‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 28 sur 88 · IV. — Rapport médico-légal sur un imbécile incendiaire · texte numérisé non relu

IV. — Rapport médico-légal sur un imbécile incendiaire

(MM. Lasègue et Tardieu).

Le prévenu Rolland, est évidemment d’une intelligence au-dessous de la moyenne. Envoyé à l’école, il n’a pas réussi à apprendre à lire et à écrire, son instruction morale et religieuse n’a pas été plus complète. Il prétend être un excellent ouvrier plâtrier et gagner à la tâche plus que ses compagnons dans un travail qui demande moins d’intelligence que de force physique. C’est un caractère sombre, sournois, enclin à mal faire, indépendamment de toute autre satisfaction que celle de nuire. Sa physionomie répond à ce type moral vivant au jour le jour; il se limait à de fréquents excès de boisson, acceptant sans la rechercher la compagnie de ses camarades, et n’ayant donné lieu à aucun titre à ce jugement de tous qui a bien sa valeur et qui signale un individu étrange comme ayant l’esprit dérangé.

Non-seulement il avoue les incendies dont il est l’auteur,

ET CONSULTATIONS

mais il les énumère avec une sorte (l’orgueil, précisant les dates, rétablissant les incidents quand on les omet, insistant pour qu’on n’oublie pas un seul des désastres qu’il a causés, cette véracité vaniteuse domine dans ses récits qu’il détaille, qu’il prolonge au gré de l’interlocuteur, sans se lasser de l’interrogatoire. Son sens moral est profondément abaissé, il est aisé de se convaincre que son prétendu repentir n’est qu’une formule et, tout en s’accusant, il trouve encore le moyen de flatter son amour-propre. Il sait qu’il est coupable et qu’il doit être puni, d’avance il est résigné à subir sa peine et il la supportera plutôt encore avec courage qu’avec résignation. Qu’on fasse de lui ce qu’on voudra, il est prêt à tout, la vie lui est indifférente; d'ailleurs il n’est pas seul et, parmi les coupables, d’autres sont responsables de l’idée dont il n’a été que l’instrument. Si on ne l’avait pas poussé, il n’aurait jamais songé à mal faire. Pourquoi l’at-on mis en demeure d’incendier.

La pensée si simple qu'en supposant que d’autres lui eussent donné de mauvais conseils, il devait résister, ne se présente pas à son esprit; lorsque l’on insiste, il passe outre et paraît à peine comprendre. Il revient sans être détourné, à cet argument habituel aux imbéciles incendiaires qui prétendent avoir été conseillés. Pourquoi me l’a-t-on dit, ce n’est pas ma faute.

Le thème de Rolland est un de ceux qu’on connaît pour les avoir vus souvent reproduits dans des circonstances analogues. Deux de ses camarades l’ont aidé, un de ses patrons l’a sollicité. Seulement plus intelligent que beaucoup d autres incendiaires, il est plus explicite, au lieu d’accuser des voyageurs, des passants qui avaient disparu, il nomme ses complices, il désigne l’instigateur. Il invente détail sur détail pour que rien ne manque à la preuve. Les propres termes dont s est servi son ancien patron, le nombre des mèches qui lui ont été remises, le lieu où cette livraison avait eu lieu, les prétendus témoins qui ont dû s’apercevoir de quelques-unes des menées, le mystère dont on entourait les préparatifs, la somme d’argent payée et partagée avec ses

CHOIX DE RAPPORTS

associés, tout est spécifié par lui sans rien omettre. Chaque fois qu’on lui signale une lacune, il la remplit, mais de telle sorte qu’on assiste, en s’en rendant aisément compte, à ses efforts d’invention. Incapable de saisir les objections, il ne comprend que les contra lictions les plus grossières et quand on les lui rend palpables, il se borne à déclarer qu’il ne peut pas dire autrement puisque çà c’est passé comme çà.

