CHAPITRE V
EXAMEN DIRECT DE L’INDIVIDU ALIÉNÉ
L’examen de l'individu supposé aliéné doit porter nonseulement sur l’état mental, mais aussi, ce qu’il ne faut jamais négliger, sur l’état physique qui fournit des données fort importantes et particulièrement précieuses dans le cas de simulation.
Examen de l’état mental.
L’examen de l’état mental offre, à considérer trois ordres de faits également essentiels à constater : 1° les troubles des fonctions intellectuelles ; 2° la perversion des facultés affectives et des instincts ; 3° l’altération des fonctions sensoriales. Sous ces trois chefs se groupent naturellement tous les éléments dont se composent la nature morale de l’homme, non moins multiple dans ses diverses fonctions, que sa nature physique. Il importe chez l’aliéné de soumettre chacun de ces groupes élémentaires aune études péçiale et minutieuse -, c’est le seul moyen d’arriver à une connaissance complète de l’état de son intelligence et de ses sentiments. Il ne faut pas perdre de vue que c’est le cerveau, le centre nerveux encéphalique, qui est l’instrument de ces fonctions intellec-
tuelles et morales et que c’est dans cet organe et dans les manifestations qui en dérivent que gît pour le médecin le champ de l’observation des maladies mentales.
Trouble des fondions intellectuelles. — Le trouble des fonctions intellectuelles est le caractère ordinaire et essentiel de la folie. Tantôt il consiste en un désordre général et absolu marqué par des conceptions à la fois délirantes et tout à fait incohérentes dans lesquelles la mémoire, l’attention, le jugement, la conscience 11e s’exercent et n’interviennent à aucun degré ; les idées se succèdent sans suite, sans lien entre elles, avec une abondance et une mobilité extraordinaires. Les réponses aux questions les plus simples n’ont rien de pertinent. L’aliéné en proie à ce tumulte désordonné de sa pensée a perdu le sentiment de sa propre personnalité ; et l’incohérence porte à la fois sur l’ensemble des facultés intellectuelles. C’est le délire dans sa forme la plus complète, analogue à celui que l’on observe dans certaines maladies fébriles, et n’en différant le plus souvent que par l’intensité et la durée.
Mais cet état d’incohérence absolu et d’abolition générale des facultés de jugement, d’attention et de mémoire est rare, si ou le compare à la fréquence des troubles partiels de l’entendement. Ceux-ci varient eux-mêmes de forme et de degré. On voit ainsi chez certains aliénés se succéder avec plus ou moins de rapidité des idées erronées, de faux jugements que l’attention distraite ne peut diriger mais qui ne seront en général nullement incohérents. Le fou dans ce cas a conservé la faculté de tirer de ses idées des jugements, avec une apparence de logique ; les jugements sont faux comme les idées, mais la faculté de déduction subsiste : c’est là une des formes les plus communes de l’aliénation mentale.
Mais d’autres fois les conceptions délirantes sont peu nombreuses, réduites même à une seule idée fixe qui s’empare de l’esprit du malade et en absorbe toute l’activité. Les troubles de ce genre peuvent être extrêmement bornés et n’intéresser pour ainsi dire qu’un point très-circonscrit de l’intelligence. Mais de cette idée fixe découlent par asso-
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dation, soit d’autres idées plus ou moins cohérentes qui constituent le délire partiel, soit, ce qui a plus de gravité, certains actes, conséquence de la direction fausse que le jugement perverti de l’aliéné imprime à sa volonté. C’est là pour le médecin légiste une considération capitale. L’idée fixe, non-seulement se marque dans des déductions erronées, mais encore conduit logiquement l’aliéné à accomplir des actes qui dérivent directement du délire sous l’influence duquel il est placé. L’expert n’aura pas de peine à reconnaître que, si sa volonté reste active, sa responsabilité est nulle. Un individu se persuade qu'il est insulté, il croit entendre, il entend une parole injurieuse, il frappe pour se venger. Cela est raisonné, voulu, mais le point de départ est l’idée fausse, le trouble des fonctions intellectuelles qui constitue la folie.
Il est donc permis de conclure au point de vue médicolégal que lë résultat le plus direct et le plus immédiat du désordre des facultés intellectuelles est une perversion de la volonté et un trouble dans les actes provenant, soit de l’absence de direction, soit de la direction fausse que leur impriment des idées incohérentes ou erronées.
Troubles des facultés affectives et des instincts. — Le trouble des facultés affectives est un caractère essentiel et presque constant de la folie : Esquirol en avait déjà fait l’observation profondément vraie. Il n’est guère d’aliéné chez lequel à côté du trouble de l’intelligence, on n’observe une perversion égale, sinon supérieure de toutes les facultés morales, c’est-à-dire des sentiments et des instincts. Quelquefois exaltés en apparence, les- sentiments les plus naturels, celui de la maternité même, sont plus souvent déviés ou complètement abolis. Les instincts même et jusqu’à celui de la conservation peuvent être pervertis ; et la volonté sans règle n’obéit plus qu’à l’entraînement du délire ou aux suggestions des idées dominantes; c’est là ce qui constitue au
vrai ce que l’on a appelé les maladies de la volonté (1).
(!) Bii.lod, Des maladies de la volonté. Paris 1857.
