ACCIDENT SURVENU SUR LE PONT DE LA CONCORDE LE 15 AOUT
Je passerai d abord en revue les blessés examinés par nous à l'hôpital et je terminerai par les constatations faites sur les cadavres de ceux qui on péri.
ï tat «les blessés transportés à l’hôpital «le la Charité.
1° Contusions. — Maury Apolline, trente-cinq ans, couturière (salle Sainte-Catherine, n° 25). Contusion sans gravité à l’épaule; a quitté l’hôpital le 17 août, surlendemain de l’événement.
2° Contusions sans gravité. — Andréoni Jacques, treize ans, fumiste (salle Sainte-Vierge, n° 14), sorLi le 18 .
5° Contusions sans gravité. — Mauzoni Dominique, treize ans, fumiste (salle Sainte-Vierge, 17), sorti le 16, lendemain de l’accident.
4° Contusions légères. — Pugni Auguste, quatorze ans, lapidaire (salle Saint-Jean, 2 bis), a quitté l’hôpital le 17.
5° Contusions . — Gamblin Étienne, vingt-quatre ans, coiffeur (salle Sainte- Vierge, n° 5), rien autre chose qu’une contusion peu profonde au genou.
6° Contusions. — Devaux, trente-neuf ans, infirmier (salle Saint- Jean), n° 5, contusion sans gravité.
7° Contusion légère. — Anglade Justin, vingt-sept ans, employé (salle Sainte-Vierge, n° 5), sorti le 16.
8° Contusions nombreuses. Traces de suffocation. — Maucour Jules, sept ans (salle Sainte-Vierge , 22). Ce jeune garçon portait aux diverses parLies du corps, aux jambes notamment, à la face et aux membres supérieurs, quelques contusions et excoriations peu étendues et peu profondes, mais de plus il avait au visage et au cou quelques petites taches ecchymotiques ponctuées, et, sous la conjonct ive des deux côtés, une large extravasation sanguine.
(Son frère, Prosper Maucour, qui avait été reconduit à son domicile, avait, m’assure-t-on, une fracture du péroné.)
9° Perte de connaissance prolongée. Traces de suffocation. Contusion. — Roulet Honorine, vingt-huit ans, couturière (salle Sainte- Catherine, 4), a été apportée à la Charité sans connaissance et n’a repris ses sens que dans la matinée du 17. Elle avait eu quelques vomissements et était, à part cela, restée dans une résolution complète.
Ses paupières sont noires et profondément ecchymosées, sans être douloureuses. Un chémosis sanglant soulève la conjonctive, dont le tissu
OBSERVATIONS
sous-muqueux est infiltré de sang. Les yeux ne sont nullement sensibles. Le cou et la partie supérieure de la poitrine sont parsemés d’une innombrable quantité de taches ecchymoliqu.es ponctuées.
Sur les jambes, aux genoux et aux pieds, il existe de nombreuses et larges ecchymoses, quelques-unes avec excoriations. .
Lorsque j’ai vu cette femme, elle avait recouvré la connaissance depuis la veille. Elle n’éprouvait ni étourdissement, ni lourdeur de tête. La respiration était tout à fait normale et ne s’accompagnait d’aucun râle, d’aucun bruit particulier. La langue était seulement fort épaisse et chargée d’un enduit suburral. Elle ne portait pas de traces de morsures.
10° Perte de connaissance. Traces de suffocation. Contusions. — Renaud Catherine, vingt-trois ans, gaînière (salle Sainte-Catherine, n° 5), a été apportée à l’hôpital sans connaissance et a repris ses sens le lendemain matin. Elle a tout le pourtour de l’orbite et les paupières profondément ecchymosées et les yeux couverts d’un chémosis sanglant.
Le cou est noir, tant est dru et serré le pointillé ecchymotique qui le couvre. Le bout des seins, les plis du dos, des aisselles, la face externe et interne des bras sont marqués par de larges traînées d’ecchymoses ponctuées. Des traces de contusions existent aux deux genoux, sur le pied droit une plaie contuse, et à la partie inférieure des reins une large excavation.
A part ces lésions extérieures, l’état est normal. Tout indice de trouble fonctionnel a disparu. La respiration, notamment, est parfaitement régulière et l’auscultation ne révèle pas le moindre bruit morbide dans la poitrine.
