III. — Avortements provoqués par manœuvres directes
Circonstances de fait. Accidents immédiats.
Obs. XIV. — Avortement infructueusement tenté par la Sabine et provoqué par le cathétérisme utérin.
Une femme, âgée de vingt-huit ans, bien réglée, ayant eu déjà un enfant, devenue clandestinement enceinte, et parvenue à deux mois et demi environ de sa grossesse, recourut d’abord, dans le but de se faire avorter, à l’usage de l’essence de sabine ; elle en prit pendant plusieurs jours de suite, en une seule fois de 10 à 40 gouttes, sans éprouver autre chose que quelques tranchées passagères et des nausées non suivies de vomissements. Ces essais étant restés infructueux, elle se décida à se confier à une sage-femme qui la soumit,, à deux reprises, à une opération consistant dans l'introduction d’un stylet profondément porté dans les parties sexuelles à l’aide du spéculum. Cette femme, très-explicite dans ses aveux, dit n'avoir éprouvé qu’une sensation de farfouillement et de mouvement désagréable dans la matrice. L'opération ne fut d’ailleurs suivie d’aucun écoulement de sang ou de tout autre liquide ; et pendant huit jours il n'y eut d’autres signes, du côté de l’utérus, que des espèces de déchirement qpi se faisaient sentir par moment dans le bas-ventre et le bassin ; c’est alors qu’une dose d’ergot de seigle détermina le travail et amena rapidement l’expulsion du fœtus, sans autre accident qu’une perte abondante.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Obs. XV. — Avortement provoqué à cinq mois par des manœuvres
directes. Circonstances du fait.
Une sage-femme a été condamnée, le 27 septembre 1854, par la cour d’assises de la Seine, dans les circonstances suivantes :
Une fille de la campagne, voulant faire disparaître une grossesse parvenue à peu près à cinq mois était venue trouver une de ses amies, qui lui donna le conseil de faire ce qu’elle avait fait elle-même, c’està-dire de se faire décrocher son enfant, l’assurant qu’on ne souffrait pas. Elle l'avait, à cet effet, conduite chez une sage-femme. L’opération fut remise à huit jours, parce que la fille n’avait pas d’argent. En ayant rapporté de son pays, elle se rendit de nouveau chez la sage-femme, à laquelle, dans l’espace de quelques jours, elle fit plusieurs visites. Enfin, à la dernière celle-ci lui dit que cela allait arriver prochainement ; et en effet, le sixième ou septième jour, les souffrances devinrent plus vives et l’accouchement eut lieu. L’enfant, qui avait fait quelques mouvements en venant au monde, fut jeté dans la fosse d’aisance. Tous ces faits, dénoncés six semaines après à la justice, furent avoués par la fille qui s’était fait avorter, et qui, mise en jugement avec son amie et la sage-femme, fut condamnée comme elles.
Des perquisitions faites, tant dans la fosse d'aisance qu’au domicile de la sage-femme, avaient amené la découverte de plusieurs objets que le magistrat instructeur soumit à notre examen.
En premier lieu, nous avons trouvé plusieurs substances médicinales, les unes tout à fait insignifiantes et appartenant à la médecine usuelle, telles que de la fleur de sureau, de forge, de l’amidon; les autres, feuilles et tige d’armoise et d’une espèce de genévrier, plantes actives aromatiques et excitantes, pouvant être employées comme emménagogues, et à ce titre, réputées abortives, bien qu’en réalité tout à fait impuissantes à déterminer l’avortement.
D’un autre côté, nous avons reconnu, parmi les matières extraites de la fosse, des débris provenant d’un fœtus de cinq mois environ, putréfiés et mutilés, dont la tète manquait presque complètement, sans qu’on pût distinguer si la mutilation était le résultat de la décomposition putride ou de violences directes exercées sur le crâne.
Obs. XVI. — Avortement provoqué à trois mois par manœuvres directes.
Circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi V opération.
Une fille M., présumant qu’elle était grosse, se fait examiner, à deux reprises, par une sage-femme qui constate la grossesse, et lui offre de la débarrasser pour cent francs. La somme est débattue et réduite à trente francs. — Le 50 avril, dans la soirée, elle se rend chez
AVORTEMENTS PAR MANŒUVRES DIRECTES
Ja sage-femme, qui, comprenant le but de cetle visite, entre dans un cabinet où Ton a saisi ultérieurement dans le tiroir d'un meuble des aiguilles de fer de diverses grosseurs. Elle vient alors, tenant quelque chose enveloppé dans un linge : la fdle M. se sent piquée ; elle éprouve une faiblesse, et quelques instants après, le sang commence à couler. La sage-femme lui dit alors qu’elle serait débarrassée au plus tard dans neuf jours ; qu’elle prendrait un bain, se mettrait les pieds à l’eau, et lui apporterait le linge qu’elle aurait taché de sang, afin qu'elle le fit laver sans qu’on s’en aperçût. La tille M. rentre chez elle au bout d’une demi-heure environ. Dès le lendemain, elle se sent malade, et se couche de bonne heure; son indisposition va en s’aggravant le jour suivant; elle se plaint de coliques, se trouve mal plusieurs fois, et perd beaucoup de sang. Le médecin appelé attribue les accidents à une fausse couche survenue vers le troisième mois de sa grossesse. Tous ces faits sont confirmés par les aveux de la tille M., qui fut mise en jugement avec la sage-femme. Celle-ci fut seule condamnée à huit années de réclusion. La fille M., après les manœuvres auxquelles elle s’était soumise, présentait une tumeur ovarique consif érable.
Ûbs. NVII. — Avortement provoqué à trois mois par l'introduction
d'une sonde dans la matrice.
Une affaire très-grave, dans laquelle deux sages-femmes étaient mises en cause avec une jeune fille et son amant, nous a fourni, malgré l’absence du corps de délit, des détails très-précis et très-dignes d’intérêt, et s’est terminée par la condamnation de l’une et l’autre sage-femme.
Il s’agissait d’une jeune fille, âgée de dix-huit ans, enceinte pour la première fois et de trois mois environ, qui, après avoir fait usage d’armoise, d’absinthe et de safran, se soumit à des manœuvres répétées, qu’elle décrit d’une manière fort exacte. Lors de la première visite, la sage-femme la fit rester debout, et lui introduisit dans les parties sexuelles le doigt et un instrument quelle ne peut indiquer. Elle éprouva au niveau de l’épigastre une sensation toute particulière de déchirement et de défaillance, sans écoulement de liquide sanguinolent ou autre. Les deux jours qui suivirent, rien ne parut, et aucun symptôme spécial ne fut observé. Alors une seconde opération fut faite de la même manière, mais ne causa pas de douleur. Quelques heures après commença une perte de sang qui dura deux jours, au bout desquels la fausse couche eut lieu avec de fortes coliques.
Depuis cette époque, la perte a persisté, avec quelques intervalles de repos ; et au moment de notre visite, un mois après, le IG no-
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
vembre 1849, elle dure encore, et s’accompagne de douleurs assez vives dans le bas-ventre. Il existe, en outre, tous les signes de l’anémie la plus prononcée, et les seins laissent suinter du lait.