Tahdiku. — Folie. H
A eu trouble des facultés morales se rattache étroitement celui des fonctions d’expression qui sont si fréquemment altérées chez les fous. Ce caractère a une grande valeur au point de vue de la séméiotique de la folie que j’étudie ici à grands traits et en ce qui touche seulement la constatation de l’état mental. Il forme comme un trait d’union entre les signes purement intellectuels et les symptômes physiques qu’il importe de recueillir dans l’examen médico-légal de l’aliéné. Non-seulement le rire et les larmes, la joie et la fureur se succèdent chez lui sans motif; mais les gestes, la voix, le langage témoignent souvent du désordre de l’esprit.
Le langage, c’est-à-dire l’expression des idées par la parole, peut présenter des modes de perversion très-différents les uns des autres, et qu’il convient de distinguer avec soin. Tantôt il est complètement aboli, mais dans ce cas même il ne faut pas confondre le mutisme volontaire, obstiné, on l’a vu durer pendant des années entières, avec l’impuissance de trouver les mots qui dépend soit d’une altération générale des centres nerveux, soit d’une lésion cérébrale déterminée à laquelle est liée l’aphasie ; tantôt il est simplement rendu difficile et confus par un embarras de la parole résultant d’un trouble dans les mouvements des organes, notamment de la langue et des lèvres ; enfin le langage peut, dans ses manifestations, se conformer à l'incohérence, à la perversion des idées et rester borné, soit à la répétition d’un mot, d’une phrase, toujours les mêmes, qui n’ont aucun sens, et que l’aliéné prononce à satiété et comme une sorte de machine montée, ou à l’émission des cris ou de sons inarticulés.
Certains gestes, certains mouvements sans but, résultant de l’action volontaire ou involontaire des muscles de la vie de relation se reproduisent aussi quelquefois avec une persistance et une régularité extraordinaires. Tantôt c’est la tête qui remue sans interruption, tantôt les doigts qui s’agitent comme dans un travail imaginaire, tantôt les yeux qui se tournent invariablement vers un objet invisible, enfin.
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les jambes qui se meuvent dans une marche insensée, automatique, incessante qui semble entraîner l’aliéné malgré lui et lui fait parcourir, sans qu’il en ait conscience, quinze lieues en un jour, dans le cercle étroit du jardin où il est enfermé.
Il faut prendre garde cependant que les actes, les gestes et les paroles les plus dépourvues en apparence de signification répondent souvent à des conceptions délirantes et sont l’effet d’une volonté malade, mais active ; c’est là un fait que le médecin ne doit jamais perdre de vue dans une expertise médico-légale. Quelques fous, par exemple, se font une habitude en apparence incompréhensible, de se laver à tout instant. J'ai eu à traiter un homme qui semblait sensé, qui avait pu vaquer aux soins d’un commerce important, et qui, dès qu’il avait senti le contact d’une personne quelconque, soit dans un lieu public, soit dans sa propre maison, se hâtait d’aller se laver les mains à plusieurs reprises. Il en était de même d’une très-jeune fille d’une douzaine d’années, appartenant à une riche famille de Bordeaux, près de laquelle je fus appelé de concert avec M. Baillarger, et qui dès qu’une personne étrangère ou peu sympathique à ses yeux entrait dans l’appartement, se réfugiait dans sa chambre pour y faire des ablutions. Chez cette enfant les sentiments affectifs étaient en même temps profondément troublés. Dans les deux cas, ces pratiques bizarres ne sont que l’effet de cette manie de^scrupules qu’il n’est pas rare de rencontrer avec des manifestations différentes, mais qui est la source des conceptions délirantes et des actes insensés les plus variés.
Troubles clés fondions sensorielles. — Les fonctions sensoriales offrent des troubles spéciaux qui constituent l’un des éléments les plus singuliers et les plus caractéristiques de la folie ; je veux parler des hallucinations, des fausses sensations et des illusions sen seriales. Il faut bien s’entendre sur la valeur de chacune de ces dénominations, qui, il importe de le dire dès le principe, constituent l’un des symptômes les plus fréquents de la folie, mais ne sont
pas toujours ot nécessairement liés à la lolie. Et de même qu’elles peuvent exister chez d’autres que chez des fous, de même on ne les rencontre pas toujours dans la folie.
On donne le nom d’hallucination à des sensations spontanément perçues en l’absence de toute impression physique et de tout excitant extérieur des organes des sens. Les hallucinations ne diffèrent donc en réalité des sensations vraies (que par le défaut d'objet ; mais à part la non-existence de l’excitant, la perception est aussi réelle dans les unes que dans les autres. Les hallucinations peuvent être sensoriales ou viscérales; ces dernières qui reçoivent aussi le nom de fausses sensations ont leur siège ailleurs que dans les organes des sens, soit dans les viscères, soit dans toute autre partie du corps. Quant aux illusions sensoriales, elles consistent dans l’appréciation fausse de sensations réelles. Je reprends chacun de ces phénomènes pour en analyser la signification au point de vue de l’état mental.
Les hallucinations peuvent occuper tous les sens, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût, le toucher, soit isolément, soit tous à la fois et successivement, quel que soit d’ailleurs 1 état organique de chacun des appareils des sens. Ces phénomènes tout intérieurs, sont parfois très-difficiles à deviner et la recherche de l’hallucination forme l’un des objets les plus délicats de l’examen médico-légal. L’aliéné la dissimule le plus souvent avec ténacité, il semble qu’il ait jusqu’à un certain point soupçon, mais conscience de l’erreur qui l’abuse, mais le plus souvent il se refuse à laisser pénétrer le médecin qui l’interroge dans le monde imaginaire où il se comptait. Il est d’autant plus nécessaire pour l’expert d’arriver à constater, d une manière certaine, les hallucinations, qu’elles donnent parfois la démonstration immédiate et décisive de la forme et de la nature du délire.