Les noms des autres blessés qui ont été publiés par les journaux et qui n’ont pas été .transportés à l’hôpital, sont ceux de MM. Noël, tailleur de limes; Prosper Mnucour, dont j’ai déjà parlé ; comte deBrady, 02 ans ; capitaine Delaguette ; François Hamon, sous-officier ; Bouzi ; Saigel, mécanicien; Philomène Deleuze et ITippoly te Delacour, étudiants; et de mesdames Vallerand-Polier, femme de ménage et Daucourt. Ce qui complète le nombre de vingt et un blessés. Le soin avec lequel l'administration supérieure a recherché les personnes atteintes dans ce cruel accident pour leur porter secours permet de penser que ce chiffre n’est pas de beaucoup au-dessous de la réalité et comprend très-probablement, tous ceux dont les blessures ont eu quelque apparence de gravité.
État «les cadavres déposés à la Morgue.
Sur les neuf cadavres déposés à la Morgue, huit avaient été relevés * sur le lieu même de l’accident ; le dernier était celui d’une femme, qui n'avait succombé qu’au bout de quarante-huit heures. J’ai dû
DE LA SUFFOCATION
faire l'autopsie complète de sept de ces cadavres ; les deux autres ont été seulement l’objet d’un examen extérieur. C’est par eux que je commencerai cet exposé.
22° Traces extérieures de suffocation. Contusions. — Lauvergnat Pierre, soixante-sept ans, tailleur. La face, le cou, les épaules, les bras sont couverts par un piqueté noir, répandu sur toutes ces parties comme du sable et formé par des ecchymoses ponctuées. Les conjonctives sont soulevées par une extravasation sanguine. Quelques contusions existent aux genoux et aux poignets. L’ouverture du corps n’a pu être faite.
23° Traces extérieures de suffocation. Contusions. — Déglise Jacques, quinze ans, doreur. Comme chez le précédent, on constate un énorme sablé ecchymotique sur la face, la poitrine, le cou, les épaules et presque sur les bras. Une ecchymose profonde existe sur la conjonctive et s’étend au fond de l’orbite des deux côtés. La joue et la tempe gauche sont le siège d’une assez large excoriation. Enfin, des contusions nombreuses, mais peu profondes, se montrent sur les bras, sur les cuisses et sur les jambes. L’ouverture du corps n’a pu être faite.
24° Traces extérieures et intérieures de suffocation. Ecchymoses sous-péricardiques. — Chapelain Félix, dix-sept ans, employé de commerce. La face est violacée, couverte ainsi que le cou et les épaules d’un piqueté ecchymotique très-abondant. Une écume sanglante sort par les narines, du sang en petite quantité s’écoule également par les oreilles. Un chémosis sanglant soulève la conjonctive des deux yeux. Il n’existe à l’extérieur aucune trace de contusions, on remarque seulement la marque de brûlures provenant des tentatives faites pour rappeler ce jeune homme à la vie. Le corps étant ouvert, je constate que. les poumons sont volumineux, gorgés de sang d’une manière à peu prés générale et uniforme, sans noyaux apoplectiques, sans suffusions sanguines ni taches ecchymotiques sous les plèvres. Les bronches et la trachée contiennent une petite quantité d’écume sanguinolente à bulles assez larges. Le sang contenu dans les gros vaisseaux et dans le cœur est tout à fait fluide. On en trouve dans toutes les cavités. Sous le péricade, à la base du cœur, on remarque plusieurs ecchymoses ponctuées. Il n’y avait pas la moindre trace de lésions des parois thoraciques, ni fracture, ni enfoncement des côtes. Les viscères abdominaux sont à l’état normal. L’intérieur de la cavité crânienne n’a pu être examiné.
25° Traces extérieures de suffocation. Ecchymoses sous-pleurales. Apoplexie et emphysème pulmonaires . Contusion. — Mellier Flore, quarante ans, cuisinière. Remarquablement grande et forte, a la face marbrée ainsi que le cou par des taches ecchymotiques superficielles. Elle porte une large excoriation à la pommette droite et de très-
OBSERVATIONS
nombreuses contusions étendues et profondes aux mains, aux bras et aux coudes, ainsi qu’aux membres inférieurs.
