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CHAPITRE IX

APPRÉCIATION MÉDICO-LÉGALE DES DIFFÉRENTES ESPÈCES DE DÉLIRES EXERÇANT SUR LES ACTES DES INFLUENCER VARIÉES.

J’arrive au troisième des groupes entre lesquels j’ai partagé tous les faits de folie qui peuvent être l’objet de l’appréciation médico-légale. Celui-ci comprend toutes les variétés de folie, dans lesquelles il existe des conceptions délirantes, et où le délire général ou partiel exerce sur les actes de l’aliéné une influence directe, mais non absolue, la volonté restant d’ailleurs active.

L’aliéné est en proie à des conceptions délirantes de toute nature, à des idées fixes, des faux jugements qui peuvent bien être pour lui et qui sont en effet souvent des mobiles d’actions insensées; mais c’est par une sorte de déduction

MANIAQUES

logique, par lin enchaînement raisonné, sinon raisonnable, que du délire naissent les actes. La différence est capitale de ce groupe au précédent, dans lequel la volonté impuissante était dominée et entraînée par une impulsion purement instinctive sans délire, sans trouble nécessaire des facultés intellectuelles. 11 en résulte cette conséquence extrêmement importante au point de vue médico-légal^ que les actions des fous délirants étant souvent le résultat bien manifeste de la volonté, conçus et préparés par eux par une opération intérieure qui ne diffère pas essentiellement et en elle-même de celles auxquelles peut se livrer un esprit sain; il est nécessaire, aux termes mêmes de la loi pénale, de bien établir que l’acte a été commis sous l’influence du délire, c’est-à-dire que l’individu soumis à l’examen de l’expert délirait au temps de l’action. Chez certains furieux, l’acte lui-même peut suspendre la folie, il peut constituer une sorte de paroxysme extrême, dans lequel le délire s’épuise et après lequel il cesse pour un temps. Les faits de ce genre ne sont pas rares où l’on voit un fou qui vient de commettre un meurtre, éprouver à la vue du sang comme un réveil des facultés affectives, une sorte de crise morale qui éclaire l'intelligence d’une lueur plus ou moins vive, plus ou moins durable. Pas plus que pour l’effet instantané de la folie impulsive, je n’admets ici de folie transitoire. Mais j’appelle l’attention du médecin légiste sur une difficulté pratique très-réelle et sur l’obligation étroite où il se trouve de reconstituer toujours l’état mental tel qu’il existait au moment où l’acte incriminé a été commis, et de toujours rattacher celui-ci au délire qui en a été en réalité le principe et l’occasion .

Du reste , il faut reconnaître que le groupe don t il s’agit ici , va- nous offrir des types très-francs , très-nettement accusés et non plus de ces demi- fous, dont l’état mental est parfois si difficile à déterminer et qui font, comme je l’ai dit, le désespoir de l’expertise médico-légale. Ici nous entrons et nous nous maintenons sur le terrain de la folie commune, avec ses grandes divisions de délire général et de

lüü APPRÉCIATION DE CHAQUE GENRE DE FOLIE.

délire partiel, et ses variétés nettement caractérisées par la nature des conceptions délirantes et par des signes extérieurs, parfois même par des symptômes physiques qui permettent une appréciation franche et des conclusions positives. Ces types dont les exemples sont si fréquents, sont d’ailleurs peu nombreux, et je les ramènerai à trois principaux: 1° les maniaques atteints de manie aiguë ou chronique ou de folie à double forme; 2° les monomanes, lypémaniaques et persécutés , qui forment la grande 'majorité des vrais aliénés; 3° les fous paralytiques, qui, dans une grande partie de la durée de la paralysie générale, se distinguent surtout par le caractère spécial et la marche de leur délire ; ajoutons enfin, les somnambules dont l’état, par le côté médico-légal, doit être rapproché de la folie. Je suivrai d’ailleurs dans l’étude de ces différents types, l’ordre que j’ai adopté jusqu’ici et je commencerai par donner sur chacun d’eux, une sorte de résumé sommaire des principaux traits cliniques qui leur sont propres, afin de rappeler et de fixer les souvenirs des médecins appelés à constater leur état mental et à apprécier les effets de leur délire.

Maniaques.

La manie peut être aiguë ou chronique , continue ou intermittente, comme dans la folie circulaire ou à double forme qui doit y être rattachée. Dans tous les cas elle est caractérisée par un délire général. Les indications qu’elle présente au médecin légiste, sont simples et précises. Elle ne peut en effet laisser de doute sur l’incapacité et l’irresponsabilité absolue de ceux qui en sont atteints ; c’est presque uniquement au point de vue de la simulation qu’elle offre pour nous quelque intérêt. Il importe toutefois d’en bien fixer les caractères.

La manie aiguë réalise le tableau le plus complet que l’on puisse imaginer de la folie, par la perversion, le bouleversement de toutes les fonctions de l’entendement, l’incohérence des idées , la violence tumultueuse des actes et cet ensemble que l’on considère dans le monde comme

MANIAQUES

le type du. fou. J’en emprunte le portrait fidèle à cette galerie fournie par Galmeil, et à laquelle j’ai fait déjà d’utiles emprunts: « Les idées pullulent, se succèdent, se pressent avec une rapidité inconcevable, n’offrant entre elles nulle suite , nulle liaisou , nul ensemble. Les mots détachés ne rappellent que des images confuses : la mémoire n’obéissant plus qu’à une excitation maladive évoque pêle-mêle tous les souvenirs dont l’affluence encombre, pour ainsi dire, le cerveau. La volonté sans cesse entraînée, perd toute espèce de pouvoir , et l’attention incessamment distraite par la nouveauté et la multitude des impressions extérieures et intérieures , ne peut plus se fixer sur aucun objet. Le maniaque passe dans la même seconde de la joie à la tristesse, de la colère à la gaieté, riant, pleurant, tempêtant tout à la fois; ses chants, ses cris, ses gestes tumultueux, sa loquacité intarissable, tout en lui dénonce une violente exaltation des centres nerveux encéphaliques. Les forces physiques sont doublées, triplées, et ne semblent ne devoir jamais s’épuiser. Tel malade va, vient, marche à pas précipités, depuis le matin jusqu’au soir, se livre pendant des semaines et des mois entiers aux actes les plus désordonnés sans témoigner la moindre lassitude et sans trouver le repos dans un instant de sommeil. » Les maniaques sont malpropres, ils ont perdu tout sentiment de pudeur; leurs dispositions affectives sont également modifiées. C’est à peine s'ils reconnaissent, et pour quelques instants seulement, leurs amis et leurs proches. La contrainte qu’on leur oppose, les pousse facilement à la fureur. Ils font entendre des vociférations, des menaces, des injures ; le visage pâle d’ordinaire se colore, les yeux s’injectent, ils sont fixes ou agités de mouvements convulsifs ; l’expression du regard est sinistre, la pupille dilatée, la bouèhe sèche, ou parfois humectée par un crachotement continuel, ou un écoulement de mousse abondante qui s’écoule d’elle-même ; les mâchoires sont parfois contractées, parfois il y a du grincement de dents; les mouvements sont tellement désordonnés qu’il faut le plus souvent maintenir les malades. La

voix fatiguée se casse, devient rauque, s’affaiblit, s’éteint même quelquefois complètement. Il n’y a d’ailleurs le plus souvent pas de fièvre, mais l’amaigrissement se prononce assez vite, la peau prend une teinte basanée. Cette exaltation maniaque accompagne en général l’invasion de la folie, mais au bout d’un certain temps, elle fait place à un élat plus calme; rarement elle est suivie d’un retour durable à la raison ; plus souvent, après plusieurs alternatives d’agitation et d’apaisement, elle est remplacée, soit par un délire général chronique, soit par l’une des variétés du délire partiel, ou enfin elle constitue le premier paroxysme de cette folie à double forme , dont le cercle fatal est 'formé par des alternatives d’excitation maniaque, de dépression mélancolique et de retour à la raison.

La manie chronique diffère de l’état que je viens de décrire par l’absence de l’agitation musculaire et des paroxysmes de fureur, mais le délire est également général et presque constant. Il se manifeste surtout par des divagations incohérentes, au milieu desquelles on a bien souvent de la peine à démêler l’idée la plus simple. Dans certains cas il y a, en apparence, un peu plus de suite dans les actes intellectuels, mais les jugements les plus faux, les appréciations les plus erronées montrent bien le désordre de l’esprit. Il est fréquent, chez les malades de cette catégorie, d’observer des hallucinations ou des illusions sensoriales presque incessantes qui deviennent le point de départ de la plupart des conceptions délirantes. Tous les instincts, tous les penchants peuvent être pervertis. C’est chez les maniaques atteints de délire chronique, que l’on voit ces goûts dépravés qui les portent à avaler, sans répugnance, les matières les plus grossières et les plus dégoûtantes. La santé générale peut d’ailleurs rester très-bonne, l’appétit régulier, le sommeil souvent assez calme et l’embonpoint satisfaisant. De temps en temps, il survient des retours d’agitation ou de .fureur; Ges paroxysmes sont de courte durée et le pauvre maniaque retombe dans le cercle chaque jour plus étroit et plus infranchissable du délire chronique et incurable auquej

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il est en proie, ou finit, ce qui est la terminaison la plus rare, par arriver à un état de démence complète.

