FEMMES ENCEINTES
de tels actes reconnaîtra le plus souvent dans la nature même de l’objet volé la marque d’une impulsion presque physique, irrésistible, dont la femme enceinte ne saurait être toujours déclarée responsable.
Mais ce n’est pas toujours à des cas aussi simples que l’on a affaire ; et ce sont souvent des vols beaucoup plus importants que l’on cherche à couvrir du prétexte d’une envie de femme grosse. L’une va dans un magasin de nouveautés et pendant qu’elle se fait montrer des étoffes, met une pièce de dentelles sous son manteau ; une autre procède de même chez un bijoutier, et lui dérobe un objet de prix ; une 'troisième, enfin, dînant avec sa famille dans un restaurant, emporte les couverts. Dans ces cas, il est clair que la supercherie peut être grossière et que le médecin légiste, non-seulement devra s’assurer avec le plus grand soin et par un examen complet, de la réalité de la grossesse, mais qu’il appréciera en outre l’état mental, en dehors de la grossesse même, et l’acte incriminé dans toutes ces circonstances, se gardant bien d’admettre que toute femme qui vole éLant enceinte sera par cela seul excusable ; il procédera alors, exactement comme je lui ai conseillé de le faire à l'égard des hystériques et des impulsions morbides qu’elles peuvent subir.
Mais des actes plus graves peuvent être commis sous cette influence qu'il s’agit d’apprécier, par des femmes en état de grossesse. On rapporte des cas d’incendie attribués à un acte de folie instinctive ; on raconte le fait d’une paysanne qui, pendant sa grossesse, désirant manger la chair de son mari, l’assassina et sala une partie de son corps pour satisfaire plus longtemps son féroce appétit. Georget (1) parle d’une femme mère de cinq enfants et qui, parvenue à la moitié d’une sixième grossesse, précipita dans un puits trois de ses enfants et s’y jeta elle-même. Elle avait fait demander celui de ses enfants qui était encore en nourrice et avait envoyé au cinquième, qui était en pension, un
(1) Georget. Remarques médico-légales sur la liberté morale (Archives gén. de méd. série, t. VlO,..p. 317. 1825).
Tau dieu. — Folie.
gâteau empoisonné. Mareé(l) cite le cas très7remarquable d’une jeune femme d’une intelligence d’ailleurs au-dessous de la moyenne, d’un caractère habituellement difficile et porté à la tristesse qui, dans le cours d’une première grossesse, tenta d’empoisonner son mari en mêlant du sulfate de cuivre à ses aliments. Elle ne fit aucune difficulté d’avouer son intention coupable, disant qu’elle ne pouvait expliquer comment cette idée lui était venue à l’esprit : ^quelle avait formé sa résolution sans pouvoir résister. Le mari lui-même, attribuant à l’état de grossesse cette tentative criminelle, demanda et obtint du jury que sa femme lui fût rendue. Enfin Leuret (2) a discuté avec une grande sagacité l’état mental d’une femme qui, pendant sa grossesse, avait tué deux de ses enfants. Plusieurs de ses parents avaient été aliénés; elle ne délirait sur aucun point, n’avait ni hallucinations, ni monomanie homicide, ne présentait, en un mot, aucun signe évident d’aliénation mentale. Le savant aliéniste , prenant en considération les antécédents héréditaires de cette femme, son tempérament nerveux, son caractère violent et emporté rendu plus irritable encore par l’état de grossesse, déclara qu’il n’était pas impossible qu’elle eût agi par suite d’un trouble momentané, survenu dans l’exercice de ses facultés mentales.
C’est là, en effet, le sens dans lequel l’expert devra diriger son examen et prononcer son jugement, lorsqu’il se trouvera en présence de cas de cette nature toujours si difficiles et si complexes. La grossesse n’engendre pas une folie spéciale ; si elle pervertit les instincts, elle ne pervertit généralement que les instincts physiques ; et quand la perversion agit sur les dispositions morales, ce n’est le plus souvent que d'une façon secondaire et en raison d’une prédisposition originelle ou acquise. Elle n’engendre ni la monomanie du vol, ni celle de l’incendie, ni celle du meurtre ; mais elle peut dans des cas
.. (1) Makcè. Loc. ait., p. 129.
