‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 3)Chapitre 26 sur 67 · EXAMEN DIRECT DE L^XDIVIDU ALIÉNÉ · texte numérisé non relu

EXAMEN DIRECT DE L^XDIVIDU ALIÉNÉ

L'examen de l'individu supposé aliéné doit porter nonseulement sur Tétat mental, mais aussi, ce qu'il ne faut jamais négliger, sur l'état physique qui fournit des données fort importantes et particulièrement précieuses dans le cas de simulation.

Examen de l'état mental.

L'examen de l'état mental offre, à considérer trois ordres de faits également essentiels à constater : 1® les troubles des fonctions intellectuelles ; 2* la perversion des facultés affectives et des instincts ; 3° l'altération des fonctions sensoria* les. Sous ces trois chefs se groupent naturellement tous les éléments dont se composent la nature morale de l'homme, non moins multiple dans ses diverses fonctions, que sa nature physique. Il importe chez l'aliéné de soumettre chacun de ces groupes élémentaires à une éludas péciale et minutieuse ;c'ost le seul moyen d'arriver à une connaissance complète de l'état de son intelligence et de ses sentiments. Il ne faut pas perdre de vue que c'est le cerveau, le centre nerveux encéphalique, qui est l'instrument de ces fonctions intellec-

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tuelles et morales et que c'est dans cet organe et dans les manifestations qui en dérivent que gît pour le médecin le champ de Tobservation des maladies mentales.

Trouble des fonctions intellectuelles, — Le trouble des fonctions intellectuelles est le caractère ordinaire et essentiel de la folie. Tantôt il consiste en un désordre général et absolu marqué par des conceptions à la fois délirantes et tout à fait incohérentes dans lesquelles la mémoire, Tattention, le jugement, la conscience ne s'exercent et n'interviennent à aucun degré ; les idées se succèdent Sans suite, sans lien entre elles, avec une abondance et une mobilité extraordinaires. Les réponses aux questions les plus simples n'ont rien de pertinent. L'aliéné en proie à ce tumulte désordonné de sa pensée a perdu le sentiment de sa propre personnalité ; et l'incohérence porte à la fois sur l'ensemble des facultés intellectuelles. C'est le délire dans sa forme la plus complète, analogue à celui que l'on observe dans certaines maladies fébriles, et n'en différant le plus souvent que par l'intensité et la durée.

Mais cet état d'incohérence absolu et d'abolition générale des facultés de jugement, d'attention et de mémoire est rare, si on le compare à la fréquence des troubles partiels de l'entendement. Ceux-ci varient eux-mêmes de forme et de degré. On voit ainsi chez certains aliénés se succéder avec plus ou moins de rapidité des idées erronées, de faux jugements que l'attention distraite ne peut diriger mais qui ne seront en général nullement incohérents. Le fou dans ce cas a conservé la faculté de tirer de ses idées des jugements, avec une apparence de logique ; les jugements sont faux comme les idées, mais la faculté de déduction subsiste : c'est là une des formes les plus communes de l'aliénation mentale.

Mais d'autres fois les conceptions délirantes sont peu nombreuses, réduites ,même à une seule idée fixe qui s'empare de l'esprit du malade et en absorbe toute l'activité. Les troubles de ce genre peuvent être extrêmement bornés et n'intéresser pour ainsi dire qu'un point très-circonscrit 5e l'intelligence. Mais de cette idée fixe découlent par asso-

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ciation, soit d'autres idées plus ou moins cohérentes qui constituent le délire partiel, soit, ce qui a plus de gravité. Certains actes, conséquence de la direction fausse que le jugement perverti de Taiiéné imprime à sa volonté. C'est là pour le médecin légiste une considération capitale. L'idée fixe, non-seulement se marque dans des déductions erronées, mais encore conduit lo;.'iquement l'aliéné à ac* complir des actes qui dérivent directement du délire sous l'iailuence duquel il est placé. L'expert n'aura pas de peine à reconnaître que, si sa volonté reste active, sa responsabilité est nulle. Un individu se persuade qu'il est insulté, il croit entendre, il entend une parole injurieuse, il frappe lK)ur se venger. Cela est raisonné, voulu, mais le point de départ est l'idée fausse, le trouble des fonctions inteUectuelles qui constitue la folie.

Il est donc permis de conclure au point de vue médicolégal que le résultat le plus direct et le plus immédiat du désordre des facultés intellectuelles est une perversion de la volonté et un trouble dans les actes pi'ovenant, soit de l'absence de direction, soit de la direction fausse rjue leur impriment des idées incohérentes ou erronées.