L’état général de santé de cette fdle, et les souffrances particulières dont les organes génitaux sont le siège, présentent les indices d’un avortement qui peut remonter à un mois environ. Il est d’ailleurs impossible de déterminer d’une manière précise si cet avortement aurait eu lieu naturellement, ou si, au contraire, il aurait été provoqué. Mais il faut reconnaître que les observations faites sur l'état actuel de cette jeune tille concordent fort exactement avec les déclarations et avec le fait d’un avortement provoqué à l’aide de manœuvres directes.
Des perquisitions faites au domicile des accusés amenèrent ta saisie d’un paquet déplantés sèches réputées abortives, d’un stylet, de deux aiguilles à tricoter et de deux sondes d’argent, dont l’une des sagesfemmes avoua s’ètre servie pour pratiquer l’avortement.
Obs. XVIII. — Avortements nombreux imputés à une sage-femme.
Perquisitions. Exhumation d'une femme morte de métro-péritonite.
Sur les rapports réitérés d'un des médecins inspecteurs de la vérification des décès, une sage-femme exerçant à Paris a été l’objet de poursuites judiciaires. Nous avons été chargé, au début de l’instruction, d’assister à une perquisition faite au domicile de cette femme, et qui a eu pour résultat la saisie de plusieurs objets cachés, et notamment d’un flacon de seigle ergoté, et de longues aiguilles de bois dépareillées.
Plus tard, nous avons reçu la mission de procéder, de concert avec M. Roger (de l’Orne), à l’exhumation et à l’autopsie d’une femme qui avait succombé aux suites d’une fausse couche, après avoir reçu les soins assidus et mystérieux de cette même sage-femme. Nous avons trouvé sur le cadavre les traces d’une métro-péritonite.
Plusieurs autres cas de mort avaient eu lieu dans les mêmes conditions, mais à des époques trop éloignées pour être utilement recherchés.
Il a été déclaré dans l’instruction que cette femme, qui se livrait d’une manière notoire à la pratique des avortements, s’était entendue, pour se débarrasser des fœtus qu’elle arrachait au sein de leurs mères, avec un porteur de l’administration des pompes funèbres, qui les emportait clandestinement, et les plaçait ensuite à côté des corps qu'il était chargé d’ensevelir, et les inhumait ainsi dans l'un des cercueils qu’il transportait chaque jour aux cimetières.
AVORTEMENTS PAR MANŒUVRES DIRECTES
Obs. XIX. — Avortement provoqué à trois mois par manœuvres directes. — Péritonite. — Mort.
J’ai été chargé, le 27 février 1854, par M. le procureur impérial, de procéder à l’autopsie d’une jeune tille âgée de vingt-trois ans, qui, étant enceinte de trois mois, sortit le 10 février à dix heures du matin, rentra à quatre heures hors d'état de prendre part au dîner, se coucha très-souffrante pour ne plus se relever; elle était atteinte d’une péritonite, constatée par le docteur Allix la veille de la mort, qui eut lieu le 26 du même mois. Cette jeune tille avoua au médecin qu’elle avait été trouver une sage-femme restée inconnue, qui l’avait touchée de manière à la faire avorter, sans qu’elle puisse donner d’autres détails. Nous ne constatons aucune lésion extérieure. La putréfaction est assez avancée. Il n’y a rien à la tète ni à la poitrine.
Il existe une péritonite suraiguë avec épanchement énorme de pus ; fausses membranes très-épaisses, surtout dans le bassin. La matrice est développée comme à trois mois de grossesse ; le col largement ouvert et ramolli. La surface interne de l’utérus présente des débris de placenta en décomposition. Il n’y a de trace de piqûre ni dans la matrice, ni dans le vagin, ni au col. Rien non plus aux organes extérieurs de la génération. La membrane hymen est anciennement et complètement, détruite.
Il est constant que cette jeune fille a succombé à une péritonite suraiguë.
Cette inflammation a eu son point de départ dans les organes génitaux, qui portent la trace d’un avortement récent.
L’étendue et la nature des désordres dont la matrice est le siège nous portent à penser que l’avortement a été provoqué par des manœuvres directes, qui ont pu d’ailleurs avoir lieu sans laisser de traces apparentes.
Obs. XX. — Avortement provoqué à trois mois par des manœuvres directes. — Métro-péritonite. — Mort.
Nous avons été chargé, le 8 mai 1850, de faire, à UHôtel-Dieu, l’autopsie d'une jeune fille morte d’une métro-péritonite suraiguë, suite d'un avortement qu’elle avait confessé. — L’accouchement prématuré avait eu lieu à une époque qui ne dépassait pas le troisième mois de la grossesse. — Bien qu’il n’existât pas de traces de blessure directe, l’étendue et la gravité des désordres du ventre et des organes génitaux étaient bien l’indice des manœuvres criminelles qui avaient eu lieu. — La sage-femme accusée de ce crime a été condamnée par la cour d’assises de la Seine.
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Obs. XXI. — Avortement provoqué par manœuvres directes et suivi
de mort .
Le 6 octobre 1847, je fus chargé avec Bayard de procéder à l’autopsie de la femme S., décédée le 4 octobre, après six jours de maladie, après avoir eu des rapports avec une sage-femme que l’on accusait de l’avoir fait avorter. Nous constatons les faits suivants : Putréfaction très-avancée ; parties génitales externes gonflées, infiltrées de sang ; pas de lésions appréciables ; utérus triple de son volume ; col élargi, non déchiré ; seulement en arrière, à droite, éraillure superficielle avec ecchymose sous-jacente; pas de piqûre ni plaie apparente ; face interne de l’utérus tapissée par les villosités du chorion et une couche de sang altéré ; tissu de l'utérus ramolli et enflammé ; pas de péritonite ; exhalation de sérosité sanguinolente dans le petit bassin; viscères abdominaux sains ; estomac vide, sans lésion ; poumons exsangues ; cœur vide dans ses quatre cavités ; rien de notable du côté de la tète.
De ce qui précède, nous concluons que la mort de la femme S. est le résultat d’une méfrite aiguë produite par un accouchement prématuré.
Le fœtus, qui a été récemment expulsé, et que nous ne retrouvons pas, pouvait être parvenu au troisième mois environ de la vie intrautérine.
Nous n’avons pas aperçu de traces appréciables de piqûres ou de déchirures à la surface ou dans l’épaisseur des organes génitaux, tant externes qu’internes.
La pâleur générale des organes contenus dans la poitrine et dans l'abdomen nous fait présumer qu'il y a eu chez la femme S. des hémorrhagies abondantes et répétées.
Obs. XXII. — Avortement provoqué à sept mois par ponction de la poche des eaux, suivi de mort (1).