(2) Leuret. Suspicion de folie chez une femme reconnue coupable d’avoir, pendant sa grossesse, fait des blessures mortelles à deux de ses enfants (Ann. d’hyg. publ. et de méd. lêg. U*-- série, 1837, t. XVII, p. 374).
d’ailleurs fort rares, déterminer chez la femme une véritable impulsion irrésistible, qui l’entraînerait à commettre l’un ou l’autre de ces crimes. Aussi, quoique différant complètement d’opinion sur ce point avecMarcé et avec le docteur Joerg, auteur d’un ouvrage sur la responsabilité morale des femmes grosses et des nouvelles accouchées, qui nient l’un et l’autre l’existence d'impulsions instinctives et morbides chez les femmes grosses, je conclus comme eux que « le médecin légiste appelé à décider de l’état mental d’une femme enceinte qui invoquera sa grossesse pour excuser un délit ou un crime, devra faire abstraction de ce fait pour se livrer à un examen approfondi de l’état mental, en se rappelant que la vérité ressortira bien plus des circonstances qui ont précédé ou accompagné le délit que de la considération de l’état de grossesse qui jamais ne servira de preuve directe. C’est ce qu’avait déjà établi la faculté de Halle, qui consultée sur la possibilité d’une impulsion irrésistible chez une femme enceinte, répondit que le fait était possible abstractivement, mais qu’une opinion positive ne pouvait être donnée dans un cas particulier sans connaître les circonstances qui l’avaient accompagné.
Femmes en travail ou récemment accouchées et nourrices.
Le travail de l’accouchement peut-il troubler les facultés et les sentiments de la femme et la placer sous le coup d’une folie impulsive? Et faut-il admettre, comme je l’ai entendu cent fois dans les plaidoiries de Cour d’Assises, et comme le croient trop facilement la plupart des médecins aliénistes, et Marcé tout le premier, que les filles mères qui tuent leur ! enfant, ont été entraînées par un moment d’aberration des facultés ? Cette doctrine qui impliquerait l’innocence forcée de toutes les femmes infanticides, est aussi fausse que celle de la folie transitoire qui n’a nulle part été mise en avant avec plus de persistance et moins de fondement que pour les femmes qui commettent un crime au moment où elles \ viennent d’accoucher.
En effet il ne faut pas confondre l’excitation nerveuse,
le délire même qui se produisent quelquefois pendant le travail, avec la folie et surtout avec une folie impulsive, et qui peut entraîner la femme à des actes de violence dont elle n’aurait ni la conscience, ni la responsabilité. Lesauteurs ont rapporté des cas ou des femmes poussées à bout, et rendues furieuses parles douleurs de l’enfantement, ont cherché à se jeter par la fenêtre, ont demandé un couteau pour s’ouvrir le ventre; une même aurait joint l’acte à la parole et aurait ainsi extrait son enfant, sans succomber aux suites de cette cruelle opération. En donnant ce dernier fait pour ce qu’il vaut, je ne peux m’empêcher de croire que le plus souvent on aura pris pour une tendance impulsive,, l’exagération de paroles, les cris de douleur de femmes hors d’elles-mêmes, qui, si souvent pendant l’accouchement, accablent d’injures les personnes qui les assistent, pincent, égratignent, ou frappent les gardes ou les pauvres marisqu’elles ont eu la mauvaise pensée de garder près d’elles ; mais encore une fois ce n’est pas là de la folie. J’en dirai autant de ces récits dans lesquels on représente la femme récemment délivrée, cherchant à saisir son enfant pour l’étrangler. Il n’est pas à ma connaissance un seul cas probant, et authentique, qui démontre que sous l’influence desdouleurs de l’enfantement une femme ait été saisie d’une fureur homicide transitoire, non plus que d’une impulsion instinctive qui l’ait conduite, sans qu’elle en ait conscience, à tuer son enfant. Les seuls faits que donnent en exemples les écrivains aliénistes à qui il a manqué pour les bien juger l’expérience que donne seule la pratique de la médecine légale et des débats criminels en matière d’infanticide, (1) ces faits sont relatifs au meurtre d’enfants nouveau-nés tués dans les conditions ordinaires, c’est-à-dire peu de temps après la naissance, par des femmes pour lesquelles on invoque l'excuse banale de la folie. Je prends les cas euxmêmes,. que cite Marcé et sur lesquels il s’appuie pour soutenir la doctrine erronée que je combats, surtout à cause
(l) A Tardiec. Elude médico-légale sur l'infanticide. Paris, 1868.