La manie chronique ne se montre pas toujours et d’emblée aussi complète, et le délire, bien que général en ce sens que ses manifestations portent sur toutes les fonctions de l’entendement, peut n’être ni aussi étendu, ni aussi continu que dans la forme de manie que je viens de décrire. Les facultés affectives peuvent aussi n’être pas tout à fait abolies. Elle est un produit ordinaire de l’hérédité, et se développe surtout chez des individus d’une intelligence bornée, mais qui ne deviennent fous qu’à une époque plus ou moins avancée de leur vie. Ils commencent par avoir des accès plus ou moins fréquents de colère et d’emportement, accompagnés de pleurs et de cris durant lesquels ils injurient et frappent les personnes qui les entourent et leurs parents euxmêmes. Ils deviennent bientôt incohérents dans leurs idées et dans leur langage; des conceptions délirantes, des hallui nations surviennent et persistent; l’un se plaint que sa mère lui a ôté son cœur depuis plus de quatre ans ; un autre voit des images fantastiques, un géant à cheval sur une comète; les sentiments s’obscurcissent et s’éteignent; le cercle des idées va se rétrécissant de jour en jour ; ils parlent seuls et à haute voix et divaguent sur tous les sujets. Il en est qui s’occupent à des travaux puérils ou absolument stériles; ce sont eux qui font ces peintures ou ces dessins insensés dont j’ai parlé. Il leur est impossible de comprendre ou de suivre aucune explication sérieuse, et leur tête se fatigue très-vite. A part les moments d'agitation, leur physionomie est peu mobile, le regard est terne ou inquiet; leur incapacité est absolue, et souvent ils se laissent entraîner à des actes de violences, quelquefois à des tentatives irréfléchies de suicide. Cet état offre pendant plusieurs années des rémissions assez marquées, sur lesquelles, toutefois, il n’est pas permis de compter et qui ne doivent pas rendre moins active la surveillance dont ces malades ont besoin, car elles sont interrompues par de nouveaux accès de délire et de fureur, jusqu’au jour inévitable

Tahdieu. — Folie.

où la manie s’établit d’une manière définitive et complète.

Tl est clair que des actes de violences commis par des aliénés en état de fureur maniaque seront facilement appréciés par le médecin expert. Mais il est certaines circonstances qui viennent quelquefois compliquer la situation et la rendre beaucoup plus difficile à juger.

J’ai vu, par exemple, des individus inculpés de meurtre devenir fous et être pris de manie aiguë dans la prison. En laissant de côté la question de simulation qui se pose toujours d’elle-même dans des cas pareils, il faut dégager l’acte criminel commis en pleine raison de la maladie mentale développée après coup. Un jeune homme âgé de vingtsix ans, terrassier, avait fait, dans un accès de jalousie, des blessures mortelles à son propre frère et à sa concubine. Un mois environ après qu’il était enfermé à Mazas, il fui pris de délire et transféré à Bicêtre où l’habile médecin aux soins duquel il était confié, M. le docteur Félix Voisin, constatait son état en ces termes,' vingt-cinq jours après son entrée : « Délire aigu avec fièvre et hallucination, est aujourd’hui dans un état assez satisfaisant, a failli mourir. Ce jeune homme commence à répondre aux questions qu’on lui fait; mais il me paraît avoir une intelligence nativement faible, indépendamment de l’atteinte qui a dû lui porter sa grave affection cérébrale. » Six semaines plus tard, ce premier certificat était confirmé par un second ainsi conçu : « Ce malade vient d’échapper à un délire aigu ; il se porte assez bien aujourd’hui quant au physique; mais son intelligence est encore faible et je crois qu’elle l’a toujours été. » Chargé par la justice de l’éclairer sur ce cas difficile, je constatais à mon tour que cet individu était bien réellement atteint d’aliénation mentale non simulée; que la folie n’avait pas précédé chez lui le double crime qu’il avait commis et n’en avait pas été la cause déterminante; qu’elle avait éclaté dans la prison, sous l’influence de la terreur du châtiment. Caractérisée d’abord par un délire aigu avec hallucination et accès de fureur, elle a dégénéré en un état de démence qui persiste et peut devenir incurable. J’ajou-

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fais que ce malheureux ne pouvait être réintégré en prison et que, quelle que fût la marche que devait suivre ultérieurement sa maladie mentale, elle exigeait encore des soins qu’il ne pouvait recevoir que dans un asile spécial.

La manie revêt parfois une forme intermittente et est caractérisée alors par une suite d’attaques plus ou moins rapprochées dans lesquelles le délire reparaît avec des caractères de plus en plus graves pour aboutir en général à la démence. Je rapporterai plus loin un fait de cette nature extrêmement curieux, sur lequel M. Calmeil et moi avions été consultés par un juge d’instruction.

J’ai dit déjà que le délire maniaque constituait l’une des phases, habituellement la première, de la folie à double forme. Dans l’un et l’autre cas on peut juger de l’existence antérieure de la manie aiguë par l’état de faiblesse intellectuelle, d’hébêtude et de stupeur qui succède ordinairement à la période d’excitation maniaque et durant laquelle on observe une grande confusion dans les idées et les souvenirs, beaucoup de vague et de lenteur dans les conceptions, de la difficulté à se mettre en communication avec les autres, à comprendre les questions et à y répondre, un besoin de solitude et d’inaction.

La folie à double forme a parfois des caractères encore plus tranchés. Je n'en citerai qu’un seul exemple d’autant plus remarquable, que la description en est tracée d’après nature par une personne étrangère à l’art et qui me transmettait des renseignements sur une dame dont un jugement du tribunal de la Seine, en date du 28 juin 1860, nous chargeait, MM. Parchappe, Calmeil et moi, de constater l’état mental en vue d’une demande en interdiction. L’hérédité estétablie d’une manière incontestable. Le père s’est suicidé. De nombreux témoins ont constaté les alternatives de tristesse etd excitation, de taciturnité et de loquacité. L’un d’eux a vu la malade dans une surexcitation extrême, avec hallucination, voyant des globes tomber du ciel, des âmes sortir des fleuis. Puis, après quelque temps de séjour dans la maison de Charenton, le mieux s’est fait sentir et l’on a espéré

que ce mieux continuerait et que la vie de famille ia maintiendrait. La vie de famille a été rendue ; les soins les plus assidus prodigués, et malgré cela, la rechute est arrivée, et cela s’est répété ainsi jusqu’à sept fois. On constate alors un affaiblissement marqué des facultés; la surexcitation tombe et fait place à une profonde tristesse. En résumé cette dame, que les phases de la maladie font passer par intervalle de l’excitation la plus caractérisée à la lypémanie avec dégoût de la vie, avec tentative de suicide, peut-elle être considérée, même avec la possibilité d’un retour passager à la raison, comme capable de diriger sa personne et d’administrer ses biens? Et l’amélioration même prolongée qui s’est produite durant le septième internement peut-elle faire croire à la guérison ? Enfin peut-on être rassuré pour l’avenir en présence d’une suite de rechutes remontant à plus de vingt ans? Les experts ne pouvaient hésiter à répondre par la négative à ces questions, qui se poseront et devront être résolues de même dans tous les cas de folie à double forme, l’une des plus graves et des plus fatalement incurables de toutes les variétés de la folie.

Je viens de parler des rémissions qui surviennent dans le délire maniaque et des difficultés d’appréciation qui en naissent; c’est la question tant de fois agitée des intervalles lucides. Elle se présente dans toute sa force à l’occasion des faits de manie intermittente et de folie circulaire. La loi civile, on ne l’a pas oublié, n’admet pas que ces intervalles de raison survenant dans le cours d’un état habituel de démence ou de fureur changent le caractère, la portée et les conséquences de ce dernier au point de vue de la capacité des aliénés. Quant à la responsabilité qui doit être jugée d’après l’état mental au temps de l’action, il est parfois difficile de reconstituer cet état lorsque la maladie mentale présente des intervalles lucides. Le fait que je rapporterai plus loin et qui est relatif à un officier qui avait commis un détournement et chez lequel les intervalles de lucidité les plus francs alternaient avec des accès de fureur maniaque de la plus grande violence, lions a mis aux prises avec

MANIAQUES

cette grave difficulté. Dans un autre cas, j’ai eu à donner mon avis sur la validité d'un mariage contracté par un fou et attaqué pour défaut de consentement. Le malade avait été interdit sans difficulté ; mais le mariage qui avait eu lieu au Mexique depuis l’invasion de la maladie, avait été maintenu par le tribunal comme ayant été célébré dans un intervalle lucide. La Cour était saisie de l’appel. La maladie avait débuté au mois de novembre 1861, par un délire aigu avec fièvre ardente, incohérence, agitation maniaque, tentative de suicide suivis de prostration et de calme relatif survenu seulement le 13 décembre. La folie était encore constatée par de nombreux témoins le 16 décembre suivant et la célébration du mariage avait lieu le 18. Il était établi daus l'enquête que quoique M. N. se trouvât mieux alors, il ne cessa pas pour cela d’être sous l’influence du trouble mental et de présenter des alternatives de délire furieux et de faiblesse ou de docilité enfantine. Un écrit très-important, émané du malade lui-même à la date du 16 décembre 1861, deux jours avant son mariage, dénonce à lui seul la folie, et par sa forme graphique, lignes illisibles, lettres de grandeur inégale, et par les phrases sans suite, le désordre et l’incohérence des idées. Pendant toute la traversée de retour du Mexique en France, on fut obligé de le soumettre à la surveillance la plus rigoureuse pour éviter que, dans un de ces accès de folie qui étaient très-fréquents, il se jetât à la mer. Je le vis peu de temps après son arrivée, à l’occasion de la demande d’interdiction immédiatement formée par sa famille. C’était un homme' de cinquante ans, qui toute sa vie avait fait preuve d’une exaltation maladive, et l’explosion de l’affection mentale très-grave qui avait éclaté après un an de séjour au Mexique, avait été dès longtemps préparée par des hallucinations, des extases, des idées mystiques et des périodes, soit d’excitation, soit de tristesse. Des troubles marqués de la myotilité ne laissaient pas de doutes su! 1 existence d une lésion grave et profonde des centres nerveux. Des écrits de lui, très-nombreux et dont quelquesuns étaient intitulés : Confessions d'un aliène, présentaient

dans des pages prolixes, diffuses, couvertes sur toutes les marges, ou dans des lettres adressées à une foule de personnes, le mélange le plus incohérent des élans les plus émus et des détails les plus insignifiants et les plus grossiers. Il n’avait pas tardé à tomber dans la démence la plus prononcée avec affaiblissement de la mémoire et retour encore assez fréquent de l’agitation maniaque. J’avoue qu’il me fut impossible, dans un état si constant, si semblable à lui-même, à marche si prévue, si fatale, de trouver place pour un instant lucide durant lequel un consentement intelligent et libre aurait pu être donné par ce malade au mariage qu’on lui avait fait faire le 18 décembre 1861, alors surtout que son état de folie était constaté de la manière la plus explicite et la plus formelle à la veille et au lendemain du prétendu mariage.