Une fille paraissant jouir d'une bonne santé, enceinte de sept mois, succomba de mort très-rapide, sans maladie antérieure, et sans que rien eût paru éveiller des inquiétudes sur son étal. — On trouva à l’autopsie la poche des eaux ouverte dans une étendue de la largeur d’une pièce de deux francs, les eaux complètement écoulées, les membranes du fœtus décollées au* voisinage du col de l'utérus, dans une hauteur de 5 à C centimètres, tout autour de la paroi utérine ; plusieurs petites ecchymoses noirâtres sur le bord libre du col de l'utérus, qui est assez dilaté pour laisser passer deux doigts ; les ovaires, les
(1) Devergie et Chevallier, Annales d'hygiène publique et de médecine légale , première série, Paris, 1852, t. XLVUI, p. 405.
AVORTEMENTS PAR MANŒUVRES DIRECTES
trompes, les ligaments larges infiltrés. Le fœtus est à peine humide. L’estomac et les intestins présentaient, en outre, une rougeur intense, et des ecchymoses partielles qui ont fait supposer qu’il y avait eu ingestion de substances abortives vénéneuses. L’analyse n’a pas fait retrouver cette substance ; mais les experts ont fait remarquer, avec juste raison, que la nature des lésions des organes génitaux, et notamment les ecchymoses du col de la matrice, la large ouverture de la poche des eaux, et le décollement étendu des membranes rapproché de la faible dilatation de l’orifice utérin, excluent l’idée d’un travail spontané d’expulsion du fœtus, et s’expliquent, au contraire, trèsfacilement par l’introduction d’un agent mécanique dans l'intérieur de la matrice.
Or.s. XXIII. — Avortement provoqué par manœuvres directes. —
Discussion des circonstances et des faits allégués par le principal
accusé, docteur en médecine.
La triste affaire dont nous allons rapporter les principaux détails a été jugée, au mois de décembre 1849, par la cour d’assises de l’Oise. Nous avons pris, de concert avec notre collègue le docteur Roger (de l’Orne), une part active aux débats, dans lesquels les questions médicolégales ont tenu d’autant plus de place, que le principal accusé était un docteur en médecine qui avait fait un déplorable abus d’une intelligence distinguée, et qui a dû expier son crime par une condamnation infamante.
Nous commencerons par faire connaître ses propres déclarations. Suivant lui, c’est le 20 ou le 21 août qu’il aurait vu pour la première fois la fille IL, qui, en lui confessant son état de grossesse, aurait avoué de nombreuses tentatives d’avortement, et après avoir allégué une chute faite le 12 août, à la suite de laquelle seraient survenues des coliques, des douleurs de reins, une sensation de ballottement dans le ventre, aurait terminé en demandant a se faire saigner. L’examen auquel ledit médecin soumet, la tille H. lui permet de reconnaître une grossesse parvenue à six ou sept mois; mais il dit n’avoir pu constater ni les mouvements de l'enfant, ni les battements du cœur, ni le souffle utéro-placentaire. Des signes de congestion qu’il déclare avoir observés chez la fille II. et qui consisteraient dans un état vultueux de la face avec rougeur des pommettes, le font acquiescer à la saignée qui lui était demandée, et qui, quoique le sang n’ait pas coulé après une première piqûre, n’a pas paru assez urgente pour être en réalité pratiquée. La consultation se termine par l’indication d'une dose, que l’on dit minime, d’une préparation de fer et de sabine.
Une seconde visite a lieu deux jours après. La fille II. ressent des
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
douleurs plus vives. Le docteur X. dit avoir reconnu un commencement de travail, et avoir cherché à le favoriser en conseillant une promenade. Bien lot l'accouchement a lieu dans des circonstances qu’il est inutile de rappeler ici.
Il n’en est pas de même de l'état du fœtus, qu’il est très-important de noter, et que nous reproduisons dans les termes mêmes qu’a employés le docteur X. : « Il ne portait à l'extérieur aucune trace de contusion. 11 était pâle, et à la vue de l'enlèvement de l'épiderme sur certains points, je dis à la sage-femme que le mouvement qu’elle avait cru apercevoir pouvait bien être une illusion, et que cet état de l’épiderme rapproché des symptômes accusés par la malade lors de notre première consultation, de la chute qu'elle avait accusée, et de l'absence de tous signes révélateurs de l’existence de l’enfant à mon premier examen; que tout enfin se réunissait pour rendre probable à mes yeux la mort du fœtus dans le sein maternel et son arrivée en ce monde mort-né. )>
Quant aux déclarations de la fille II., non-seulement elle dit être enceinte de six à sept mois, mais reconnaît avoir lait, durant les premiers temps de sa grossesse, un usage répété de substances abortives et de sangsues. Elle ajoute qu’elle a fait une chute dans son escalier environ dix jours avant son accouchement, et que depuis cette époque, elle n’a plus senti remuer son enfant. Un lait plus grave est signalé avec une rare précision par la fille 11. dans une déclaration que nous reproduisons : « Lors de sa première visite le 20 ou 21 août, vers trois heures, le médecin s’est servi d'un outil très long, argenté, ayant à son extrémité une courbure avec des petits trous, etc. Il a inséré cet instrument dans la matrice, ce qui a fait sortir beaucoup d'eau et a occasionné peu de douleurs ; puis il lui a recommandé de se promener. Le lendemain, dans la matinée, et avant que les douleurs se manifestent, le médecin a inséré une deuxième fois cet instrument dans la matrice; puis la fille a été remise entre les mains de la sagefennne, et l’accouchement eut lieu la nuit suivante. »
Le docteur Varenghien de Villepin, appelé le premier à éclairer la justice, a, par ses constatations, confirmé les déclarations de la fille 11. touchant les applications réitérées de sangsues qu'elle a subies. 11 trouve environ cent cinquante piqûres de sangsues remontant à des époques variables, et les dernières à quinze jours seulement. Il reconnaît tous les signes d’un accouchement récent. Mais il fait remarquer que le corps de la fille H. ne présente aucune trace de coups ou de blessures, ni ecchymoses, ni plaies, ni bosses, bien que la chute qu'elle dit avoir faite date de moins de quinze jours. Il note aussi que cette chute n'a pas produit d’hémorrhagie. Quant à l’enfant dont la fille II. est accouchée, M. de Villepin le trouve « bien conformé, d'un
AVORTEMENTS PAR MANŒUVRES DIRECTES
blanc mat, ne portant aucune blessure, taches ou traces de violence ou de maladie. »
Le cadavre de l’enfant de la fille H., transporté à la Morgue de Paris, a été soumis à notre examen. Nous en avons, M. Roger (de l'Orne) et moi, pratiqué l’autopsie.
Le cadavre de l’enfant était suspendu dans le bocal rempli d’espritde-vin au moyen d’un fil qui traverse les téguments. Nous l’avons extrait et nous avons procédé à l’autopsie.
Le poids du corps est de 1 k,l 80 ; sa longueur totale de 36 centimètres ; l’ombilic se trouve à 21 centimètres du sommet, le cordon a été divisé par une section nette, et lié à 1 centimètre de la paroi abdominale.
La peau est d’un blanc grisâtre ; nulle part, elle n’offre la teinte rouge, ni le soulèvement de l’épiderme, ni les traces de putréfaction qui annoncent une macération prolongée du fœtus privé de vie dans les eaux de l’amnios.
