ce genre d’opération on doit surtout s’attacher à retrouver la substance en nature, et il importe de connaître exactement à cet effet les formes sous lesquelles elle est le plus ordinairement administrée. Pour la sabine, c’est la plupart du temps en poudre sèche, ou sous forme d’huile, ou plus rarement d’essence. 11 n’est pas impossible de retirer des liq uides contenus dans l’estomac ou dans le tube digestif l’une ou l’autre de ces préparations, soit par la distillation, soit par l’évaporation. Pour en reconnaître la nature, la méthode la plus sûre est ensuite de comparer les produits avec la substance elle-même, préalablement préparée et examinée sous ces diverses formes. En s’aidant de l’examen microscopique et des caractères physiques tirés de l’odeur, de la saveur, de la couleur; en recourant même au besoin à des expériences faites sur les animaux vivants avec les liqueurs extraites du cadavre, on peut arriver à constater de la manière la plus positive la présence de la substance vénéneuse et abortive que l’on recherche.

Rue. — La rue, dans son action spécifique sur l’utérus, a été l’objet d’une étude plus complète que la sabine, et l’on doit au docteur Hélie (de Nantes), donl le beau travail (1)

(1) Hélie (de Nantes), de V Action vénéneuse de la rue , et de son influence sur la qrossesse. (Annales d'hvqiène et de médecine léqale ,

t. XX, p. 180,1858.)

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déjà ancien est malheureusement resté unique, des observations fort intéressantes qui mettent hors de doute la propriété abortive de cette plante.

Il est d’usage, dit cet auteur, parmi les femmes qui emploient la rue dans le but de se procurer un avortement, de commencer par des applications extérieures de feuilles fraîches, soit entières, soit à demi écrasées, pratique certainement impuissante à provoquer les contractions de l’utérus; puis elles prennent des décoctions des feuilles ou de la racine de rue, et plus communément le suc exprimé des feuilles, parfois à des doses énormes. Toutes les parties de la plante possèdent les mêmes principes actifs, la racine parait en contenir un peu moins que les feuilles. La rue perd beaucoup de son activité par la dessiccation. C’est à l’état déplanté fraîche qu’elle produit le plus d’accidents, c’est aussi dans cet étal que l’emploient les malheureuses filles qui veulent détruire leur grossesse. Le suc et la décoction de rue fraîche produisent les mêmes effets et paraissent agir avec la même énergie.

J’ai cité les faits recueillis par M. Hélie. Je ne reproduirai pas les discussions théoriques et les hypothèses par lesquelles il s’efforce d’expliquer dans son mécanisme intime la spécificité d’action abortive de la rue. C’est là une question trop souvent insoluble, et qui, d’ailleurs, le cède en intérêt au fait pratique que nous voulons faire ressortir ici, tel qu’il résulte des observations de M. Ilélie.

La rue, dans le cas où elle a amené l’avortement, a toujours déterminé auparavant des symptômes d’une grande gravité portant spécialement sur le système nerveux, notamment des vertiges, des étourdissements, de la somnolence, des lipothymies, de la stupeur, un affaiblissement considérable des mouvements du cœur, accompagnés d’une douleur très-vive dans l’estomac, de nausées et d’une tuméfaction toute particulière de la langue, xlubout

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d’un temps variable, mais qui n’excède guère quarantehuit heures, on voit survenir des douleurs caracléristiques du côté de l’utérus, et ravortements’opérersans accidents spéciaux. Ce qu’il y a de plus remarquable dans les faits dont il s’agit, c’est que ce résultat a lieu indépendamment, en quelque sorte, (te la violence et des symptômes généraux déterminés par l’in eslion de la rue. Contrairement à ee qu’on a vu pour la sabine, ce n’est pas seulement au moment de la mort et dans les dernières convulsions de l'agonie que l’avortement se produit; c’est dans le cours meme de l’empoisonnement spécifique et comme un de ses symptômes que la contraction de la matrice survient à la suite de l’administration de la rue. Les lésions cadavériques constatées dans les expériences d’Orfila (1) les seules qui puissent fournir quelques renseignements sur ce point, consistent simplement en une légère inflammation de la membrane muqueuse de l’estomac, c’est-à-dire qu’elles sont absolument insignifiantes et ne peuvent rendre compte des effets des préparations de rue sur le système nerveux et sur la matrice. Quant à la composition chimique de celte substance et aux recherches dont elle peut être l’objet après la mort, en l’absence de toute étude spéciale sur ce sujet, je ne peux que renvoyer à l’exposé des principes généraux que j’ai indiqués en parlant de la sabine.