Rolland n’a d’ailleurs jamais été malade, à son dire. Il ne suppose pas un instant qu’on puisse le supposer aliéné, il tient à honneur d’avoir agi avec discernement et ne conseil lirait pas à se disculper en admettant qu’il avait perdu la tête; on sait par l'enquête et par ses propres aveux qu’il se livre depuis longtemps à la boisson, mais il ne présente aucun des signes faciles à constater d’une intoxication alcoolique. On ne pourrait davantage, admettre que les actes qu’il a commis aient eu lieu sous l’influence d’une excitation toxique passagère dont on retrouverait tout au moins des indices.

En dehors de ce qui concerne la prévention, Rolland cause peu mais s’exprime en termes convenables. Sur aucun point, quelques occasions qu’on lui fournisse, il ne déraisonne; sa conduite dans la prison est régulière, il se livre à un travail du genre de ceux qu’on propose aux détenus qui n’ont pas de profession dont ils trouvent l’emploi. Il n’a été pris à son égard aucune des mesures exceptionnelles que commandent, dans un milieu sévèrement discipliné, les écarts d’intelligence ou de caractère.

En résumé Rolland est un homme d’une infériorité intellectuelle manifeste ; la mesure de cette infériorité qui ne tient ni à l’absence d’instruction ni aux conditions ou aux habitudes de son existence est aussi la mesure de la responsabilité qu’il convient d’attribuer au prévenu. Non-seulement il est faible d’esprit, mais il est sous l’empire de mauvais instincts quil’ont entraîné à des violences, à des rixes en même temps qu’à la pensée de l’incendie ; intellectuellement le niveau n’est pas tellement abaissé qu’il ne puisse avoir une notion morale du bien et du mal. Il n’est pas à la hauteur

ET CONSULTATIONS

de l’esprit, il comprend la lettre de la loi morale et tout en restant étranger aux expressions du repentir vrai, il s’exprime comme s’il en avait la notion.

Rolland n’avant allumé qu’un incendie sous la pression de la colère ou de la vengeance par un coup de tête qu’un certain degré d’ivresse aurait encouragé a trop de raison pour avoir droit à l’indulgence. Mais Rolland ayant commis le même crime dix fois, sans passion pressante, sans autre satisfaction que celle d’obéir à un instinct, détruisant pour détruire la propriété de gens avec lesquels il n’avait pas de relations, succombant à la tentation d’incendier une grange en passant par un village éloigné, sournois et patient dans ses préparatifs, Rolland non pas semblable, mais identique aux incendiaires demi-imbéciles ne saurait être rangé sans réserve dans la catégorie des criminels absolument responsables.

Lorsque le désordre de l’intelligence s’exprime sous la forme d’un état pathologique défini et que la maladie a imprimé son cachet à tout l’individu, c’est, une grande et dangereuse hardiesse que de vouloir assigner des limites à la responsabilité. L’aliéné n’est pas un malade seulement quand il délire, pas plus que le poitrinaire n’est un malade seulement quand il tousse ; même dans les heures de répit apparent il ne récupère pas , bien s’en faut, la gouverne de sa volonté.

Il n’en est plus ainsi des affaiblissements intellectuels qui passent par des degrés insensibles de la raison suffisante à l’idiotie confirmée. Là on est autorisé à admettre des degrés et ce n’est pas aller contre l’expérience que d’attribuer une part plus ou moins grande de responsabilité suivant la proportion d’abaissement intellectuel et moral. Tout eu reconnaissant de nouveau combien ce jugement délicat à poser est plus délicat encore à formuler, nous nous croyons autorisés à conclure :

1° Que les actes commis par Rolland rentrent si exactement par l’ensemble et par le détail dans un type pathologique scientifiquement constitué, qu’il est impossible de n’y pas voir la trace d’une impulsion maladive.

CHOIX DK RAPPORTS

2° Que le sieur Rolland est faible d’intelligence à un degré appréciable sans qu’il puisse être considéré comme un imbécile entièrement dépourvu de la conscience de ses actes.

3° Que son état mental n’est pas tel qu’il implique un défaut absolu de résistance à de mauvais instincts, et qu’il justifie quant à présentie placement dans un asile d’aliénés.

4° Qu'il y a lieu, par conséquent, en déclarant qu’il reste une part de discernement, à atténuer la responsabilité sans l’annuler.

Page 1