J’ai déjà dit d’une manière générale ce que je pensais des intervalles lucides au point de vue de l’appréciation médicolégale de la capacité, et notamment de l’influence qu’ils peuvent avoir sur l’opportunité de l’interdiction : j’ajouterai en ce qui touche plus particulièrement la manie, que c’est l’une des formes de la folie dans lesquelles ils peuvent se montrer le plus fréquemment et avec le plus de consistance. Et en ce qui touche leur signification au point de vue de la responsabilité de l’aliéné, je me rangerai très-volontiers à l’opinion du grand jurisconsulte qu’a cité M. le docteur Linas(l)dans l’excellente étude très-neuve et très- complète qu’il a donnée de la lucidité. « Il faut pour que les moments lucides aient une réelle valeur, qu’ils soient non pas douteux et de courte durée, mais certains et complets, et non pas une simple diminution, une rémission du mal, comme dit d’Aguesseau, mais une espèce de guérison passagère, une intermission clairement marquée, entièrement semblable au retour de la santé. Il faut enfin qu’ils durent assez

(1) Linas. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, articles Lucidité et Manie. — Voy. aussi Billod. Des intervalles lucides chez les aliénée {Ann. méd-ico-psychol. Juillet., 1852.)

MONOMANES, LYPEMANIAQUES, PERSÉCUTÉS. 1 9i>

longtemps pour pouvoir donner une entière certitude du rétablissement passager de la raison. » Hors de cette doctrine, il n’y a que doute ou incertitude pour le médecin expert, et dans l’appréciation des actes criminels commis par les maniaques, sa conscience même lui fait un devoir de ne pas fonder la responsabilité de l'aliéné sur la possibilité douteuse d’une lucidité incertaine.

Monomanes. Lypémaniaques. Persécutés.

Les variétés de la folie qui viennent se ranger dans la catégorie que je vais étudier, ont pour caractère commun et essentiel d’être constituées par un délire partiel ; c’est-àdire que les facultés manifestement lésées sur un point, semblent conserver sur tous lés autres une intégrité presque complète. L’aliéné dominé par une idée fixe est sans cesse ramené dans le cercle de conceptions fausses et d’actes insensés que cette idée enfante; et pour le vulgaire qui ne sait pas découvrir l’origine morbide des unes et des autres, la logique des déductions et le calcul qu’impliquent les actes, éloigne le plus souvent tout soupçon de folie. On voit surle-champ quelle gravité particulière acquiert dans la pratique de la médecine légale l’apprécia lion de ces formes insidieuses de la folie, et quelle attention elle exige de la part de l’expert. C’est en effet pour les fous de cette espèce qu’il rencontre malheureusement le plus de peine à faire prévaloir les données les plus positives de la science ; c’est parmi eux, je le dis avec autant de conviction que de tristesse, que l’on compte ces exemples déplorables d’erreurs judiciaires qui ont conduit de pauvres malades jusqu’à l’échafaud.

Aux délires partiels se rattache la question mal posée et mal définie pendant longtemps, mais aujourd’hui mieux compiise, des monomanies qui tenait une si grande place dans la médecine légale de la folie. Il faut se garder d’abord de prendre cette expression, quelque fortune qu’elle ait faite, dans son sens étymologique étroit. Si bornée que soit l.i

lésion des facultés, quelque circonscrit que paraisse le trouble delà raison, ce n’est jamais dans un point unique qu elle se renferme. L’idée prédominante se détache sur un fond généralement et primitivement altéré, et le délire partiel n'est que la note la plus élevée du désaccord plus profond qui existe entre les différentes fonctions intellectuelles et morales. D’un autre côté, ainsi que je me suis efforcé de le démontrer dans le chapitre précédent, il importe de ne pas confondre la monomanie, conception délirante, avec l’impulsion instinctive. Si, dans l’une comme dans l’autre, on constate une certaine influence sur les actes, la seconde domine la volonté et l’opprime, tandis que la première l’inspire et la dirige. Les actions des monomanes dérivent de leur idée fixe; celles des fous instinctifs sont la conséquence involontaire d’une impulsion irrésistible. Aussi faut-il rayer du cadre des délires partiels, ces prétendues monomanies qui n’ont dù l’existence qu’à une fausse interprétation des faits, et qui, telles que la pyromanie, la kleptomanie, la dipsomanie, attestent non un délire spécial, mais la perversion des instincts. Il en résulte pour le médecin légiste l’obligation de ne pas s’arrêter à la surface et de chercher à l’occasion et au-delà de tout délire partiel le désordre plus ou moins étendu de l’ensemble des facultés en même temps que la preuve de ce fait que, dans la folie monomaniaque comme dans lâT folie maniaque, les actes des aliénés sont la conséquence directe et portent l’empreinte du délire auquel ils sont en proie.

Le plus fréquent des délires partiels, celui qui en résume les principaux caractères, est le délire lypémaniaque, délire triste ou mélancolique auquel appartient le type si bien observé et si heureusement dénommé par M. Lasègue, du délire de persécution (1) qui, s’il ne mérite peut-être pas la part

(1) Lasègue. Mémoire sur le délire des persécutions ( Arc h . gén. de méd., 4e série, t. XXVII, p. 129). — Brierre de Boismont. De la monomanie de persécution au point de vue de la médecine légale. {Ann.d’hyg. publ. et de méd. lèg. 1852. lrc série, t. XL VIII, p. 339.)

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un peu trop large que lui ont faite de récents travaux, mérite du moins l’attention la plus sérieuse du médecin légiste.

La monomanie mélancolique ou lypémanie, née fréquemment sous l’influence d’un chagrin violent, d’une passion contrariée ou de revers de fortune, conserve presque toujours dans le délire l’empreinte des causes qui l’ont produite et se manifeste surtout par un abattement profond, une tristesse et une terreur que rien ne peut vaincre. Esquirol en a résumé dans un tableau frappant les traits principaux : « La concentration des pensées rend les actions du mélancolique uniformes et lentes ; il se refuse à tout mouvement, passe ses jours dans la solitude et l’oisiveté; il est habituellement assis les mains croisées, ou bien debout inactif, les bras pendant le long du corps. Il en est qui déchirent leurs mains, l’extrémité des doigts et détruisent les ongles. Tourmenté par le chagrin ou la crainte, l’œil et l'oreille incessamment au guet, pour le lypérnaniaque, le jour est sans repos, la nuit sans sommeil et remplie par les rêves les plus sinistres, les plus douloureuses hallucinations. Quelques mélancoliques repoussent opiniâtrement toute nourriture; on en voit qui passent plusieurs jours, même plusieurs semaines sans manger, quoique ayant bien faim, mais retenus par des hallucinations, par des illusions qui enfantent des craintes chimériques. L’un craint le poison, l'autre le déshonneur; celui-ci veut faire pénitence, celui-là croit que s’il mangeait, il compromettrait ses parents ou ses amis; enfin il en est qui espèrent se délivrer de la vie et de ses tourments par l'abstinence. Le pouls est ordinairement lent, faible, concentré, quelquefois très-dur; la peau est aride, d’une chaleur sèche et quelquefois brûlante; la transpiration est nulle. »

Une place cà part a été réservée sous le nom pittoresque d aliénés gémisseurs, à ces pauvres malades que tourmente le délire panophobique (1).

H) Morel. Du délire panophobique des aliénés gémisseurs. (Ann médic. psychol. 5- série, t. VI, p. 32t.)

L’idée lixe du lypémaniaque reflète souvent la caus<* même de la folie. Tantôt elle l’agite de tous les tourments d’un amour malheureux, et mérite le nom d’érotomanie: tantôt il se croit atteint des maux les plus cruels, ou exagère ses moindres souffrances jusqu’au désespoir profond de la mélancolie hypocondriaque, de la nosomanie. En hutte à des poursuites chimériques, se croyant environné d’ennemis , le malheureux que saisit le délire de persécution est le plus habituellement obsédé par des hallucinations qui affectent presque exclusivement le sens de l’ouïe; il entend nuit et jour des voix qui le harcèlent, l'insultent, le menacent. Pour échapper à ce supplice, quelquefois pour se venger, le mélancolique frappe ceux par lesquels il se croit persécuté. De là ces meurtres inexplicables, imprévus que commettent de pauvres hallucinés poussés à boul par l’obsession d’un ennemi imaginaire. D’autres fois ils se réfugient dans le suicide. Les idées de mort naissent souvent tout à coup et se réalisent avant qu’on ait pu y mettre obstacle. On en trouvera un exemple saisissant dans l’histoire admirablement écrite par M. Motet, d’un pauvre Mexicain que nous avons été chargés d’examiner de concert avec M. Legrand de Saulle et qui, sous le. coup d’un délire de persécution, véritable modèle du genre, plongea son poignard dans le cœur de son fils, enfant de dix ans qu’il adorait. Je-donnerai plus loin le rapport de ce fait véritablement remarquable. Quelquefois ces idées de mort se manifestent, soit dans les discours des malades, soit par des tentatives répétées. Mais lorsqu’une fois elles se sont emparées de leur cerveau, il n’est pas de moyens, pas de ruses qu’ils n’emploient pour accomplir leurs funestes projets.