Ergot de seigle. — L ’ ergot de seigle, dont l’influence sur la contractilité de l’utérus ne saurait être contestée, soulève néanmoins des questions toulesspéciales.La place légitime qu’il occupedans la pratique des accouchements, l’usage licite qu’en peuvent faire les sages-femmes elles-mêmes, en feraient une arme bien dangereuse et en même temps bien difficile à saisir dans des mains criminelles, s’il était vrai

( 1 ) Orfîla, Toxicol. gêner., etc., p. 442.

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qu’il possédât la propriété de provoquer directement l’avortement. Or, s’il est incontestable qu’il y joue un rôle, il importe au plus haut degré de bien fixer les limites de son action et de rechercher dans l’étude des faits jusqu’à quel point peut se prêter à des pratiques coupables une substance que l’on trouve presque toujours en provision dans les maisons d’accouchement à bon droit suspectes où s’exercent les perquisitions de la justice.

Cette étude est d’ailleurs rendue facile aujourd’hui, et l’on peut dire que la science et en quelque sorte la jurisprudence médico-légales sont fixées sur ce sujet par le rapport fait à l’Académie de médecine en 1850 par M. Danyau (1). Tout ce que l’esprit le plus droit, l’érudition la plus sûre, l’autorité la plus élevée, peuvent apporter de lumière sur une question délicate et complexe se trouve réuni dans ce document qui, réclamé par le préfet de la Seine et consacré par le vote de l’Académie, a acquis un caractère véritablement officiel, et fixe à la fois la règle pratique et la doctrine scientifique touchant l’influence du seigle ergoté sur la vie des entants et la santé des mères.

Je n’ai à envisager cette influence qu’au point de vue de la provocation directe de l’avortement par l’ergot de seigle. Je n’ai pas pour ma part rencontré un seul fait qui autorise à penser que cette action soit réelle. Un travail très-bien fait de M. le docteur Millet (2) conduit à la même conclusion. Au sujet des propriétés abortives de l’ergot, l’auteur de ce mémoire, couronné par l’Académie, cite cinq observations de fausses couches accidentelles déjà

(1) Danyau, Bulletin de l'Académie de médecine , 1850, t. XVI, p. 6 à 30.

(2) Millet, du Seigle ergoté considéré sous les rapports physiologique, obstétrical et de l'hygiène publique. ( Mémoires de l'Académie de médecine, Paris, 1854, t. XVIII, p. 177.)

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commencées, que l’ergot a terminées assez rapidement par l’avortement. Mais il reconnaît avec Chailly, Dieu, Stearns, Roche, Davier et autres, que dans un grand nombre de cas des femmes enceintes ont pris une assez grande quantité d’ergot en poudre, dans le but de se faire avorter, et qu’elles ont complètement échoué. M. Millet cite personnellement deux faits où des femmes au troisième et au quatrième mois de la grossesse ont pris en vain 12 et 20 grammes d’ergot. Des expériences faites sur les animaux ont eu des résultats contradictoires rapportés par MM. Dieu (1), Bonjean (de Chambéry) (2) et Wright (5). Pour M. Millet, il a constamment échoué sur des chiennes, des chattes et des lapines. Sans attacher plus d’importance qu’il ne convient à ces faits qui ne peuvent avoir qu’une application éloignée à l’espèce humaine, ils méritent néanmoins d’être notés.