Les poumons assez volumineux présentent à leur surface quelques ecchymoses sous-pleurales et des ruptures vésiculaires qui forment par place des emphysèmes disséminés. Plus profondément, on trouve dans l’épaisseur des poumons des noyaux apoplectiques parfaitement caractérisés. Le cœur renferme du sang fluide. Les autres organes n’offrent rien à noter. Il n’y a ni fracture, ni contusion des parois thoraciques. L’intérieur du crâne n’a pu être examiné.
26° Contusions légères. Nulles traces extérieures de suffocation. Ecchymoses sous-pleurales. Emphysème pulmonaire. — Baillasse Louise, cinquante-six ans, marchande de vin, petite, de complexion faible et délicate. La face, comme tout le reste du corps, est demeurée d’une excessive pâleur et n'offre ni marbrure, ni piqueté ecchymotique. On ne remarque à l’extérieur que deux ou trois contusions légères aux membres inférieurs.
Mais à l’intérieur, les signes de la suffocation sont manifestes. Les poumons, généralement pâles, offrent à leur surface quelques vésicules rompues et un petit nombre d’ecchymoses sous-pleurales ponctuées. Le cœur, dont le volume dépasse un peu les dimensions normales, renferme du sang complètement fluide, principalement dans les cavités droites, celles du côté gauche en contiennent à peine- Les autres organes ne présentent rien à noter. Les côtes et les parois thoraciques sont intactes. L’intérieur du crâne n’a pu être examiné.
27° Contusions et plaies contuses. Signes extérieurs de suffocation. Apoplexie pulmonaire. Ecchymoses sous-péricardiques. — Grobon Isabelle, soixante-sept ans, journalière, grande et forte, a la face et la poitrine piquetées. Les points ecchymotiques, très-fins et assez écartés les uns des autres, sont distribués d’une manière très-régulière au visage et en forme de pèlerine au-devant du cou et des seins. Une énorme ecchymose, très-distinctement produite par une contusion directe, existe à l’œil gauche et à la partie inférieure de la joue du même côté. 11 n’y a d’ailleurs ni ecchymose des paupières, ni infiltration sanguine de la conjonctive du côté opposé.
Un épanchement considérable de sang se remarque au coude droit. Enfin, une large plaie contuse à vaste lambeau, qui n’a pas moins de 15 centimètres, occupe la partie interne de la jambe droite, et de nombreuses ecchymoses sont disséminées sur les membres inférieurs.
Les poumons, assez volumineux, sont généralement décolorés. Mais à la base du poumon gauche, le bord inférieur est complètement infiltré de sang. L'ecchymose apoplectique, disséminée sous la plèvre, t et pénétrante, toute l’épaisseur du tissu pulmonaire forme une languette d’un rouge très-foncé, presque noir, de 5 à G centimètres d'étendue. Le cœur, envahi par la graisse, renferme du sang fluide,
surtout à droite, sans trace de coagulation. Quelques ecchymoses ponctuées sont disséminées sous le péricarde, à la surface de l’oreillette droite.
Les parois thoraciques sont intactes, sans fractures ni contusions. Les viscères abdominaux sont sains. L’intérieur du crâne n’a pu être examiné.
28° Signes extérieurs de suffocation portés au plus haut degré. Apoplexie pulmonaire. Ecchymoses sous-péricardiques. Contusions.
— Winterhalter Caroline, cinquante-deux ans, domestique très-grasse et très-forte, a la face complètement noire et comme teinte parle sang, qui en injecte toutes les parties. Sur ce fond violacé ressortent quelques points ecchymotiques plus foncés. Des ecchymoses disposées en larges raies sillonnent les plis du cou et des seins et le tour des bras. Toute la partie supérieure du corps est d’un rouge brun. Du sang noir sort par le nez et par les oreilles ; un chémosis sanglant recouvre les deux yeux.
Les genoux, les jambes, les pieds sont couverts d’ecchymoses et tout noirâtres ainsi que le bras gauche.
A l'intérieur, on trouve les poumons noirs, gorgés de sang. 11 n’existe pas de taches ecchymotiques sous la plèvre, mais dans l’épaisseur des organes plusieurs noyaux d’apoplexie très-étendus. Les bronches contenaient une assez grande quantité d’écume sanguinolente. Le cœur est gros. 11 ne renferme que le sang tout à fait fluide et présente sur les oreillettes quelques ecchymoses sous-péricardiques pontuées.