Dans quelques cas, la monomanie mélancolique revêt une forme toute particulière et plonge les malades dans un étal de stupidité qui est le degré le plus élevé du délire lypémaniaque, et qu’a su admirablement déterminer et décrire M. Baillarger. Après quelques heures, quelques jours de manie aiguë, « l’aliéné devient graduellement comme anéanti. 11 reste immobile; ses yeux sont largement ouverts et fixes;

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sa physionomie perd toute expression ; son indifférence poulies objets extérieurs est complète. Il ne répond plus aux questions qu’on lui fait et semble quelquefois ne pas les entendre, ou bien ses réponses sont lentes, brèves, interrompues par des intervalles de silence. Sa volonté paraît suspendue ; le malade n^prend aucun soin de propreté ; on le lève, on le couche, on le fait manger; il semble insensible aux excitants les plus énergiques. » Cet état de torpeur se dissipe d’ordinaire spontanément au bout d’un temps plus ou moins long, et les malades, comme sortant d’un rêve, se rappellent tous les détails du délire intérieur auxquels ils ont été soumis, les hallucinations et les illusions nombreuses qui les transportaient dans un monde imaginaire. Cette forme de la lypémanie n’intéresse à vrai dire la médecine légale qu’au point de vue de la simulation possible; car dans sa réalité elle exclut toute action, et par suite toute appréciation de la capacité et de la responsabilité.

Il n’en est pas de même de la variété mystique ou religieuse de la mélancolie qui, même de nos jours, n’est pas très-rare. Favorisée par la faiblesse de l’esprit , par les habitudes de dévotion exagérées ou par les études théologiques suivies avec trop d’ardeur, la monomanie religieuse débute en général par des hallucinations de l’ouïe ou de la vue, que le malade attribue à des visions, à des apparitions célestes et à des révélations qui lui viennent d’en haut ; tantôt il croit être Dieu lui-même ou son représentant sur la terre. Il tombe alors dans des transports extatiques ou prophétise à tout venant. Plus rarement, il se croit possédé du démon, ou chargé d’exécuter les arrêts de la Divinité et, conduit par la voix qu’il entend sans relâche, il sacrifiera de sa main obéissante les êtres qui lui sont le plus chers.

La monomanie même en dehors des hallucinations qui provoquent au meurtre, revêt dans certains cas rares la forme franchement homicide. Elle constitue alors une aberration des fonctions affectives, telle qu on la voit chez certaines femmes dans l’état puerpéral ou durant l’allaitement et chez de malheureux mélancoliques qui luttent avec déses-

poil*, quelquefois avec succès, contre le désir de verser le sang. On se fait difficilement une idée de la violence de la lutte intérieure qui s’établit dans ces esprits malades entre l'idée fixe et la volonté. Beaucoup de faits de ce genre passent inaperçus, beaucoup aussi éclatent en crimes inouïs, auxquels manque seulement la conscience de ceux qui les commettent.

Le délire de persécution prend très-souvent le masque et la couleur des opinions et des passions politiques. Dans les temps troubles qu’a traversés le siècle où nous vivons, cette variété de la folie mélancolique est devenue de plus en plus commune, c’est à ce titre partout qu’elle a mérité des historiens (1). Les ennemis chimériques en qui l'aliéné voit alors ses persécuteurs, sont le ministre puissant, les diverses autorités, le chef même de l’Etat. Il attribue à leur injustice tous les malheurs, toutes les disgrâces dont il se croit atteint. Il les harcèle de ses écrits et de ses plaintes. Il se pose en victime du despotisme, en martyre de la liberté. Il voit sans cesse autour de lui des agents de police ; et son oreille hallucinée recueille en passant dans les rues des paroles qui lui rendent plus sensible encore sa triste position. Bientôt il acquiert la certitude qu’on en veut à ses jours, il entend des balles siffler à ses oreilles ou, torture plus effroyable, croit sentir du poison dans chacun de ses aliments. 11 demande des juges et brare^Iâ mort tout en tremblant devant elle à tous les instants de sa vie. J’en citerai les plus frappants exemples. Dans ses nombreuses variétés, la folie triste offre de particulièrement remarquable la profonde conviction, avec laquelle, soit dans les nombreux écrits, soit dans les paroles des aliénés de cette catégorie, se manifeste l’idée fixe qui les poursuit et à laquelle ils obéissent. Ils présentent en outre ce trait commun qui est comme le fond de la folie, sur lequel se détache telle ou telle conception prédominante, à savoir une dépression générale des facultés intellectuelles, en même temps qu’une concentration habituelle

(I) Legrand or Saille. Le délire des persécutions. Paris. 1871. in-8*.

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de leurs pensées délirantes, et un absolu défaut d’expansion, d’où sortent à un instant donné, au moment où on s’y attendre moins, sans avertissement, sans préparation apparente, des résolutions soudaines à ce qu’il semble, en réalité longtemps mûries, qui se traduisent par des actes violents et parfois irréparables. Je ne connais pas de fous plus abominablement dangereux que les hallucinés , qui répondent par un coup de couteau à une insulte imaginaire, ou qui, de loin, déchargent une arme à feu sur un groupe où ils croient que l’on parle d’eux en termes outrageants.

Mais pour arriver à découvrir le mobile qui les a fait agir, pour faire éclater aux yeux de tous cette folie cachée, ce délire soigneusement dissimulé, cette erreur des sens, qui sont à la fois l’explication et l’excuse de la conduite du pauvre insensé, que d’efforts il faut de la part du médecin expert, que de certitude d’expérience, et que d’habileté dans ses investigations ; et tout cela pour échouer bien souvent et pour voir condamner aux galères cet Anglais qui tire a Saint-Omer un coup de feu sur son hôtelier, ou livrer au bourreau Jobard, qui pour satisfaire à la fois son penchant au suicide et ses idées de mysticisme tue cette malheureuse jeune femme assise devant lui au théâtre de Lyon, dans l’espoir trop bien justifié que la sentence des hommes lui donnera la mort en lui laissant le temps de la recevoir en état de grâce. J’ai été plus heureux dans le cas de ce gardien de l’Ecole des beaux-arts qui, rentrant chez lui, rue Saint-Benoît, redescendit les premiers degrés de son escalier pour frapper mortellement le portier de sa maison. Je réussis à démontrer qu’il s’était cru provoqué par des injures publiques et répétées, et surtout par d’indiscrètes moqueries qui révélaient à tous une maladie secrète dont il était atteint, et qui l’avait plongé dans le plus noir chagrin jusqu’à altérer sa raison. Dans ce cas, une ordonnance de non-lieu reconnut la réalité de la folie.

G est seulement devant la Cour d'assises, à Pau, que mes efforts, réunis à ceux de MM. Galmeil et Deveraie, réussi-

rcnl à obtenir l’acquittement d’un jeune homme de dixneuf ans, fils d’un des premiers négociants de Bordeaux, en proie à une lypémanie profonde. Il avait conçu "contre la seconde femme de son père une antipathie que rien ne pouvait justiûeri Un jour, au moment du déjeuner, il descend dans la salle où la famille était réunie, son fusil armé à la main et, sans dire un mot, il tue sa belle-mère à bout portant. Il s’enfuit, et après avoir erré quelque temps dans la campagne, il va se livrer; il avoue son crime sans chercher à l’expliquer, et la justice ne croit pas pouvoir le traiter comme un aliéné. Il était cependant évident que ce malheureux enfant n’avait obéi qu’aux suggestions de son délire mélancolique. Le jury devant lequel il avait été renvoyé l’acquittait pour cause de démence, et quelques mois plus tard, comme pour rendre plus éclatante encore la folie qui l’avait déjà conduit au meurtre, il venait se tuer de sa propre main sur la tombe de sa belle-mère. Notre' rapport se terminait par les conclusions suivantes qu'il me paraît intéressant de reproduire ici textuellement : « 1° Nous croyons que l’inculpé J. R. était dans un état d’aliénation véritable le 10 novembre 1854 au moment où il a commis un meurtre sur la personne de sa belle-mère ; 2° qu’il ne jouissait aucunement de sa volonté d’honnne raisonnable et de son libre arbitre, pendant qu’il accomplissait son attentat, qu’on ne doit pas lui en imputer la xesponsabni te devant la loi ; 3° que s’il a cessé cTétre aliéné presque immédiatement après le meurtre, il n’a nullement cessé pour cela d’être prédisposé comme par le passé aux différentes affections de l’esprit, notamment à la mélancolie-suicide; 4° que, conséquemment, on doit craindre que s’il éprouvait un jour une rechute, elle ne se manifeste encore d’une manière subite et qu’elle n’entraîne, comme le premier accès d’aliénation, des conséquences fâcheuses. » On a vu que nos prévisions n’avaient été que trop justifiées. L’exemple de ce jeune homme a été rapproché par M. le docteur Morel du cas de Jeanson, ce séminariste presque enfant, incendiaire, voleur et meurtrier , dont la nature morale a été l’objet d’une

MONOMANES, LYPÉMANIAQUES, PERSÉCUTÉS. ^?07

étude approfondie et d’une discussion pleine d’intérêt pour les médecins légistes (1).

Un autre fait extrêmement curieux nous montre deux aliénés, deux frères, qui tous deux ont commis un meurtre sous l’influence de l’hallucination. L’histoire du premier remonte au mois de juin 1850. Agé de quarante et un ans, il s’était marié en 1841. Il avait fait plusieurs métiers, et en dernier lieu il était employé dans une maison de librairie.