L’opinion très-explicite du savant rapporteur de l’Académie à laquelle mes observations personnelles me conduisent à me rattacher complètement, doit être consignée ici textuellement, elle résout, nous l’avons dit, la question.

« Au premier rang des motifs qui ont rendu, dans le principe, le seigle ergoté suspect aux médecins et à l’autorité, il faut placer la crainte du criminel emploi qu’on en pourrait faire. N’était-ce pas un nouveau moyen abortif offert à la perversité, moyen plus redoutable encore que ceux jusqu’alors mis en usage , puisque les coupables, moins retenus par la crainte des accidents, et assurés de 1 impunité du crime qui ne devait pas laisser de traces, auraient le champ libre, et ne connaîtraient plus de bor-

(1) Dieu, Traité de matière înédicale, t. II, p. 710.

(2) Bonjean, Traité théorique et pratique de T ergot de seigle. Paris

(5) Wright, Edmburgh med. and surg. Journal , numéro 142.

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nos à leurs entreprises? Ces appréhensions étaient au moins exagérées. Le seigle excite, réveille la contractilité del’utérus quand, fatiguée, épuisée, elle sommeille; il l’éveille difficilement, on a même cru longtemps qu’il ne pouvait l’éveiller quand elle n’a pas encore été mise en jeu. La rareté des avortements pendant les épidémies d’ergotisme n’était-elle pas un motif suffisant de sécurité? Mais, plus tard, cette propriété qu’on avait longtemps déniée au seigle, il se trouva qu’il la possédait, au moins à une époque avancée de la grossesse. C’est en la mettant à proüt que, dans un assez grand nombre de cas déjà, l’accouchement a été provoqué avant terme. Ce que les maîtres de l’art ont opéré dans l’intérêt de la mère et de l’enfant, d’autres n’ont-ils pas pu le faire dans de criminelles intentions? Cette question parait encore préoccuper l’autorité; c’est ce qu’on peut au moins inférer d’un passage de la lettre de M. le préfet, qui ne mentionne pas, à la vérité, des faits bien précis. Nous ne pensons pas que le seigle puisse, sans aucun travail commencé, sans impulsion étrangère, sans manœuvre préalable, à lui seul enfin, mettre en jeu les contractions de l’utérus dans la première moitié de la grossesse, qui est celle pendant laquelle le crime d’avortement est le plus souvent commis. Mais ce qu’il ne saurait accomplir tout seul, il peut au moins concourir à l’opérer, et nul doute que, dans ces ténébreuses manœuvres, il ne fasse partie des moyens employés, sinon à la destruction, du moins à l’expulsion des fœtus. Combien dès lors if est-il pas regrettable qu’on ne puisse pas le rendre absolument inaccessible aux mains qui en font un si criminel usage? »

J’ai rencontré fréquemment, et j’ai cité des cas dans lesquels, en effet, l’ergot intervient d’une manière très- efficace, comme auxiliaire d’une opération directe dont il hâte le résultat.

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Les effets généraux de l’ergot de seigle ne paraissent pas d’ailleurs de nature à éveiller l’attention d’une manière spéciale, et diffèrent complètement des symptômes d’empoisonnement véritable que déterminent la rue et la Sabine. Je laisse ici encore M. Danyau résumer et juger l’état de la science sur ce point de la question, à savoir l’influence du seigle ergoté sur la santé des mères.

« A dose médicamenteuse, ou, si je puis dire ainsi, obstétricale, c’est-à-dire à petites doses prises convenablement espacées, le seigle ergoté ne produit d’autre effet général sur la mère qu’une diminution plus ou moins marquée dans la fréquence du pouls (1). Encore ce résultat est-il loin d’être constant.