Les cheveux sont assez longs ; les ongles, à peine formés, n’arrivent pas à l’extrémité des doigts ; la membrane pupillaire est complète. Il n’y a pas de point osseux dans l’épaisseur des condyles du fémur ; c’est à peine s’il en parait un dans le calcanéum. La clavicule est ossifiée.
On ne trouve ni contusions, ni plaies, ni indices de violences quelconques sur aucune partie du corps. Au sommet du crâne, notamment, il n’y a pas d’autre solution de continuité que celle qui résulte du passage du fil à travers les téguments, et sous le cuir chevelu, il n’y a ni infiltration ni épanchement du sang coagulé. Les enveloppes membraneuses et osseuses du cerveau sont intactes.
Les organes contenus dans la poitrine, détachés en masse et plongés dans un vase plein d’eau, surnagent d’abord ; mais les poumons, après qu'on les a séparés et divisés par fragments, gagnent le fond de l’eau. Ils sont d’ailleurs peu volumineux, d’une teinte violacée uniforme, mous, spongieux et non crépitants.
L’estomac est vide; le gros intestin, dans sa portion la plus élevée, est distendu par du méconium.
Ces résultats, fournis par l’autopsie cadavérique du fœtus provenant de la fille IL, complètent l’exposé des faits que nous devions rappeler.
Dans la discussion des questions que nous avons eu à résoudre dans cette grave affaire, dans le but de déterminer s'il y avait eu avortement provoqué, nous avons cherché à nous appuyer exclusivement sur les faits matériels, tels qu’ils ont été constatés et qu’ils viennent d’être rapportés.
Il est constant que la fille II. est accouchée avant terme ; mais
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
aussi que, malgré l’emploi répété de moyens réputés abortifs, la grossesse avait marché régulièrement jusqu’au sixième mois. A cette époque se place une chute dont la réalité n’est établie par aucune trace physique, et qui aurait eu lieu douze jours environ avant la fausse couche. 11 n’est pas rare de voir des accidents de cette nature amener par eux-mêmes l’avortement ; mais cette terminaison fâcheuse ne s’observe, en général, qu’à la suite d’une contusion assez violente ou chez des femmes qui offrent une prédisposition particulière. Or on peut dire que cette dernière condition n’est guère admissible chez la fille H., dont la grossesse avait résisté à de nombreuses tentatives d’avortement ; et, en second lieu, il ne paraît pas que la chute, si elle a réellement eu lieu, ait eu beaucoup de gravité, puisque, après moins de quinze jours, elle ne laissait sur le corps aucune trace, aucune ecchymose appréciable. Déplus, il importe de remarquer que les symptômes précuiseurs d’une fausse couche accidentelle, et notamment l'écoulement du sang, avaient manqué complètement, ainsi que le fait remarquer si judicieusement M. le docteur de Villepin jusqu’au jour où a commencé le travail de l’accouchement. II ne reste donc pour indices de la chute et du résultat qu’elle aurait produit que les allégations de la fille H., relatives à la cessation des mouvements de l’enfant, aux douleurs lombaires et au ballottement. Dans tous les cas, et quelle qu’ait été l'influence de la chute, aucun signe annonçant la délivrance, ou du moins le commencement du travail de l’accouchement, 11e s’était manifesté lors de la visite de la fille II. au docteur X.
En nous reportant aux déclarations de ce médecin, nous voyons qu’il avait reçu la confidence des essais infructueux et répétés qu’avait tentés la fille H. pour arrêter violemment le cours de sa grossesse. Et cependant, sans chercher à s'assurer par un examen direct des marques qu'aurait dù laisser une chute violente, il cède au désir de la fille H. et ordonne une saignée. Ce n’était pas cependant sur des indications bien sérieuses qu’il fondait l'urgence de ce moyen, puisqu il rfy insiste pas en voyant qu’un thrombus n’a pas permis au sang de couler. Enfin, en laissant de côté cette saignée, 011 voit que les prescriptions qui l’accompagnent sont également puisées parmi les moyens réputés abortifs, c’est-à-dire parmi ceux qui peuvent le mieux favoriser les projets hautement avoués par la fille H.
Lors de la seconde visite, les choses sont beaucoup plus avancées, bien qu’il n’y ait en apparence aucune raison pour cela. Le travail de la délivrance est commencé, sans cependant que de nouveaux accidents aient pu déterminer ce changement dans l’état de la fille 11.
Nous n'avons pas à nous expliquer sur la conduite du médecin pendant et après l'accouchement ; nous ne pouvons cependant nous
AVORTEMENTS PAR MANŒUVRES DIRECTES
empêcher de faire voir la contradiction singulière qui se remarque entre ses craintes prétendues sur l’issue du travail qu’il veut favoriser d'une manière au moins insolite à l’aide d’une promenade fatigante, et cette opinion énoncée par lui-même, « qu’il savait la présentation naturelle et céphalique, et qu’il n’y avait qu’à attendre.»
L’examen du fœtus acquiert ici une très-grande importance. En effet, si l’accouchement prématuré est la suite naturelle de la chute qui a eu lieu douze jours auparavant, la mort de l’enfant doit remonter à une époque très-voisine de cet accident, ür rien n’est plus facile que de reconnaître si un fœtus est resté longtemps après avoir cessé de vivre dans le sein de sa mère. Ces signes non équivoques de putréfaction n’existaient nullement sur le cadavre de l’enfant de la fdle IL, ainsi que cela résulte manifestement de l’examen du premier expert, M. le docteur de Villepin, et de nos propres observations, mais encore du témoignage même du docteur X. Il est donc très-difficile d’admettre que l'enfant fût mort au moment de la première visite de la fille H. au docteur X. La déclaration de la sage-femme , qui aurait vu l’enfant faire en venant au monde quelques mouvements, serait du moins conforme aux constatations faites sur l’état du fœtus.
Si donc la mort de l’enfant n’a précédé que de très-peu de temps l’accouchement ; si même, comme cela paraît probable, elle n’a eu lieu que durant le travail, il faut renoncer à expliquer la fausse couche par une chute datant de douze jours et assez peu grave pour n’avoir déterminé ni contusion, ni hémorrhagie. Et si l’on ajoute que les tentatives d’avortement faites avant l’époque que l'on assigne à la chute ont été complètement impuissantes et n’ont nullement contribué à hâter le terme de la grossesse, il faut reconnaître que l’on ne trouve dans les faits allégués aucune cause directe d’accouchement prématuré. Les conditions dans lesquelles surviennent les fausses couches naturelles sont d’ailleurs très-différentes de celles dans lesquelles s’est trouvée la fille II. Aussi, bien qu’il ne nous appartienne pas de nous prononcer sur la véracité de cette fille et sur la sincérité de sa dernière déposition, nous sommes conduits à déclarer que la manœuvre décrite par elle, et qu’elle dit avoir eue à subir, est exactement conforme à celle qui est le plus efficacement employée dans le but criminel de déterminer un avortement. Et dans le cas où celte manœuvre aurait été réellement opérée la veille et l’avanl-veille de l’accouchement, les choses ne se seraient pas passées autrement qu’on l’a vu chez la fille H.