•îles conséquences funestes quelle pourrait avoir dans les •expertises médico-légales.
Esquirol (1) rapporte le fait suivant : Une fille accouche pendant la nuit, et le lendemain le corps de l’enfant est trouvé dans les latrines mutilé de coups de ciseaux. Cette tille avoue son crime et n’en témoigne aucun regret. Quelques jours après, elle confirme ses aveux et refuse de manger. N'avait-elle pas eu un accès de délire, se demande le savant aliéniste? On avouera qu’il faudrait d’autres preuves pour le faire croire. Marcé (2) croit trouver un •exemple décisif dans un cas qu’il emprunte simplement à une chronique judiciaire : En 1847, la Cour d’Assises de la Marne jugeait une jeune fille accusée d’infanticide. Depuis quelque temps on soupçonnait chez elle une grossesse ; un jour elle se leva comme à l’ordinaire et se mit à l’ouvrage, mais elle dut y renoncer ; un médecin appelé examina la malade et finit par lui faire avouer qu’elle était accouchée pendant la nuit. Elle déclara, en même temps, que l’enfant •n’avait pas vécu et qu’elle l’avait caché sous la paille, au grenier; ce fut là qu’on le trouva en effet, il avait autour •du cou un cordon fortement serré et noué par un nœud dit rosette ; à l’audience elle finit par avouer qu’elle avait en •effet serré un cordon autour du cou du nouveau-né, mais elle assura qu’en ce moment elle avait la tête complètement perdue. Elle ne connaissait pas sa grossesse, dit-elle, •effrayée par la venue des premières douleurs, atterrée par la vue d’uu enfant, elle a eu l’esprit égaré et sa main a fait -ce que désavouait son cœur, « si j’avais pu réfléchir je n’aurais pas agi ainsi, je suis jeune , j’aurais gagné assez pour me nourrir, moi et mon enfant. » Le défenseur établit •que l’accusée était réellement folle au moment de l’accouchement. Cette folie était si réelle, ajoute-t-il, que la malheureuse laissa au cou de la victime le cordon qui avait servi à donner la mort. Le jury prononça un verdict d’ao-
(1) EsQmnoL. Loc. cil., t. I, p. 321.
(2) Maiiob. Loc. cil., p. 143.
quittement. Ainsi voilà les preuves de l’aliénation mentale, une accusée qui dit qu’elle avait la tête égarée, un avocat qui plaide la folie. En vérité on a peine à concevoir qu’un observateur sérieux puisse se contenter à si bon marché. Mais si l’on veut bien parcourir l’étude que j’ai consacrée à l’histoire de l’infanticide, on trouvera à chaque pas des faits exactement pareils à celui-ci, et des arguments de même valeur qui sont la monnaie courante, en quelque sorte, de la défense dans les cas d’infanticide les plus avérés. L’acquittement même, prononcé par le jury, n’a pas plus de signification au point de vue de la démonstration de la folie, car il est tant de motifs d’excuses, pour la plupart des pauvres filles infanticides, qu’il n’est pas besoin, pour les absoudre, de les considérer comme folles, et que leur crime est celui qui trouve le plus d’indulgence parmi les jurés.