Jusqu’en 1848, il avait fait preuve d’un caractère doux et paisible, mais les événements politiques l’avaient beaucoup frappé. Vers le mois d’octobre de cette année, il avait fallu l’enfermer dans la maison de santé du docteur Pinel ; il se croyait poursuivi, s'entendait appeler, menacer. M. Béhier, dans son rapport d’inspection, le signalait en ces termes : Il se croit poursuivi par des individus dont les voix le tourmentent; il est ordinairement très-taciturne. Un peu avant qu’il ait été enfermé, son propriétaire déclarait que dix fois il était venu le prévenir qu’il voulait quitter la maison parce que tous ses voisins s’occupaient et parlaient de lui; qu’il en était de même des personnes qui passaient dans la rue. Il marchait toujours la tête baissée et d’une manière très-brusque, ayant toujours une grosse canne. Une fois, il avait cherché querelle, sans motif, à un des locataires et l’avait menacé! Il était resté un mois dans l’établissement du docteur Pinel qui, dans sa déposition, dit que cet homme lui a toujours paru d’un caractère doux et qu’il est bien étonné d’apprendre l’acte dont il est l’auteur. Cet acte luimême, le malade, dans son premier interrogatoire, tout en disant qu’il n’avait qu’un souvenir confus de ce qui s’était passé, le décrivait ainsi : «: J’étais dans la chambre que j’occupe au-dessus de la boutique du marchand de vin, tenant mon fusil pour le nettoyer; j’ai entendu qu’on m’adressait de toutes parts des injures; mon fusil était chargé,

(1) Morel. Consultations médico- légales sur l’étal mental de Jeanson — Jules Falret. Rapport sur la même affaire. ( Annales d'hyg. publ. d de méd. lég. 2° série, t. XXXII, p. 153 et 210.) - H. Bonnet. La vmte sur l’affaire Jeanson. (Ann. médic.-psych. 5° série, t. III, p. 230.)

je l’ai tiré à travers line petite trappe; on m’a dit que j’avais tué quelqu’un, je donnerais ma vie pour sauver la sienne. .J’ai surtout entendu qu’en parlant de ma l'emme le mot : trou de vache, avait été prononcé. Du reste, dans la rue ou dans la boutique, on m’injurie toujours et on répète tout haut ce que je pense moi-même dans mon intérieur. » De fait il avait mortellement atteint, d’un coup de feu, un inconnu que la charge avait frappé de haut en bas, traversant la poitrine et le ventre. Depuis quelque temps avant le meurtre, son état de mélancolie avait augmenté. La veille au soir, il s’était plaint d’une vive douleur à la tête. « Quand mes autres commis, disait son patron, parlaient entre eux, il croyait, sans les avoir entendus, qu’il était question de lui et il les apostrophait subitement des mots de lâches, menteurs et autres. C’était un homme qui n’avait pas toujours sa raison, mais rien dans sa personne n’avait pu faire penser qu’il eût pu se porter à l’acte qu’on lui reproche. Il était aimé de tous dans ma maison. » Combien cela est grave : ce sont de tels hallucinés que l’on garde près de soi, alors qu’une séquestration plus prompte eût évité l’horrible malheur qui a coûté la vie à un homme. Il n’y a pas de caractère doux pour un halluciné.

Mais ce n’est pas tout : cet individu avait un frère qui, dès cette époque, avait présenté des hallucinations de l’ouïe, et qui, deux mois auparavant, avait frappé à coups de bâton une" personne qui passait dans îa rue. Cet homme, à son tour, devint meurtrier dans les circonstances suivantes : Le 10 août 1853, trois ans après l’homicide commis par son frère aîné, il vivait tranquillement avec sa mère, jouissant de l’estime générale, et ne se faisant remarquer que par une misanthropie et une taciturnité qui allaient toujours en croissant. Dans la même maison que lui habitait une pauvre veuve avec laquelle il n’avait jamais eu que les meilleures relations. Un matin il frappe à sa porte, entre, met les verrous et, tirant de sa poche un poignard, dit à cette malheureuse : faites votre prière, vous allez mourir. Malgré ses supplications, il se précipite sur elle et la frappe de huit

MONO MANES, LYPÉMANIAQUES, PERSÉCUTÉS. 2ü(J

coups violents dont un lui traverse le cœur ; puis, comme on accourt aux cris de la victime, il ouvre et, l’arme ensanglantée à la main, il dit d’un air impassible aux personnes qui se précipitent : Je viens d’exécuter la volonté de Dieu qui m’avait chargé de lui envoyer cette femme : elle n’cst souillée d’aucun crime, elle ira droit à lui. J’ai obéi à la voix des prêtres qui, jusqu’aux pieds des autels, m'ordonnaient de tuer et des gens qui, passant près de moi, me disaient : tuez, tuez.

Quel rapprochement douloureux et plein d’enseignements à établir entre ces deux frères que l’hallucination a faits homicides et que la douceur apparente de leur caractère et de leurs mœurs rendaient cent fois plus dangereux que les 'plus furieux. Enfermés tous deux à Bicêtre, ils se portent encore parfois à des violences contre leurs gardiens.

Il est une autre forme qu’affectent souvent la folie lypémaniaque et le délire de persécution ; c’est celle de l’empoisonnement supposé. Je ne pourrais dire le nombre de fois où j’ai eu à constater des faits semblables. Une femme âgée de quarante ans, qui avait déjà donné des preuves de folie, allume un fourneau de charbon près du lit de son mari endormi. Celui-ci se réveille, appelle au secours, elle demeure impassible et dit qu’il est ivre; puis plus tard, elle se défend en accusant sa fille de lui avoir mis du plomb dans sa soupe. Un honorable confrère de la province m’écrit « qu’une personne de sa clientèle vient de recevoir un petit paquet de pralines, mais les circonstances qui ont accompagné cet envoi, ainsi que des tentatives antérieures, l’autorisent à penser qu’une main criminelle a pu envoyer ces bonbons. Consulté à ce sujet, j’ai conseill*é de s’adresser à vous, etc. » Ai-je besoin de dire les motifs qui me rendent singulièrement circonspect à l’égard de semblables missions. Un pauvre homme est tenu en prison pendant plusieurs semaines, sur la dénonciation de sa femme. Il y a plus d’un an qu’elle sentait que tout ce qu’elle mangeait l’empoisonnait; elle ôtait faible, sans appétit; toutes les fois que son mari mangeait avec elle, elle souffrait; quand il

Tardieu. — Folie.

û’était pus là, cela 11c lui faisait pas de mal. Elle est certaine que son mari continue à l’empoisonner. Mais il faut ajouter qu’elle passe des nuits sans sommeil ou troublées par des cauchemars, qu’elle entend des voix qui lui parlent, qu’elle a cru voir son père mort se dresser devant lui en lui disant que Dieu te pardonne! Il a fallu l’analyse des breuvages prétendus empoisonnés faite par M. Roussin, et par moi la constatation de l’état mental de cette femme, pour faire reconnaître l’innocence du pauvre mari.

Je pourrais multiplier ces exemples; j’en citerai un dernier si complet et si remarquable qu’il peut dispenser de tout autre.

Une personne qui m’était inconnue m’adresse les plus pressantes instances pour obtenir une réponse qui la sorte de l’état de souffrance où la plonge- la persuasion qu’elle est victime d’un empoisonnement. Elle désire soumettre à mon examen quelques matières ou débris d’aliments auxquels doit se trouver mêlée une substance malfaisante qui a considérablement altéré sa santé; s’offrant à faire tous les frais, tous les sacrifices pour connaître la nature et le nom de la substance en question. Et elle ajoute quelques indications propres à faire soupçonner quelle elle peut être, al0 Cette substance est d’autant plus perfide et inévitable qu’on ne peut en reconnaître la présence par aucun goût particulier; 2° cette substance mêlée au lait donne à la crème, après douze ou quinze heures de repos, une teinte brune bien prononcée. Si on rassemble la crème de plusieurs pots dans un seul, en n’enlevant que la surface, il s’en échappe, après quelques jours, une odeur infecte, asphyxiante, sans analogie avec celle de la crème gâtée. Si on place sur ce pot un tampon de linge blanc en le comprimant un peu, ce tampon est bientôt traversé et teint en brun par les émanations dans toute son épaisseur. Voici comment j’ai découvert ces faits. Un jour, pensant atténuer le mal que me causait cette substance, j’eus l’idée de me faire porter tous les soirs un litre de lait. Les premiers jours, en effet, j’en obtins du soulagement, mais bientôt ce lait me rendit ma-

MONOMANES, L YPÉMANIAQUES, PERSÉCUTÉS.

lade toutes les Ms que j’en bus, et je lus convaincue qu’on y mêlait la même substance; j’hésitai donc un soir à le prendre et m’en abstins. Le lendemain, ne sachant si je devais le boire ou le jeter, j’aperçus une teinte brune sur la crème ; le milieu était plus foncé que les bords ; je ne parlai à personne de cette circonstance et continuai de me faire porter du lait. Je le gardai de même plusieurs fois de suite du soir au matin, il était toujours très-blanc le soir lorsque je le recevais, mais le lendemain matin, je retrouvais toujours la teinte brune. Alors tous les matins, au moyen d’une cuiller, je recueillis avec précaution au fond d’un pot d’un litre et demi à deux litres, la partie brune, c’est-à-dire la superlicie de cette crème, et après quelques jours, il s’exhala odeur affreuse. Pour empêcher l’expansion

r dans ma chambre, je repliai un morceau de calicot plusieurs fois sur lui-même et le posai à plat en guise de tampon sur l’orifice du pot; je mis une assiette sur ce tampon pour qu’il adhérât et une pierre de 800 à 1,000 grammes sur l’assiette; mais je ne pus arrêter l’expansion et fus forcée de mettre le pot sur les toits. Après quelques jours le tampon, quoique séparé de la crème par un intervalle d’une dizaine de centimètres, avait pris une teinte brune olivâtre ; je n’avais cependant trouvé à ce lait, quand il m’avait rendu malade, aucun goût étranger. 3° Si le manche d’une fourchette d’argent est enduit de cette substance, on ne l’aperçoit pas sur l’argent, mais alors elle noircit les doigts et les parties de la main qui touchent la lourchette; et si, avec la main ainsi noircie, on touche du pain et on le mange, l’indisposition arrive à son heure, quoiqu’on n’ait, trouvé au pain que son goût habituel; j’ai par malheur acquis à mes dépens la certitude de ce fait. » Quoi de plus significatif qu’un pareil récit, où chaque ligne, chaque mot, dénoncent la folie et où est si vivement exprimé le supplice de ces malheureux hallucinés qui se croient poursuivis par le poison.

