‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 11 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

EXAMEN DES FAITS ET CIRCONSTANCES PROPRES A ÉCLAIRER LA CONSTATATION DE l’ÉTAT MENTAL.

L’expertise médico-légale concernant la constatation de l’état mental resterait incomplète si le médecin autant que possible, avant de procéder à l’examen direct de l’individu, 11e s’entourait derenseignements précissurung foule de faits, de circonstances qui concernent l’aliéné et qui sont de nature à fournir à l’expert des données du plus haut intérêt. Les antécédents, les influences morales et physiques qui ont pu concourir au développement de l’affection mentale, la marche que celle-ci a suivie, les habitudes, le genre de vie et d’occupation du malade, la forme et les caractères des écrits

(1) X~ Rota, Luc. cil. — Loiseau, Mémoire sur la folie sympathique. Paris 1857. — Azam, De la folie sympathique. Bordeaux 1858.

qui émanent de lui, enfin la nature et les particularités de l’acte dont il s agit d’apprécier la signification et la portée morale, tels sont les sujets sur lesquels il importe au plus haut degré que l’expert se renseigne et s’éclaire. J’ai dit qu’autant que possible il fallait que cette sorte d’enquête précédât l’examen direct et l’interrogatoire de l’aliéné par la raison très-sérieuse qu’elle dirigera précisément le médecin dans la manière dont il procédera à l’un et à l’autre, en lui' enseignant les préoccupations de cette intelligence, les côtés faibles de cette nature morale qu’il a mission de sonder et de pénétrer. Je n’ai pas besoin d’insister sur les moyens à l’aide desquels l'expert pourra obtenir les renseignements qui lui sont nécessaires. Ils varieront bien entendu presque dans chaque cas particulier ; l’important c’est qu’ils présentent toutes les garanties désirables d’authenticité ; et autant que possible qu’ils soient puisés, soit dans des enquêtes judiciaires, soit dans des observations médicales antérieures, soit dans la notoriété de certains antécédents.

Parmi ce.Ux-ci il n’en est pas de plus important à rechercher et de plus significatif que l’ hérédité. La transmission héréditaire de la folie n’est pas douteuse et même parmi les personnes étrangères à la science on peut dire qu’il n’est pas de caractère de l’aliénation mentale moins contesté et plus universellement accepté ; si bien que lorsque après une enquête minutieuse l’expert arrive à trouver dans la famille de celui qu’il est appelé à examiner plusieurs aliénés, et il n’est pas rare d’en trouver un nombre considérable, c’est un des meilleurs arguments qu’il puisse apporter à la justice. L’hérédité joue évidemment un grand rôle dans la production de la folie, et l’action de cette cause paraît soumise à certaines lois régulières, bien établies par Esquirol et par M. Baillarger. La folie de la mère est plus fréquemment héréditaire que celle du père; et semble aussi, toutes choses égalés d’ailleurs, atteindre un plus grand nombre d’enfants ; elle se transmet plus souvent aux filles qu’aux garçons: tandis que la folie du père au contraire atteint plus fréquemmeiil les garçons que les filles. Il resterait à déterminer si

toutes les formes sont également transmissibles par l’hérédité. A cet égard il y a de sérieuses observations à faire el des distinctions tout à fait nécessaires. La forme la plus fréquente aujourd’hui, celle du moins que l’on rencontre le plus parmi les aliénés qui peuplent les maisons de santé et les asiles, la folie paralytique est certainement celle qui reconnaît le moins souvent pour cause la transmission héréditaire. La raison d’ailleurs en est pour moi facile à donner, c’est que la paralysie générale, la méningo-encéphalite diffuse, comme l’ont appelée les pathologistes, est une affection plus physique en quelque sorte que mentale et qui procède de lésions matérielles définies comme les maladies communes, nées de la spontanéité organique et nullement héréditaire. Il en est tout autrement des épileptiques, des maniaques, des lypémaniaques, des imbéciles chez lesquels on est presque assuré de rencontrer à un degré quelconque l’influence de l’hérédité. C’est ici qu’il faut tenir grand compte des transformations que subit à travers des filiations successives l’action de la race et du sang, et des formes diverses de dégénérescence intellectuelle et physique qu’engendre la folie. Le beau livre de M. le doc.teur Morel (1) renferme sur cette grave question des enseignements que le médecin légiste peut mettre à profit aussi bien que le philosophe et l’homme d’état. Mais tout en reconnaissant l’importance considérable de cet élément dans la production de la folie il ne faut pas l’exagérer et surtout en médecine légale s’y at tacher d'une manière absolue, toutes les formes de la folie n’étant pas héréditaires et ne l’étant pas toutes au même degré.

D'autres causes morales et physiques méritent d’être consignées et recherchées par l’expert. Il ne paraît pas que la folie considérée d’une manière générale soit en réalité plus commune chez les femmes que chez les hommes. C est vers l’cige moyen de la vie et au-dessus qu’elle a le plus de ten-

(1) Morel, Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles e> morales de l'espèce humaine. Paris 185(3.

dance à se développer. Cependant on l'observé aussi, mais très-exceptionnellement, dans l’enfance (1) et la démence est trop souvent, l’un des tristes apanages de la vieillesse. Quant à l’influence des tempéraments, elle n’a rien de tout à fait constant ; on doit seulement considérer que l’excès du tempérament bilieux ou mélancolique, de même qu’un'e grande irritabilité nerveuse et aussi la faiblesse d’esprit ou l’originalité du caractère comme des causes prédisposantes fort actives. On ne saurait non plus méconnaître l’influence des saisons sur l'explosion de la plupart des formes de la folie, et il semble que la maladie éclate plus souvent sous l’action des températures excessives.