« Si quelques expérimentateurs (2) ont observé sur eux et sur d’autres des symptômes d’empoisonnement avec des doses qu on ne peut considérer comme toxiques, administrées d’ailleurs en une seule fois, et non pendant une série de jours; si le docteur Gusack (5) a vu chez trois femmes, auxquelles le seigle avait été donné à la dose de 1 gramme 1/2, de la stupeur, des épistaxis, etc., etc.; si Fieetwood Churchill (4) a observé dons plusieurs cas, pour des doses de 5 grammes en trois fois d’heure en heure, une violente céphalalgie, du délire, une demi-stupeur et un ralentissement très-notable du pouls, ces résultats n’en sont pas moins des exceptions, et doivent meme être considérés comme des exceptions très-rares. Quant à l’ergotisme complet succédant à l’usage obstétrical du sei-

(1) Hardy, Dublin Journal , et M’ Glintock and Hardy, Pract. obs. on midivifery. — Arnal, de V Action du seigle ergoté et de remploi de son extrait dans les cas d'hémorrhagies internes. (Mémoires de l Académie de médecine, Paris, 1S4G, t. XIV, p. 408 et suiv.)

(2) Lorinser, Arch. génér.de méd 1828, lr0 série, t. XVIII, p. 440.

(5) Dublin Hospital Hep., V, et Ingleby, On nier, hemorrli., p. 80.

(4) London medic. Gazette, novembre, 1851, p. 225.

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gle, il semble presque impossible, quelles que soient les quantités ingérées. Suivant la remarque de M. Arnal (1), une bonne partie de la subslance, quand la dose est considérable et prise dans un très-court espace de temps, ne fait que traverser le canal intestinal, et n’est point absorbée. Aussi le fait de M. Levrat-Perroton (2), relatif à une femme en travail chez laquelle l’ergotisme fut porté jusqu’à la gangrène des extrémités à la suite de plusieurs gros de seigle administrés par une sage-femme, est-il fort remarquable. Mais, unique peut-être, celte exception confirme mieux encore que les autres la règle générale. D’ailleurs quelques cas, assez concluants dans une autre sens, pourraient lui être opposés, en particulier celui de J. Paterson (5), qui, pour provoquer l’accouchement avant terme, fit prendre impunément à une femme plus de 100 grammes d’ergot dans l’espace de quelques jours. Tout en tenant compte de quelques faits très-exceptionnels, nouspouvons donc redire ici, avec tous les accoucheurs, que l’usage du sel ergoté dans la pratique des accouchements, même à des doses un peu fortes, et quelquefois de beaucoup supérieures à celles qui sont généralement employées, n’expose les femmes à aucun accident d’empoisonnement. »

Les recherches qui auraient pour objet la constatation de la présence d’ergot de seigle dans le tube digestif des femmes mortes à la suite d’un avortement pourraient être singulièrement simplifiées parla découverte de petits fragments ou de poudre d’ergot que l’examen à la loupe et au microscope suffirait à faire reconnaître. L’analyse chimique, pour pénétrer plus loin, reposerait sur des données

(1) Arnal, De l action du seigle ergoté, etc., p. 424,

(2) Levrat-Perroton, Gazette médicale de Paris, 1858.

(5) J. Paterson, London medic. Gazette, t. NXÏV, p. 552.

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précises, et sur de nombreuses expériences qui sont acquises à la science (1).

En résumé, si l’on cherche à se rendre un compte exact des effets réels des substances réputées abortives, on voit que le plus grand nombre ne méritent pas celle qualification, et que si faction vénéneuse de l’if, de la Sabine et surtout de la rue, se combine avec une sorte d’influence spéciale sur la matrice, il n’en est pas ainsi de l’ergot de seigle, qui, impuissant à provoquer la contractilité de cet organe, n’agit sur elle que par une sorte de stimulation secondaire. On est ainsi conduit à reconnaître que, dans l’immense majorité des cas, les breuvages ne jouent qu’un rôle apparent dans la perpétration du crime d’avortement, et qu’il en faut chercher ailleurs les agents réels et directs.