Les plus fréquentes et en même temps celles qui fournissent les plus importantes données sur l’état mental de l’aliéné sont incontestablement celles de l’ouïe: c’est par elle que les fous sont en communication avec des êtres chimériques, avec des puissances supérieures, avec les divinités dont les
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voix leur parlent fct leur commandent; ce sont elles qui excitent leur fureur en leur persuadant qu’ils sont en butte aux injures de ceux qui les entourent; c’est à elles qu’ils obéissent dans ces formes impulsives du délire dont je rapporterai de nombreux exemples et où, sous une obsession incessante et mystérieuse, l’aliéné se livre aux actes les plus funestes et en apparence les moins motivés. Mais ces voix intérieures, ces communications imaginaires, il les cache avec le plus grand soin, avec une obstination bien difficile à vaincre et ce n’est qu’à force de persévérance, d’insistance discrète et de patientes investigations que l’expert parviendra à lui en arracher la confidence.
Les hallucinations de la vue ou visions sont quelquefois liées aux précédentes, et donnent un corps aux voix qu’entendent les aliénés ; cependant, et c’est là le plus ordinaire, comme les hallucinations de l’ouïe, elles peuvent exister seules : les visions sont muettes ; de même que le plus souvent les voix s’entendent sans que l’aliéné voie la personne qui lui parle. Les hallucinations de la vue se produisent'surtout, pendant la nuit et peuplent de fantômes la chambre qu’occupe le malade. Elles donnent souvent lieu à des visions surnaturelles, à l’apparition de Dieu, des anges 'et des saints. Quelquefois l’halluciné voit des groupes d’hommes, tantôt immobiles, tantôt mouvants et emportés dans un vol rapide, d’autres fois des animaux réels ou fantastiques, dont la nature semble en rapport avec certaines espèces de délire, ou des monstres comme chacun se souvient d’en avoir vu dans le cauchemar de la fièvre. Tl est un fait extrêmement curieux et que je tiens à signaler, c’est que l’obscurité la plus profonde et la perte des yeux même ne mettent pas l’aliéné à l’abri des hallucinations de la vue. J’ai eu dans la maison de santé dont je suis le médecin deux aveugles, un ancien militaire et une vieille religieuse qui sont restés atteints de manies chroniques pendant plus de cinquante ans et qui n’ont cessé d’être tourmentés par des visions continuelles, preuve évidente que la sensation existe dans l’organe sensorial lui-même indépendamment
de tout excitant extérieur. Lorsque les visions disparaissent, il reste à l’aliéné le souvenir et la conviction de leur réalité, point de départ d’un grand nombre de délires partiels et de déterminations actives plus ou moins dangereuses.
Les hallucinations de l’odorat et du goût, moins fréquentes que les précédentes et surtout que les illusions sensoriales de ces deux sens, ne se montrent presque jamais isolées; elles donnent lieu à la perception imaginaire d’odeurs et de saveurs, ou très-repoussantes ou au contraire extrêmement agréables. La religieuse aveugle dont j’ai parlé plus haut et dont tous les sens étaient le siège d’hallucinations presque constantes, nous accusait de remplir sa chambre de vapeurs fétides et délétères, et se plaignait de ce qu’on lui introduisait du vitriol et toutes sortes de poisons dans la bouche. Le supplice de cette malheureuse prenait parfois des proportions vraiment effrayantes. Les visions, les voix, les odeurs les plus insupportables, la saveur nauséabonde amère ou caustique qu’elle ressentait alors qu’elle ne prenait ni aliments ni boisson et qui, chose remarquable, ne se montrait pas durant ses repas, faisaient de sa manie un martyre qu'elle a enduré plus de quarante années et dont le spectacle ne peut s’effacer de ma mémoire. Les hallucinations de l’odorat et du goût, souvent attribuées par les aliénés à des persécutions et à des tentatives d’empoisonnement, les conduisent à refuser tout aliment, et provoquent parfois de leur part des . accès de fureur contre ceux qu’ils supposent en vouloir à leurs jours.
Les hallucinations du toucher ne sont pas très-rares, et se présentent le plus souvent avec des caractères très-tranchés et très-significatifs. Ordinairement très-rebelles, elles constituent une souffrance extrêmement pénible pour les malheureux malades, qui rapportent leurs hallucinations soit au contact de certains animaux, soit aux persécutions d’ennemis qui les maltraitent, de physiciens qui les électrisent ou de magnétiseurs qui les obsèdent; d'où les tentatives les plus inquiètes et parfois les plus dangereuses pour faire cesser ces tortures.
