II. — Avortements provoqués par l'emploi de substances
abortives.
Obs. V. — Tentative d'avortement provoqué par l'ingestion d'une
décoction de feuilles d’if( 1).
Le 18 janvier 1854, dans un village de Normandie, une jeune fille devenue enceinte pour la seconde fois , prit dans le but de se faire avorter un breuvage composé d’une forte décoction de feuilles et de petites branches d'if. Elle succomba sans que le iœtus, âgé de trois mois et demi, fût expulsé. L’estomac présentait, vers la grande courbure, une injection capillaire notable et une légère altération de texture.
Obs. VI. — Tentative d'avortement au moyen du suc d'if, suivie de
mort (2).
Une fille de vingt et un ans, qui dissimulait sa grossesse parvenue à sept mois environ, se procura des branches d’if dont elle écrasa
(1) Recueillie par le docteur Lenoëi, mémoire de MM. Chevalier, Ducliesnc et Revnal ( Annales d'hunicnc, 1855. 2e série, t. IV, p. 557).
(2) Ibid., p. 559.
Taiidieu, Avortement. 3e édition.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
les feuilles avec un marteau et dont elle avala le suc contenu dans une tasse de la contenance de trois à quatre décilitres. Il était plus de minuit lorsqu’elle prit ce breuvage. Vers cinq heures du matin, ayant été obligée de se lever pour son service , elle se plaignit d’un violent malaise, de trouble de la vue et d'étourdissements. Son état empira rapidement. Elle n'y voyait plus et se laissa tomber sur un lit dans un accablement et un assoupissement profond. On n’a constaté qu’une évacuation alvine involontaire. Un peu avant six heures du matin, elle était morte.
La matrice ne présentait ni lésion ni commencement de travail. L’estomac oftrait plusieurs ecchymoses dont la plus large avait la dimension d’une pièce de deux francs. Le foie, très-volumineux, était gorgé de sang et presque friable. Le cerveau et le cervelet très-faibles étaient légèrement sablés de sang; la pie-mère d’un rouge brun. Il n’y avait d’ailleurs pas d'hémorrhagie dans l’encéphale.
Obs. VU. — Avortement provogué à cinq mois par l'usage de la
rue (1).
Une jeune fille, grosse de quatre à cinq mois , prend pendant plusieurs jours une forte dose de suc exprimé de feuilles de rue fraîche. Des accidents très-graves surviennent : somnolence, prostration, faiblesse générale, lipothymie, petitesse extrême et lenteur du pouls, refroidissement de la peau, mouvements continuels des bras, tuméfaction énorme de la langue, salivation abondante. On voit l’avortement se préparer peu à peu pendant quelques jours. Le fœtus n’est expulsé que le sixième jour après les premiers symptômes de l'empoisonnement. Il ne survient d’ailleurs pas d’inflammation consécutive de l'utérus, les accidents vont en diminuant : et la guérison s'opère lentement.
Obs. Vlll. — Avortement provoqué à quatre mois par V usage de la
rue (2).
Une jeune fille enceinte de quatre mois environ, dans le but de se faire avorter, et sur les conseils d’une matrone, prend le soir, en une seule fois, trois tasses d’une forte décoction déracinés fraîches de rue. Aussitôt après, elle éprouva une douleur horrible à l’estomac, et un trouble général si profond qu’elle se crut sur le point de mourir. Obnubilations, vertiges, étourdissements; plus tard, efforts continuels de vomissements qui n’amènent qu'un peu de sang. Le lendemain, ces
(1) Hélie, Annales d’hygiène , 7838, t. XX, p. 190.
(2) Ibid.
AVORTEMENTS PAR SUBSTANCES ABORTIVES
accidents diminuent, mais des coliques commencent à se faire sentir, revenant de plus en plus fortes à d’assez longs intervalles. Vers le soir du second jour, ces douleurs se rapprochent, s’accompagnent d’un écoulement de sang, et l’avortement se fait en peu de temps et sans difficulté quarante-huit heures après l’ingestion de la rue. Les symptômes d’empoisonnement se dissipent en peu de temps.
Obs. IX. — Avortement provoqué à six mois et demi par l'usage de la
rue (1).