On comprendra mieux la réserve avec laquelle je viens de poser et de discuter les questions médico-légales relatives à l'emploi ou aux effets de certaines substances abortives, si l’on veut bien lire deux exemples quejevais citer. Ils me paraissent singulièrement propres à prouver que, si ces questions ne peuvent être évitées dans la plupart des affaires d’avortement, il appartient à l’expert de les replacer dans leur véritable jour et de soumettre au contrôle le plus sévère les faits à l’occasion desquelles elles ont pu être soulevées. Je me félicite, d’ailleurs, d’avoir, dans le second cas qui va être rapporté, trouvé un appui dans le savant collègue qui partageait avec moi la mission d’expert, M. le docteur Danyau, dont l’autorité égale le talent.

Un individu qu’a frappé une condamnation récente de la cour d’assises de la Seine cumulait avec la profession de pharmacien-herboriste la pratique des avortements. Avant d’en venir à des manœuvres directes dans

(1) Millet, loc. cit.t p. 501 et suiv.

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lesquelles une indigne matrone l’assistait et qui coûtèrent la vie à deux femmes, il prescrivait à toutes les malheureuses qui s’adressaient à lui des fumigations locales composées d’un mélange de 15 grammes de Sabine, rue, absinthe et armoise, avec 50 centigrammes de safran, ainsi qu’une boisson formée d’une solution de bicarbonate de soude et d'acide tartrique.

Il n’est pas douteux que de pareilles substances, dont quelques-unes, la rue et la sabine, peuvent être réputées abortives, employées en fumigations, ne paraissent avoir aucun effet réel; et que le moyen véritablement efficace était dans ce cas l’injection faite dans la matrice, qui agissait non par la vertu des plantes qui la composaient, mais par le décollement mécanique des membranes de l’œuf sous la pression de l’eau injectée dans la cavité utérine.

Nous avons été chargés, M. le professeur Danyau et moi, par une commission rogatoire de M. le juge d’instruction de Dinan (Côtes-du-Nord), de donner notre avis sur plusieurs questions médico-légales soulevées dans une accusation d’avortement et qui, bien que relatives aux effets de la sabine, peuvent être appliquées à l’emploi des substances abortives en général. Des opinions contradictoires avaient été émises par plusieurs médecins, et l’on en trouvera le sens en même temps que l’appréciation dans les réponses que nous avons données aux questions qui nous étaient posées.

1° L'ingestion de la sabine en poudre peut-elle déterminer V avortement d'une femme enceinte? Dans le cas de l'affirmative , quel est le mode d'action de cette substance?

Parmi les substances réputées abortives qui, administrées sous des formes diverses, tiennent une grande place dans la pratique des avortements, la plupart tout à fait insignifiantes ne doivent leurs prétendues vertus qu'aux préjugés du vulgaire ou aux mensonges intéressés

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des empiriques. Mais il en est quelques-unes qui paraissent plus spécialement douées d’une propriété spéciale capable de produire l’expulsion prématurée du fœtus, sans que leur action soit clairement démontrée et nettement définie. La Sabine est de ce nombre. Des faits qu’il n’est pas possible de révoquer en doute prouvent que diverses préparations de cette substance, administrées à différentes époque de la grossesse, ont pu, à la suite d’accidents très-graves et memes mortels, amener l’avortement dans l’espacede quelques jours. Ces effets seraient d’ailleurs loin d’être constants. Aux exemples cités par les premiers experts, nous pourrions en ajouter d’autres observés par nous-meme, dans lesquels la sabine, administrée en assez forte dose et pendant plusieurs jours de suite, fut impuissante à déterminer l’avortement.

Quant à son mode d’action, sans prétendre en découvrir le principe et sans pouvoir en démontrer la spécificité, tout ce qu’il est permis de dire, c’est que, dans les cas peu nombreux que la science possède, les symptômes qui ont suivi l’ingestion de la sabine ont consisté en nausées, vomissements, douleur violente à l’estomac et dans les entrailles, abattement profond alternant avec les convulsions, et pouvant aller jusqu’à la mort, en laissant dans les organes les traces d’une violonte inflammation. L’action de la sabine ne différerait donc pas sensiblement d'un empoisonnement aigu dans lequel les contractions de l’utérus et l’avortement ne seraient guère que la conséquence extrême d’un désordre général et profond portant à la fois sur les organes digestifs et sur le système nerveux.