Troubles des facultés affectives et des instincts, — Le trouble des facultés affectives est un caractère essentiel et presque constant de la folie : Esquirol en avait déjà fait l'observation profondément vraie. Il n'est guère d'aliéné chez lequel à côté du trouble de l'intelligence, on n'observe une perversion égale, sinon supérieure de toutes les facultés morales, c'est-à-dire des sentiments et des instincts. Quelquefois exaltés en apparence, les sentiments les plus naturels^ • celui de la maternité même, sont plus souvent déviés ou complètement abolis. Les instincts même et jusqu'à celui de la conservation peuvent être pervertis ; et la volonté sans règle n'obéit plus qu'à l'entraînement du délire ou aux suggestions des idées dominantes ; c'est là ce qui constitue au vrai ce que l'on a appelé les maladies de la volonté (1).

(1) BiLLOD, DfS inaUuUes de la vulonlé. Paris 1857.

Tahucll. — Folie. «>

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, A ce trouble des facultés morales se rattache étroitement celui des fonctions d'expression qui sont si fréquemment altérées chez les fous. Ce caractère a une grande valeur au point de vue de la séméiolique de la folie que j'étudie ici à grands traits et en ce qui touche seulement la constatatiou de Tétat mental. Il forme comme un trait d'union entre les signes purement intellectuels et les symptômes physiques qu'il importe de recueillir dans l'examen médico-légal de l'aliéné. Non-seulement le rire et les larmes, la joie et la fureur se succèdent chez lui sans motif; mais les gestes, la voix, le langage témoignent souvent du désordre de l'esprit.

Le langage, c'est-à-dire l'expression des idées par la parole, peut présenter des modes de perversion très-différents les uns des autres, et qu'il convient de distinguer avec soin. Tantôt il est complètement aboli, mais dans ce cas même il ne faut pas confondre le mutisme volontaire, obstiné, on l'a vu durer pendant des années entières, avec l'impuissance de trouver les mots qui dépend soit d'une altération générale des centres nerveux, soit d'une lésion cérébrale déterminée à laquelle est liée l'aphasie ; tantôt il est simplement rendu difficile et confus par un embarras de la parole résultant d'un trouble dans les mouvements des organes, notamment de la langue et des lèvres ; enfin le langage peut, dans ses manifestations, se conformer à lincohérence, à la perversion des idées et rester borné, soit à la répétition d'un mot, d'une phrase, toujours les mêmes, qui n'ont aucun sens, et que l'aliéné prononce à satiété et comme une sorte de machine montée, ou à l'émission des cris ou de sons inarticulés.

Certains gestes, certains mouvements sans but, résultant de l'action volontaire ou involontaire des muscles de la vie de relation se reproduisent aussi quelquefois avec une persistance et une régularité extraordinaires. Tantôt c'est la tête qui remue sans interruption, tantôt les doigts qui s'agitent comme dans un travail imaginaire, tantôt les yeux qui se tournent invariablement vers un objet invisible, enfin,

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les jambes qui se meuvent dans une marche insensée, automatique, incessante qui semble entraîner Taliéné malgré lui et lui fait parcourir, sans qu'il en ait conscience, quinze lieues en un jour, dans le cercle étroit du jardin où il est enfermé.

Il faut prendre garde cepeudaiit que les actes, les gestes et les paroles les plus dépourvues en apparence de significa^ tion répondent souvent à des conceptions délirantes et sont l'effet d'une volonté malade, mais active ; c'est là un fait que le médecin ne doit jamais perdre de vue dans une expertise médico-légale. Quelques fous, par exemple, se font une habitude en apparence incompréhensible, de se laver à tout instant. J*ai eu à traiter un homme qui semblait sensé, qui avait pu vaquer aux soins d'un commerce important, et qui, dès qu'il avait senti le contact d'une personne quelconque, soit dans un lieu public, soit dans sa propre maison, se hâtait d'aller se laver les mains à plusieurs reprises. Il en était de même d'une très-jeune fille d'une douzaine d'années, appartenant à une riche famille de Bordeaux, près de laquelle je fus appelé de concert avec M. Baillarger, et qui dès qu'ime personne étrangère ou peu sympathique à ses yeux entrait dans l'appartement, se réfugiait dans sa chambre pour y faire des ablutions. Chez cette enfant les sentiments affectifs étaient en même hemps profondément troublés. Dans les deux cas, ces pratiques bizarres ne sont que l'effet de cette manie de scrupules qu'il n'est pas rare de rencontrer avec des manifestations différentes, mais qui est la source des conceptions délirantes et des actes insensés les plus variés.