Une fille de vingt-cinq ans, enceinte de six mois et demi à sept mois, après avoir fait usage pendant plusieurs jours d’une décoction de feuilles de rue à l’intérieur et à l’extérieur, fut prise tout à coup de vomissements violents et opiniâtres, avec fièvre, somnolence, stupeur, vertiges, embarras de la parole, mouvements continuels de la tète et des bras, refroidissement, petitesse et lenteur du pouls, tuméfaction énorme de la langue et salivation abondante. Dans la soirée du deuxième jour après le début des accidents, les douleurs utérines commencent à se faire sentir, et le lendemain matin, deux jumeaux mortnés sont expulsés très-rapidement. La délivrance suspend les accidents qui reparaissent et se prolongent pendant vingt-cinq jours environ après lesquels la guérison est complète. Aucun trouble, aucune lésion ne se sont montrés du côté de la matrice.
Obs. X. — Avortement provoqué à quatre mois. Métro-péritonite Ergot de seigle retrouvé en nature dans le tube digestif (2).
Une jeune fille de vingt-quatre ans dont on ne soupçonnait pas la grossesse, quoiqu’elle fût enceinte de quatre mois environ, sort un matin dans un état de santé parfaite. Elle est ramenée le soir même très-souffrante par une sage-femme et meurt le lendemain. On constate à l'autopsie une métro-péritonite suraiguë, et l’on trouve dans toute l’étendue du tiers inférieur des intestins des fragments de seigle ergoté. La matrice était vide et récemment débarrassée d’un produit de conception.
Il nous semble que l’on doit voir dans ce cas, malheureusement dépourvu de tous détails, un de ces faits où la substance abortive a été administrée après des manoeuvres directes dont elle était destinée à hâter et à assurer les effets.
(1) Hélie, Annales d'hygiène , 1858, t. XX, p. 190.
(2) Devergie, loc. cit., p. 21.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Obs. XI. — Avortement provoqué par ta Sabine. Mort (1).
Une femme de vingt et un ans, parvenue à un état de grossesse assez avancée, après avoir soupé avec son amant, est réveillée au bout de quatre ou cinq heures par de violentes douleurs d'estomac, et des nausées, et tombe dans un état d'insensibilité complète : respiration stertoreuse, écume à la bouche, gonflement de la (ace, paupières abaissées, traits fortement contractés, convulsions des membres. En même temps, le travail s’opérait ; mais la femme succomba douze heures après la première apparition des accidents, au moment où la délivrance allait se faire. L’accouchement amena un enfant mort.
A l’autopsie, on ne trouvait aucune trace de violence. Les vaisseaux encéphaliques étaient gorgés de sang noir et fluide; la substance cérébrale infiltrée çà et là de petits caillots de sang noirâtre ; les poumons congestionnés ; l’estomac un peu plus pâle qu’à l’ordinaire, excepté dans un ou deux points qui semblaient être le siège d’une infiltration sanguine.
Les liquides contenus dans l'estomac soumis à la distillation fournirent un liquide trouble et opaque qui avait le goût et l’odeur de l’huile de Sabine. Examiné au microscope, il présentait de petits globules huileux ; repris par l'éther et évaporé, il donnait de petites gouttes d’une huile jaunâtre qui offrait tous les caractères physiques de l’huile de sabine. On y trouvait également un sédiment en tous points analogue à de la poudre de sabine sèche. En séparant par l’éther le résidu trouvé sur le filtre, on obtint une solution verdâtre qui renfermait de la résine et de la chlorophylle. Enfin, des expériences répétées avec la poudre de sabine donnèrent des résultats exactement semblables à ceux qu’avait offerts l’analyse du liquide trouvé dans l’estomac, et ne laissèrent pas de doute aux experts sur la réalité d’un empoisonnement par la sabine.
Obs. XII. — Avortement provoqué probablement par V usage des substances abortives. Gastro-entérite. Mort.
Nous avons été commis, le 12 juillet 1848, à l’effet de pratiquer l’autopsie de la fille F., décédée chez la sage-femme H. Nous avons constaté les faits suivants : Putréfaction très-avancée ; face méconnaissable ; constitution très-robuste; embonpoint remarquable ; pas de traces de blessures ou de contusions.
Pas de lésion des parois; méninges injectées, sans épanchement ni extravasation.
(1) Observation du docteur Letlieby, The Lancet, 1845.
AVORTEMENTS PAR SUBSTANCES ABORTIVES
Substance cérébrale : consistance ferme ; pointillé rouge. Dans les ventricules, petite quantité de sérosité rosée. Ni caillot ni foyer sanguin dans l’encéphale ni dans la cavité de l’arachnoïde.
Pas d’épanchement dans les plèvres ni dans le péricarde, quelques adhérences ; poumons sains, affaissés, mous, engorgés ; cœur volumineux, flasque; ventricule gauche vide, le droit tapissé par une couche plus épaisse de sang noir en partie coagulé ; endocarde présentant des taches violacées dues à l’imbibition du sang.
