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CHAPITRE III

DES MOYENS DE RECONNAITRE QUE l'ENFANT EST NÉ VIVANT.

Si, en principe, pour constituer le crime d'infanticide, il faut avant tout établir que c'est bien sur un nouveau-né que le crime a été commis, en fait, la question capitale, celle qui domine toutes les autres dans l'expertise médicolégale, c'est celle de savoir si l'enfant est né vivant et. s'il a vécu bors du sein de sa mère. Là est le véritable intérêt, là est aussi la principale difficulté de la recherche de l'infanticide. Et dans ce sujet si spécial, on peut dire que ce point est celui qui exige les investigations les plus particulières elles preuves les plus décisives. Je ne connais pas en médecine légale une étude plus délicate, mais je n'en sais pas non plus qui ait été plus compliquée par l'invention de méthodes et de procédés dont le moindre défaut était leur inutilité, et par des discussions sans fin qui ne pouvaient que jeter le trouble dans l'esprit et dans la conscience des médecins. La pratique n'a pas à s'embarrasser de ces obstacles; elle montre heureusement les choses sous un aspect plus simple et plus vrai. J'en prends à témoin tous ceux qui ont exercé la médecine légale et qui en peuvent parler par expérience. Et je ne résiste pas au désir de citer à ce sujet une belle page de Casper (1) : « La question des nôuveau-nés en médecine légale a toujours été étudiée avec soin et depuis les temps les plus reculés. On trouve dans Galien que la couleur des poumons d'un nouveau-né peut faire décider la question de savoir

(1) Casper, Médecine légale, p. 468.

si l'enfant a vécu. On pourrait peut-être conclure de cette antiquité que tout a été dit sur la question, et que des principes indélébiles ont été établis; il n'en est pas ainsi; les savants en sont encore aux discussions; et nous voyons encore ici ce que le praticien a vu et expérimenté sur la table de l'autopsie être nié et discrédité par les rêveries de l'homme de cabinet. C'est ainsi que les hommes de théorie qui n'ont jamais rien vu par leurs propres yeux ont semé des doutes, ou, ce qui est pis, des assertions fausses sur les résultats des expériences des praticiens. Pour vaincre ces doutes et pour s'accrocher à quelque chose de certain, on a imaginé les méthodes les plus absurdes et les plus impraticables ; la soi-disant médecine exacte a voulu s'introduire et l'on a cherché rien moins que la preuve mathématique dans la docimasie pulmonaire, comme si la médecine et les mathématiques pourront jamais avoir un seul point de contact.

« Henke, un de ces théoriciens dangereux, qui n'a jamais pratiqué, et qui cependant a joui longtemps en Allemagne d'une grande autorité dans la science médico-légale, parle de la docimasie en des termes qui peuvent réellement désespérer un jeune médecin peu expérimenté; il montre ce critérium comme très imparfait et provoquant souvent des erreurs très graves; il montre alors la mère innocente condamnée aux peines les plus sévères, victime de la docimasie, tandis que la femme dénaturée, coupable d'un infanticide, reste impunie, toujours de par la docimacie ! De telles allégations, qui ne sont justifiées par aucun fait, méritent d'être réfutées. »

Ces principes sont trop complètement d'accord avec mon propre sentiment pour que je n'aie pas été heureux de les trouver exprimés avec tant de vivacité et de conviction par Casper, et pour que je ne m'efforce pas à mon tour d'en démontrer la justesse. Plus que jamais j'ai besoin

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■ de rappeler que je n'ai entrepris cette étude qu'eu vue de .la pratique, et que les faits que j'ai observés en plus .grand nombre qu'aucun autre auteur avant moi en foriiment l'unique base.

Il s'agit pour nous de rechercber en premier lieu si le nou- \ veau-né que l'on suppose victime d'un infanticide est né vvivant et a vécu hors du sein de sa mère; et subsidiairenment combien de temps il a vécu. Nous examinerons succcessivement les deux questions.

i^'enfant est-il né vivant ? — Deux ordres de siguBS peuvvent fournir la solution de cette question ; les uns d'une mannière directe et immédiate en établissant que le fœtus était idéjà mort dans le sein de sa mère plus ou moins longtemps mvant d'être expulsé et qu'il est mort-né ; les autres qui se Idéduisent des caractères mêmes de la vie, c'est-à-dire des rtraces matérielles qu'ont pu laisser sur le cadavre le jeu des }organes et l'établissement des fonctions nécessaires au ipremier éveil comme à l'entretien de la vie extra-utéirine.