Troubles des fondions seiisoriales. — Les fonctions sensoriales ofCrent des troubles spéciaux qui constituent l'un des éléments les plus singuliers et les plus caractéristiques de la folie ; je veux parler des hallucinations, des fausses sensations et des illusions sensoriales. Il faut bien s'entendre sur la valeur de chacune de ces dénominations, qui, il importe de le dire dès le principe, constituent l'un des symptômes les plus fréquents de la folie, mais ne sont

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pas toujoiu's et uécessairement liés à la folie. Et de même qu'elles peuvent exister chez d'autres que chez des fous, de même on ne les rencontre pas toujours dans la folie.

On donne le nom d'hallucination à des sensations sponta* uément perçues en l'absence de toute impression physique et de tout excitant extérieur des organes des sens. Les hallucinations ne diffèrent donc en réalité des sensations vraies que par le défaut d'objet ; mais à part la non-existence de l'excitant, la perception est aussi réelle dans les unes que dans les autres. Les hallucinations peuvent être sensoriales ou viscérales ; ces dernières qui reçoivent aussi le nom de f&usses sensations ont leur siège ailleurs que dans les organes des sens, soit dans les viscères, soit dans toute aub*e partie du corps. Quant aux illusions sensoriales, elles consistent dans l'appréciation fausse de sensations réelles. Je reprends chacun de ces phénomènes pour en analyser la signification au point de vue de l'état mental.

Les halluciîiations peuvent occuper tous les sens, l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût, le toucher, soit isolément, soit tous à la fois et successivement, quel que soit d'ailleurs l'état organique de chacun des appareils des sens. Ces phénomènes tout intérieurs, sont parfois très-difficiles à deviner et la recherche de l'hallucination forme l'un des objets les plus délicats de l'examen médico-légal. L'aliéné la dissimule le plus souvent avec ténacité, il semble qu'il ait jusqu'à un certain point soupçon, mais conscience de l'erreur qui l'abuse, mais le plus souvent il se refuse à laisser pénétrer le médecin qui l'interroge dans le monde imaginaire où il se complaît. Il est d'autant plus nécessaire pour l'expert d*arriver à constater, d'une manière certaine, les hallucinations, qu'elles donnent parfois la démonstration immédiate et décisive de la forme et de la. nature du délire.

Les plus fréquentes et en même temps celles qui fournissent les ijlus importantes données sur l'état mental de l'aliéné sont incontestablement celles de l'ouïe: c'est par elle que les fous sont en communication avec des êtres cliimériques, avec des puissances supérieures, avec les divinités dont les

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voix leur parlent et leur commandent ; ce sont elles qui excitent leur fureur en leur persuadant qu'ils sont en butte aux injures de ceux qui les entourent ; c'est à elles qu'ils obéissent difins ces formes impulsives du délire dont je rapporterai de nombreux exemples et où, sous une obsession incessante et mystérieuse, l'aliéné se livre aux actes les plus funestes et en apparence les moins motivés. Mais ces voix intérieures, ces communications imaginaires, il les r^ehe avec le plus grand soin, avec une obstination bien difficile à vaincre et ce n'est qu'à force de persévérance, d'insistance discrète et de patientes investigations que l'expert parviendra à lui en arracher la confidence.

Les hallucinations de la vue ou visions sont quelquefois liées aux précédentes, et donnent un corps aux voix qu'entendent les aliénés ; cependant, et c'est là le plus ordinaiiri, comme les hallucinations de l'ouïe, elles peuvent exister seutes: les visions sont muettes; de même que le plus souvent les voix s'entendent sans que l'aliéné voie la personne qui lui parle. Les hallucinations de la vue se produisent [surtout pendant la nuit et peuplent de fantômes la chambre qu'occupe le malade. Elles donnent souvent lieu à des visions surnaturelles, à l'apparition de Dieu, des anges et des saints. Quelquefois l'halluciné voit des groupes d'hommes, tantôt immobiles, tantôt mouvants et emportés dans un vol rapide, d'autres fois des animaux réels ou fantastiques, dont la nature semble en rapport avec certaines espèces de délire, ou des monstres comme chacun se souvient d'en avoir vu dans le cauchemar de la fièvre. Il est un fait extrêmement curieux et que je tiens à signaler, c'est que l'obscurité la plus profonde et la perte des yeux même ne mettent pas l'aliéné à l'abri des hallucinations de la vue. J'ai eu dans la maison de santé dont je suis'le médecin deux aveugles, un ancien militaire et une vieille religieuse qui sont restés atteints de manies chroniques pendant plus de cinquante ans et qui n'ont cessé d'être tourmentés par des visions continuelles, preuve évidente que la sensation existe dans l'pi'^ane sensorial lui-même indépendamment

