‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 2)Chapitre 69 sur 88 · PLANCHE XIII · texte numérisé non relu

PLANCHE XIII

Détenu à Mazas, pédéraste, âgé de soixante ans, pendu au châssis de la fenêtre à l’aide de la courroie; un pied posant à terre, l’autre sur une chaise.

DE U STRAKGÜLATlOît,

La confusion que je signalais dans l’introduction de es études parmi les différents genres de mort violente | éunis à tort sous le nom d’asphyxie, ne s’est montrée mile part plus évidente et plus complète qu’en ce qui ouche la strangulation. Elle a été poussée à ce point que :e ne sont pas seulement les caractères distinctifs et les signes propres des violences de cette nature qui ont été méconnus, mais que le sens même usuel et littéral du mot a été détourné et que, pour les médecins légistes, strangulation, suffocation et pendaison sont devenus sy- . îonvmes.

Il y a quelque chose de si étrange, de si inattendu lans l’omission faile par les auteurs des caractères propres à la strangulation, et, d’un autre côté, la prétention d’être neuf sur un sujet que l’on supposerait au premier ibord presque banal, peut si aisément paraître déplacée, }ue je sens la nécessité et que j’ai, en quelque sorte, le devoir d’exposer avant tout l’état de la science sur la jueslion de la strangulation. Cela est d’autant plus utile jue les travaux, d’ailleurs peu nombreux, qui en portent le litre, traitent en réalité d’un tout autre objet. Qu’il me soit permis d’ajouter que je ne me suis déterminé à entreprendre cette tâche, qu’après avoir constaté par moi-

DE LA STRANGULATION

même la fréquence de la strangulation, après en avoir observé un très-grand nombre de cas, et avoir pu, comme expert, en apprécier toute l’importance et toutes les difficultés pratiques. Je resterai, du reste, strictement attaché aux faits qui seuls me serviront de guide dans la description, et’on pourra juger, par les exemples choisis que je réunirai à la fin de cette étude, de la nature des questions que soulèvent les affaires criminelles de blessures, de meurtre et d’assassinat où la strangulation figure parmi les violences dont le médecin est appelé à constater les traces.

Lorsque j’ai dit que les auteurs n’avaient pas donné à l’histoire de la strangulation la place qui lui était due dans les traités de médecine légale, je n’ai pas entendu qu’ils eussent ignoré ou méconnu les faits d’étranglement criminel qu’ont certainement rencontrés plus d’une fois dans leursmissions judiciaires, ceux qui ont rempli les fonctions d’expert. Mais, entraînés par une préoccupation doctrinale, ils ont laissé de côté les enseignements de l’expérience, et c’est précisément cette inconséquence, ce défaut de rapport entre la science théorique et la pratique de la médecine légale, qu’il est à la fois très-intéressant de signaler et très-urgent de faire disparaître.

Il me suffirait d’en citer un seul exemple, le plus éclatant, en rappelant de quelle manière ce sujet a été envisagé dans le livre classique de M. Devergie qui a, plus qu’aucun autre, contribué à faire prévaloir les opinions et la doctrine que je crois utile de combattre.

Le chapitre seizième du traité de cet auteur (1) est intitulé : De la pendaison et de la strangulation , rap-

(1) Devergie, Médecine légale théorique et pratique, 5e édit , t. II, p. 721. 1852.

t prochemenl significatif dont le sens est clairement indiqué dès les premières lignes, qu’il est indispensable de citer. « La pendaison et la strangulation sont ici réunies dans le même chapitre, parce qu’il y a la plus grande analogie entre ces deux genres de mort qui ne diffèrent que par le mode d’exécution. » C’est là, à mon sens, toute une profession de foi, et, bien que je ne veuille pas entrer ici dans la discussion qu’exigerait 1 im- , portance de la question, je ne puis m’empêcher de faire ! remarquer que, tandis que les analogies entre ces divers genres de mort n'intéressent que la physiologie, les différences, c’est-à-dire les divers modes d’exécution, sont justement l’objet même des recherchesLmédico-légales. On peut juger par cette simple observation des points de vue essentiellement contraires où se place M. Devergie et où je crois devoir moi-même me placer.