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J’ai vu, il y a quelques années, dans la maison de M. le docteur Blanche un aliéné qui a mis à de rudes épreuves et son esprit d’observation et sa constante sollicitude pour ses malades. C’était un homme encore jeune appartenant à une grande famille valaque, qui se croyait en hutte aux poursuites de la police autrichienne et entouré de machines électriques en communication avec Vienne qui servaient d’instruments à ses ennemis. Il en ressentait à chaque instant, la nuit comme le jour, les secousses incessantes et parfois terribles. Las d’être ainsi tourmenté, il avait cherché à gagner ses gardiens, il avait même été jusqu’à menacer le médecin ; il avait réussi à aiguiser l’extrémité d’une brosse à dents en usant l’ivoire contre le marbre et s’en était fait une arme très-dangereuse. Enfin il voulut se] laisser mourir de faim, demandant qu’on lui donnât un ciseau et un marteau afin de démolir lui-même le parquet et les cheminées de son appartement, où devaient être cachés les appareils électriques et de mettre ainsi fin à ses souffrances. Ce n’est qu’à force de peines et de soins que l’on réussit à le faire manger ; il avait résisté dix-huit jours, ne prenant que de l’eau et un peu de café noir qu’il préparait lui-même. C’est à ce moment que je le vis avec MM. Blanche et Rayer. Il ne fit aucune difficulté de nous exposer sans réticences tous les détails de ses conceptions délirantes, il concluait qu’il n’avait plus qu’un moyen d’échapper à son supplice, c’était de fréter un navire et de se réfugier dans une île déserte ; et encore n’était-il pas certain qu’à l’aide d’un câble sous-marin les courants électriques dirigés par ses bourreaux ne vinssent pas un jour l’y atteindre. Certes la folie chez ce malade était complète, mais l’idée prédominante qui depuis plusieurs mois le tourmentait et qui pouvait le conduire aux actes les plus funestes avait pour point de départ les hallucinations du toucher. Celles-ci peuvent parfois en raison de leur siège entraîner des déterminations particulières qu’il est bon de signaler. Je veux parler principalement de celles qui existent du côté des organes sexuels. J’en ai vu plusieurs exemples, un entre autres, dont a bien voulu encore me rendre témoin
mon habile confrère M. Blanche. Ce malade, assis dans son fauteuil, se prétendait entouré d’un essaim de génies dont les caresses déterminaient chez lui la plus vive excitation érotique et les plus complètes jouissances. La surveillance continue dont il était l’objet ne lui eût pas permis de dissimuler des attouchements moins immatériels et l’on ne pouvait douter que l’hallucination seule fut l’origine des sensations qu’il éprouvait. Il est facile de comprendre que, livré à lui-même, cet aliéné, ou aurait abusé de lui, ou se serait livré à quelque attentat sur les femmes qu’il aurait trouvées à sa portée. C’est surtout par cette influence sur les actes que les hallucinations intéressent la médecine légale.
Mais il est d’autres genres de troubles des fonctions sensoriales. Les sensations faitsses ont leur siège dans les organes internes et tiennent le milieu entre les hallucinations et les illusions des sens ; on les a appelées hallucinations viscérales. Tantôt elles n’ont leur source que dans les conceptions d’un cerveau malade; le plus souvent au contraire elles ont leur point de départ dans un état particulier, une affection organique des viscères. Ce point curieux de l’histoire de la folie a été bien traité dans la dissertation inaugurale de M. le docteur Rota (Ij qui a cité d’intéressants exemples de l’influence qu’exercent les lésions organiques, autres que les lésions de l’encéphale sur les manifestations et les formes du délire. C’est ainsi que dans certains cas les malades supposent la présence d’animaux ou de corps étrangers dans l’estomac, la poitrine, la matrice; que dans d’autres une tumeur cancéreuse, des hémorrhoïdes, des entozoaires donnent lieu aux sensations les plus fausses et font croire à des monstres, à des démons, à des appareils électriques cachés dans les profondeurs du corps. Enfin les besoins naturels peuvent devenir la source des aberrations les plus graves de l’imagination. La faim chez une pauvre religieuse hallucinée se transformait pour elle en une meute
(1) X. Rota. De l'influence des lésions physiques et des affections organiques sur la forme du délire chez les aliénés. Thèses de Paris 1847.
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de chiens dévorants qui lui rongeaient l’estomac ; les désirs vénériens enfantent les rêves des incubes et des succubes. J’ai cité ailleurs (1), à l’occasion des fausses grossesses, des faits extrêmement curieux de femmes folles qui, étant enceintes, se persuadaient qu elles avaient dans le ventre des animaux a qui elles attribuaient les mouvements de l’enfant qu elles portaient dans leur sein.
Il me reste à dire un dernier mot des illusions sensorielles confondues à tort avec les hallucinations qu’elles accompagnent souvent. Les bruits les plus divers sont interprétés par les malades dans le sens de leur délire ; pris pour des voix, pour des plaintes, des injures, ils s’ajoutent aux hallucinations de l’ouïe. De même les illusions de la vue dont quelques-unes sont conformes aux lois de la physique, transforment les objets, les figures, les personnes, les lieux euxmêmes au gré des idées dominantes de l’aliéné. C’est à ce genre d’illusion qu'il faut rapporter ces erreurs si curieuses sur la grandeur et la nature des objets, et cette croyance que l'on observe chez quelques aliénés qu’ils sont changés en animaux et que leur corps est emporté violemment à de grandes distances. Quelques-uns croient aune sortede dédoublement de leurs personnes; ils assistent à leurs propres faits et gestes comme s’ils étaient ceux d’un autre. J’ai vu avec M. Baillarger un jeune homme chez lequel cette singulière erreur avait fini par produire un véritable dégoût de la vie et une tendance funeste au suicide, qui se terminèrent heureusement par la guérison.