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de tout excitant extérieur. Lorsque les visions disparaissent, il reste à Taliéné le souvenir et la conviction de leur réalité, point de départ d'un grand nombre de délires partiels et de déterminations actives plus ou moins dangereuses.

Les hallucinations de Todorat et du goût, moins fréquentes que les précédentes et surtout que les illusions sensoriales de ces deux sens, ne se montrent presque jamais isolées; elles donnent lieii à la perception imaginaire d'odeurs et dé saveurs, ou très-repoussantes ou au contraire extrêmement agréables. La religieuse aveugle dont j'ai parlé plus haut et dont tous les sens étaient le siège d'hallucinations presque constantes, nous accusait de remplir sa chambre de vapeurs fétides et délétères, et se plaignait de ce qu'on lui introduisait du vitriol et toutes sortes de poisons dans la* bouche. Le suppUce dé cette malheui*euse prenait parfois des proportions vraiment effrayantes. Les visions, les voix, les odeurs les plus insupportables, la saveur nauséabonde amôre ou caustique qu'elle ressentait alors qu'elle ne prenait ni aliments ni boisson et qui, chose remarquable, ne se montrait pas durant ses repas, faisaient de sa manie un martyre qu'elle a enduré plus de quarante années et dont le spectacle ïie peut s'effacer de ma mémoire. Les hallucinations de l'odorat et du goût, souvent attribuées par les aliénés à des persécutions et à des tentatives d empoisonnement, les conduisent à refuser tout aliment, et provoquent parfois de leur part des accès de fureur contre ceux qu'ils supposent en vouloir à leurs jours.

Les hallucinations du toucher ne sont pas très-rares, et se présentent le plus souvent avec des caractères très-tranchés et très-significatifs. Ordinairement très-rebelles, elles constituent une souffrance extrêmement pénible pour les malheureux malades, qui rapportent leurs hallucinations soit au contact de certains animaux, soit aux persécutions d'ennemis qui les maltraitent, de physiciens qui les électrisent ou de magnétiseurs qui les obsèdent ; d'où les tentatives les plus inquiètes et parfois les plus dangereuses pour faire cesser ces tortures.

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fFai vu, il y a quelques années, dans la maison de M. le docteur Blanche un aliéné qui a mis à de rudes épreuves et son esprit d'observation et sa constante sollicitude pour ses malades. C'était un homme encore jeune appartenant à une grande famille valaque, qui se croyait en butte aux poursuites de la police autrichienne et entouréde machines électriques en commimication avec Vienne qui servaient d'instruments à ses ennemis. Il en ressentait à chaque instant, la nuit comme le jour, les secousses incessantes et parfois terribles. Las d*étre ainsi tourmenté, il avait cherché à gagner ses gardiens, il avait même été jusqu'à menacer le médecin ; il avait réussi ^ aiguiser l'extrémité d'une brosse à dents en usant l'ivoire contre le marbre et s'en était fait une arme très-dangereuse. Enfin il voulut se] laisser mourir de faim, demandant qu'on lui donnât un ciseau et un marteau afin de démolir lui-même le pai^quet et les cheminées de son appartement, où devaient être cachés les appareils électriques et de mettre ainsi fin à ses souffrances. Ce n'est qu'à force de peines et de soins que l'on réussit à le faire manger ; il avait résisté dix-huit jours, ne prenant que de l'eau et un peu de café noir qu'il préparait lui-même. C'est à ce moment que je le vis avec MM. Blanche et Rayer. Il ne fit aucune difficulté de nous exposer sans réticences tous les détails de ses conceptions délirantes, il concluait qu'il n'avait plus qu'ïin moyen d'échapper à son supplice, c'était de fréter un navire et de se réfugier dans une île déserte; et encore n'était-il pas certain qu'à l'aide d'un câble sous-marin les courants électriques dirigés par ses bourreaux ne vinssent pas un jour l'y atteindre. Certes la folie chez ce malade était complète, mais l'idée prédominante qui depuis plusieurs mois le tourmentait et qui pouvait le conduire aux actes les plus funestes avait pour point de départ les hallucinations du toucher. Celles-ci peuvent parfois en raison de leur siège entraîner des déterminations particulières qu'il est bon de signaler. Je veux parler principalement de celles qui existent du côté des organes sexuels. J'en ai vu plusieurs exemples, un entre autres, douta bien voulu encore me rendre témoin

