DE LA FOLIE ET DE LA MANIÈRE DE PROCÉDER A L’EXAMEN DES FOUS
Rien n’est plus opposé à la réalité que l’idée que Ton se fait d’un fou. Il existe un type de convention, une sorte de fou de théâtre, si Ton me permet cette expression, qui n’a rien de la vérité, qui du moins ne se rencontre que rarement, et qui cependant reste invinciblement gravé dans les esprits. Cette erreur n’est pas seulement celle du vulgaire, on la retrouve jusque dans les classes les plus éclairées. Pour le public et trop souvent pour ceux qui dans le sein d’un conseil de famille, dans un jury, sur le siège d’un tribunal même, ont à décider du sort d’un aliéné, il faut, pour caractériser la folie, une incohérence absolue des idées et du langage, une impersonnalité du malade, enfin, comme le prétendait Maine de Biran, l’abolition de toutes les facultés qui se rattachent à la volonté et à la conscience, comme la perception, l’attention, le jugement et la mémoire. Ce préjugé qui dénote simplement la plus complète ignorance de la folie, n’en est pas moins un embarras pour l’expertise médico-légale qui doit avant tout s’en affranchir résolument..
Il y a très-peu d’aliénés qui, lorsqu’on leur demande leur nom, ne le disent pas; ils pourront quelquefois dans les formes aiguës du délire maniaque se tromper sur leur personnalité : mais dans le plus grand nombre des cas l’aliéné énoncera pertinemment son nom, son âge, son sexe, sa qualité. Tous les fous ne se présentent pas avec l’incohérence d’idées et de langage qui ne caractérise que quelques-uns d’entre eux. Il n’existe pas un type unique de la folie, il n’y a pas un fou, mais des fous et les espèces en sont multiples et variées.
Un autre écueil, plus dangereux encore, que doit éviter l’expert, ce sont les idées vagues par lesquelles certains médecins, quelques-uns même versés dans l’étude des aliénés, croient pouvoir remplacer les caractères positifs et que j’ap-
pellerai nosologiques de la folie. « Les passions, a écrit « Leuret, quand elles son t portées à l’excès, sont de véritables « folies. » Il n’est pas de doctrine plus fausse. Il n’est pas vrai qu’il y ait une gradation insensible entre la passion, le paroxysme passionnel et la folie. L’homme peut se laisser entraîner par la jalousie, l’orgueil, l’ambition, emporter par la colère, aveugler un instant par la passion, il ne sera ni un malade, ni un fou et conservera toute la responsabilité des actes qu'il pourra commettre sous cette influence; il y a là pour quiconque veut y réfléchir, pour quiconque connaît la folie, une ligne de démarcation infranchissable, que le médecin instruit et consciencieux doit être le premier à reconnaître et à respecter.
Certaines passions, certains vices, l’ivrognerie, la débauche, peuvent à la longue amener une perversion morale et intellectuelle ; ce sont des causes de folie, ce n’est pas la folie. La distinction est ici capitale. En effet, l’habitude de la débauche et de l’ivrognerie, lorsqu’elle conduit tant de victimes à la folie, engendre chez elles une maladie définie, une des variétés d’affection mentale que nous aurons à étudier au point de vue de l’appréciation médico-légale; mais tant que l’individu reste débauché ou ivrogne, il n’est pas possible d’en faire un aliéné : il est vicieux et non malade.
Ce qui fait la force de l’expert dans les questions de folie, c’est de savoir résister à ces causes de confusion et d’erreur, et de ne pas accepter cette stérile et dangereuse doctrine du Nescio quid, que j’ai entendu, non sans honte, professer devant une cour d’assises. Les caractères de la folie pas plus que ceux des autres maladies n’ont rien d’arbitraire. Il s’agit d’une espèce morbide à définir d’après des signes connus. S’en suit-il que le médecin pourra toujours et dans tous les cas poser une limite tranchée entre la raison et la folie? Non, certes, il n’est pas rare de rencontrer, je ne dis pas des cas douteux, car ce n’est pas douter que de reconnaître ces faits encore mal déterminés, mais des cas où l’individu est sur la limite de la maladie, sous le coup de l’imminence morbide qui existe pour les affections mentales,
manière de procéder a l’examen des fous.