Certaines conditions organiques telles que l’établissement et la cessation delà menstruation, l’âge critique même chez les hommes, la grossesse et l’état puerpéral, la convalescence des maladies graves notamment de la fièvre typhoïde et du typhus, la diathèse syphilitique, la terminaison d’affections de l’encéphale, méningites, encéphalites locales, ramollissements, hémorragies cérébrales surtout, l’action lente et prolongée de certaines substances vénéneuses, l’opium, le haschisch, la belladone et par dessus tout l’alcoolisme : dans un autre ordre les excès de tout genre, la violence des passions, ou les entraves qu’elles rencontrent, les chagrins, les vicissitudes de fortune et enfin l’état général de la société, le mouvement des esprits, les progrès mêmes de la civilisation, les découvertes de la science, les inventions de l’industrie, et principalement dans notre siècle les agitations de la politique contribuent puissamment au développement de la folie. Il faut y joindre aussi l’éducation et principalement l’éducation religieuse qui exalte en général l’imagination en comprimant les instincts et les penchants les plus naturels. L’imitation est loin d’être sans action ; elle s’exerce quelquefois avec assez de violence pour donner lieu dans certaines conditions de temps et de lieux à une sorte de folie

.1) Brierre de Boismont, Recherches sur l’aliénation mentale des enfants {Arm. d’hyg. publ. et de méd. lég. 2e série, T. X, v. 3Ç3).

KÈfrLER CrÉNÉRALES DE i/e.\ PERTFRK.

épidémique. Ces données étiologiques générales sont importantes à connaître pour l’expert qui aura à en faire l’application à chacun des cas individuels qui lui seront soumis.

Il est indispensable aussi qu’il soit exactement renseigné sur la marche qu’a suivie l’affection mentale, sur sa durée, sur les intermittences qu’elle peut offrir, sur le nombre, la périodicité, l’enchaînement, les phases diverses et les caractères des attaques antérieures, sur les alternatives d’excitation, de dépression et de rémission plus ou moins franche qui existent dans la folie que Falret appelait circulaire et à laquelle M. Baillarger a donné le nom plus exact de folie à double forme. La constance avec laquelle se reproduisent dans bien des cas les. formes du délire et les actes mêmes qui en dérivent donnent un grand intérêt à ces notions, touchant la marche de la maladie.

Mais ce n’est pas assez pour l’expert de cette sorte d’enquête rétrospective, il a encore à se rendre compte de la manière dont se comporte l’aliéné, de ses habitudes , de son genre de vie , de ses occupations. Ceci s’applique particulièrement à ces diverses catégories qui, soit qu’ils aient été placés en maisons de santé, soit qu’ils demeurent libres, se livrent à leurs goûts et choisissent leurs occupations de manière à révéler leurs penchants et bien souvent la perversité de leurs instincts et' le désordre de leurs facultés affectives. Un ancien militaire aliéné depuis dix-huit ans déjà, après avoir commis trois meurtres dans des accès de fureur homicide, devenu plus calme, avait pour unique occupation dans l’établissement où je l’observais, de faire la chasse aux petits oiseaux et de les prendre pour leur écraser la tête. Uu autre se montrera nu en public, ou vêtu de haillons sordides; tel aliéné se livrera à des travaux qui n’auront ni sens ni portée, à des constructions imaginaires, à des inventions absurdes, à des calculs dépourvus d’objet, à des problèmes insolubles, à des compositions insensées; tel autre passera son temps à rassembler et à collectionner précieusement des objets sans valeur, quelquefois

même des débris informes, des immondices même. J’en ci terai de bien curieux exemples : mais comment ne pas rappeler dès à présent l’impression saisissante que laisse après elle la lecture de ces pages d'une si épouvantable vérité où M. Trélat (1) fait revivre en de fidèles portraits ces fous lucides, fléaux des familles et de la société dont les habitudes, le genre de vie et les occupations ont plus que pour tous les autres aliénés tant de valeur au point de vue de la constatation médico-légale de l’état mental. Pour tous c’est la même. vanité dans les idées, la même impuissance dans les jugements, la même stérilité dans les moyens, la même insanité dans les actes.