Des caractères que présente V enfant mort dans le sein de m mère plus ou moins longtemps avant sa naissance. — Si ''expert acquiert par la seule inspection du cadavre la preuve :eertaine que l'enfant est né mort, toute autre recherche Idevient par cela seul superflue, il n'y a plus d'infanticide >90ssible. Mais tous les enfants mort-nés ne portent pas avec leux les signes extérieurs propres à les faire reconnaître. Il ifaut pour cela que la mort ait précédé de quelques jours au rraoins la naissance, et que le fœtus ait séjourné plus ou moins longtemps dans le sein de sa mère. Dans ce cas le acadavre se présente dans un état facilement reconnaiswable.

Il n'y a aucun compte à tenir, quoi qu'en aient dit quelques auteurs, des signes que pourrait fournir l'état de la

mère touchant la mort du fruit qu'elle portait. C'est là une indication tout à fait défectueuse; outre que la femme est souvent inconnue, elle ne peut être soumise à l'examen de l'expert qu'après la délivrance, c'est-à-dire alors que les seuls indices sérieux que l'on eût pu recueillir font défaut. Il faudrait donc s'en tenir à cet égard aux déclarations intéressées de la mère et aux renseignements sans valeur qu'elle pourrait donner elle-même. L'expert ne doit pas hésiter a rejeter ce genre d'informations et à se contenter, lorsque les circonstances le permettent, des signes que fournit l'état du cadavre soumis à son inspection.

Il n'est pas nécessaire dans cette appréciation des caractères que présente l'enfant mort-né de rechercher, comme il importerait de le faire dans le cas d'avortement, pendant combien de temps il a séjourné mort dans les eaux de l'amnios; pour l'infanticide, il suffit de constater le fait. Or les effets de la macération du cadavre dans les eaux de l'amnios sont tout à fait caractéristiques. Bien étudiés par Orfila après Chaussier, ils ont été l'objet de recherches intéressantes dans un mémoire couronné par l'Académie de médecine et dont l'auteur est M. le docteur Sentex (de Saint-Sever)(l) et dans une thèse extrêmement remarquable de M. A. Lempereur (2).

Après quelques jours de macération, les tissus du fœtus sont infiltrés, la peau prend, en certains points, surtout à l'abdomen, aux parties sexuelles, une coloration d'un rouge brun, qui bientôt s'étend uniformément à tout le corps. Quelques phlyctènes violacées se montrent au ventre, sur les membres et au cou. La sérosité sanguinolente qui les remplit a transsudé également dans les cavités splanchni-

(n Sentex, Des altérations que subit le fœtus apj-ès lamort dans la cavité sein maternel, thèse de Paris, 1867, n"

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qiies. Cette imbibition devient générale, le cadavre est gonflé et a perdu sa consistance et sa forme, il s'affaisse sur lui-même, le ventre aplati et flasque se déjette en tous sens comme une vessie demi-pleine qu'on placerait sur une table. Les os du crâne sont mobiles les uns sur les autres, et la tête est tuméfiée et aplatie comme celle des noyés. L'épiderme s'enlève et l'infiltration séro-sanguinolente est générale. Le cordon ombilical esl plus que doublé de volume. Les viscères sont ramollis et présentent à l'examen microscopique les granulations caractéristiques de la dégénérescence graisseuse. Plus tard les épipbyses se détachent du corps des os. Enfin il est à peine nécessaire, pour le sujet qui nous occupe^ d'ajouter que si le fœlus a été, comme on le voit dans quelques cas rares, retenu pendant un temps très long dans la cavilé utérine, les tissus subissentune sorte de transformation et de dessiccation analogue à celle qui produit le gras des cadavres ou encore une sorte de momification. Parfois même le corps du fœtus desséché, aminci, prend tout à fait l'aspect d'un squelette.