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mon habile confrère M. Blanche. Ce malade, assis dans son fauteuil, se prétendait entouré d'un essaim de génies dont les caresses déterminaient chez lui la plus vive excitation erotique et les plus complètes jouissances. La surveillance continue dont il était Tobjet ne lui eût pas permis de dissimuler des attouchements moins immatériels et Ton ne pouvait douter que Thallucination seule fut Torigine des sensations qu'il éprouvait. Il est facile de comprendre que, livré à lui-même, cet aliéné, ou aurait abusé de lui, ou se serait livré à quelque attentat sur les femmes qu'il aurait trouvées à sa portée. C'est surtout par cette influence sur les actes que les hallucinations intéressent la médecine légale.

Mais il est d'autres genres de troubles des fonctions sensoriales. Les sensations fausses ont leur siège dans les organes internes et tiennent le milieu entre les hallucinations et les illusions des sens ; on les a appelées hallucinations viscérales. Tantôt elles n'ont leur source que dans les conceptions d'un cerveau malade ; le plus souvent au contraire elles ont leur point de départ dans un état particulier, une affection organique des viscères. Ce point curieux de rhistoire de la folie a été bien traité dans la dissertation inaugurale de M. le docteur Rota (l) qui a cité d'intéressants exemples de l'influence qu'exercent les . lésions organiques, autres que les lésions de l'encéphale sur les manifestations et les formes du délire. C'est ainsi que dans certains cas les malades supposent la présence d'animaux ou de corps étrangers dans l'estomac, la poitrine, la matrice ; que dans d'autres une tumeur cancéreuse, des hémorrhoïdes, des entozoaires donnent lieu aux sensations les plus fausses et fonta-oire.à des monstres, à des démons, à des appareils électriques cachés dans les profondeurs du corps. Enfin les besoins naturels peuvent devenir la source des aberrations les plus graves de l'imagination. La faim chez une pauvre religieuse hallucinée se transformait pour elle en une meute

(1) X. Rota. De Vinfincnce des lésiom physiques et des affections organiques sur la forme du délire cJi£z les alvWs. Thèses de Paris 1847.

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de chiens dévorants qui lui rongeaient restomac; les désirs vénériens enfantent les rêves des incubes et des succubes. J'ai cité ailleurs (I), à l'occasion des fausses grossesses, des faits extrêmement curieux de femmes folles qui, étant enceintes, se persuadaient qu'elles avaient dans le ventre des animaux à qui elles attribuaient les mouvements de l'enfant qu'elles portaient dans leur seio.

Il me reste à dire un dernier mot dés illusions seiuoriales confondues à tort avec les hallucinations qu'elles accompagnent souvent. Les bruits les plus divers sont interprétés par les malades dans le sens de leur délire ; pris pour des voix, pour des plaintes, des injures, ils s'ajoutent aux hallucinations de l'ouïe. De même les illusions de la vue dont quelques-unes sont conformes aux lois de la physique, transforment les objets, les figures, les personnes, les lieux euxmêmes au gré des idées dominantes de l'aliéné. C'est h ce genre d'illusion qu'il faut rapporter ces erreurs si curieuses sur la grandeur et la nature des objets, et cette croyance que l'on observe chez quelques aliénés qu'ils sont changés en animaux et que leur corps est emporté violemment à de grandes distances. Quelques-uns croient aune sorte de dédoublement de leurs personnes; ils assistent à leurs propres faits et gestes comme s'ils étaient ceux d'un autre. J'ai vu avec M. Baillarger un jeune homme chez lequel cette singulière erreur avait fini par produire un véritable dégoût de la vie et une tendance funeste au suicide, qui se terminèrent heureusement par la guérison.