En résumé, sous les formes les plus diverses, la folie lypémaniaque, la monomanie mélancolique, le délire de

persécutions constituent l’une des variétés les plus importantes de l'aliénation mentale au point de vue de la médecine légale. L’expert devra avant tout s’attacher à dégager l’idée fixe, la fausse conception prédominante qui dirige et explique les actes de l’aliéné. Pour peu qu’il apporte dans son examen une attention suffisante, il reconnaîtra qu’il n’existe chez ces malades, ni lésion de la volonté, ni impulsion irrésistible au vrai sens du mot; mais au contraire, que le raisonnement persiste parfois avec une force singulière, avec cette particularité que s’appliquant aux idées les pius fausses ou, conduit par les hallucinations et les illusions des sens, il enfante des déductions à la fois logiques et insensées et, par suite, les actes les plus violents et les plus regrettables. A tous les degrés et dans tous les cas, de tels aliénés sont irresponsables et le médecin peut et doit en toute sécurité de conscience, s’efforcer de les soustraire à des verdicts de condamnation qui atteindraient, non des criminels, mais des malades dignes de pitié.

Fous paralytiques.

J’ai déjà plus d’une fois dans le cours de cette étude, eu l’occasion de parler de la folie paralytique, notamment en la rattachant à la catégorie des affaiblissements de l’esprit et de la démence secondaire .qui en marque la période ultime et le terme. Mais elle intéresse encore le médecin légiste à un tout autre point de vue, dans sa période de début, en raison de la nature du délire qui en est le symptôme habituel, et qui influe directement sur les actes des malades, en raison aussi de la perversion des facultés morales et affectives, qui précède l’explosion de la folie paralytique (1). Quoique ces faits soient aujourd’hui bien connus, il importe, pour mieux faire saisir ses différents aspects de

(1) Brierre de Boismont. De la perversion des facultés morales cl affectives dans la période prodromique de la paralysie générale des aliénés, au point de vue de la médecine légale (Mémoire lu à l’Académie des Sciences. Février. 1860). — Tréi.at, La folie lucide, loc. cil. p. 334 et suiv.).

FOUS PARALYTIQUES. 213

tracer ici un tableau succinct des caractères et de la marche progressive de la paralysie générale des aliénés.

Cette affection qui constitue presque une maladie distincte de la folie, est certainement Tune des variétés les plus tranchées et les plus fréquentes de l’aliénation mentale. Parmi les causes générales qui en favorisent le plus manifestement le développement, il faut placer en première ligne et bien avant l’hérédité, qui cède le pas ici aux influences personnelles, les habitudes d’ivrognerie, l’abus des travaux de l’esprit, les revers de fortune, les tourments de l’ambition. Plus commune dans les classes élevées, chez les hommes que chez les femmes, c’est vers le terme de l’âge adulte qu’elle se montre. Une observation attentive permet de constater que, à peu près constamment, la folie paralytique est annoncée plusieurs mois , plusieurs années même à l’avance par des phénomènes précurseurs très-caractéristiques. Tantôt une apoplexie subite avec perte de connaissance passagère est le premier signe de la lésion qui atteint l’encéphale, et plusieurs attaques successives précèdent ainsi les phénomènes propres de la paralysie. En même temps le caractère se modifie et ces changements se traduisent principalement par l’exagération des qualités et des défauts, par une susceptibilité, une irritabilité très-grande, une facilité extrême à se passionner; quelquefois par une tristesse et une tendance croissante à la mélancolie. La constitution s’affaiblit par degrés ; le moindre travail cause beaucoup de fatigue; un peu d’engourdissement commence à se faire sentir dans les mains, et lorsque le malade est fatigué ou animé par une discussion, on peut remarquer un très-léger embarras dans la parole. Les pupilles sont inégalement dilatées; les mouvements des membres sont mal assurés. Peu à peu la mémoire s’affaiblit; en écrivant, le malade forme mal les caractères et omet des lettres, des mots entiers. L'esprit est paresseux et impuissant à trouver et à exprimer ses pensées ; quelques aberrations se manii estent dans ses actes. De temps en temps cependant, l’intelligence se réveille et présente même un surcroît d’acti-

vité ; mais elle ne tarde pas à retomber dans l’état dit torpeur où elle languit jusqu’au jour où, sans motif apparent, éclate une première attaque de manie aiguë ou de délire furieux avec hallucination qui dure seulement quelques jours, rarement plus d’une semaine. A l’issue de ce paroxysme, la lésion des mouvements de la langue et des membres a fait de grands progrès et le délire maniaque est remplacé par un délire calme dans lequel prédominent le plus ordinairement les idées de grandeur, de richesse et d’ambition.

A des intervalles variables on voit reparaître une période d’excitation caractérisée, soit par des coups de sang, soit par des convulsions épileptiformes, soit seulement par le retour de l’agitation et de la fureur. C’est à ces mouvements congestifs vers la tête qu’il faut rattacher ces infiltrations ecchymotiques dans le tissu cellulaire des paupières, ces tumeurs sanguines qui se développent entre le périchondre et le cartilage de l’oreille. Chez quelques malades, les accès convulsifs se reproduisent plusieurs fois par jour et l’excitation se prolonge pendant un temps très-long. Dans certains cas, la maladie reste stationnaire durant plusieurs mois ou plusieurs années. Il existe même quelquesexemples très-rares de rémissions assez franches et assez longues pour constituer une apparence de guérison, et M. Baillarger en a fait judicieusement ressortir l’importance au point de vue médico-légal (1). Mais le pins souvent après chaque paroxysme le mal fait des progrès. Les facultés intellectuelles s’affaissent de plus eu plus, la marche devient très-difficile, la voix à peine articulée, le délire persiste avec ses mêmes caractères. Bientôt les malades ne peuvent plus être mis hors de leurs lits; ils ne peuvent soutenir leur tête qui retombe sur la poitrine, les jambes sont incapables de supporter le poids du corps, les mains, île saisir et de diriger les objets, la préhension des aliments

(1) Baillarger. Des rémittences prolongées de la paralysie générais au point de vue médico-légal ( Union médicale, 1855).

FOUS PARALYTIQUES

elle-même est impossible et la déglutition 11e s’opère plus qu'avec une extrême difficulté, les selles et les urines sont, rendues involontairement. Le dépérissement amène une décrépitude anticipée; toute sensibilité est éteinte, toute expression intellectuelle, même délirante, a cessé. Des furoncles, des escarres disséminés sur diverses parties du corps viennent compliquer cet état déplorable auquel la mort vient heureusement mettre un terme inévitable. La folie paralytique est en outre caractérisée par des lésions constantes et tout à fait spéciales que les premiers auteurs qui l’ont décrite Bayle (1) et Calmeil (2) ont très-exactement définie, comme une inflammation chronique de la piemère et de la substance grise du cerveau, une méningoencéphalite diffuse, dont il est inutile d’indiquer ici en détail les caractères anatomiques.

Le fou paralytique, comme tous les autres aliénés, appartient à l’investigation médico-légale, non-seulement dans la période terminale où la démence est complète et entraîne une incapacité notoire et absolue; mais encore et surtout dans les premières manifestations du délire paraly tique et même dans la période souvent obscure et inaperçue qui précède l’explosion de la folie. La nature spéciale des modifications qui s’opèrent dans le caractère et dans les idées, engendre des actes insensés dont le mobile échappe le plus souvent et qui, avant d’être rapportés à leur véritable cause, peuvent consommer la perte et la ruine de toute une famille. Des dépenses folles, des entreprises gigantesques, des conceptions extravagantes sont la conséquence de cette manie de grandeur, de ce délire ambitieux qui met à la disposition du fou paralytique toutes les puissances et fous les trésors de la terre. Que de fois la sollicitude tardive des amis ou des proches découvre le gouffre où le pauvre

(1) Baylb. Maladies du cerveau. Paris, 1826.

(2) Calmeil. De la paralysie considérée chez les aliénés. Paris, 1826. \oy. aussi J. Falret. Recherches sur la folie paralytique. Thèse de

ans, 1853, et Lasègue. De la paralysie générale. Thèse de concours. Pans, 1854.

malade a déjà englouti sa fortune et son honneur avant qu’on ait rien fait pour le préserver contre lui-même. La justice a vu dans bien des occasions placer sous sa main des individus accusés d’abus de confiance, d’escroquerie, de faux, qui n’étaient autre que des malheureux ayant subi 1 influence des premiers effets delà folie paralytique. A un autre point de vue, ces malades peuvent se rendre coupables d’actes de violence dont ils ne sont pas responsables et qui ne doivent être imputés qu’à l’irritabilité et à l’emportement que détermine l’altération profonde de leurs facultés affectives. Incapables de supporter la moindre résistance à leur volonté, persuadés qu’ils ont tout pouvoir, ils se laisseront alier aux injures et aux coups contre ceux qui 11e leur obéiront pas avec assez d’empressement. La confiance excessive qu'ils ont en eux-mêmes se traduit aussi fréquemment par des exagérations de puissance virile dont ils voudront donner des preuves répétées outre mesure, soit dans leurs rapports conjugaux, soit à des femmes qu’ils fatigueront de leurs poursuites, ou même qu’ils voudront prendre par force.