Le genre de’ vie des aliénés restés libres, est très-intéressant à étudier. Tantôt ils vivent dans un isolement absolu, fuyant toute société, ayant l’iiorreur du contact des hommes, et l’on peut tenir pour certain qu’ils sont dominés par quelque idée fixe dans laquelle ils s’absorbent, ou poursuivis par des hallucinations auxquelles ils espèrent échapper dans la solitude. Tantôt ils recherchent le monde, l’éclat, le bruit à la façon de ceux que conduisent les idées de grandeur de la première période de la folie paralytique. D’autres enfin s’adonnent à une vie crapuleuse dans laquelle ils se réfugient parfois pour exciter l’énergie de volonté qui leur échappe, ou pour engourdir les pensées qui les obsèdent. Les traits varient à l’infini, mais tous concourent pour un observateur attentif et exercé à rendre visibles et nets les caractères de la folie. Il n’est pas jusqu'aux costumes, à l’arrangement dès cheveux et de la barbe, aux oripeaux dont ils se font des ornements, qui ne méritent d être notés chez les aliénés. Mais rien n’est mieux fait pour trahir leur folie que la vue des lieux qu’ils habitent. Que de fois au seuil de la chambre d’un fou, nous avons d’un seul coup d’œil mesuré tout le désordre de son esprit. Ce n’est pas le moment de retracer ces inventaires à la fois misérables et grotesques, où la fantaisie la plus

(1) Trélat. De la folie lucide. Paris 1861.

extravagante la dispute à la plus infecte malpropreté. Je reviendrai sur ces signes matériels de la folie qu’il faut absolument faire connaître par les détails d’exemples particuliers, mais que dès à présent je signale à toute l’attention des experts.

J’arrive à un élément bien plus important encore de l’appréciation médico-légale, je veux parler des écrits des aliénés. Les aliénés écrivent beaucoup et en général trèsvolontiers ; de sorte qu’il est facile d’obtenir d’eux à défaut de lettres ou de mémoires qui sont mis souvent à la disposition de l’expert, des pages librement composées, et dans lesquelles ils fixent eux-mêmes les caractères les plus marqués du trouble de leurs facultés. Le médecin légiste moins que tout autre, ne saurait négliger cette source première et féconde d’informations positives. Marcé dont la brillante carrière a été trop tôt et si malheureusement interrompue (l) et M. Bricrre de Boismont. dont la vie laborieuse a été consacrée tout entière à l'étude et au soulagement des aliénés (2) ont l’un et l’autre, dans des mémoires précieux et du plus grand intérêt, fait ressortir la valeur considérable dans la détermination de la folie, de tout ce qui sort de la plume des aliénés. Il n’y a pas d’ailleurs de médecin aliéniste qui ne possède une collection d’écrits de ce genre, qui formerait une lecture singulièrement triste , mais fort instructive. J’en citerai moi-même plusieurs échantillons que l’on trouvera reproduits à la fin de cette étude en fac-similé et qui permettront déjuger du parti que peut en tirer le médecin expert comme preuve d’aliénation mentale.

Il y a deux choses à examiner dans les écrits des aliénés, d’une part ce qu’ils contiennent, de l’autre la forme sous laquelle ils se présentent, c’est-à-dire qu’ils doivent être

(1) Majigé, De la valeur des écrits des aliénés au point de vue de la séméiologie et de la médecine légale. {Ann. d'hyg. publ. et de méd. lêg. 2e série, T. XXI, p. 1864.)

(2) Brierre de Boismont, mémo sujet. {Ann. médico-psychol. 4* série, T. III, p. 257. 1864.)

étudiés d’abord comme mode d’expression des idées délirantes et en second lieu au point de vue graphique.

En ce qui concerne les idées et le fond même de ces écrits , il est permis de dire qu’ils sont quelquefois la reproduction fidèle de l’état mental de l’aliéné. Quelquesuns en effet s’y peignent tout entiers; ils écrivent comme ils pensent et manifestent leur délire tantôt par l’incohérence et le défaut de suite de leurs écrits, tantôt par l’exposé prolixe et complet des conceptions fausses qui remplissent et dominent leur cerveau malade. On observe à cet égard des différences remarquables dans les divers genres de folie. Dans la première période de la paralysie générale, alors que l'on observe chez les malades une excessive facilité d’expansion, on les voit se prodiguer, en lettres de recommandations, en ordres d’achats, en projets de toutes sortes. Les monomanes qui se croient chargés de missions célestes, ou qui se consument dans des inventions de tous genres : machiues, découvertes chimiques, systèmes politiques, n’ont jamais à leur disposition assez d’encre et de papier, ils écrivent et écrivent sans relâche; le plus petit fragment, les pages d’un livre, les marges d’un journal sont couvertes par eux d'une écriture aussi fine et aussi serrée qu’ils le peuvent, de manière à y faire entrer le plus de choses possible. Les fous mélancoliques moins disposés en général à s’ouvrir, laissent cependant aussi échapper quelquefois des écrits très-significatifs. Ce sont des pétitions aux autorités dont ils invoquent la protection contre leurs persécuteurs, des dénonciations à la justice, des mémoires où ils consignent leurs plaintes et leurs griefs imaginaires. Quelques-uns remplissent de leurs élucubrations maladives des cahiers entiers qu’ils ne font aucune difficulté de confier au médecin; souvent ils les font, autographier, et même imprimer.

La littérature contemporaine possède des livres volumineux qui sont l’œuvre de la folie et portent k chaque page la marque de leur origine. J’ai vu naître l’un de ces livres, dernier vestige de l’intelligence la plus belle et des facultés

les plus brillantes, publié sous le titre de Religion , et écrit sous la dictée de l’âme de la terre par ce malheureux apôtre de la doctrine phalanstérienne dont j’ai raconté la fin lamentable. Deux volumes seulemént ont paru (Paris 1854), mais le troisième rempli d’hallucinations érotiques et de descriptions ordurières, est resté en épreuves et n’a pas vu le jour. On a cité maintes fois l’ouvrage où Béringuier a raconté sa propre folie. Enfin il est impossible de ne pas voir dans la plupart des Nouvelles histoires extraordinaires . de l’américain Edgar Poe le produit du délire halluciné d’un alcoolique merveilleusement cloué. J’en pourrais nommer d’autres encore (J) : il est constant en effet qu'il existe une littérature de l’aliénation mentale, très-caractéristique et tout à fait significative.