Ces altérations sont celles que l'on rencontre lorsque les membranes qui enveloppent le fœtus n'ont pas été ouvertes ; dans le cas contraire, sous l'influence de l'air qui a pénétré dans l'œuf, le fœtus subit une véritable décomposition qui ne diffère pas de la putréfaction ordinaire. Le cadavre, qui dans le cas de simple macération n'exhalait aucune odeur, prend une odeur franchement putride, et la coloration brun verdâtre caractéristique. Les gaz pénètrent et distendent tous les tissus, et la décomposition suit ses progrès ordinaires.

il est bon de faire remarquer que dans les conditions habituelles de l'expertise médico-légale, on ne trouvera pas les caractères de la macération et de la putréfaction nettement isolés comme je viens de les décrire. L'examen du cadavre n'est fait qu'après qu'il est déjà sorti depuis un cer-

tain temps du sein maternel ; et l'on trouvera le plus souvent combinés à des degrés divers les signes de la macération et ceux de la décomposition putride. L'œil d'un médecin exercé ne s'y trompera pas, et à moins que l'état de putréfaction ne soit trop avancé, il sera toujours facile de constater la couleur rouge brun uniforme, l'infiltration générale, l'épanchement de sérosité sanguinolente, le ramollissement et la dégénérescence des viscères, qui sont les principaux caractères de la macération et qui permettent d'affirmer que le nouveau-né n'a pas vécu et était mort plusieurs jours avant de naître, seul point qui nous intéresse, en nous donnant une preuve négative directe pour la question de savoir si l'enfant est né vivant.

Des signes de vie tirés de rétablissement de la respiration. — 11 est un ordre de signes plus importants encore à rechercher, et surtout plus constants, ce sont ceux qui permettent d'établir avec certitude et d'une manière positive que l'enfant a vécu.

Quelque court que soit l'inlervalle qui sépare la naissance de l'enfant né vivant de celui où il périt victime d'un infanticide, la vie nouvelle qu'il aura traversée laisse son empreinte dans les organes, dans ceux surtout dont la fonction ne commence qu'avec la vie extra-utérine, c'est-àdire dans les organes respiratoires.

Ceux-ci sont en effet les premiers qui s'éveillent au sein du nouveau milieu dans lequel le nouveau-né doit vivre, et le premier cri qu'il pousse est le signal de la première inspiration et en même temps de modifications profondes dans l'état des poumons oii Tair a pénétré pour la première fois. C'est un signe capital que celui que fournit la comparaison des poumons avant et après l'établissement de la respiration, d'oii ressort la preuve que l'enfant a ou n'a pas respiré.

Il faut se mettre en garde contre une erreur dont les cou-

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séquences seraient graves, et ne pas substituer, comme cela arrive souvent dans la langue des magistrats et même parmi leg médecins, à la question de savoir si un enfant a vécu celle de savoir s'il a respiré. En effet, si un enfant qui a respiré a certainement vécu, la réciproque n'est pas toujours vraie et un enfant qui n'a pas respiré peut néanmoins être né vivant. Nous aurons donc à ciiercher des preuves de la vie autre part que dans l'établissement de la respiration. Mais en ce moment c'est cette fonction seulement dont nous interrogeons les traces dans les organes du nouveau- né.

Je ne m'arrêterai pas à un premier signe tiré de l'accroissement et de la voussure de la poitrine produits par la pénétration de l'air. Les livres contiennent à cet égard des tableaux oi^i sont indiquées les dimensions du thorax avant et après l'établissement de la respiration. Ce sont là des caractères sans valeur, car ils sont essentiellement relatifs ; et s'il est constant que les dimensions de la poitrine augmentent chez l'enfant qui a respiré, il faudrait pouvoir prendre les mesures chez le même enfant avant et après l'entrée de l'air dans sa poitrine. Toute autre méthode de mensuration, fondée sur des moyennes nécessairement très variables, ne conduirait qu'à des résultats erronés ou insignifiants. Casper a pris la peine de le démontrer par l'observation directe de plus de deux cents cas, et si j'insiste surl'absencedevaleur de ce signe, c'est que j'ai vu souvent des médecins se prononcer d'après la seule inspection et la percussion de la poitrine, sur la question de savoir si un enfant était né vivant, ce que l'on ne doit jamais décider qu'après l'autopsie et l'examen complet des organes intérieurs.