aussi bien que pour les maladies physiques. Et si je reconnais que la difficulté pratique se résout en général pour le médecin légiste en ces termes : établir à quelle catégorie d’aliénés appartient l’individu soumis à son examen, j’accorde sans difficulté qu’il est des états mal définis par lesquels la question se pose plus délicate et plus ardue. Mais pour ces cas eux-mêmes, si les traits en sont plus effacés, si le type semble moins accusé, ils appartiennent cependant toujours à l’un des groupes déterminés dans lesquels peuvent être rangées toutes les formes de l’aliénation et dans lesquels des degrés différents répondent précisément à ces états incomplètement caractérisés qui en occupent l’extrême limite.
Aussi, malgré les difficultés très-réelles et parfois considérables de l’application, c’est au principe que je viens de formuler qu’il faut s’attacher comme à une sauvegarde hors de laquelle l’expert ne rencontre qu’incertitude, hésitation et défiance. Et je maintiens que placé en face d’un aliéné le médecin ne peut prononcer consciencieusement sur son état mental que s’il a pu lui assigner une place dans le cadre de l’aliénation ; et que s'il veut faire passer sa conviction dans l’esprit de ceux qui ont réclamé son avis, il faut de toute nécessité qu’il leur fournisse des preuves tirées de l’observation médicale et non des formules vagues et indécises aussi inutiles à la justice que peu dignes de la science.
Il serait certainement fort désirable de pouvoir donner un caractère certain de l’aliénation mentale et poser une limite tranchée entre la folie et la raison. Plusieurs l’ont tenté : mais sans succès ; et je ne crois pas utile de me livrer à une discussion purement scolastique touchant les diverses espèces de critérium proposées par divers auteurs tant philosophes que médecins. Le signe psychologique de la folie fait complètement défaut ; c’est peine perdue de le chercher et rien d’utile n’est à attendre de ces stériles efforts. <( On a considéré, dit M. Albert Lemoine (l), comme ôtant
(1) A. Lemoine. L’aliéné devant la philosophie, la morale et ta société. Paris, 18G-2, p. 225 et 228.
la lésion spirituelle qui constitue essentiellement et qui caractérise le mieux l’état mental du fou, tantôt le déréglement de la volonté et l’abolition du libre arbitre, tantôt le désordre de l’intelligence, l’erreur du jugement, tantôt enfin le trouble de la sensibilité, l’anarchie ou la tyrannie des sensations, des sentiments et des passions. Plus d’une théorie savante, plus d’une explication ingénieuse de la folie a été édifiée sur quelqu’un de ces principes.... Il y a certainement une bonne part de vérité dans chacune de ces trois opinions différentes; mais elles sont toutes exclusives. La folie ne peut être caractérisée exclusivement et absolument, ni par l’abolition de la volonté, ni par l’erreur du jugement, ni par le trouble de la sensibilité. » D’un autre côté, parmi les médecins aliénistes quelques-uns et des plus dignes de faire autorité, MM. Baillarger, Morel, Renaudin, ont également admis comme principal caractère de la folie la perte du libre arbitre, ou encore le défaut de conscience de l’état maladif; et enfin, signe diagnostique d’une valeur réelle dans la pratique mais ‘qui ne saurait être invoqué comme critérium absolu, la comparaison de l’individu malade avec lui-même aux diverses époques de son existence. Il en faut dire autant et avec bien plus de force encore de la prétendue inconséquence des fous, du défaut de mobile et de préméditation de leurs actes. Je n’hésite pas à me ranger sur ce point à l’opinion très-explicitement et très-éloquemment exposée par M. Jules Falret dans . un discours qui mérite d’être cité et à conclure avec lui que : « Tous ces moyens de diagnostic fondés sur les caractères des actes de la passion ou de l’erreur physiologique opposés à ceux de la folie considérée en général, caractères empruntés aux philosophes et aux magistrats, sont insuffisants pour le médecin. Il faut à celui-ci un terrain plus solide; et ce terrain ne peut être que celui de la maladie ou, en d’autres termes, de l’observation clinique. Le médecin doit chercher son critérium pour le diagnostic de la folie, dans la pathologie et
(1) J. FALnET.de la folie raisonnante ou folie morale. Paris 1860, p. 12.