Dans tous ces cas les écrits des aliénés peuvent jusqu’à un certain point suppléer et tout au moins compléter l’examen direct et l’interrogatoire. Mais il en est d’autres chez lesquels il existe un contraste assez frappant entre leurs écrits et leurs paroles. M. Moreau de Tours a fait la remarque très-juste que les déments manifestent plus de désordre d’esprit en écrivant qu’en parlant; c’est, le contraire pour les inonomanes. Les premiers qui conservent une certaine tenue, une certaine pertinence dans leurs réponses à des questions d’ailleurs simples, à des formules de politesse, et dont le défaut d’initiative paraît être le principal caractère, dès qu’on leur met une plume à la main, s'ils peuvent encore s’en servir, n’écrivent que des phrases inachevées ou sans suite, dans lesquelles l’association des idées est nulle. Ils commencent une lettre dans un sens , et la finissent dans un sens tout différent: l’adressent au début à une personne, et en terminant à une autre. Les seconds, au contraire, et aux monomanes il faut joindre ici ceux qui sont atteints de manie raisonnante, peuvent écrire de la façon la plus correcte, la plus lucide en apparence et dissimuler dans

(I) Bergmann, Réflexions d'une personne qui avait été atteinte d'aliénation mentale sur sa propre maladie Trad. par le Dr. Heisch. (Ann. d'hj/g. publ. et de méd. lêg. Ie série, T. XVI, p. 172.)

leur correspondance le délire partiel auquel ils sont en proie. Ils adresseront aux pouvoirs publics, aux assemblées législatives des pétitions qui pourront paraître très-sensées, et garderont dans leurs écrits la tenue, la logique qui manquent à leurs discours et à leurs actes.

Au point de vue de la forme, les écrits des aliénés 11e sont pas moins intéressants à étudier et n’ont pas moins de valeur pour le médecin expert. Le dessin graphique des lettres et l’agencement des lignes ont parfois un caractère tout à fait particulier. J’ai dit que le papier était souvent couvert dans tous les sens de lignes qui s’entrecroisent comme si les idées s’y pressaient sur cette page dont l’aliéné ne veut pas perdre le plus petit coin. Il en résulte le plus souvent que l’écriture est horriblement confuse, que les mots, les lignes empiètent les uns sur les autres et s’enchevêtrent si bien qu’il y a dans les écrits des fous autant d’incohérence que dans leur esprit. L’écriture est souvent tremblée, les lettres mal dessinées, des ratures sans nombre, des mots soulignés ou écrits en gros caractères et précédés de majuscules ; l’absence totale ou l’abus delà ponctuation; des chiffres ou des assemblages de lettres incompréhensibles ; des taches d’encre répandues à profusion, se voient dans le plus grand nombre des écrits des aliénés. Quelquefois les caractères ordinaires sont remplacés par des signes inconnus, des espèces d’hiéroglyphes qui n’ont de sens que pour le cerveau malade de l’aliéné. U11 des traits les plus constants et les plus significatifs qu’offrent dans certaines formes de la folie l’agencement de l’écriture, c’est l’omission fréquente de quelques syllabes ou de mots entiers, qui donne à des hommes très-lettrés et les moins suspects à cet endroit l’orthographe la plus défectueuse. C’est là, on peut le dire, 1 un des signes précurseurs les plus habituels de la folie paralytique. Je ne crois pas que l’on puisse trouver une lettre de dix lignes écrite par une personne au début de la paralysie générale, dans laquelle il 11’y ait un et souvent plusieurs mots incomplets ou passés. Aucun médecin familier avec l’observation des fous 11e me démentira sur ce

94 RÈGLES GÉNÉRALES DE l’eXPEHTISE.

point. Il est bien entendu que l’on doit s’efforcer, ainsi que l’indique justement Marcé, de se procurer, si cela est possible, pour servir de texte de comparaison, des spécimens de 1 écriture des individus que l’on examine-, telle qu’elle était avant leur maladie.

Mais bien que l’attention n’ait été fixée jusqu’ici que sur les écrits des aliénés, je ne crains pas de dire que l’on rencontrera souvent aussi un intérêt réel à examiner les dessins et les peintures faites par des fous. Que l’on combine par la pensée, que l’on imagine par fantaisie les choses les plus impossibles, les images les plus bizarres, on n’arrivera jamais à l’espèce de délire qui se peint sur la toile sous la main d'un aliéné, à ces créations qui tiennent du cauchemar et donnent le vertige. J’ai eu pendant de longues années sous les yeux un aliéné qui n’avait jamais eu aucun talent, mais qui passait sa vie à peindre; j’ai vu plus de cinq cents de ces tableaux, quelques-uns de grandes dimensions, dans lesquels les associations de couleurs les plus folles, des figures vertes ou écarlates, des proportions inusitées, des ciels jaunes, des effets de lumière impossibles, des êtres monstrueux, des animaux fantastiques, des paysages insensés, des architectures inconnues, des flammes infernales, réalisaient sous des formes inimitables les rêves les plus indescriptibles. La variété de ces images n’avait d’égale que la fécondité de leur auteur qui était atteint d’une des manies chroniques les plus complètes et les mieux caractérisées. Je pourrais à l’opposé de celui-ci citer des peintres qui s’étant acquis dans l’art une juste célébrité ont conservé durant des attaques de folie mélancolique sinon l’intégrité de leur talent du moins la faculté et l’habitude de peindre des toiles très-satisfaisantes. En général les aliénés choisissent de préférence dans leurs dessins les sujets érotiques, et parfois obscènes.