J'ai dit déjà et il est facile de se figurer à quelles illusions nombreuses peuvent se prêter les sensations olfactives et guslatives. Ces erreurs des malades qui croient sentir le poison dans tous leurs aliments, ont surtout les plus fAcheuses conséquences. Les uns vivant dans une perpétuelle défiance se refusent à manger ou se condamnent quand ils sont libres

(1) A. Tardiet'. Etude médico-légale sur l'avortemeni, suivie d'observations et recherches pour servir à l'histoire médico-légale des grossesses fausses et simulées. 3* édi t. Paris 1868.

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aux plus cruelles épreuves. J'en ai connu un qui tx)us les jours changeait de lieu où il allait chercher ses repas, et choisissait de préférence les plus obscurs et ceux du plus bas étage où il pouvait espérer de n'être ni reconnu ni poursuivi. Un autre se réduisait à ne prendre que des œufs cuits par lui-même sans sel, et de l'eau puisée aux fontaines publiques avec du pain acheté au hasard, afin d'éviter le poison. Il en est d'autres qui vont dénoncer à la police, j'en ai cité un grand nombre d'exemples, avec un cortège de preuves bien fait pour tromper les personnes les plus éclairées, des empoisonnements qu'ils accusent leurs parents, leurs amis, leurs domestiques de méditer froidement et d'exécuter au sein du foyer domestique avec la plus détestable persévérance. Ils ont dans la bouche le goût persistant du poison, qui ne leur permet pas de douter du crime dont ils se disent victimes. J'ai rapporté le cas d'un pauvre homme ainsi dénoncé par sa femme et qui, après être resté en prison pendant trois semaines, n'a dû d'être remis en liberté qu'au r^çport dans lequel M. Roussin et moi avons pu démontrer l'innocence du mari et la folie de la femme.

Le caractère général et essentiel des hallucinations, des fausses sensations et des illusions sensoriales symptômatiques de la folie est, on le voit, de servir d'aliments au délire et de base aux faux jugements et aux idées fixes des aliénés. Il en résulte qu'elles ont une grande influence sur la forme même du délire, et que, s'ajoutant les unes aux autres, elles engendrent et entretiennent dans le cerveau des malades une série de conceptions et d'idées erronées qui constituent la plupart des folies partielles.

En résumé, en ce qui touche l'examen de l'état mental, le médecin légiste se rappellera et j'emprunte les termes mêmes de la poposition à l'un des maîtres de la science aliéniste, M. Calmeil,que les hallucinations, les fausses sensations, les idées erronées, les faux jugements, l'aliénation des facultés morales, le désordre de la volonté constituent les éléments principaux de la folie.

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Examen de Tétat physique.

Bien que Texamen de l'état mental doit appeler plus spécialement l'attention de l'expert, il aurait grand tort de négliger Texamen de Tétat physique de l'aliéné qui est, particulièrement au point de vue de la médecine légale, la source d'indications extrêmement précieuses; car, ainsi que je crois ravoir fait entrevoir déjà, elle peut dans bien des cas mettre le médecin sur la voie de la simulation et l'aider à la découvrir.

Ces symptômes physiques de la folie ont été longtemps laissés dans l'ombre. Aujourd'hui, grâce aux progrès de la physiologie, grâce surtout à l'introduction plus complète des méthodes et des procédés de l'observation clinique dans l'étude des maladies mentales, on est disposé à leur restituer la place qui leur appartient dans l'examen des aliénés. Il serait injuste de ne pas en attribuer en partie le mérite à M. Sauze de Marseille (1) qui a mis mieux que personne en lumière la véritable importance des phénomènes physiques qui accompagnent le plus souvent la folie.

Ceux-ci ne sont ni constants, ni toujours les mêmes dans les diverses formes des affections mentales, et s'il est permis de rattacher tel ou tel symptôme physique plus spécialement à telle ou telle espèce d'aliénation, comme l'inégalité des pupilles à la paralysie générale par exemple, il est plus exact et il suffit de constater que la santé est fréquemment troublée chez l'aliéné, en même temps que les fonctions intellectuelles et morales, et que dans presque toutes les formes de la folie les différentes fonctions physiques peuvent être, plus ou moins profondément troublées. Je passerai successivement en revue celles qui doivent être plus spécialement l'objet des remarques du médecin expert.

U aspect extérieur de t aliéné^ sa physionomie générale qui sont, à vrai dire, plutôt le reflet de son état mental, que le résultat de ses dispositions physiques, ont cependant pour un

(1) A. Sauze, Etudes niédico -psychologiques sur la folie. Paris 1862.

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