Le dernier exemple cité par Marcé, est peut-être encore plus fort, et ce qui est plus fâcheux et plus grave, c’est l’appréciation dont il a été l’objet de la part d'un aliéniste très-distingué, M. Boileau de Castelnau (1). Une fille devenue enceinte, mais ayant caché avec soin sa grossesse, accoucha seule et en secret, (c’est la règle). S’armant d'un petit couteau de poche, elle frappe son enfant à la tête, au dos, au ventre, aux jambes, lui tranche la tête et cache sous la paillasse de son lit les débris ensanglantés (quoi de plus vulgaire dans l’histoire de l’infanticide) ; son père et une voisine pénètrent dans la chambre, et à la vue du sangrépandu qu’elle n’avait point cherché à effacer, l’un et l’autre l’accusent. Elle nie d’abord, mais la voisine découvrant le cadavre de l’enfant lui dit: Tuas commis un crime, la justice se vengera sur toi. Je le mérite , répond-elle. Elle rftnit elle-même le couteau au maire, elle ne chercha ni à se cacher ni à s’évader, elle avoua son crime au procureur de la République, (il faut convenir qu’il était difficile de le
(1) Boileau de Castelxae. De la folie instantanée considérée au point de vue médico-judiciaire (Ann.d’hyg . pub I. et de mcd. lég. lrc série. 1851. t. XLY, p. 215 et 437).
nier) en l’attribuant au désespoir causé par le délaissement du père de son enfant (nous sommes loin de l’impulsion morbide et de l’inconscience de la folie) , et elle dit à ce magistrat : Faites de moi ce que vous voudrez, je le mérite. En présence d'un fait si simple, si clair, si constant, il est impossible de comprendre à quelle préoccupation eut obéi un expert qui eut admis la folie. Et cependant M. Boileau de Castelnau prenant en considération les antécédents héréditaires de cette fille, dont le grand-père était mort aliéné et dont la mère avait éprouvé des accidents nerveux graves, s’appuyant en outre sur la multiplicité des blessures, sur l’arrachement complet du cordon ombilical, indice d’une violence inutile et désordonnée; enfin, sur ce fait que l’inculpée n’avait nullement cherché à cacher son crime et en avait avoué toutes les circonstances, M. Boileau de Castelnau arrive à cette conclusion, à coup sur fort inattendue, que cette fille « au moment où elle avait commis son crime était en proie à un égarement momentané qui lui enlevait le libre exercice de ses facultés affectives et intellectuelles. » C’est avec de pareilles conclusions, avec de telles exagérations que certains aliénistes ont trop souvent compromis devant la justice l’intervention médicolégale dans les questions de folie. A part l’hérédité qui n’est pas par elle-même une preuve absolue, les circonstances que relève l'honorable médecin de Nîmes, l’arrachement du cordon, les mutilations, les aveux forcés se rencontrent dans un très-grand nombre d’infanticides, eh n’impliquent à aucun degré une altération quelconque des facultés mentales. Aussi, je regrette de le répéter, la proposition par laquelle Marcé termine cette partie de son ouvrage « les faits de ce genre trop négligés par les auteurs spéciaux méritent une enquête sérieuse, et ne sauraient trop attirer l’attention des médecins légistes » n’est vraie qu’à la condition detre retournée et de s’adresser aux aliénistes trop spéciaux à qui la pratique de la médecine légale n’a pas appris le véritable caractère de ces faits qui, à aucun degré, n’appartiennent à la folie, et, il est bon de le faire
remarquer, c’est avec des matériaux de cette sorte que l’on a prétendu édifier cette conception mal venue que l’on a nommée la folie transitoire.
Je n’ai pas à m’occuper ici des cas de délire maniaque ou lypémaniaque, qui peuven t se présen ter ch ez certaines femmes à une époque plus ou moins éloignée de l’accouchement et particulièrement sous l’influence du retour des règles. Nous retrouverons ces faits en parlant des diverses espèces de délire ; ils n’ont d’ailleurs rien de particulier et méritent à peine le nom de folie puerpérale, car, pour la plupart, ils se rattachent à la folie commune ou encore bien souvent à la folie hystérique. Les actes de violence que peuvent accomplir les malades de cette catégorie en particulier sur leur enfant, sont fréquents, mais ils sont la conséquence de leur fureur ou de leurs idées délirantes et doivent être jugés au point de vue de l’état mental de celles qui les commettent et en dehors du fait de l’accouchement récent.