Pour compléter ces considérations et bien montrer toute l’importance qu’acquièrent dans bien d^s cas aux yeux du médecin légiste, les écrits des aliénés qu’il doit étudier minutieusement au point de vue non -seulement des idées

qui y sont exprimées, mais encore de la configuration graphique, je ne crois pouvoir mieux l'aire que de rapporter ici en exemples quelques passages d’écrits manuscrits , autographiés ou imprimés, vraiment remarquables à ce double point de vue et dont je reproduirai le fac-similé à la fin de ce livre.

Je donnerai ici quelques fragments dans lesquels, en quelques lignes, se peignent la folie et le délire particulier de ceux qui les ont écrites.

1° La lettre suivante est écrite par une septuagénaire, femme autrefois d’un grand esprit, atteinte depuis longtemps de manie chronique, confiée aux soins de M. le docteur Blanche, et qui passe sa vie à nourrir des chats. La lettre est adressée à une surveillante de la maison.

Madame, vous ne doutez pas du désir sincère que j’ai de placer mes animaux, vous n’en pouvez pas douter, vous devez même comprendre que si j’eusse été libre de les placer moi-même, je n’en aurais jamais gardé, assujettie comme je le suis aux volontés d’autrui; cependant je me vois forcée de vous prier d’intervenir auprès de M. et de Mmc Blanche pour les prier de m’accorder un sursis pour Nankin qui a une diarrhée affreuse depuis son séjour entre les deux palissades, et qui est un obstacle au séjour qu’il serait obligé de faire dans un panier ou sur les genoux, et un plus grand encore à sa présentation à ses nouveaux maîtres. Quant au beau gas, si je l’avais, je ferais sa toilette et, pour peu qu’il parût déplaire aux maîtres de céans de le placer chez des connaissances de Mnie Emma, je suis toute disposée à l’envoyer au magasin de fourrages, où il y en a cent cinquante ; le panier est tout prêt. Dans huit jours, ce sera le tour du petit Nankin, je vous l’affirme, Excusez-moi, madame, de vous charger de semblables commissions, mais votre amitié pour M. et Mlue Blanche et l’intimité dans laquelle vous vivez avec eux me sont de sûrs garants que vous obtiendrez facilement ce que je leur demande. Recevez, etc.

P. S. — Nankin continue d’aller sur son papier, ainsi ce petit retond n’aura pas les inconvénients que vous pourriez craindre.

2° La lettre qu’on va lire est plus significative encore. Elle émane d’un malade qui présentait l’espèce de délire mélancolique qui marque parfois le début de la paralysie

RÈGLES GÉNÉRALES DE 1,’eXPERTISE.

générale. U était enfermé à Mazas sons l'inculpation de faux et la lettre qu’il nous écrivit avec cetLe suscription : « A Messieurs qui sont venus me visiter , sans doute de la Commission » est à coup sûr beaucoup plus significative que l’interrogatoire que nous lui avions fait subir. Je ne cite que quelques passages; on trouvera le texte entier avec l’ortliographe originale parmi les fac-similé.

Mazas, 5 novembre, 1852. C’est l’espoir de Dieu et des malheureux, ne le faites plus souffrir, il apporte la rédemption, ne la repoussez pas. Il naquit en 1824, le 24 mars, à 4 heures du matin, de pauvres parents, d’un père iniirme qui s’appelait François L. et d’une mère qui s’appelait G. L. D’abord on le contraria à sa naissance en le tirant du sein de sa mère. Il eut beaucoup de difficultés à venir, il était maladif. Sa naissance dut être remarquée, mais on n’eut cjarde de la faire connaître: aussi sa mission semble commencer à l’âge de six ans. La royauté chassée en 1830, un roi remplace celui qui était chassé, mais combien de fléaux encore sous ce règne. Le choléra arrive, les guerres civiles, la Pologne étouffée, enfin il arrive à Paris en 1840... J’ai remarqué que quand j’arrivais dans des grandes cités, très-souvent le tonnerre se faisait entendre. Depuis mon arrestation, deux fois la scène de la Passion s’est renouvelée... Quand je suis triste, le soleil se cachtu quand je pense à mon organisation sociale, que tout le monde est heureux, il fait beau et toute la nature devient douce, et tous les animaux se réjouissent et les petits oiseaux viennent voler au ras de ma tête. Oh ! croyez-moi, je suis celui qui vous apporte la paix et la fraternité. Oh ! faites-moi sortir et je vous rendrai tous heureux et je ferai de la terre un peuple de frères. Toutes les religions n’en feront qu’une. Aimez-vous les uns les autres et ne souffrons pas qu’un enfant souffre, que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, que la pauvre fille ne soit plus déshonorée. C’est la loi de Dieu. Je vous salue. L. P. S. V. Oh ! faites-moi sortir.