Conclusions. — En conséquence de l’exposé des faits et de la discussion qui précède, nous concluons que : 1° l’accouchement prématuré de la fille IL ne peut être attribué à la chute qu’elle dit avoir faite quelque temps avant sa délivrance, ni aux moyens employés
Tardieu. Avortement. 3e édition. y
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
précédemment dans le but de produire l’avortement, tels que pilules, breuvages, applications de sangsues; 2° il ne paraît pas non plus que l’on puisse le rapporter à une autre cause accidentelle indéterminée ; 3* nous sommes portés à penser qu’il y a eu avortement provoqué par des tentatives directes ou manœuvres criminelles ; 4° l’enfant, arrivé à la fin du sixième mois de la grossesse, offrait des conditions de viabilité ; 5° il n’a pas vécu et n’a pas respiré ; 6° la mort du fœtus est le résultat de la rupture de l’œuf, de l'écoulement prématuré des eaux de l’amnios et de l’action immédiate que les contractions de la matrice ont exercée sur lui.
Obs. XXIV. — Avortement provoqué par des manœuvres directes. —
Métrite. — Signes probables.
La fille Boucher, entrée à l'Ilôtel-Dieu, le 15 octobre 1855, à la suite d'une fausse couche qu’elle avoua avoir été provoquée par des manœuvres directes, a été atteinte d’une perte considérable qui a mis ses jours en danger. Les accidents les plus graves ayant été conjurés, il est resté une inflammation subaiguë des organes contenus dans le petit bassin, et à laquelle la matrice a certainnment participé. Du reste, l’examen direct des organes sexuels ne permet de reconnaître aucune trace appréciable de blessures.
A défaut de cette preuve matérielle, dont l’absence n’exclut en aucune façon le fait d’un avortement provoqué par des manœuvres, il importe de faire remarquer que l’opération décrite par la fille Boucher, les sensations qu’elle dit avoir éprouvées et les conséquences qu’a eues cette opération, sont tout à fait de nature à confirmer la sincérité de ses déclarations. Quant à l’usage qui aurait pu être fait de substances abortives, il est impossible aujourd’hui de le constater.
En résumé, de l’état dans lequel nous avons trouvé la fille Boucher, de la marche qu’a suivie sa fausse couche, et de l’ensemble des accidents qui en ont été la conséquence immédiate, il est permis de conclure que :
S’il n’existe pas sur les organes sexuels de la fille Boucher les traces de blessures produites par des instruments introduits dans ces parties, cette introduction peut néanmoins avoir lieu, et que la maladie de la fille Boucher peut être le résultat de semblables manœuvres.
AVORTEMENT PAR MANŒUVRES DIRECTES
Obs. XXV. — Avortement provoqué à six mois, à l'aide d'une sonde
introduite dans la matrice. — Métro-péritonite aigue . — Objets
saisis chez la sage-femyne accusée.
Chargé, le 5 novembre 185G, de visiter la fille V., inculpée d’avortement, nous l’avons trouvée au lit ; sa physionomie exprimait la souffrance ; elle se plaignait de vives douleurs dans le ventre ; la moinde pression exercée sur l'abdomen était insupportable. Il existe en effet une tuméfaction et une tension très-considérables du ventre. On sent à l’hypogastre la matrice, dont le volume est très-augmenlé. Elle est le siège principal de la douleur et manifestement enflammée. La sensibilité est tellement vive, qu’une exploration plus complète est impossible. La fille V. est en outre atteinte d’une fièvre ardente.
Des renseignements qu’elle nous donne, il résulte qu'il y a trois semaines, étant enceinte de six mois, elle subit une opération qui consista dans l’introduction d’une sonde dans la matrice. Elle ressentit une sensation de piqûre peu douloureuse, suivie peu de temps après d’une perte qui, moins de vingt-quatre heures après, amena l’issue prématurée du produit de la conception. Les suites immédiates de la fausse couche furent assez régulières; mais quelques jours plus tard, des accidents graves apparurent et parvinrent au point où nous les voyons aujourd’hui.
1° La fille V. est atteinte d’une inflammation aiguë de la matrice et du péritoine, consécutive à un avortement.
2° L’état grave dans lequel est cette fille ne permet pas de constater directement en ce moment les Iraces de violences qui pourraient exister du côté de la matrice; mais les renseignements qu’elle donne et la nature des accidents qu’elle éprouve ne peuvent laisser de doute sur la réalité de l’opération qu’aurait subie la fille V. et dont l’avortement aurait été la conséquence.
Chez la sage-femme accusée, on saisit, entre autres objets : du laudanum, du nitrate acide de mercure, du sirop de chicorée et de l’huile d’amandes douces, de l’essence de térébenthine, de la poudre de lycopode, etc. ; deux baleines de corset : l’une munie d’une éponge pour essuyer la matrice, l’autre coupée pouvant servir d’instrument abortif.
Obs. XXVI. — Avortement provoqué par manœuvres directes à l'aide d'une aiguille à tricoter. — Métrite consécutive.
Le 3 octobre 1857, je fus chargé de visiter, à Saint-Lazare, la fille B., qui s’était fait avorter dans la prison , avec l’aide d’une sage-
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
femme, qui lui avait introduit à plusieurs reprises une aiguille à tricoter. — L’avortement datait du 1er septembre.
La fille B. a eu déjà plusieurs enfants. Les organes sexuels, qui ne présentent rien à noter à l’extérieur, sont le siège d’un écoulement assez abondant, et la matrice est plus épaisse et plus colorée que celle d’une accouchée ordinaire. Le toucher montre que la matrice est augmentée de volume, un peu déviée en avant et manifestement abaissée. Mais l’examen à l’aide du spéculum révèle des lésions plus caractéristiques. Le col est tuméfié; sa surface granuleuse, d’un rouge vif, excoriée en certains points, indique une violente inflammation. On ne distingue pas de trace apparente d’une blessure ou d’une piqûre ; mais l’inflammation se prolonge à l'intérieur de la cavité utérine. — La santé générale ne paraît pas altérée.
1° La fille B. est atteinte d’une inflammation subaiguë du col de la matrice.
2° Elle présente en outre tous les signes d’une fausse couche assez récente, et qui aurait eu lieu à une époque peu avancée de la grossesse.
5° Bien que l’on ne retrouve pas sur la partie de la matrice accessible au regard la trace apparente de piqûre ou blessure qui, d’ailleurs, aurait pu disparaître depuis l’époque où a eu lieu la fausse couche, les lésions que l'on constate sur le col de l’utérus sont tout à fait identiques à celles que produisent des manœuvres abortives directes et notamment l'introduction répétée d’une tige métallique dans l’intérieur de cet organe.
Obs. XXVII. — Avortement provoqué par manœuvres directes. — Métro-
péritonite suraiguë. — Mort.
Le 12 février 1862, je fis l’autopsie, à la Morgue, de la fille A., née P., morte des suites d’un avortement.
Relevé général du cadavre : Putréfaction assez avancée, tuméfaction énorme du ventre. — Traces de sinapismes ou de brûlure sur le ventre.