J'arrive à l'examen des poumons et aux différences essentielles qu'ils présentent suivant qu'ils ont été ou non pénétrés par l'air. Ces différences portent sur la situation,

Tardieu. — Infanticide. 4

l'apparence extérieure, la structure, le poids et le volume.

Lorsque l'on ouvre la poitrine d'un enfant nouveau-né qui n'a pas respiré, les poumons, profondément enfoncés dans la cavité thoracique, sont confinés dans la gouttière costo-vertébrale, de telle sorte qu'ils sont masqués presque complètement par le thymus et le cœur. Si au contraire l'enfant a respiré, les poumons dilatés remplissent la poitrine et s'étalent à l'ouverture du thorax, recouvrant en grande partie le cœur et le thymus. Les différences d'aspect extérieur sont également tranchées. Les poumons qui n'ont pas respiré, ou, comme on dit, à l'état fœtal, présentent une surface lisse où l'on reconnaît à peine les lignes celluleuses qui séparent les lobules pulmonaires, mais sans apparence de vésicules distinctes, de couleur variable, quelquefois pâle et d'un blanc blafard à peine teinté de rose, mais beaucoup plus souvent d'un rouge lie de vin, rappelant la teinte de la rate, mais dans tous les cas d'une coloration uniforme dans toute leur étendue [Planche I, fig. 3 et 4). Lorsqu'ils ont été distendus par l'air, ils ont un tout autre aspect. Leur couleur est généralement d'un rose vif, quelquefois rouge et plus ou moins foncée, mais la teinte n'est jamais égale et est d'ordinaire nuancée et comme marbrée. La surface est manifestement lobulée et partagée en petites cellules polygonales dilatées par l'air et visibles même à l'œil nu {Planche 1, fig. 1 et 2).

La structure des poumons subit par le fait de la respiration des modifications profondes. A l'état fœtal, ils forment une masse spongieuse d'un tissu compact à peine réticulé ; après avoir respiré, ils sont dilatés et la structure vésiculeuse apparaît dans tout son jour. Une simple incision pratiquée dans l'épaisseur du poumon permet d'apprécier ces différences. Si l'on comprime un fragment d'un poumon ayant respiré, il s'écoule une espèce d'écume provenant des dernières ramifications des bronches, et l'on sent

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manifestement une petite résistance et une sorte de froissement dû à l'issue de l'air mélangé à des matières liquides. C'est là le phénomène que l'on a désigné abusivement sous le nom de crépitation, mais qui, dans tous les cas, est très caractéristique et ne se produit jamais lorsque l'on presse une portion de poumons encore à l'état fœtal. En résumé, le poumon qui n'a pas respiré forme une masse homogène d'une teinte uniforme, spongieuse, mais non visiblement aréolaire; le poumon qui a respiré est au contraire de couleur variable et comme marbré, lobulé et vésiculeux, et légèrement crépitant sous le doigt.

Le poids des poumons augmente considérablement après que la respiration s'est établie, sous la double influence de l'afflux du sang et de l'accès de l'air. C'est ce fait que Ploucquet a pris pour base d'une méthode à laquelle son nom est resté attaché, et qui avait pour objet de prouver que le nouveau-né avait vécu par le rapport qui existe entre le poids des poumons et le poids total du corps suivant que l'enfant a ou n'a pas respiré. La méthode est doublement erronée en principe et en fait, et ne doit plus arrêter l'expert, ni trouver place dans la pratique. Les chifi'res déduits par Ploucquet (1) de trois observations seulement, et par cela même tout à fait insuffisants, lui ont donné pour résultat une augmentation du double dans le poids du poumon par le fait de la respiration ; et le rapport avec le poids total du corps qui était pour le poumon n'ayant pas respiré dans la proportion de 1 : 70, s'élevait, pour le poumon ayant respiré, au double, 1 : 33. Casper (2) a fait justice de cette fausse doctrine et a dressé, en réunissant à ses propres observations celles de plusieurs auteurs, le tableau suivant que je crois utile de reproduire.

(1) Ploucquet, Commentarius medicus in processus criminales super homicidium, infanticidium, etc., 1736.

(2^ Casper, Médecine légale, p. 514.

KNFANTS MOnT-NÉS

EKFAJiTS NÉS VIVANTS

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