Dans tous ces cas, et malgré l’apparence de raison que conservent ces individus, bien qu’ils gardent dans le monde leur position et leurs habitudes sociales, bien qu’ils continuent l’exercice de leur profession, et quelque prolongée que soit cette période prodromique de la maladie, la paralysie générale que le médecin saura reconnaître et dénoncer, entraîne irrévocablement l’incapacité complète et l’irresponsabilité absolue de ceux qui en sont atteints. Je ne me crois pas même autorisé par quelques cas exceptionnels sur la nature desquels il est permis de garder quelques doutes, à faire aucune réserve relative aux rémissions qui peuvent se produire dans le cours de la folie paralytique. J’en citerai plus loin un exemple qu’il m’a été donné d’observer avec Ferrus et M. Baillarger. Si de tels faits se produisaient sous une forme assez tranchée, avec des caractères assez décisifs pour qu’on put les considérer comme un retour à la raison, il n’est pas à craindre qu’un expert

FOUS PARALYTIQUES

instruit s’y laissât tromper, et il n’est besoin que de les prévoir ici et de les mentionner, sans rien affaiblir de la règle générale que je viens de poser, touchant l’incapacité et l’irresponsabilité des fous paralytiques. Plus que dans aucun autre genre de folie, il est indispensable de recourir le plus promptement que cela est possible, dès le début, aux mesures tutélaires que la loi édicte, ou tout au moins à une surveillance incessante qui mette les familles et le malade lui-même à l’abri des funestes conséquences des prodigalités, des excès, des violences qu’enfante le délire des grandeurs et la manie orgueilleuse des fous paralytiques.

Les exemples de cette cruelle maladie sont de notre temps et dans notre pays tellement nombreux, qu’il n’est pas de médecin qui ne puisse contrôler, par ses propres souvenirs, l’exactitude du tableau que je viens de tracer et qu’il est à peu près superflu de le compléter par l'exposé de quelques cas particuliers. Je n’en citerai que quelques-uns. Un homme qui remplissait des fonctions publiques et mis en prison pour un prétendu abus de confiance, écrit pour qu’on lui apporte vingt paires de draps et vingt-quatre douzaines de serviettes ; il ignore sa position réelle de fortune et est tout prêt à s’engager dans des entreprises colossales. Un autre, inculpé de vol, possède des milliards, un château qu'il a payé douze millions, mais il se livre en même temps à des actes de violence et de fureur, déchire tout, et se jette contre les grilles qu’il s’étonne de ne pas voir tomber devant sa toute-puissance. Un troisième, arrêté au moment où il cherchait à pénétrer jusqu’au souverain et présentant déjà les signes caractéristiques du tremblement, de l’hésitation de la parole, la difficulté de la marche, en même temps que des idées ambitieuses et incohérentes, se croit pape, époux de la reine Victoria.

Je reproduirai avec plus de détails, dans la quatrième partie de cette étude, les rapports concernant des cas de lolie paralytique pour lesquels des demandes d’interdiction avaient été formées et qui présenteront dans tout leur jour

les faits de cet ordre si important à bien connaître pour le médecin légiste.

Somnambules.

Les rêves, on l’a dit bien des fois, ont, par plus d’un point, de réelles analogies avec la folie et, à la bien prendre, surtout en ce qui touche l’appréciation médico-légale, les actions que, pendant le sommeil, peut accomplir un somnambule, ne diffèrent pas de celles d’un aliéné. Mais qu’est-ce en réalité que le somnambulisme ? Les faits qui le constituent ont rarement été soumis à une observation scientifique fl), et comme tous ceux qui touchent au merveilleux, au surnaturel, ils ont été souvent défigurés par les écarts d’imagination de ceux qui en étaient témoins et ne sont arrivés à la publicité que sous une forme fantastique et légendaire, derrière laquelle il n’est pas toujours facile de retrouver et de saisir la vérité.

Eu fait, il est constant que certains individus présentent cette singulière faculté de pouvoir, durant leur sommeil, sortir de leur lit, et, sans cesser d’être endormis, marcher, agir, reprendre des occupations commencées pendant la veille, se livrer même à des actes assez compliqués et qui attestent à la fois la persistance de l'activité intellectuelle et physique même pendant le sommeil, en même temps qu’un trouble particulier du système nerveux et une perversion des fonctions sensoriales. Le fait capital, le caractère essentiel de cet état, c’est le défaut de conscience du somnambule dont la volonté et la mémoire restent actives pendant le sommeil, mais qui n’a gardé le plus ordinairement au réveil, aucun souvenir des rêves sous l’influence desquels il a agi. Il en résulte que le somnambule ne peut être, plus que l'aliéné, réputé responsable de ses actions,

(lj Le sujet a été indiqué mais à peine ébauché par le I)r de Khatf- EiunCt d’Illenau dans ses Recherches sur la folie passagère étudiée au point de vue clinique et médico-légal, traduct. par le Dr Doümic. (Ann. mêdico-psychol. 5e série, t. III, p. 205.)

SOMNAMBULES

lorsque celles-ci sont de nature, comme l’incendie, le meurtre, à entraîner l’application de la loi pénale. Mais c’est à la condition que le somnambulisme ne sera pas seulement prétexté et invoqué en faveur des prévenus, mais bien établi dans sa réalité; il est entendu aussi qu’il ne peut être ici question que du somnambulisme naturel et non de celui que l’on prétendrait provoquer par des passes magnétiques ou tout autre artifice.

Or il est fort rare, il est presque inadmissible que le somnambulisme se produise d’emblée et comme fait isolé, et qu’un individu qui n’a jamais présenté, soit dans son enfance, soit dans sa jeunesse, cette disposition particulière, devienne tout d’un coup somnambule sous une impression passagère. Aussi ne doit-on accueillir qu’avec défiance les cas où, en dehors de toute condition d’habitude, d’âge, d’hérédité surtout, une surexcitation morale très-vive, aurait suffi pour déterminer un accès de somnambulisme. Il n’est personne qui, en fouillant dans ses souvenirs, n’y retrouve quelques exemples de somnambules, mais toujours avec les caractères et les dispositions que je viens de rappeler, et aussi avec des circonstances en général fort simples et des résultats ou insignifiants, ou peu compliqués. Le théâtre et le roman (1) ont mis à profit cette donnée bien propre à frapper l’imagination; mais ce n’est pas là qu’il convient de chercher des preuves et des démonstrations. Par malheur, c’est le plus souvent sur de pareils éléments que l’on a fondé l’histoire du somnambulisme. Des récits reproduits partout ont fini par acquérir assez de notoriété pour trouver place dans les ouvrages les plus sérieux et ont ainsi forcé, en quelque sorte, les barrières de l’opinion publique, qui n’a plus distingué entre la fiction dramatique et l’observation positive. Fodéré (2), qui n’a pas peu contribué à répandre sur

(1) ù 106 sera permis de citer, comme l’œuvre littéraire où la doctrine du somnambulisme a été reproduite avec le plus de force et de pénétration, le récit si dramatique et si attachant que M. Henri Rivière

a publié dans la Revue des Deux-Mondes sous le titre du Meurtre d’Alberline.

F°déré. Traité de médecine légale et d’hygiène publique. lre partie,

le somnambulisme une doctrine dont je m’efforcerai de faire voir le danger, a rapporté des exemples qu’il dit authentiques, celui d’un poète connu de lui qui écrivait de très-bons vers dans cet état ; il a vu une cuisinière qui, durant son sommeil, allait chercher de l’eau à une fontaine située hors de la maison , ouvrait, fermait la porte à clef, lavait la vaisselle sans rien casser et remplissait exactement tous ses devoirs pendant la nuit. Enfin, c’est Fodéré qui a mis en circulation comme la tenant d’un témoin oculaire, l’histoire fameuse de ce « moine somnambule, qui, en vou- « lant beaucoup à un de ses confrères, entra une nuit dans « sa chambre pour l'égorger, et perça le lit d’un grand « nombre de coups de couteau (son adversaire s’étant par « hasard trouvé cette nuit-là hors du couvent), puis sortit « et referma la porte, il fut alors rencontré par le surveil- « lant et réveillé bien honteux de se trouver un couteau à «la main. »

Ce qui ne saurait être nié, c’est que le somnambule, malgré le sommeil des sens , l’œil ouvert , mais sans regard , se dirige librement et d’un pas rapide, évitant les obstacles, mais par un effort de la mémoire qui veille, car si on change les meubles de son appartement de la place qu’ils occupaient pour les mettre sur son chemin, il vient se heurter contre eux sans que sa vue l’ait averti du danger. Malgré cette activité persistante et manifeste de la mémoire dans le sommeil, il est extrêmement rare que le somnambule ait conscience de ses rêves et se rappelle, une fois éveillé, ce qu’il a fait dans l’état de somnambulisme. On cite des faits plus remarquables encore dans lesquels des somnambules ont repris et poursuivi pendant de longues heures dans la cellule d’un cloître ou dans le silence du cabinet, des travaux commencés, des recherches ardues d’érudition ou de science. Bien plus, l’un de ces travailleurs endormis qui écrivait dans une chambre éclairée à la fois par des bougies

section IV. Des sourds-muets et des somnambules relativement à la moralité de leurs actions, 2e édit. Paris, 1813, t. I, p. 250.