Dans l’abdomen : Gaz et liquide sanieux et putride ; flocons albumineux. Adhérences récentes.
La vulve laisse écouler un liquide sanieux, noir, très-fétide. La matrice répond à trois mois de gestation, non revenue sur elle-même, à parois très-amincies ; tissu ramolli, diffluent. Inflammation putride au plus haut degré. Ni déchirure, ni perforation, ni blessure. — Restes de placenta.
Tube digestif sain. Un peu de bile dans l’estomac. Nulle trace de poison ou d’abortif ingéré. Foie volumineux et ramolli.
AVORTEMENT FAR MANŒUVRES DIRECTES. 135
1* La Hile A. a succombé à une inflammation putride de la matrice et du péritoine.
2* Cette inflammation est la conséquence d’un avortement qui a précédé la mort de plusieurs jours.
3° Bien qu’il n’existe aucune trace appréciable de violences, la nature des lésions graves que nous avons constatées dans la matrice, la marche qu’elles ont suivies, la putridité rapide qu’elles ont déterminée, donnent lieu de penser que l’avortement peut avoir été provoqué par des manœuvres criminelles, aucun cas de fausse couche n’existant chez la fille A.
Obs. XXVIII. — Avortement provoqué par manœuvres directes. — Métro-péritonite suraiguë. — Mort.
Le 24 mars 1862, je fis l’autopsie, à la Morgue, de la fille D., morte chez la sage-femme P.
Jeune femme de vingt-cinq ans ; bonne constitution. Teinte ictérique générale. Ventre volumineux. A l’ouverture, on reconnaît dans le bassin et le petit bassin une inflammation suraiguë du péritoine ; la matrice, les ovaires et tous les organes sains sont entourés de fausses membranes et plongés dans le pus. 11 n’existe pas de putréfaction de la matrice ; mais cet organe, dont le volume répond au développement d’une grossesse de deux à trois mois, est lui-même le siège d’une violente inflammation qui offre un caractère gangréneux. La cavité ne contient plus de produit de conception, mais ses parois sont tapissées par des débris de placenta. Le col de la matrice et le vagin laissent écouler une matière putride. Il n'y a pas de blesseure apparente au col, mais il est impossible de ne pas être frappé du ramollissement et de Linfiltration purulente qui occupent cette partie de l’utérus.
Les autres organes sont sains. — L’estomac et les intestins n’otfrent rien à noter.
La fille D. a succombé à une inflammation suraiguë de la matrice et de ses annexes consécutive à l’avortement.
Bien qu’il n’existe pas de trace apparente de violences, le siège des lésions, leur point de départ, leur acuité, indiquent d’une manière à peu près certaine qu'elles sont le résultat de manœuvres criminelles destinées à provoquer l’avortement.
Il n’existait d’ailleurs aucune maladie, aucune cause accidentelle ou autre, auxquelles puissent être attribuées la fausse couche et la mort.
loi
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
Ogs. XXIX. — Avortement provoqué par des manœuvres directes et suivi
de mort. — Accusation portée contre une sage-femme et un docteur
en médecine.
La fille A. B., âgée de vingt-deux ans, a succombé le 27 juin 1858. — Le 17 du même mois elle avait été soumise par le médecin accusé à une opération qu’elle décrivait en ces termes : « J’étais couchée ; il m’a fourré le doigt jusqu’au fond de la matrice. Je ne sais pas ce qu’il m’a fait : ça m’a fait mal. J’ai poussé un cri. — Depuis je suis malade. J’ai des maux de tête affreux. » Le lendemain elle était prise de vomissements. Le 21, à deux heures du matin, quatre jours après l’opération, elle accouchait d’un fœtus qu’elle dit gros comme le bout du doigt; et le dixième jour elle expirait.
Autopsie le 15 juillet , après quinze jours d'inhumation. — La décomposition du cadavre, assez avancée sur les parties extérieures du corps et notamment à la face, n'est cependant pas telle que l’on ne puisse parfaitement apprécier l’état de tous les organes. Il n’existe au dehors aucune trace de violences. Les organes génitaux externes, que la putréfaction a envahis, ne sont le siège d’aucune lésion appréciable. Il n’en est pas de même à l’intérieur.
La matrice a le volume d’une orange de moyenne grosseur. Son tissu est ramolli ; la cavité, remplie d’une matière noirâtre putride, est tapissée vers le fond de l’organe par des débris de placenta fongueux et en partie décomposés. Le col est largement ouvert et laisse écouler une sanie putride. Il ne présente du reste, non plus que le corps de l’utérus, ni piqûre, ni perforation.
De nombreuses adhérences de formation récente unissent l’utérus et ses annexes aux portions d’intestins qui les avoisinent. Du pus floconneux et mal lié forme dans le petit bassin un épanchement considérable.
Les autres organes sont à l’état normal. L’estomac est complètement vide ; il n'est d’ailleurs, de même que les intestins, le siège d'aucune inflammation, d’aucune lésion quelconque.
En résumé : l°La fille A. B. a succombé à une inflammation suraiguë de la matrice et du péritoine, consécutive à un avortement.
2° L'avortement a eu lieu à une époque cpii correspondait au moins à deux mois et demi ou trois mois de gestation, et non pas seulement à six semaines.
3° L’étendue des désordres, la violence et la nature de l’inflammation, rapprochées de l’époque peu avancée de la grossesse, ne permettent pas de rapporter l’avortement à une cause naturelle ou simplement accidentelle.
AVORTEMENT PAR MANŒUVRES DIRECTES
4° Des manœuvres telles que celles qui ont été attribuées au docteur L., et qui auraient consisté dans l’introduction à l’intérieur delà matrice d’un corps étrangers quelconque, même du doigt seul, étaient parfaitement de nature à produire l’avortement.
5° Les remèdes administrés, les bains de siège, les sangsues, les sinapismes ne doivent être considérés que comme des moyens trèssecondaires, et destinés à préparer ou à faire attendre l'opération véritablement abortive, due aux manœuvres directes qui seules ont pu déterminer les désordres consécutifs auxquels doit être attribuée la mort.
Obs. XXX. — Avortement provoqué à l'aide d'une injection intra-utérine. — Perforation des membranes par la canule. — Enfant né vivant. — Infanticide.
Le 14 août 1802, la fille E. IL, enceinte déplus de six mois et qui avait déjà fait plusieurs démarches pour obtenir des breuvages abortifs, se rendit avec le père de son enfant àParis sous prétexte d’assister à la fête du 15. Ils arrivèrent à dix heures du soir, ils couchèrent dans un hôtel aux environs de la gare du chemin de fer. Le lendemain matin, ils allèrent chez leur beau-frère, qui les conduisit le 10 chez la femme B. reçue nouvellement sage-femme. Celle-ci leur donna rendez-vous pour le lendmain matin, à neuf heures, chez la fille R. qui depuis de longues années exerce la profession de sage-femme ; ils s’y trouvèrent tous les trois à l’heure qu’avait indiquée la femme B.