J’ai dit déjà et il est facile de se figurer à quelles illusions nombreuses peuvent se prêter les sensations olfactives et gustatives. Ces erreurs des malades qui croient sentir le poison dans tous leurs aliments, ont surtout les plus fâcheuses conséquences. Les uns vivant dans une perpétuelle défiance se refusent à manger ou se condamnent quand ils sont libres
(1) A. Tahdikt. Elude médico-légale sur l'avortement, suivie d’observations el recherches pour servir à l’histoire médico-légale des grossesses fausses et simulées , 3e édit. Paris 1868.
aux plus cruelles épreuves. J’en ai connu un qui tous les jours changeait de lieu où il allait chercher ses repas, et choisissait de préférence les plus obscurs et ceux du plus bas étage où il pouvait espérer do n’être ni reconnu ni poursuivi. Un autre se réduisait à ne prendre que des œufs cuits par lui-même sans sel, et de l’eau puisée aux fontaines publiques avec du pain acheté au hasard, afin d’éviter le poison. Il en est d’autres qui vont dénoncer à la police, j’en ai cité un grand nombre d’exemples, avec un cortège de preuves bien fait pour tromper les personnes les plus éclairées, des empoisonnements qu’ils accusent leurs parents, leurs amis, leurs domestiques de méditer froidement et d’exécuter au sein du foyer domestique avec la plus détestable persévérance. Us ont dans la bouche le goût persistant du poison, qui ne leur permet pas de douter du crime dont ils se disent victimes. J’ai rapporté le cas d’un pauvre homme ainsi dénoncé par sa femme et qui, après être resté en prison pendant trois semaines, n’a dû d’être remis en liberté qu’au rapport dans lequel M. Roussin et moi avons pu démontrer l’innocence du mari et la folie de la femme.
Le caractère général et essentiel des hallucinations, des fausses sensations et des illusions sensoriales symptomatiques de la folie est, on le voit, de servir d’aliments au délire et de base aux faux jugements et aux idées fixes des aliénés. Il en résulte qu’elles ont une grande influence sur la forme même du délire, et que, s’ajoutant les unes aux autres, elles engendrent et entretiennent dans le cerveau des malades une série de conceptions et d'idées erronées qui constituent la plupart des folies partielles.
En résumé, en ce qui touche l’examen de l’état mental, le médecin légiste se rappellera et j’emprunte les termes mêmes de la poposition à l’un des maîtres de la science aliéniste, M. Calmeil,que les hallucinations, les fausses sensations, les idées erronées, les faux jugements, l’aliénation des facultés morales, le désordre de la volonté constituent les éléments principaux de la folie.
EXAMEN DIRECT DE L’ALIÉNÉ
Examen de l’état physique.
Bien que l’examen de l’état mental doit appeler plus spécialement l’attention de l’expert, il aurait grand tort de négliger l’examen de l’état physique de l’aliéné qui est, particulièrement au point de vue de la médecine légale, la source d’indications extrêmement précieuses ; car , ainsi que je crois l’avoir fait entrevoir déjà, elle peut dans bien des cas mettre le médecin sur la voie de la simulation et l’aider à la découvrir.
Ces symptômes physiques de la folie ont été longtemps laissés dans l’ombre. Aujourd’hui, grâce aux progrès de la physiologie, grâce surtout à l’introduction plus complète des méthodes et des procédés de l’observation clinique dans l’étude des maladies mentales, on est disposé à leur restituer la place qui leur appartient dans l’examen des aliénés. Il serait injuste de ne pas en attribuer en partie le mérite à M. Sauze de Marseille (1) qui a mis mieux que personne en lumière la véritable importance des phénomènes physiques qui accompagnent le plus souvent la folie.
Ceux-ci ne sont ni constants, ni toujours les mêmes dans les diverses formes des affections mentales, et s'il est permis de rattacher tel ou tel symptôme physique plus spécialement à telle ou telle espèce d’aliénation, comme l’inégalité des pupilles à la paralysie générale par exemple, il est plus exact et il suffit de constater que la santé est fréquemment troublée chez l’aliéné, en même temps que les fonctions intellectuelles et morales, et que dans presque toutes les formes de la folie les différentes fonctions physiques peuvent être plus ou moins profondément troublées. Je passerai successivement en revue celles qui doivent être plus spécialement l’objet des remarques du médecin expert.
L’aspect extérieur de l’aliéné , sa physionomie générale qui sont, à vrai dire, plutôt le reflet de son état mental, que le résultat de ses dispositions physiques, ont cependant pour un
(1) A. Sauze, Etudes médico-psychologiques sur la folie. Paris 1862.
œil exercé quelque chose de tellement saisissant, qu’il est impossible de n’eu pas tenir grand compte et qu’il importe que l’expert ne manque jamais de retracer aussi fidèlement que possible dans son rapport, le portrait de l’individu qu’il a eu à examiner. La forme du crâne, l’attitude, le regard, le port de tête, les mouvements partiels des lèvres ou des mains , la sputation fréquente , quoiqu’en puissent dire les sceptiques et les ignorants, donnent à l’habitude extérieure des aliénés un caractère que l’on ne peut ni méconnaître ni oublier et qui constituent sinon des signes certains, du moins des indices sérieux. M. le Dr A. Laurentqui] dans un travail spécial a insisté sur le caractère qu’offre la physionomie des aliénés, a donné comme trait dominant, une désharmonie entre les manifestations fournies par le centre d’action oculaire et par le centre d’action buccal. La coloration et l’état de la peau ajoutent encore à cette physionomie. En général la peau fonctionne mal chez les fous : elle est sèche, terreuse, jaune ; couverte d’une sorte d’enduit visqueux ; d’autres fois, congestionnée, violacée et gonflée parla stase du sang dans les capillaires. Très-sujette à s’enflammer elle se fendillera ou se couvrira d’éruptions diverses, érythèmes, furoncles surtout, ou d’érosions et d’écailles. Cet état s’observe principalement sur les mains et dans les formes dépressives de la folie, et c’est lui qui constitue pour moi dans le plus grand nombre des cas ce que l’on a appelé à tort la pellagre des aliénés. La surface du corps offre assez souvent des traces de blessures et de contusions que les malades se font à eux-mêmes soit dans une intention et dans des tentatives de suicide, soit involontairement dans le paroxysme de leurs accès de fureur comme les morsures profondes et multipliées que présente la langue chez les épileptiques, ou comme ces mutilations que l’on observe chez certains maniaques et dont le plus terrible exemple que j’ai vu est celui d’un homme bien connu dans
(1) A. Laurent. Mémoires sur la physionomie des aliénés. (Ann. mé.dico-psychol. 1 803.)