3° Je donnerai plus loin avec tous ses détails l’histoire bien curieuse d’un homme tombé d’un certain rang dans la dégradation morale et physique la plus complète, et par suite dans une grande misère, qui après 1830, avait acquis à Paris une certaine popularité par des scandales publics et des poursuites incessantes dirigées contre le roi Louis-

Philippe. Après la révolution de 1848, il recommença, sous une autre forme, ses aberrations et ses désordres, et sa folie fut constatée par MM. Trélat, Jacquemin et moi dans un rapport que je reproduirai. Ici je veux simplement citer l'un des écrits de cet homme, sorte de prospectus imprimé qu'il distribuait à profusion.

Par brevet d’invention des décrotteurs. A Nîmes, département

du Gard, an 1838.

Fabrique du très-haut, très-puissant, très-excellent, très-généreux et très-luisant cirage à la poire molle, par le citoyen Bucnoz- Hilton, dit la Poire molle, ex-commandant en chef des deux régiments des volontaires de la Charte.

Prix-courant, savoir : pour les prolétaires, 3 sous la boîte, (une poire molle coûte davantage) ; la même boîte pour les particuliers, 1 fr. ; la même boîte pour les députés de cette chambre improstituée, 10 fr. avec espoir de diminution si leur conduite le leur fait mériter, etc... Vivre libre de cirer ses souliers, ses bottes et même ses escarpins avec du cirage à la poire molle ou mourir!... Le 8 mars 1833, la police Gisquet a arrêté ma voiture à cirage et encre à la poire molle et lui a rendu les honneurs de la faire escorter par deux fusiliers et deux sergents de ville à la Préfecture, d’où je croyais qu’elle serait transférée au Conservatoire des Arts ou au Muséum...

4° Le. même individu adressait à M. Jacquemin, médecin en chef de la prison de la Force le 29 juillet 1845 une lettre qui se terminait par le post-scriptum suivant.

« Convenez qu’il y a un grand nombre de bêtes à l’ombre quand le soleil est couché, et que ces dindons ont grand besoin de s’harnacher des décorations que la déesse de la folie leur permet de mettre sur la poitrine et sur le dos, car si ils étaient vus à nu ils seraient moins que rien, puisqu’ils sont nuisibles à la société. Je ne saurais assez recommander au procureur du roi, procureurgénéral et au grand St-Didier (M. le baron A. de St-Didier était alors juge d’instruction au tribunal de la Seine) de s’affubler de tous ces jouets d’enfants, vu qu’ils en ont un grand besoin pour paraître quelque chose. L’Ecriture-Sainte parle du grand St-Benoît, mais cela n’est rien en comparaison du très-noble grand St-Didier, surtout quand il est monté sur un grand cheval à longue queue. »

Tardieu. — Folie. 7

y 8 RÈGLES GÉNÉRALES DE l’eXRERTJ SE.

3° Un homme qui avait montré une certaine aptitude pour l’étude des sciences, et qui s’était adonné non sans succès à des travaux de chimie, tomba dans une folie lypémaniaque qui lui lit croire qu’il était l’objet de persécutions incessantes, il répandit alors dans le public une série d’écrits autographiés, de pétitions an roi dont voici un échantillon.

La Police secrète ou le Judasisrne et le Jésuitisme.

Plus on a trahi les hommes et plus on les liait, plus on veut les trahir (Judasisrne). Plus on a servi les hommes, plus on les aime, plus on veut les servir (Jésuitisme). A tout péché miséricorde. Judas, le roi Judas a des oreilles d’âne. — Sire, vous êtes trahi et comme de la trahison à la calomnie il n’y a qu’un pas, il se pourrait bien que vous fussiez- calomnié. Quoiqu’il en soit, j’ai eu à suhir à votre occasion des persécutions inouïes pour lesquelles j’ai droit d’obtenir justice. Afin d’arriver à ce but j’ai reproduit et commenté des lettres infâmes qu’on dit émanées de vous. Je vous indiquais comme un agent secret de l’Angleterre et vous ne vous êtes pas ému... J’ai donc le droit de penser qu’on vous a caché mes écrits ou que vous avez peur de me poursuivre. Vous êtes injustement trahi ou vous êtes un traître. Dans votre intérêt ou dans le nôtre il faut que cette affaire s’éclaircisse. C’est pourquoi je réclame des juges... Je me défie des gens qui portent un masque même s’ils disent que c’est pour un bon motif, surtout s’ils affichent un grand cœur. Ce n’est donc pas par haine pour vous que je sollicite des juges, c’est parce que j’ai droit d’en avoir et que j’espère que je ferai triompher la vérité dans l’intérêt de la France.

Paris, rue de Lourcine, 20, ce <0 septembre 1840.

G-autiux.