Je n’ai que peu de mots à ajouter en ce qui concerne les nourrices et l’influence de l’allaitement sur le développement de la folie impulsive. On ne peut nier que la fatigue et l’épuisement qu’amènent parfois la lactation ou, dans d’autres cas, l’arrêt brusque de l’allaitement ou la suppression du lait , ne soient souvent la cause de troubles cérébraux plus ou moins graves parmi lesquels le délire tient la première place.- Mais quelquefois aussi, cela est incontestable, on voit survenir dans les mêmes circonstances une perversion instinctive très-nettement caractérisée et qui se traduit par des impulsions morbides. Marcé (1) rapporte le fait suivant: Une nourrice âgée de 32 ans, voit ses menstrues reparaître au bout de huit mois d’allaitement ; elle pâlit, maigrit ainsi que son nourrisson; surviennent bientôt du malaise, des coliques, des douleurs d’estomac, des bouffées de chaleur à la tête ; enfin la vue d’un couteau lui inspire l’idée de couper le cou à l’enfant. Pendant deux jours elle lutte contre cette affreuse pensée, et s’éloigne
(I) Mahcb. Loc. cit., p. 330.
du nourrisson dont la vue réveille toutes ses impulsions; elle finit enfin par les surmonter, et, au bout de quelques jours, entièrement revenue au calme, elle faisait part eu pleurant de tout ce qui s’était passé.
J’ai eu dernièrement à examiner, de concert avec MM. Legrand du Saulle et Motet, une pauvre femme qui avait étranglé son enfant âgé de dix mois environ, dans des circonstances qui avaient à bon droit éveillé l’attention du juge d’instruction sur son état mental. Elle s’était mariée étant déjà enceinte et avait elle-même confessé à son mari que cet enfant n’était pas de lui. On comprend le trouble qu’avait jeté cet aveu dans son ménage. Cependant elle avait gardé son enfant et elle l’allaitait. Mais le siège de Paris survint, la misère, les longues stations à la porte des boulangers et des bouchers, la fatigue et le froid, et sous tant de coups réunis, la malheureuse, les seins taris, affaiblie physiquement, excédée par les scènes de reproches de son mari, un jour ayant son enfant pâle et amaigri sur ses genoux , elle lui noua un fichu qu’elle serra fortement autour du cou jusqu’à ce qu’il fut mort. Arrêtée et enfermée au dépôt de la Préfecture, elle y resta longtemps immobile, hébétée, presque insensible, ne se rappelant rien. Mais au bout de quelques semaines, sous l’influence salutaire du régime de la prison et du calme qu’elle y trouvait, cette femme revint peu à peu au sentiment de sa situation, recouvra la mémoire, les larmes reparurent abondantes et elle raconta sans pouvoir se les expliquer les circonstances dans lesquelles elle avait fait périr l’enfant qu’elle ne pouvait plus nourrir, et dont l’existence était un perpétuel sujet de querelles entre elle et son mari. Nous la trouvâmes, mes honorables collègues et moi, dans un état fort singulier de faiblesse, à la fois physique et moral qui, certainement plus marqué encore avant son incarcération, avait pu lui enlever la conscience et la responsabilité des crimes qu elle avait commis. Une ordonnance de non-lieu rendit à la liberté cette pauvre femme, dont la douleur, dans les derniers temps, et le repentir se compliquaient de la honte
quelle aurait à reparaître devant son mari et de la crainte que celui-ci se montrât à son égard plus sévère que la justice.
Marcé (1) paraît avoir vu de ces cas chez des femmes récemment accouchées et épuisées par des pertes de sang. « J’ai observé, dit-il, à la suite de l’accouchement, une forme particulière de folie qu’il est difficile de faire rentrer dans les descriptions classiques de la pathologie mentale, mais dont l’étude n’est pas cependant dépourvue d’intérêt; peutêtre pourrait-on lui appliquer cette dénomination de démence aiguë donnée inexactement par Pinel et Esquirol à la mélancolie avec stupeur et rejetée maintenant par la plupart des auteurs. Il ne s’agit pas en effet comme chez les sujets atteints de mélancolie avec stupeur, d’un délire tout intérieur caché sous les apparences d’une stupidité profonde ; il ne s’agit pas non plus de cette suspension des fonctions intellectuelles que quelques médecins admettent bien à tort suivait nous. Ici il y a bien évidemment affaiblissement des facultés intellectuelles : la mémoire disparaît, les idées se dissocient, les malades perdent la notion de la valeur et des rapports des différents objets. On dirait que dans les cas de ce genre l’organe cérébral reste parfaitement intact; s’il ne peut fonctionner, c’est faute d'une stimulation convenable. » Les exemples cités par Marcé sont très- curieux et méritent d’être rappelés. L’un est celui d’une femme âgée de 29 ans, petite, de constitution frêle ayant eu déjà dix accouchements, une fausse couche. Son avant-dernière grossesse avait été très-pénible ; elle vomissait tous ses aliments et était arrivée à un degré de maigreur extrême, en même temps il existait un suintement sanguin perpétuel qui contribuait beaucoup à l’affaiblir, son intelligence avait beaucoup baissé : elle perdait la mémoire, s’égarait dans les rues et était devenue incapable de travailler. Sa délivrance fut suivie presque immédiatement d’une nouvelle grossesse, qui fut moins pénible, niais durant laquelle elle resta très-faible et son état intel-
(1) Marcé. Lqc. cit., p. 303 et 321.