La tille R. exigeait trois cents francs pour faire l'opération. Les hommes sortirent pour se procurer les cent cinquante francs qui, sur les trois cents francs, devaient être payés d’avance, et laissèrent E., chez la fille R., où était aussi la femme B.
Alors la fille R. ayant fait coucher E. sur le dos, les jambes hors du lit, lui introduisit plusieurs fois un instrument en fer dans les parties sexuelles où elle lui fit ensuite des injections d’eau tiède avec une seringue que la fille R. a remplie après qu’elle eut été vidée ; ces opérations n’amenèrent d’abord aucun résultat : la fille R. les recommença dans l’après-midi. Cette fois, au bout de quelque temps, elle dit : Ça y est, je crois que ça y est. La poche des eaux avait été percée et une certaine quantité de liquide était tombée à terre.
E. B. et la femme B. se retirèrent alors, pour aller chez cette dernière attendre l'avortement qui devait être l'effet nécessaire des opérations auxquelles E. venait de se soumettre.
Le lendemain 18 août, E. sentit les premières douleurs de l’accouchement provoquées par les manœuvres abortives pratiquées sur elle. Le 19, dès le matin, les douleurs devinrent plus vives. La femme
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
B., d’après les instructions qu’elle déclare avoir reçues à l’avance de la fille R., fit prendre alors à E., en une demi-heure, deux doses, chacune de 5 grammes, de seigle ergoté. Vers midi, cette fille, à qui la douleur arrachait des cris que la femme B. lui disait de comprimer en la menaçant de la laisser seule si elle criait de nouveau, mit au jour un entant du sexe féminin. Cet enfant était vivant, il avait des cheveux et des ongles. La femme B., après avoir reçu l’enfant, l’avoir lavé et ondoyé, le plaça dans le lit à côté de sa mère. Celle-ci déclara que l’enfant ayant alors crié, la femme B. l’a retiré du lit et l’a mis dans le bas d’une armoire afin que l’on 11’entendît pas ses cris, qui ont cessé peu de temps après. L’enfant est mort une heure et demie ou deux heures après sa naissance, sans avoir reçu les soins qu’exigeait sa situation, ni de sa mère qui était hors d’état de les lui donner, ni de la femme B. Le docteur P., aide-naturaliste au Muséum d’histoire naturelle, qui s’occupe de recherches scientifiques sur les fœtus et chez qui, en son absence, la femme B., sur l’indication de la fille R. ^ avait aussitôt porté le cadavre de l’enfant, qu'il a renvoyé chez la fille R. après l'avoir vu, a déclaré qu’à cette simple vue, il avait pensé que l’enfant était né viable. Un autre homme de l’art, entendu dans l’instruction, a émis l’opinion qu’il avait dû venir au monde après six mois et demi de gestation. La fille R. a jeté le cadavre dans la Seine, auprès de la Morgue, après qu'il eut été renvoyé par le docteur P.
Ods. XXXI. — Avortement par injection intra-utérine.
La fille H., visitée par moi le 2 février 1857, s'était soumise à des manœuvres abortives, consistant en une injection faite au moyen d'une seringue à canule recourbée remplie d’eau de savon, mélangée d’une poudre blanche. Elle était debout, et avait éprouvé une sensation de liquide montant dans l'intérieur du corps. Un écoulement immédiat de quelques gouttes de sang ; des coliques survenant promptement ; enfin la délivrance après quatorze heures : telles furent les suites de l’opération, qui détermina ultérieurement une métrite chronique avec engorgement considérable et écoulement leucorrhéique.
1° La tille II. porte les traces d'une grossesse qui peut remonter à l’époque du mois d'avril dernier et qui parait avoir été interrompue vers le milieu de son cours.
2° Il est impossible de constater des traces positives des manœuvres abortives qui ont pu provoquer l’accouchement prématuré; mais il est permis d’affirmer que des manœuvres semblables à celles que décrit cette femme auraient pu produire des lésions exactement pareilles à celles dont la matrice est actuellement atteinte.
AVORTEMENT PAR MANŒUVRES DIRECTES. 137
5° Les détails donnés par l’accusée offrent d’ailleurs un caractère de parfaite exactitude.
4* L’eau de savon et la poudre blanche inconnue n'ont pas dû ajouter aux effets de l’injection.
Obs. XXXII. — Avortement provoqué par une injection intra-utérine.
— Métro-péritonite aiguë.
Le 26 novembre 1858, je fus chargé de visiter, à l’hôpital Beaujon, la fille M. Je la trouvai au lit, dans un état qui n’était pas sans gravité. Une pâleur de cire, les traits contractés, la respiration courte et oppressée, la peau sèche et brûlante, le pouls petit et très-fréqueut ; les idées sont nettes, mais ne peuvent être rassemblées et exprimées sans fatigue : le ventre est très-tendre, ballonné et douloureux ; il existe surtout dans le flanc droit un point oû la sensibilité est trèsvive et ne permet pas la plus légère palpation ; des lochies sanglantes s’écoulent par la vulve.
Elle était enceinte pour la seconde fois de deux mois et demi environ, lorsque, le 1 9 novembre, elle se rendit à dix heures du matin chez une sage-femme. Elle se plaça sur le bord d’un canapé et la sagefemme lui introduisit profondément dans les parties une petite seringue avec laquelle elle fit une injection. Cette opération ne détermina qu’une douleur très-modérée ; elle put se rendre à pied chez elle, de la rue Saint-Roch à la rue Miromesnil. Dès ce moment, la douleur qu’elle avait ressentie se fixa dans le côté droit, qu’elle n’a plus quitté. Dans l’après-midi, une perte se déclara ; elle se mit au lit, et à quatre heures du matin, dix-huit heures après l'opération, elle fut délivrée par l’expulsion brusque du fœtus que nous avons examiné ; mais son état alla en s’aggravant. Outre la perte de sang, qui fut assez considérable, la douleur augmenta au point de devenir intolérable ; la fièvre survint, et lorsque, trois jours après, elle se fit transporter à l'hôpital, elle était mourante.
1° La fille M. est actuellement grièvement malade des suites d’un avortement qui remonte à huit jours.
2° La nature des accidents quelle éprouve, rapprochée des détails qu’elle nous a donnés elle-même, ne permettent pas de douter que cet avortement n’ait été provoqué par des manœuvres directes qui ont pu consister, comme le déclare la fille M., en une simple injection faite dans l’intérieur de la matrice.
5° La grossesse remontait à trois mois, ainsi que le prouve le développement du produit expulsé.
4° Le fœtus, dont nous avons examiné le cadavre, ne porte aucune
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
trace de blessure directe ou de lésion quelconque, mais n’en provient pas moins de Y avortement provoqué.
Obs. XXXIII. — Avortement provoqué à six semaines à l'aide d'une
injection intra-utérine. — Mort au bout d'un mois. — Objets saisis
chez la sage-femme accusée.
Vers le milieu d'avril 1860, la fdle T., enceinte de six semaines, s’adressa, pour se faire avorter, à une sage-femme qui, moyennant quatre-vingts francs lui donna un lavement dans les parties sexuelles à l’aide d’une seringue a injection. La délivrance eut lieu dans la nuit, l’opération ayant été pratiquée vers neuf heures du soir.