2° Sans procurer V avortement comme conséquence directe , r ingestion de la sabine en poudre n' aurait- elle pas pour effet de déterminer un état morbide général chez la femme enceinte , état qui , en réagissant sur le fœtus , empêcherait

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son développement , finirait par causer la mort dans le sein de la mère et amènerait son expulsion dans les circonstances anormales?

L’essai que nous avons fait du mode d’action delà Sabine montre bien que celte substance peut déterminer chez la femme enceinte un état morbide général, d’où résultera dans certains cas une perturbation dans la circulation même de l’utérus et une brusque interruption de la grossesse. Mais, outre que cette action est loin d’être constante, elle ne pourrait être admise que lorsqu’elle se manifeste par des symptômes appréciables. Elle ne peut, dans aucun cas, être supposée à titre de propriété spécifique qui s’exercerait d’une manière latente sur la mère et secondairement sur l’enfant qu’elle porte dans son sein. On ne peut donc pas se borner à dire, en thèse générale, que l’avortement peut être la conséquence indirecte de l’ingestion de la sabine. On ne peut pas davantage inférer de la mort du fœtus, et de son expulsion prématurée, même après l’administration d’une certaine dose de sabine, que cette substance a exercé une action vénéneuse sur le produit de la conception.

Il n’est permis de se former une opinion que d’après les circonstances particulières du fait, c’est-à-dire d’après les symptômes observés chez la mère, à l’époque où l’on suppose qu’elle aurait pris la préparation abortive, d’après les effets immédiats et consécutifs de cette ingestion. Ce sont ces principes qui ont dicté la troisième question qui nous est soumise et qui doivent inspirer notre réponse.

5° Peut-on expliquer par l'ingestion dé une substance abortive, telle que la sabine en poudre , les particularités de /’ accouchement de la fille M., apprises par la déposition de la dame L., la sage-femme i et les observations faites sur le cadavre de l enfant par les deux hommes de Vart qui ont fait la visite et V autopsie?

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La question se trouve ainsi ramenée à une question de fait, et ainsi qu’il convient dans toute expertise médicolégale, c’est seulement d’après les données de l’instruction et par l’appréciation des circonstances fournies par les témoignages que l’on doit en chercher la solution. Or il y a à examiner, d’une part, l’état de la femme M. avant et pendant son accouchement, et d’une autre part, l’état du fœtus prématurément expulsé.

Sur le premier point bien des renseignements essentiels font nécessairement défaut; si la fille M. assure qu’elle a pris plusieurs bouteilles dans le commencement de sa grossesse, si, d’un autre côté, elle a éprouvé à une époque indéterminée des douleurs d’eslomac et des coliques, il est néanmois impossible de préciser la nature et la composition de ces breuvages et le rapport qui a pu exister entre l’usage que cette fille en avait fait et les symptômes d’ailleurs très-légers qu’elle aurait éprouvés. Il est d’ailleurs très-regrettable que le résidu de la bouteille saisie au domicile de l’inculpée n’ait pu être reconnu; l'examen microscopique eût peut-être fourni sur ce point des lumières que la quantité minime du liquide ne permettait pas d’obtenir de l’analyse chimique.

Quant aux particularités mêmes de l’accouchement, elles n’ont absolument rien de caractéristique; et d’accord avec les premiers experts, nous n’y voyons que les circonstances habituelles d’une fausse couche dans laquelle un fœtus mort-né est expulsé.