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les lettres, l’un des eorypliées de la doctrine phalanstërieune qui, après avoir joué un instant un rôle politique dans les assemblées de 1848, pris de manie aiguë, et maintenu dans un fauteuil, coupa avec ses dents non-seulement sa langue presque tout entière, mais ses lèvres aussi loin qu’il put les atteindre et les saisir entre ses mâchoires, en crachant les débris sanglants, au visage de ceux qui l’approchaient ; et succombant enfin épuisé surtout par la perte de sa salive, spectacle horrible et qui ne peut s’effacer de ma mémoire. D'autres fois les blessures que se font les aliénés ont un autre caractère. Par une sorte de mouvement automatique, fréquent dans la démence et chez certains paralytiques, ils s’écorcheront plus ou moins profondément : j’en ai vu s’arracher des lambeaux de peau par des tiraillements violents et presque continuels.
La circulation générale est loin d’offrir les troubles que I on serait tenté de supposer. Tl est tout à fait inexact que le cœur soit souvent le siège de lésions caractérisées dans la folie. On peut le trouver agité par des palpitations, troublé dans son rythme, irrégulier, inégal, intermittent, dans ses battements, et donnant à l’auscultation très-habituellement un bruit de souffle chloro-anhémique au premier temps. La tension artérielle est parfois sensiblement diminuée. Mais le pouls suit le plus ordinairement les mouvements du cœur. Il est quelquefois remarquablement ralenti; quelquefois aussi dédoublé. Des recherches sphygmographiques, intéressantes, ont fourni dans ces derniers temps à un habile et laborieux médecin de la Salpétrière, M. le Dr Auguste Voisin des données que la médecine légale doit mettre à profit, notamment dans le diagnostic de l’épilepsie simulée. La température du corps n’a pas été l’objet d’études assez exactes et assez complètes ; on peut dire seulement d’une manière générale qu’elle est abaissée dans les formes dépressives et augmentée dans les formes aiguës et paroxystiques.
Les fondions digestives sont bien rarement exemptes de troubles chez les aliénés. L’appétit nul dans les formes
aiguës de la folie, dans l’excès de l'agitation aussi bien que dans le degré le plus avancé de la dépression, est souvent exagéré et surtout perverti dans les formes chroniques. La langue est presque toujours sale et saburrale, l’haleine mauvaise, souvent fétide, la constipation très-habituelle, parfois opiniâtre.
Le système nerveux n’est pas seulement atteint dans le fonctionnement des facultés intellectuelles et morales dont il est l’instrument, il offre aussi dans ses manifestations physiques les désordres les plus variés. La sensibilité est en général profondément altérée. Tantôt exagérée jusqu’à la douleur, elle détermine soit un mal de tête avec vertige, éblouissement, bourdonnement d’oreilles, symptômes moins constants qu’on ne le croirait chez les aliénés, soit des élancements névralgiques, soit une hyperesthésie avec chaleur et brûlure à la peau qui sont très-souvent l’occasion des fausses sensations auxquelles les aliénés sont en proie. Tantôt la sensibilité est au contraire abolie, et rien n’est plus commun que de constater une anesthésie complète dans la folie mélancolique, hypocondriaque, hystérique. C’est cette insensibilité arrivée aux dernières limites qui permet de comprendre et d’expliquer, au moins autant que l’aberration des idées et la surexcitation d’esprits malades, les miracles des convulsionnaires, et ces transports de folie mystique qui à diverses époques, au moyen âge et encore de nos jours, dans tous les pays et jusqu’à l’extrême Orient, se sont reproduits dans ces épidémies dont M. Calmeil a été l’éloquent historien (1). La sensibilité peut encore être pervertie et l’aliéné ne pas distinguer l’impression du chaud de celle du froid par exemple, ou dans les organes des sens, 11e plus reconnaître les différentes saveurs, et prendre pour aliments des substances inertes ou dégoûtantes. J’ai eu longtemps sous les yeux un maniaque qui îmcessait d’avaler des pierres, des morceaux de bois au passage des-
(1) Calmeil. De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire depuis la renaissance des sciences en Europe jusqu'au dix-neuvième siècle. Paris 1813.
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quels le tube digestif avait fini par s’accoutumer. D’autres mangeront du plâtre, de la terre et jusqu’à des excréments.