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et par une lampe, celle-ci s’étant éteinte, allait chercher de l’haile et la rallumait sans s’apercevoir de la clarté que donnaient les bougies. Enfin, on rapporte 1 exemple d’individus ayant pendant leur sommeil étranglé et tué sans s’en douter la personne qui partageait leur lit.

Quel est en réalité l’état mental et comment apprécier la responsabilité de celui qui, dans le somnambulisme, accomplit de tels actes. Faut-il admettre que le somnambule n’accomplit durant le sommeil que des actes dès longtemps médités par lui et fortement imprimés dans son esprit, par conséquent dirigés par sa volonté et dont il est juste de le rendre responsable parce que , s’il les a exécutés étant endormi, il les a conçus éveillé et libre. C’est le raisonnement de ce despote devant lequel on amène un homme qui avait voulu le tuer étant en état de somnambulisme et qui l’envoie au supplice jugeant que s’il avait cherché à le frapper en dormant, la pensée lui en était venue tandis qu’il était éveillé. Mais pour ne laisser subsister aucun doute, je veux citer textuellement les termes dans lesquels Fodéré résume sa manière de voir au sujet de la responsabilité médico-légale des somnambules (1). « Il nie semble, en conséquence de ces détails, qu’un homme qui aurait fait une mauvaise action durant son sommeil ne serait pas tout à fait excusable, puisque, d’après le plus grand nombre des observations, il n’aurait fait qu’exécuter les projets dont il se serait occupé durant la veille. Celui, en effet, dont la conduite est toujours conforme aux devoirs sociaux, ne se dément pas quand il est seul avec son âme ; celui au contraire qui ne pense que crimes , que faussetés , que vengeances, déploie durant son sommeil les replis de son inclination dépravée, que la présence des objets extérieurs avait tenus enchaînés durant la veille. Si cet homme commet alors un crime et que sa vie soit suspecte, on peut, ce me semble, considérer ce crime comme une conséquence naturelle des mauvais principes de ses idées et juger cette

(1) Fodéré. Loc. cil., p. 259.

action d’autant plus libre qu’elle a été commise sans aucune gêne, sans inflneuce quelconque. Loin de considérer ces actes comme un délire, je les regarde comme les plus indépendants qui puissent être dans la vie humaine ; je vois le somnambulisme comme un creuset dans lequel la pensée et l’intention se sont absolument séparées de leur gangue, de la matière. » C’est à peine si le célèbre médecin légiste fait une réserve et une exception pour les cas où le somnambulisme tient à une maladie réelle.

Ai- je véritablement besoin de dire que je repousse absolument et sans hésitation une semblable doctrine, et qu’en laissant aux philosophes le soin d’expliquer le mécanisme psychique du somnambulisme, je ne peux à aucun degré admettre, en médecin et en médecin légiste surtout, que ce! état anormal constitue le plus haut degré de la raison, la plus haute expression de la conscience et par suite implique la plus complète responsabilité chez ceux qui agissent sous cette influence. A l’inverse de l’opinion exprimée par Fodéré, je considère ces actes comme un délire. En effet, si l’on veut bien se reporter aux caractères d’après lesquels j’ai établi les divisions des différents groupes qui remplissent cette étude, on comprendra pourquoi je ne place même pas les somnambules à côté des épileptiques, parmi ceux dont la volonté est dominée et qui subissent l’influence d’une impulsion irrésistible. Pour moi, il me parait incontestable que le somnambule conçoit et veut d’acte qu’il fait au moment où il le fait ; qu’il obéit non pas à une impulsion instinctive, mais aune association d’idées enfantées par une imagination surexcitée, et sous l’influence d’une disposition particulière, rêve, cauchemar, délire passager, durant lequel la volonté est active, persistante, logique, et dirige, avec une puissance quelquefois extraordinaire, les mouvements et les actes auxquels manquent seulement l’éveil des sens et le jugement de la conscience. Dans aucune circonstance il n’est permis de séparer l’âme du corps, et on ne peut faire que, hors des perversions intellectuelles et morales, il y ait quelque chose qui fasse agir

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l'homme autrement qu’il 11e Je veut dans la plénitude de sa liberté.

Les actes du somnambule sont de tous points analogues à ceux de l’individu qui, obéissant à l’influence directe de ses conceptions délirantes et de ses idées fixes, est exonéré de toute responsabilité. C’est là le côté pathologique par lequel nous réclamons et retenons à leur grand bénéfice, les malheureux somnambules qui auraient, pendant leur, sommeil, pu commettre des actes criminels.

J’ai besoin de répéter, car je ne veux pas un seul instant me départir du point de vue essentiellement pratique qui est celui de cette étude, j’ai besoin de répéter que je ne connais pas un seul exemple authentique de ces faits, à coup sûr fort exceptionnels. Mais quelle que soit, à cet égard, l’opinion que mon expérience m’impose, il est nécessaire de rechercher à quels signes précis on peut reconnaître le somnambulisme naturel. Les caractères ne sont ici ni trèstranchés ni absolument constants; toutefois il est permis de dire que le somnambulisme n’est pas un état isolé et passager, que c’est l’indice d’une perturbation originelle, tenant à la constitution, se montrant d’ordinaire de bonne heure chez des individus d’ailleurs sains d’esprit , mais doués d’une prédisposition spéciale du système nerveux, et se manifestant par une surexcitation très-marquée, surtout à l’age de la puberté, ou plus tard à la suite soit d’une forte contention d’esprit, soit d’une violente émotion morale. En un mot le somnambulisme est un état pathologique constitutionnel quia ses antécédents, sa marche et ses signes diagnostiques propres. J’attache un grand prix à l’observation ultérieure de l’individu. S’il a commis un crime en état de somnambulisme, il y retombera et recommencera plus ou moins promptement; il sera facile à l’expert de trouver dans cet ensemble des caractères sérieux qui lui permettront de reconnaître le somnambule vrai et de faire une appréciation médico-légale raisonnée de son état mental.

Il est un dernier point très-important à noter et qui, dans

la pratique même, pourra se présenter plus fréquemment que le véritable somnambulisme ; je veux parler de l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil et des dispositions intellectuelles et morales qui l’accompagnent. Un homme réveillé en sursaut n'est pas un somnambule, mais avant d’être rentré complètement en possession de luimême, il peut se livrer à des actes dont il n’a certainement pas l’entière conscience et dont il ne serait pas juste de lui faire porter toute la responsabilité. Un soldat entendant sonner la diane croit à une soudaine attaque de l’ennemi, saisit ses armes et frappe ceux qui l’entourent. Ce n’est pas là, à vrai dire, l’état de somnambulisme, mais c’est bien ce passage obscur du sommeil au réveil pendant lequel la raison et la volonté ne sont pas encore complètement sorties des ténèbres du sommeil et n’éclairent pas encore la conscience qui échappe ainsi à une complète responsabilité.

Il n’y a pas bien longtemps qu'un fait de ce genre s’est présenté devant les assises de la Seine, dans les circonstances les plus frappantes et y a donné lieu à un débat médicolégal des plus intéressants, entre M. le professeur Lasègue et M. le Dr. Lorain. Il s’agissait d’une femme qui avait tué son mari. Celui-ci, homme dur et brutal, après avoir abandonné son ménage, y était revenu vivre aux dépens de sa femme, lui imposant l’obligation de travailler pour lui, et ce qui lui parut plus intolérable encore, de subir ses caresses. Réveillée un matin par de nouvelles et plus violentes exigences, elle saisit un couteau qui était à sa portée, et le frappa d’un coup mortel. La position de cette femme était vraiment digne de toute l’attention des médecins légistes éminents, appelés à se prononcer sur son état mental. Placée dans des conditions morales bien capables de faire fléchir les plus sages résolutions, s’était-elle trouvée en outre dans un de ces moments où la conscience n’est ni soutenue ni fortifiée par la réflexion; était-elle encore à moitié endormie moralement et physiquement? et pouvait-on lui appliquer le bénéfice de cet état intermédiaire dont je parlais tout à l’heure et dans lequel il n’y a encore ni volonté

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consciente, ni responsabilité certaine ? En fait l’acte de violence avait été précédé d’une altercation et le coup n’avait été porté qu'un certain temps après que la femme était éveillée et sortie de son lit, il était donc bien difficile d’appliquer à cette malheureuse femme le bénéfice de cette surprise de l’esprit et des sens qui peut suivre immédiatement le réveil.

Mais en principe et au point de vue de la doctrine, il y a là une question qui doit préoccuper sérieusement le médecin légiste; et je suis très-disposé à admettre avec M. Lasègue, avec qui je suis heureux de m’être si souvent rencontré en communauté d’opinion, que l’homme qui, au moment où il s’éveille, est brusquement envahi par un sentiment violent n’est pas dans des conditions de liberté morale semblables à celles où il se trouverait dans l’état de veille, alors que l’esprit est ouvert à toutes les suggestions delà conscience. Il me paraît que l’attention du médecin légiste doit être appelée sur ce point; non pas qu’il lui soit permis peut-être d’aller jusqu a trouver dans l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, les éléments d’une irresponsabilité absolue pareille à celle que, contrairement à la thèse de Fodéré, je concède sans réserve au somnambulisme vrai, mais du moins pour l’inviter à un examen plus approfondi de l’état mental et à l’appréciation réfléchie de cette sorte d'engourdissement passager de la raison, qui suit un brusque réveil, et durant lequel, tandis que la conscience semble sommeiller encore, la responsabilité peut, dans une certaine mesure, être justement atténuée (1).

(1) On lira avec, intérêt l’observation très-saisissante rapportée pur M. E. Mesnet. Eludes sur le somnambulisme envisagée au -point de vue pathologique ( Arch . gén. de mùd . Février 1860).

Tardieu. — Folie.

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