L’état du cadavre, constaté par deux hommes de l’art et au moment même de la délivrance par la sage-femme, ne peut laisser de doute sur la décomposition du corps déjà commencée au sein même de la matrice. La coloration violacée des téguments et nofamment de la tête, la facilité avec laquelle l'épiderme s’enlève, jointe à l’odeur fétide et à la couleur verdâtre des eaux qui se sont écou-

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lées, ne peuvent laisser de doute sur l’époque de la mort qui a certainement précédé de quelques jours l’expulsion . Mais il est un point sur lequel nous devons nous arrêter en raison de l’importance que semble lui accorder un des experts. Nous voulons parler du dépérissement et de l’exiguïté du fœtus, attribués à l’influence nuisible qu’aurait exercée sur son développement la substance abortive prise par la mère. Cet état de dépérissement réest établi dans le procès-verbal d’autopsie que par la comparaison du poids avec l’âge présumé du fœtus. Nous nous contenterons de faire remarquer que ces calculs ne reposent sur aucune base certaine, que rien n’est plus variable que le poids du corps du fœtus aux différents âges de la vie intrautérine, et que de plus, dans le cas présent, l’âge n’est pas suffisamment établi et que la mort anticipée et les changements survenus depuis l’inhumation ont dû modifier l'apparence du cadavre de façon à rendre très-difficile et très-obscure l’appréciation de ce prétendu dépérissement et des causes auxquelles il doit être attribué.

En résumant ces faits, les seuls qui ressortent soit de l’enquête judiciaire, soit des constatations faites par les hommes de l’art, on voit qu'il ne reste établi du côté de l’inculpée que l’usage probable de quelques breuvages de nature indéterminée, l’apparition après un intervalle plus ou moins long de quelques symptômes sans importance, et enfin un avortement dont les circonstances n’ont rien de significatif et qui ne peut être rattaché avec certitude, soit par sa date, soit par ses caractères, à l’action de telle substance abortive et notamment de la poudre de sabine.

Ducôlé du fœlus, on ne rencontre aucune particularité plus précise. Sa mort anticipée, qui ne peut être contestée, peut tenir à des causes multiples et très-diverses, et rien dans félat du cadavre ne permet à l’égard de ces causes même une conjecture. Le dépérissement du corps,

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quand môme il serait établi d’une manière moins incertaine, ne pourrait encore être indiqué comme une preuve seulement probable de l’ingestion de la sabine et considéré comme l’effet secondaire et lent du poison qui, à travers la mère, serait venu miner la santé de l’enfant, arrêter son développement et le frapper de mort avant qu’il fût né.

Il ne peut donc y avoir en réalité, sur tous les points, que doute et incertitude, et la nature du liquide contenu dans la bouteille saisie chez lafdleM. eût-elle été reconnue, l’emploi de la sabine par l’inculpée eût-il été avéré, on n’aurait pu encore regarder comme prouvé que telle fût la cause réelle de la mort de l’enfant et de l’avortement. Car il n’est que trop fréquent de voir dans ces sortes d’affaires employer d’abord sans succès des substances abortives, et recourir plus lard à des manœuvres directes qui produisent l’avortement que les premières ont été impuissantes à provoquer.

De l’exposé des faits qui précèdent, de l’examen des différentes pièces qui nous ont été communiquées et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, M. Danyau et moi, nous avons conclu que : 1° l’ingestion de la sabine en poudre peut, non pas constamment, mais dans certains cas, déterminer l’avortement d’une femme enceinte en provoquant chez la femme des symptômes d’inflammation violente des organes digestifs et des troubles graves dont la mort peut être la suite; 2° la maladie que la poudre de sabine développe chez la femme peut réagir sur le produit de la conception, détruire en lui les sources de la vie et en amener l’expulsion prématurée. Mais ces effets n’ont nullement le caractère d’un empoisonnement spécifique dont l’enfant serait victime sans que la mère s’en ressentît d’une manière appréciable ; 5° la grossesse et l’accouchement de la fille M. n’ont offert aucune circonstance qui fût de nature à établird’une manière positive qu’elle ait fait

Tardieu, Avortement. 3e édition. 4

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