Le sommeil est bien souvent perdu ou du moins trèstroublé chez les fous, surtout au début de la folie et dans les périodes d’excitation; mais même dans les formes chroniques et à une époque* déjà ancienne de la maladie, il peut être troublé par des hallucinations. Cette insomnie est certainement l’un des traits essentiels et aussi la plus grande cause du mauvais état de la santé physique des aliénés ; quelques-uns échappent à ce grave inconvénient, ceux en particulier dont le mal est originel, ou parvenu à la démence complète et terminale qui succède aux formes les plus diverses de la folie.
La myoUlitè offre aussi des phénomènes importants à noter, les convulsions, les contractures, les paralysies sont fréquentes chez les aliénés ; elles constituent même le caractère fondamental de quelques-unes des formes de la folie, épileptiques, hystériques, paralytiques. Mais en dehors même de ces espèces nettement définies, les troubles de l’innervation motrice ne sont pas rares dans les divers genres d’affections mentales. Les convulsions épileptiformes se montrent chez certains alcooliques et dans certaines phases de la paralysie générale ; les contractures sont très-fréquentes chez les idiots: on peut les rencontrer chez certains malades atteints de mélancolie lypémaniaquè, et surtout chez des folles hystériques dont certains muscles de la face, des paupières, des lèvres sont agités de spasmes ou contractés par un rictus, qui leur donnent les physionomies les plus étranges. Enfin on sait combien les tics sont fréquents chez les fous. Les paralysies ne sont pas moins communes. Elles sont partielles et localisées à un membre ou à un côté, liées dans ce cas à des congestions, à des hémorragies cérébrales auxquelles succède si souvent la démence. Quelquelois à la suite d’encéphalites locales elles frappent la vue, les muscles de l’œil, la langue surtout. Enfin, dans ces cas de plus en plus fréquents aujourd’hui où la moelle épinière est atteinte en même temps que le cerveau, la folie se
montre compliquée de paralysie avec agitation et ataxie.
Les fonctions génésiques appellent au plus haut degré l’attention du médecin légiste chargé d’examiner un aliéné. Au début de presque toutes les formes de la folie on peut dire que les sens sont excités ; cela est constant meme dans la paralysie générale où l'on voit *le délire des grandeurs exagérer chez les malades les prétentions de tout genre et en particulier les désirs et les entreprises érotiques. Mais cette excitation est en général de courte durée et fait place à un affaissement des fonctions de cet ordre qui est l’état habituel et constant de la plupart des aliénés. Il est bien évident qu’il faut à cet égard faire une place à part pour ceux dont la folie est précisément caractérisée par l'excitation maladive et violente des appétits vénériens, le satyriasis et la nymphomanie, mais il importe de prévenir le médecin légiste contre l’erreur fréquente qui consiste à attribuer à des désirs érotiques impérieux et non satisfaits les expressions obscènes, les propos orduriers, les actes impudiques échappés à de jeunes filles que leur caractère et leur éducation sembleraient devoir protéger contre de pareils excès, il faut voir là non pas l’expression d’un état physique particulier, mais l’effet de la perversion des facultés morales, la manifestation extérieure plutôt que le fond même de la maladie. Je le répète en ce qui touche les perturbations des fonctions génésiques chez les aliénés, à l’excitation passagère du début, succède un affaiblissement marqué et croissant, l’impuissance rapide chez l’homme et chez la femme une indifférence qui contraste souvent avec la fureur du délire. Je ne peux terminer en ce qui touche aux fonctions génésiques sans signaler l’intérêt considérable qu’il y a pour l’expert à interroger chez la femme l’état de la menstruation et à tenir très-grand compte de l’existence d’une grossesse, d’un accouchement récent, de l’allaitement, de toutes les circonstances enfin où peut naître ce que bon a appelé la folie puerpérale.
Les lésions anatomiques que l’on a du reste bien rarement l’occasion de constater dans les expertises médico-légales
EXAMEN DIRECT DE L ALIENE
concernant la folie, peuvent cependant donner lieu à des considérations importantes et fournir quelques indices rétrospectifs sur l’état mental d’individus décédés sans qu’on ait pu les examiner de leur vivant. Gela m’est arrivé plusieurs fois principalement dans des cas de suicide, où les lésions constatées dans Tencéphale rendaient extrêmement probable sinon certaine, l’existence de la folie chez ceux qui avaient mis fin à leurs jours. Je me rappelle avoir été appelé devant le tribunal de Dreux pour répondre à une question touchant la validité d’une donation faite par une femme déjà avancée en âge qui s’était noyée. On avait trouvé à l’autopsie du cadavre des altérations très- prononcées du cerveau, une opacité des méninges, une sérosité trouble très-abondante épanchée dans l’arachnoïde. C’était là, à n’en pas douter, un élément important qui permettait de supposer qu’un organe ainsi atteint de lésions profondes et anciennes ne devait pas fonctionner d’une manière normale, et que les facultés pouvaient avoir été dès longtemps atteintes chez cette femme. Toutefois il faudrait se garder de donner trop d’extension à cette doctrine. Je citerai plus loin une affaire très-grave où deux opinions absolument contradictoires ont été soutenues avec une très-grande énergie par les médecins les plus capables de faire autorité. Mais on ne peut nier qu’il soit d’un réel intérêt pour le médecin légiste d’être éclairé sur les lésions anatomiques que les organes peuvent présenter chez les aliénés.
