DEUXIÈME PARTIE
DES ÉLÉMENTS ET DES RÈGLES GÉNÉRÂTES DE L’EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE EN MATIÈRE DE FOLIE
Je viens de passer en revue les circonstances multiples dans lesquelles le médecin légiste peut être appelé à constater l’état mental d’un individu, et de poser les conditions de l’expertise médico-légale en matière de folie. Nous sommes en mesure maintenant d’aborder cette expertise même et de montrer comment il convient d’y procéder. Cette deuxième partie sera consacrée à en tracer les règles. Après avoir donné un aperçu de l’état d’aliénation et des procédés d’examen applicables aux fous, je. fixerai les points sur lesquels doit porter l’examen de l’expert : examen direct de l’individu aliéné, examen indirect des faits et des circonstances extérieures propres à éclairer son état mental. J’apporterai dans cet exposé un soin particulier afin de ne laisser dans l’ombre aucune de ces circonstances, minimes quelquefois en apparence, mais si importantes souvent dans la pratique. Je ne craindrai pas d’entrer dans les détails les plus élémentaires, car je ne peux me faire l’illusion de croire que je m’adresse à des lecteurs pour la plupart préparés et possédant sur les maladies mentales des connaissances étendues.
Et cependant le premier précepte à formuler en ce qui concerne l’expert appelé à se prononcer sur l’état de raison ou de folie, c'est qu’il soit capable de porter ce jugement, c’est qu’il ait une expérience personnelle suffisante et qu’il sache à des signes certains reconnaître la folie. Malheureusement l’éducation des médecins présente en général suc ce point la plus fâcheuse lacune. J’ai fait, lorsque j’avais l’honneur d’être doyen de la faculté de Paris, les plus grands efforts pour obtenir la création d’une chaire des maladies
mentales. Depuis cette époque une brillante mais trop courte tentative a étéfaite par M. le professeur Lasègue dans une série de leçons complémentaires trop tôt interrompues et qui' rendent encore plus regrettable aujourd’hui l’absence d’un enseignement régulier et complet, à la fois dogmatique et clinique. Je ne méconnais pas les services rendus par l’enseignement libre, mais la généralité des médecins ignore la folie : c’est pourquoi il faut avant tout que ceux-là se récusent et n’acceptent pas la lâche difficile et l’énorme responsabilité d’une expertise sur les questions de folie qui n’ont ni l’habitude d’observer des fous, ni l’expérience des diverses formes et des différents degrés de la folie, qui en un mot ne sauraient s’acquitter de leur mission, comme je le disais à la fin de l’introduction de cette étude, en toute sécurité de science et de conscience (1).
(1) Bien que je n’aie ni la volonté ni la prétention de donner à cette étude un caractère historique et bibliographique, je ne peux me dispenser de citer, dès le début, les auteurs et les livres principaux qui ont fondé et qui encore aujourd’hui éclairent la médecine légale de la folie; et que je n’aurai peut-être pas l’occasion de mentionner dans la suite : — Zacchias, Questions médico-legales, Lugduni Bat. 1726, lib. II, tit. I. — Pinel, Des rapports juridiques dans le cas d’aliénation mentale. Paris, 1817. (Mémoires de la Société méd. d’Émul.) — Fodéré, Traité du délire appliqué à la médecine, à la morale et à la législation. Paris 1827 et Traité de médecine légale. 2e édit. Paris, 1813. — Esqoirol, Mémoires sur ï aliénation mentale considérés sous le rapport médico-légal. in-8°. Des maladies mentales. Paris, 1838, t. II. — Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judi ciaires. Paris, 1840. 2 vol. in-8a. — Georget, Des maladies mentales considérées dans leurs rapports avec la législation Civile et criminelle. Paris, 1827. — Mittermaier, Expertise médico-légale en matière d'aliénation mentale, trad. par Dagonet (Ann. méd.-psychol. mars, 1865). — Bottex, De la médecine légale des aliénés dans ses rapports avec la législation criminelle. Lyon, 1838. — Legrand du Saulle, La folie devant les tribunaux. Paris, 1864. — Linas, Article Aliénation. Médecine-lé gale des aliénés dans les temps ‘ anciens et modernes en France et à l’étranger ( Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1870. — Marge, Traité pratique des maladies mentales et application médico-légale. Paris, 1862. — Collection des Annales d’hygiène publique et de médecine légale ; des Annales médico-psychologiques-, Journal de médecine mentale. Nombreux mémoires à consulter.