Pas d’inflammation ni d’épanchement du péritoine, même aux environs de la matrice et des ovaires.
Estomac contenant une très-petite quantité d’un liquide jaunâtre ; muqueuse, dans toute son étendue, rouge, épaisse, mamelonnée ; le long de la grande courbure et vers le pylore, six larges taches noires au niveau desquelles la muqueuse n’est ni escharifîée ni détruite, mais seulement ramollie. Pas d’altération de l’œsophage.
Dans l’intestin, pas d’eschares ni d’ulcérations. A la partie supérieure, face interne tapissée par une matière d’un jaune éclatant. Vers l’iléon, par places, une coloration rosée très-remarquable. Pas de plaques de Peyer.
Putréfaction très-avancée des organes extérieurs de la génération.
Matrice de volume double, tissu ramolli, pas de trace d’inflammation. Pas de produit de conception.
Face interne tapissée d’une couche pultacée provenant des débris des enveloppes d’un fœtus récemment expulsé. Pas de caillots altérés; col de l’utérus dilaté, cavité élargie, lèvres profondément ramollies ; pas de déchirure, ni de plaie pouvant faire supposer l’action d’un instrument vulnérant : ovaires sains.
Nous concluons que le cadavre de la fille F. porte les traces d’un avortement récent pouvant remonter à deux ou trois jours, et parvenu vers le deuxième ou troisième mois de la grossesse.
Il existe dans l’estomac et les intestins des altérations qui peuvent être attribuées à l’ingestion d’une substance toxique. L'avortement est vraisemblablement le résultat de ces altérations. La mort a été produite par cette dernière cause.
Obs. XIII. — Tentative d'avortement pratiquée à l'aide de breuvages
abortifs et de manœuvres directes, non suivie d'effet. — Poursuites
dirigées contre un docteur en médecine.
Ce fait, d’une extrême gravité, est doublement intéressant au point de vue de la responsabilité terrible qui pèse sur le médecin contre lequel la simple tentative du crime provoque des poursuites ; et des
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
constatations médico-légales auxquelles celles-ci peuvent donner lieu en l'absence de tout corps de délit.
La fille J. N., domestique âgée de vingt-huit ans, devint enceinte des œuvres d'un médecin. Réglée pour la première fois à quatorze ans, elle était d’une bonne constitution, plutôt sujette à voir avancer ses époques menstruelles qu'à des retards et n’ayant jamais eu de pertes. Sa grossesse était parvenue à trois mois lorsqu’elle se fit donner par le docteur A. du 28 février au 11 mars 1857 huit potions formulées ainsi qu'il suit :
Eau d’armoise
Eau de fleurs d’oranger.
Sirop de sucre
Huile essentielle de sabine — de rue. .
La fille J. N. prenait chaque soir une fiole entière remplie de ce breuvage. Elle éprouvait chaque fois des coliques, des vomissements, des maux de tète, des étourdissements, des convulsions. Ses souffrances étaient si insupportables qu’elle ne put continuer au delà de la huitième potion et jeta la neuvième.
Trois mois plus tard, le 20 juin, cette fille subit une opération destinée à provoquer l’avortement que les breuvages n’avaient pu déterminer. Le médecin la fit coucher en travers sur un lit. Après avoir placé un spéculum, il lui introduisit une sonde en caoutchouc munie d'un mandrin. A trois reprises, l’instrument fut poussé avec une certaine force, et à chaque fois, elle ressentit des coliques très-douloureuses. Il ne vint pas de sang, mais seulement un peu d’eau. Du reste, un instant après cette opération, l’enfant ne cessa pas de remuer. La fille N. refusa de se soumettre à une nouvelle tentative qui lui fut proposée, et elle accoucha à terme le 7 octobre.
Depuis son accouchement, elle n’a pas cessé de souffrir dans le ventre, le côté et les aines. Ses règles restèrent dérangées.
Visitée par nous le 19 janvier 1859, quinze mois après, cette fille présentait encore une tension douloureuse dans l’hypochondre gauche, un engorgement considérable du col de la matrice qui était ramolli et entr’ouverl, et des pertes blanches très-abondantes. La paroi abdominale seule présentait des éraillures caractéristiques.
En^ réponse aux questions qui nous étaient proposées, nous avons déclaré que :
1° La fille N. est certainement accouchée, très- probablement à terme et une fois seulement ; son accouchement peut remonter à l'époque qu’elle indique ;
100 grammes.