Il est constant, en effet, que dans la folie, l’on rencontre fréquemment, surtout dans les formes où la durée de la maladie est le plus prolongée, des altérations nombreuses et profondes du cerveau et de ses enveloppes, et que même, ce qui est plus important, pour un petit nombre de ces formes, les lésions paraissent avoir un caractère de spécificité assez marqué et presque constant. Ce dernier fait est capital dans 1 histoire nosologique de la folie, car il montre la possibilité <1 établir certaines formes de la maladie non-seulement sur 1 identité des symptômes, mais encore sur celle des lésions \ cela est bien démontré pour la folie paralytique.
Tahdieu. — Folié.
Mais*, d’un autre côté, il faut bien reconnaître que chez les aliénés les plus gravement et les plus anciennement atteints, toute espèce de lésions anatomiques peut faire défaut ; que de plus il n’est pas une seule des altérations observées dans la folie qui n’ait été observée chez des individus dont les facultés étaient restées intactes ; etqu’enfin il n’existe le plus souvent aucun rapport constant et suffisamment établi entre les lésions dont l’encéphale peut être le siège et les formes symptomatiques de ,1a folie. Cependant il est certain que malgré les incontestables progrès réalisés dans ces derniers temps par les études histologiques dont le système nerveux a été l’objet, l’appréciation exacte des altérations du cerveau n’est pas encore arrivée au degré de perfection qui peut permettre de juger définitivement la question des lésions caractéristiques de la folie.
Sous ces réserves il n’est pas sans intérêt de faire connaître les diverses espèces d’altérations constatées chez le> aliénés. Des lésions variées des os du crâne, des concrétions polypeuses dans le sinus longitudinal, des ossifications de l’arachnoïde, des épanchements dans la cavité arachnoïdienne, un épaississement avec ou sans opacité de l’arachnoïde, des corpuscules sur cette membrane séreuse, des ecchymoses sous-arachnoïdiennes ; une congestion, une inflammation ou une infiltration de caséine sucrée, des adhérences de cette membrane avec la couche corticale ; une congesLion des méninges cérébrales et cérébelleuses: une atrophie des circonvolutions ; diverses altérations de couleur ou de consistance de la couche corticale, la dégénérescence graisseuse des cellules et des tubes nerveux ; une congestion ou une ischémie avec induration ou ramollissement général ou partiel du cerveau, l’oblitération par des caillots des vaisseaux capillaires, dont les parois offrent une incrustation athéromateuse ; une hydropisie avec ou sans dilatation des ventricules, une injection des plexus choroïdes; diverses altérations de la glande pinéale et enfin l’odeur fétide de la substance cérébrale, telles sont les lésions nombreuses mentionnées par les auteurs. Quant
EXAMEN DIRECT DE l’aLIENÉ.
cà leur fréquence relative, on conçoit qu’elle n’aurait d’importance qu’aulant qu’on pourrait les grouper et les rattacher à des espèces distinctes.
M. le Dr Auguste Voisin, dans ses conférences cliniques sur les maladies mentales poursuivies avec succès depuis plusieurs années déjà à l’hospice de la Salpêtrière (1), a fait des efforts persévérants pour arriver à la démonstration directe de cette doctrine que la folie est surtout une maladie somatique. Il s’est attaché à découvrir les altérations qu’elle produit dans l’intimité de la substance cérébrale, et a pénétré dans cette recherche jusqu’à la cellule cérébrale ellemême.
Pour ce laborieux observateur, il n’existe pas seulement dans la trame du cerveau des aliénés des altérations congestives consistant en apoplexies , en épanchements d’hérnatosine et d’hématine dans les gaines lymphatiques , en dilatations des capillaires, en infarctus, en athéromes, en diminution de la quantité du phosphore, il a trouvé dans les cellules cérébrales des lésions de nature nécrobiotique indiquant que le fonctionnement de ces éléments subit de graves atteintes dans la folie. Il convient de faire remarquer que M. Aug. Voisin n’a pas encore constaté ces altérations dans les formes aiguës de la maladie : il les a vu coïncider avec des troubles anciens de l’intelligence. Les altérations des cellules ne se montrent d’ailleurs pas d’une façon égale dans les diverses parties du cerveau. La localisation parait même différente suivant que le délire est partiel ou général, suivant que le malade a ou n’a pas conscience de son état et qu’il est ou qu’il n'est pas en démence. Des couches optiques et des circonvolutions pariétales envahies seules dans le délire partiel avec hallucinations, la lésion des cellules s’étend, en même temps que le délire se généralise et s’accroît, aux circonvolutions voisines d’abord et dans le degré le plus avancé de la démence jusqu’aux circonvolutions fron-
1 1 -Vig. Vuisix, Leçons cliniques recueillies par M.Couyba ( Union médicale), février 1 S7 2 , p. 280.
taies. M. Voisin signale enlin la concordance de ces altérations au point de vue pathogénique avec les expériences thermométriques faites sur l’encéphale par Schiff.
Quelque intéressantes que soient ces recherches et quelque avenir que la science leur réserve, il est impossible, quant à présent, il serait même dangereux d’en faire l’application à la constatation médico-légale de l’état mental.
Il ne faut pas au reste se borner à l’examen de l'encéphale : en effet il n’est pas très-rare de rencontrer chez les aliénés dans les autres organes et notamment dans le foie, dans l’estomac, dans la matrice et dans les différents viscères des lésions profondes qui, ainsi que je l’ai dit, 11e sont pas sans influence sur la forme du délire et sur les déterminations qui en dérivent (1). Chez les suicidés en particulier, chez les mélancoliques, chez les hystériques, ces altérations ont une réelle importance et une incontestable signification.