Je procédai à la visite de cette fille, à l’hôpital Lariboisière, le 15 mars. Elle était au lit, très-malade ; le visage, pâle et amaigri, exprimait les plus vives souffrances. En proie à une fièvre ardente, le pouls très-petit et d'une excessive fréquence ; le siège du mal est dans le bas-ventre, qui est très-douloureux et supporte à peine le moindre contact. Les symptômes sont ceux d’une péritonite tendant à devenir chronique. Cet état, d’une extrême gravité, présage une mort prochaine. Cette fille succombe, en effet, trois jours après.
A l’autopsie, je constate une extrême maigreur du cadavre. Les lésions sont limitées au petit bassin. Tous les organes agglutinés adhèrent entre eux par des fausses membranes épaisses, grisâtres, qui unissent la matrice, ses annexes et les anses d’intestin les plus voisines. L’utérus, revenu sur lui-même, plus développé cependant qu’à l’état normal, est manifestement le point de départ des accidents inflammatoires, bien qu’il n’y ait ni déchirure ni perforation. Les ovaires sont tuméfiés et ramollis. Les organes de la poitrine sont parfaitement sains ; nulle part on ne rencontre de tubercules ni de cancer.
Un très-grand nombre d’objets saisis chez la sage-femme furent soumis à mon examen.
Conclusions : 1° La fille T., dont j’ai constaté l’état de maladie dans les derniers jours de sa vie, a succombé à une inflammation subaiguë de la matrice et du péritoine.
2° Cette maladie, qui remontait à un mois environ, était la conséquence d’un avortement provoqué par une manœuvre directe exercée sur la matrice.
3° Les moyens annoncés par la fille T., c’est-à-dire une injection faite à l’intérieur de l’utérus dans les circonstances qu’elle relate, ont pu produire l’avortement au bout de quelques heures et être l’origine des accidents et des désordres qui ont fait périr la fille T.
4° Les objets saisis au domicile de la sage-femme comprennent un grand nombre de médicaments, soit purgatifs, soit astringents, soit
AVORTEMENT PAR MANŒUVRES DIRECTES
toniques, qui peuvent être employés d'une manière inoffensive à l’usage de la pensionnaire et pour combattre les maladies qui compliquent la grossesse ou suivent l’accouchement.
5° Une seule des substances médicamenteuses, l’ergot de seigle, peut servir à favoriser la terminaison de l’avortement provoqué et ne doit pas être conservé en provision par une sage-femme.
6" Certains instruments figurant parmi les objets saisis, notamment les sondes de femme, lancettes, irrigateurs, sont d’un usage constant et très-légitime entre les mains d’une sage-femme.
7° La longue canule d’étain ajoutée à la seringue et l’hystéromètre sont des instruments qui figurent au premier rang dans la pratique criminelle de l’avortement. (L’hystéromètre, notamment, est un instrument très-dangereux destiné à mesurer les dimensions intérieures de la matrice, mais dont l’usage peut avoir pour effet de déterminer l’avortement et ne saurait, dans aucun cas, être laissé en la possession des sages-femmes.)
Obs. XXXIY. — Avortement provoqué par une injection intra-utérine.
— Métro-péritonite. — Mort. — Objets saisis chez la sage-femme
accusée.
L’autopsie que je fis à la Morgue, le 5 décembre 1859, de la fille C., me fit constater, sur le cadavre de cette jeune femme bien conformée, des traces de sangsues et de l’onguent mercuriel appliqués sur l’abdomen ; dans le ventre, un épanchement très-considérable de pus floconneux et des adhérences nombreuses qui unissaient entre elles les anses intestinales. L’inflammation est surtout marquée autour de ia matrice, qui est enveloppée de fausses membranes et semble perdue dans le foyer d’un vaste abcès. Son volume est un peu augmenté ; les parois épaissies et infiltrées de pus, surtout au niveau de la partie postérieure du col, où l’on voit une infiltration de sang coagulé et un ramollissement qui sont l’indice d'une violence directe. A l’intérieur, la matrice renferme un débris de placenta.
L’estomac et les intestins sont presque vides, dans aucun point ils n’offrent ni infiltration sanguine, ni ulcération, ni perforation. Les autres organes sont à l’état normal.
La fille C. a succombé à une inflammation provoquée de la matrice et du péritoine.
Cette maladie, nécessairement mortelle, a été déterminée par une lésion directe de la matrice destinée à provoquer l’avortement, qui a eu lieu à six semaines ou deux mois de grossesse. Le temps qu’a duré la maladie ne permet pas de rechercher les traces d’un breuvage abor-
OBSERVATIONS ET EXPERTISES
tif qui a pu être employé pour hâter les effets des manœuvres opérées sur la matrice.
Les objets saisis chez la sage-femme inculpée comprennent des herbes, un liquide et une seringue.
1° Saponaire et fumeterre, plantes médicinales fréquemment employées comme dépuratives, surtout dans le traitement des maladies des femmes ,
2° Seringue de un quart de litre ; canule très-longue, très-pointue, en étain, de forme droite insolite, qui a pu être introduite dans la matrice et y produire les lésions constatées sur la fille C. Cette seringue a pu concourir doublement à la production de l’avortement, et comme instrument d’impulsion et comme tige aiguë et rigide ayant lésé l’utérus ;
5° Liquide contenu dans la fiole (120 grammes), de couleur lie de vin, trouble, pulvérulent ; filtré et évaporé, il dépose de la poudre d’ergot et de quinquina. Ce mélange a dû être injecté dans la matrice, car il en restait de tout semblable dans la seringue. Il pouvait, du reste, qu’elles qu’aient été sa nature et sa composition, déterminer l’avortement.
IV. — Avortements provoqués par manœuvres directes, compliquées de blessures et de perforations de la matrice.
Ubs. XXXV. — Avortement provoqué à cinq mois par manœuvres directes. — Blessures de la matrice. — Mort (1).
En 1781, comparut devant le tribunal de Durham une accoucheuse du nom de Ms. Tinckler, accusée d'avoir fait périr une femme appelée Jeanne' Parkingson en lui introduisant dans futérus une baguette de bois. Cette femme, durant sa maladie, avait déclaré que, enceinte de cinq ou six mois, elle avait cédé aux conseils du père de son enfant, qui l’avait engagée à aller trouver la sage-femme pour savoir de quelle manière elle pouvait être débarrassée. L’opération, à laquelle elle s’était soumise, avait en effet amené l’expulsion du fœtus vivant, mais avait été promptement suivie de la mort de la mère. Les chirurgiens appelés à examiner le cadavre constataient que la mort était le résultat des violences à l’aide desquelles avait été provoqué l’avortement, et dont ils trouvaient la trace dans les nombreuses déchirures et perforations faites à la matrice par les fragments de bois qui y avaient été introduits, et qui avaient déterminé une inflammation gangréneuse.
(1) Smith, Medec. tcg., p. 529, cité par Slingenberg, loc. cit., p. 67.