Mais il convient de le suivre dans les développements un peu contradictoires qu’il donne à cette première proposition, la seule qui fasse connaître exactement sa pensée. Après avoir cité, sans les adopter, les idées d’Orfila, qui sont cependant moins éloignées des siennes propres qu’il ne parait le croire, M. Devergie ajoute : « Suivant nous, il y a suspension toutes les fois qu’un lien placé au cou relient suspendue une partie ou la totalité du corps. 11 y a strangulation toutes les fois que le corps étant placé dans quelque position que ce soit, une compression a été exercée sur le cou de manière à s’opposer à l’entrée de l’air dans les voies de la respiration. Certes, un individu suspendu peut mourir de l’étranglement exercé sur le cou par le lien de la suspension, mais ce n’est pas moins un pendu, c’est une pendaison. Tout le monde connaît trèsbien cette locution, quand on dit, en parlant d’un assassin à l’égard de la victime : il l’a pendu, ou il l’a étranglé, l’ourquoi confondre les deux significations entre elles?

DE LA STRANGULATION

Cela pourrait devenir la source d'erreurs en justice et n’offre pas d’avantage pour le langage médico-légal. »Ces dernières paroles pourraient servir excellemment d’épigraphe à une étude sur la strangulation, telle que celle que j’entreprends aujourd’hui ; et il semble qu’elles eussent dû conduire M. Devergie à envisager ce sujet d’une tout autre manière. En effet, après avoir si bien posé les termes de la question, il semble qu’il en ait depuis détourné volontairement les yeux : car c’est à celte courte mention que se borne l’auteur, et malgré le double litre que nous avons cité dans ce long chapitre, qui n’a pas moins de soixante et quinze pages, il n’en donne qu'une seule à la strangulation, singulier contraste avec l’histoire étendue qu’il trace de la pendaison.

Si j’ai commencé cette revue succincte par un exposé des opinions de M. Devergie, c’est surtout à cause de ce qu’elles ont de net et de tranché et parce qu’elles donnent une très-fidèle idée des motifs prétendus qui peuvent expliquer le silence des auteurs sur la strangulation. Sans remonter jusqu’à Zacchias qui ne prononce le mot qu’un très-petit nombre de fois (1) et l’emploie indistinctement dans le même sens que suffocation, pour désigner tout obstacle à l’entrée de l’air dans les voies aériennes; sans parler des cas isolés qu’on trouve cités par Morgagni (2), Littré (5), Desgranges (4), Saint-Amand (5), Caussé

(1) Zacchias’, Quæst. medico-legales , Lugduni , 1726, t. III, consil. XLII, p. 63.

(2) Morgagni, De sedibus el{ causis morbor. Ep. XIX, n° 56.

(3) Litlre, Mém. de T Acad. des sc., année 1704. — Fodéré, Traité de médecine légale , t. III, p. 159, 2e édit. 1815.

(4) Desgranges, Asphyxie par strangulation. Soupçon de meurtre o i d'assassinat. Suicide {Ann. d'hyg. et de méd. lég., 1855, t. XIV, p. 410).

(5) Saint-Amand, Étranglement volontaire sans suspension (Ann. d'hyg. et de méd. lég., Paris, 1829, t. II, p. 440).

(d’Albi) (1), je rappellerai seulement de quelle façon les principaux écrits modernes traitent ce sujet. Ortila (2), comme Devergie, les réunit dans un même article « parce que, à peu de choses près, il y a identité entre les causes qui les déterminent et les phénomènes qui les accompagnent. » On le voit, la confusion n’est pas moindre ; elle éclate dans une sorte de jeu de mot lorsque Orfda ajoute que « la suspension est toujours accompagnée de strangulation, » sans donner une page à ce dernier ordre de violences si fréquentes, si spéciales, si dignes de l’étude des médecins légistes. C’est aussi ce qu’avait fait déjà Fodéré (3) qui, sans distinguer positivement la pendaison de la strangulation, sans se dégager du fatras inutile des explications physiologiques, a su cependant poser, quoique en termes peu précis, quelques-unes des questions qui se présentent dans l’étude pratique de la strangulation, à savoir, comment l’on peut « distinguer les traces de ce qu’il appelle l’étranglement simple d’avec celles de l’étranglement par suspension, et si la personne s’est étranglée elle-même ou l’a été par d’autres. » Mais, par malheur, la solution de ces questions fait défaut et c’est à peine si le savant médecin légiste en indique quelques éléments incomplets.

Ollivier (d’Angers), moins soucieux des doctrines que pénétrant dans la recherche des faits particuliers, n’a rien laissé sur ce sujet qu’une dissertation polémique trèsvive sur un des points de l’histoire de la strangulation (4), mais dans laquelle on chercherait en vain une élude sé-

(1) Caussé (d’Albi), Mémoire médico-légal sur la luxation des vertèbres cervicales. Albi, 1852.