6° Un individu demeuré inconnu a pendant plusieurs mois adressé presque chaque jour au parquet du tribunal de la Seine, tous les extraits des journaux qui avaient trait à quelque accident ou à des crimes, recopiés de sa main et avec des annotations comme celles-ci :

« Demander le procès-verbal de cette affaire serupuleusemen détaillé et épluché. — Relever l’acte de décès inscrit sur les registres de l’état civil aux actes de décès au greffe du tribunal de première instance du département de la Seine, séant à Paris, au Palais

de Justice. Demander le lieu du domicile à Paris, les états de procès au Ministère de la Guerre, Bureau du recrutement (Classe 1860). — Faire faire une grosse exécutoire, demander au Cadastre une carte topographique de l’Empire français et une carte cadastrale du Piémont. Carte topographique. Voir les Géographes., etc. »

7° Une malheureuse femme en proie au délire de persécutions le plus complet, écrit des volumes qu’elle adresse à toutes les autorités et toujours sur le même thème. Il est difficile de trouver un plus parfait modèle d’incohérence et de désordre dans les idées et dans le stvle.

« En écrivant depuis ma demande à M. le Préfet de police, comme à plusieurs de Messieurs les Magistrats, je lui ai donné à ce sujet les preuves les plus convaincantes. Mais qu’est-ce que cela en comparaison de tant de mauvaises langues qui, me dit l’homme que j’ai épousé, vont se plaindre de moi à la Police. Elle a bien de la complaisance, lui dis-je, de prêter l’oreille à de si basses gens. M. le Procureur, il ne serait pas possible de me faire entendre qu’il y ait de plus basses gens que ceux qui cherchent à troubler le repos des honnêtes personnes ; tout absolument c’est une sorte de lie cachée sous le peuple, puis réellement dit, c’est la vraisemblance de l’assassin. En parlant ainsi, je suis certaine de montrer le méchant dans toute son étendue. En effet, il ne profère pas une parole, qui semblable au meurtrier, il veut anéantir i’objet sa parole et de sa haine en lui portant absolument le plus fort préjudice qui, selon lui, devrait lui réussir de suite, mais qui néanmoins ne l’arrêtera pas s’il exige un travail tel que des inventions infernales pour prouver ce qu’il avance. M. le Procureur, c’est une sorte de méchants de ce genre qui constituent la perte de mon existence et à la fois le manque de ma séparation... »

8° Pendant plus d’une année le chef du parquet du tribunal de la Seine a reçu presque par tous les courriers de Californie des lettres de douze, quinze ou vingt pages que lui adressait un pauvre halluciné, dont la folie apparaît à chaque ligne et qui signait invariablement l'arbre d’olivier. A la dernière était jointe sa photographie.

« Je vais bientôt me lever pour instruire les peuples. Je ne peux pas les laisser périr par millions, cent millions sans les prévenir. J’ai écrit et transmis la loi de ce père et de cette mère, et

jo l’ai envoyé à différentes personnes par beaucoup de lieux en ce monde. Et néanmoins cela n’a lait fort peu d’effet. Car ce maudit, maudit, maudit, infiniment maudit clergé travaille à ronger l’esprit de ces peuples. De là les instruments puissants de Satan et de Satané. C’est ceux qui les servent avec plus d’efficacité. Cette race d’hommes plus fous, égoïstes, bigots, absurdes et superstitieux que les autres peuples. Cette race d’hommes plus spéculateurs, paresseux, impies, hardis, blasphémateurs et effrénés que les autres peuples, sèment la division parmi les peuples. Chaque une de ces sectes ou religieuse doctrine et dénonciatrice conduit grand nombre de peuples à leur ruine spirituelle. Leurs chiffres les excitent les uns contre les autres, et généralement les font faire la guerre et révolter les uns contre les autres. Ils empoisonnent les peuples de leursparoles et écrits et instructions diaboliques, fausses et blasphémoires, et font égorger, tuer, blesser et tailler ces peuples en pièces de temps à autre. Et le clergé romain, catholique, apostolique est le pire de tout. C’est ce dragon mortel qui prêche par le livre des sept blasphèmes. »

9° Voici enfin lin spécimen d’une sorte de jeu auquel se livrait un jeune homme atteint de manie chronique et qui, quoique très lettré, passait toutes ses journées à chercher les combinaisons cacographiques les plus étranges et les plus grotesques, qu’il écrivait sur de tout petits papiers pliés en forme de lettre.

Khar touche Lhithérer Dhémonstrasyon

Hané 1860.

Ch. Jhan Bhatiste ha Ihavanthaje de vou zhofrire de sha Fhacon hun Noiyho qhachet hen les Lhiman Dyeu mhaqorde lha Fhacilité de Recherche poure héqrire Lhorthografe du Langhaje Frhancai, hen Rhapor de lha shonhorité des Lhaitre hé de Lhere.

Quant aux dessins, je donnerai seulement ici la repro-

Substance Dhordre.

Heureu de Lhobservé Jhe Dhemande lha Fhavhere dhune de vho Priyer pour lha Rhéhusite de mes Projet.

Vhelyé haqcepté mon shalu hamhiqal.

duction d’un dessin emprunté au livre dont j’ai parlé plus haut avec l’explication et le commentaire textuels de l’auteur.

« A plusieurs reprises, pendant 3 semaines, je mis ma plume sur le papier, à la disposition de Dieu. Il la conduisit pour tracer le dessin dont je donne ici l’échantillon.