FEMMES EN TRAVAIL Oü RÉCEMMENT ACCOUCHÉES. 187
lectuel fut toujours très-peu satisfaisant. Après son accouchement elle fut prise d’une perte de sang considérable qui fut le signal et la cause d’une aggravation dans les désordres intellectuels : elle errait çà et là, s’égarant dans les rues, faisant des achats qu’elle ne pouvait payer, mâchant du charbon, mangeant de la chandelle, faisant des potages avec des harengs- saurs, enfin se livrant à des actes incohérents sans délire bien caractérisé. Elle était très-pâle, très-faible et ne pouvait se livrer à aucun travail ; elle répondait tout de travers aux questions qu’on lui adressait, offrant dans ses actes une grande singularité, et parfois s’agitant sans motif, quittant son lit, errant çà et là comme les malades en démence. En peu de semaines un traitement tonique et un régime réconfortant firent disparaître tous ces phénomènes. Une autre, accouchée depuis un mois, arriva à la Salpétrière, très-pâle et très-anémique. Elle n’offrait pas, à proprement parler, de délire, restait calme et régulière, mais toutes ses facultés étaient notablement affaiblies; elle ne comprenait pas ce qu’on lui disait, répondait de travers et se montrait bizarre dans ses allures. Louyer Yillermay (1) cite l’observation d’une dame jeune et fort spirituelle qui, après de longues traverses, épousa un homme qu’elle aimait passionnément. Lors de sa première couche, à la suite d’une longue syncope, elle perdit la mémoire du temps qui s’était écoulé depuis son mariage. Sa vie s’arrêtait à cette époque, mais depuis tout lui demeurait inconnu; elle repoussait même avec effroi, dans les premiers instants, son mari et son enfant. J’ai vu moimême, par suite d’une mission de justice, une jeune femme qui depuis six mois allaitait un premier enfant : pendant les cinq premiers mois elle .avait eu ses règles , mais celles-ci n’avaient pas reparu le sixième, et en même temps que le lait montait avec plus d’abondance, son médecin, le docteur Aussandon, constatait une certaine agitation, un changement dans les idées, une parole brusque et saccadée. Elle
H) Louyer \ illermay. Essai sur les maladies de la mémoire (Mémoires de la Société de médecine de Paris).
APPRÉCIATION Dli CHAQUE GENRE DE FOLIE.
sortait pour aller au marché et mettait dans son panier des effets comme si elle partait en voyage. Elle avait, dans ces conditions, pris chez un marchand des objets qu’elle n’avait pas payés et elle avait été arrêtée. Je n'eus pas de peine à faire voir qu’il fallait mettre cet oubli sur le compte du désordre intellectuel et moral produit par le trouble de l’allaitement.
En examinant tous ces faits au point de vue de l’appréciation médico-légale, il me semble qu’ils se présentent avec le caractère commun d’une perversion évidente de la volonté, qui, si elle n’est pas, à vrai dire, entraînée et dominée par une impulsion irrésistible, a du moins perdu beaucoup de son énergie, et que la définition la plus juste et la plus vraie que l’on puisse donner de l’état mental des femmes dont je viens de parler, c’est qu’elles offrent un défaut de résistance morale, qui atténue singulièrement et peut même annuler complètement leur responsabilité au même degré et de la même manière que je l'ai indiqué pour les déments, les imbéciles et les alcoolisants.