Les autres organes n’offrent rien à noter. Les parois thoraciques ne sont le siège d’aucune blessure, fracture ou contusion. L’intérieur du crâne n’a pu être examiné.
29° Signes extérieurs de suffocation. Ecchymoses sous-pleurales et sous-péricardiques . Congestion pulmonaire Cerveau à l'état normal.
— Clarisse Picard, femme Pigeon, trente-huit ans, piqueuse de bottines, petite mais d’apparence assez robuste, présente sur la face, la poitrine et le cou le piqueté caractéristique, et de plus une large plaque violette à la joue droite provenant d’une contusion et une excoriation au-dessous de la mâchoire. Les conjonctives des deux yeux sont soulevées par un chémosis sanglant. Des ecchymoses peu étendues et peu profondes sont disséminées sur les jambes.
Les poumons, qui sont en grande partie attachés aux parois thoraciques par les adhérences d’une pleurésie assez récente, sont le siège d’un engorgement sanguin énorme et général qui, dans certains points, prend presque le caractère d’un infarctus apoplectique. Quelques marbrures formées par des suffusions sanguines se voient sous la plèvre. Dans cinq ou six endroits, elles affectent la forme d’ecchymoses ponctuées très-distinctes; quelques tubercules crus infiltrent le
OBSERVATIONS, 351
sommet des deux poumons et un peu d’écume sanglante se trouve dans les bronches.
Le cœur assez volumineux est rempli, dans ses quatre cavités, d’une grande quantité de sang complètement lluide. Trois taches ecchynao tiques sous-péricardiques se remarquent à la base.
Le cerveau est absolument sain. Il n’existe, ni à la surlace ni dans l'épaisseur de l'organe, pas la moindre trace de congestion, pas de piqueté sanguin, pas d’épanchement. L’encéphale exhale une odeur alcoolique assez prononcée.
Les autres organes n’offrent rien à noter. Les parois thoraciques étaient intactes.
Mort deux jours apres l’accident , sans retour de connaissance. Signes extérieurs de suffocation. Apoplexie pulmonaire. Cerveau sain. — La demoiselle Decesmink, âgée de vingt-deux ans , née en Belgique, se trouvait depuis peu de jours à Paris, où elle venait se placer comme femme de chambre. Pœlevée sans connaissance sur le lieu de l’accident, elle reçut les premiers soins dans un poste de police et fut transportée à l’hôpital de la Charité (salle Sainte-Catherine, n° 11). Elle ne présentait pas d’autre symptôme qu’une profonde stupeur avec résolution et insensibilité complète, sans délire, sans convulsions, sans paralysie. Cet état persiste malgré tous les moyens employés, et après quarante-sept heures, sans avoir repris ses sens et sans autre phénomène morbide, cette jeune fille succombe. Son identité n’étant pas encore constatée, elle fut déposée à la Morgue, où je lavis et où trois jours plus tard M.le docteur Lorain voulut bien, en mon absence, procéder à l'autopsie cadavérique.
Cette jeune femme est bien constituée, pourvue d'embonpoint, d’une taille au-dessus de la moyenne. La conservation du corps est complète cinquante heures après la mort.
Les paupières des deux yeux sont fortement ecchymosées et les conjonctives infiltrées de sang forment un chémosis saillant. La face et la base du cou sont injectées et piquetées de très-nombreux points ecehymotiques d’un rouge noir, disposées régulièrement au niveau des parties que les vêtements laissaient à découvert.
Les jambes sont meurtries et marbrées de nombreuses ecchymoses et d’excoriations. Il en existe également au bras gauche.
L’examen des organes internes montre les poumons affaissés, roses* crépitants, aérés, sans emphysème. En arrière, ils présentent de véritables apoplexies pulmonaires à gros noyaux, infiltration noire et dure avec augmentation de densité, sans congestion ni écume dans les bronches.
Le cœur est flasque et contient à droite beaucoup de sang noir et tout à fait lluide. Le cœur gauche contient très-peu de sang. Il n’y a nulle part de caillot librineux.
DE DA SUFFOCATION
Le cerveau est à l’état normal. On n’y découvre ni épanchement de sérosité, ni caillot sanguin, ni même aucune apparence de congestion.
Les autres organes n’offrent rien à noter.
Les parois thoraciques étaient intactes sans fractures ni contusions.