C’est alors que je vis des arômes. Le magnétisme aromalisé de Mme H. étant une combinaison qui n’existe pas sur la terre, ailleurs que dans son organisation et dans la mienne, l’Ame de la terre ne pouvait décider les fluides à quitter sa tête, qu’en les dirigeant de mon côté. Encore fallait-il, pour leur donner le change (ces instruments d’une pensée surhumaine sont presque pensants), tracer sur le papier la tête d’Octavie, leur faisant signe de venir. A la vérité, l’éhauche de son portrait se terminait, au côté gauche, par une houle qui les repoussait bientôt. L’Ame de la terre me faisait suivre leur mouvement sur le papier avec la plume, et l’électricité de l’encre absorbait ces fluides, déjà plus ou moins dénaturés presque tous. Si l’on examine la gravure que notre rayon dieu d’âmes a tracée lui-même sur le bois, on verra que l’arôme féminin se reconnaît encore dans quelques jets partant de la tête et de la poitrine d’Octavie, à ses groupes d’anneaux, repré-, sentant, plus ou moins fidèlement, chacun 10 doigts d’un rayon dieu d’âmes, mais ce n’est plus l’arôme féminin supérieur, tel qu’il sortait de notre porte-voix, tout chargé de dentelures. Les fluides qui ne sont ni employés ni neutralisés dégénèrent. Presque tous ceux qui émanent d’Octavie, dans la gravure, ne conservent de l’arôme titré en féminin, que la ligne droite correspondant à sa fuite brusque après 6 groupes de petits tours, quand sa marche est régulière. D’autres aspirent visiblement à l’enroulement de l’électricité neutre. Ceux-là se perdaient dans mon papier. Quant aux autres, encore vivaces, j’étais souvent obligé d’accompagner leurs mouvements, avec le bras, jusqu’en dehors de ma table ; je les dirigeais, d’après l’instruction de l’Ame de la terre, vers le feu de la cheminée, foyer électrique où ils se perdaient. Le mieux conservé de tous les arômes, dans ceux dont je donne le dessin, est le magnétisme aromalisé, gerbe de croissants qui sautent. Il provenait de la réduction que l’on faisait subir à la spirale de ma femme, pour que le couvercle tînt dans sa tête. Cet arôme, d’une trempe exceptionnelle, était pour moi le plus fatigant à suivre.

La gravure placée dans ce livre reproduit une de mes séances de

TUi G I. ES G fi NÉE A TE s DE |, EXPERTISE,

thérapeutique aromale les moins chargées. Il m’est arrivé, dans cet exercice, de couvrir entièrement d’encre une feuille de papier, de la déchirer sous ma plume et de me lasser le bras. »

Je borne ici ces citations : elles auront suffi, je l’espère, pour montrer l’importance que présentent les écrits et les dessins des aliénés au point de vue de la détermination de l’état mental et tout le parti qu’en peut tirer le médecin légiste.

Muni de ces données et de celles que j’ai précédemment exposées, il lui reste encore à examiner l'acte même qui a appelé sur l’aliéné l’œil de la justice et qui est l’objet principal et actuel de l’expertise. Il arrive en effet, quoique rarement, que l’acte en lui-même porte les caractères de la folie. Je l’ai dit déjà pour certains testaments; il en est de même pour des crimes et des délits dont les circonstances, le mode d’exécution révèlent parfois l’insanité de celui qui les a commis. Ainsi l’outrage public à la pudeur peut se manifester dans des conditions évidentes d’aberration mentale. La jeune fille nymphomane qui se fait arrêter en flagrant délit de vagabondage et de prostitution ne donne- 1elle pas la mesure de sa folie hystérique ? Dans des cas plus graves, le meurtre, l’infanticide présentent les mêmes indices. Une femme après avoir tué son enfant, le coupe en morceaux et le fait bouillir dans une marmite avec des choux. Il y a dans le seul détail de cette préparation culinaire aussi inutile que révoltante, une forte présomption que cette femme n’a pas sa raison. L’absence constatée de tout mobile apparent ou cache, le choix" irréfléchi de la victime peuvent aussi dénoncer la folie : un épileptique plonge son couteau dans le ventre d’un passant; un lypémaniaque tue une femme placée près de lui dans un théâtre et qui lui est complètement inconnue ; que peut être cette action sinon celle d’un fou ? Dans quelques cas le nombre des personnes frappées, la multiplicité des blessures, leur énormité pourraient éveiller le soupçon de folie si les annales des crimes n’offraient des exemples où ces circonstances se sont rencontrées sans qu il soit possible de les attribuer à un aliéné:

l’exemple seul de Troppmann suffirait à mettre en garde contre eet indice. Aussi il faut bien le reconnaître, c’est moins dans la nature de l’action et dans les circonstances qui l’entourent que dans les dispositions morales et intellectuelles de celui qui est soumis à son examen que l’expert puisera les motifs de son jugement.

Tels sont, en résumé, les éléments et les règles générales de l’expertise médico-légale en matière de folie. Mais ce ne sont là en quelque sorte que les préliminaires, et il est nécessaire, pour donner à cette étude l’utilité pratique qu’elle ambitionne, de pénétrer plus avant, et de faire à chaque genre, à chaque espèce de folie l’application des principes et des préceptes qui viennent d’être exposés. C’est cette tâche difficile et délicate, pour laquelle les faits seuls et mes observations particulières me serviront de guide, que je vais m’efforcer d’accomplir.

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