(2) Orfila, Traité de médecine légale ,4e édition, t. II, p. 351, 1848. (5) Fodéré, loc. cit., p. 170, § 657.

(4) Ollivier d'Angers Mémoire sur la mort par strangulation , ou Appréciation médico-légale des principaux signes de ce genre de mort ( Ann.d'hyg . et de méd. lég., 1” série, t. XXVI, p. 140),

DE LA STB ANGULATION.

rieuse et pratique de ce genre de violences. Dans un second travail (1), que nous ne mentionnons qu’à cause du titre qu’il porte, le célèbre expert n’a en vue qu’une appréciation raisonnée de quelques-uns des signes pr opres à fixer l’époque précise de la mort. II. Bayard (c2), malgré les observations qu'il avait eu certainement l’occasion de faire dans sa carrière, trop tôt brisée, de médecin légiste, n’a pas échappé, dans ses écrits, à la confusion générale. Enfin, si je n’avais à relever la fausse indication qui résulte du titre, je ne citerais même pas les mémoires et les observations insérés dans la riche collection des Annales d'hygiène et de médecine légale , par Marc (5), Remer (4), Fleichmann (5), Albin Gras (6), Rendu (7), Desgranges (de Bordeaux) (8), Duchesne (9). Ces travaux n’ont, en réalité, trait qu’à la pendaison, ainsi qu’on l’a vu dans la précédente étude, et donnent ainsi la preuve la plus frappante de la déplorable confusion qui, sur ce point, s’est introduite à la fois dans la doctrine et dans le langage scientifiques.

En regard de ces publications qui ont du moins pour résultat de montrer quelle lacune profonde existe sur

( I ) Ollivier d’Angers, Considtation médico-légale sur un cas de mort violente par strangulation (Ann. d’hyg. et de méd. lég., 1re série t. IX, p. 212).

(2) Bayard, Manuel de médecine légale. Paris, 1845, in-18.

(5) Marc, Annales d'hygiène et de médecine légale , lrc série, t. V, p. 150.

(4) Berner, Matériaux pour l'examen médico-légal de la mort par strangulation ( ibid ., t. IV, p. 160).

(5) Fleichmann, Différents genres de mort par strangulation (ibid. t. VIII, p. 412).

(6) Albin Gras, Suicide par strangulation (ibid., t. VIII, p. 208).

(7) Bendu, Suicide par strangulation (ibid., t. X, p. 152).

(8) Degranges, Asphyxie par strangulation (ibid., t- XIV, p. 410).

(9) Duchesne, Observations médico-légales sur lu strangulation (ibid.. t. XXXII. p. 141 et 346).

celle partie si importante de la médecine légale, je dois mentionner une tentative due à M. le docteur Durand- Fardel (1), qui, dans un article intitulé Suspension et strangulation , a cherché à les distinguer et à les séparer Tune de l’autre. Mais celte étude, exclusivement consacrée à la strangulation suicide, laisse tout à l’ait dans l’ombre le côté le plus intéressant et le plus pratique de la question, c’est-à-dire la strangulation criminelle, et ne peut par conséquent tenir lieu de l’histoire médico-légale non encore faite de la strangulation.

L’excellent Manuel de Briand et Chaudé(2) est le seul livre classique qui réponde aujourd’hui sur ce point comme sur les autres aux exigences de la science et de la pratique médico-légale. Je me félicite de voir adopter par ces auteurs les idées que je professe depuis quinze ans.

Je ne terminerai pas sans inscrire ici le nom d’un jeune docteur prématurément enlevé parla mort, Emile Blanchard, qui, dans une thèse très-bien conçue et heureusement soutenue (3), nous a fait l’honneur de résumer, d’une manière brillante, les principales idées que nous avons émises dans le cours de médecine légale de la Faculté sur les asphyxies, et a esquissé notamment avec une grande fidélité les principaux traits de l’histoire spéciale de la strangulation, que je vais m’efforcer maintenant de retracer aussi complète, aussi exacte qu’il me sera possible de le faire d’après les nombreuses observations que j’ai recueillies sur ce sujet.

(1) Supplément au Dictionnaire des dictionnaires. Paris, 1851, p. 790.

(2) Briand et Chaude, Manuel complet de médecine lécjale , 8° édit. , 1809, p. 598.

(5) Émile Blanchard, Considérations médico-légales sur les différents genres de mort violente confondus sous le nom d'asphyxie. Thèse de Paris, 1858, p. 17.

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