‹ Etude médico-légale sur la folie (volume 4)Chapitre 44 sur 76 · PAR LES IMPULSIONS INSTINCTIVES · texte numérisé non relu

PAR LES IMPULSIONS INSTINCTIVES

Le groupe que je vais étudier dans ce chapitre est caractérisé essentiellement par des impulsions instinctives que subit l'aliéné et qui le conduisent à des actes souvent criminels et punissables qui ne sont ni en rapport constant avec un délire particulier, ni sous Tinfluence d'une conception délirante et qui s'accomplissent sans intervention de la volonté ni de la conscience.

Les impulsions instinctives qui forment comme la marque et le critérium de ce groupe offrent ceci de remarquable qu'elles sont soudaines, irrésistibles, inexpUquées, de courte durée, et qu'elles ne sont précédées ni suivies de réflexion ni enfantées par l'opération intellectuelle d'une logique soit saine, soit même déraisonnable. Les actes qui en dérivent sont en réalité involontaires; et ceux qui les commettent doivent être déclarés inconscients, partant ÛTesponsable^. Les fous de cette catégorie sont parfois excessivement dangereux, et la médecine légale qui a si souvent à examiner leur état mental et à apprécier leur degré d,e responsabilité, a tout intérêt aies étudier et à les bien connaître.

Les types en sont d'ailleurs nombreux et variés; ce sont : 1® les épileptiques ; 2° les idiots et les imbéciles; 3° les dégénérés et les excentriques ; 4° les alcoolisants ; 5** les hypocondriaques ; 6<* les hystériques ; 7° les femmes enceintes ; 8° les femmes récemment accouchées ou nourrices.

A mesure que nous examinerons chacun de ces type^ en particulier on reconnaîtra que, bien qu'à des degrés trèsdivers, la perversion qui domine chez eux est celle de la

Tardieu. — Folie. 9

volonté. Elle n'est pas abolie, mais opprimée et dominée en quelque sorte : elle n*obéit pas comme chez Thomme sain d'esprit et comme chez beaucoup d'aliénés eux-mêmes, 9m déductions d'un raisonnement ou à une conception, à une idée prédominante, mais uniquement à un entraînement instinctif, à une impulsion maladive à laquelle elle est incapable de résister. Il en résulte cette première et très-importante conséquence que l'appréciation médico-légale portera moins icisurTétat des facultés intellectuelles, que sur celui des facultés afîectives ou des instincts, et que l'acte qui sera la manifestation parfois uniqua ou du moins principale qui révélera seule la perversion de ces instincts, prendra au point de vue de la constatation de l'état mental une place souvent prépondérante.

Je ne veux pas dire par là qu'il faille s'attacher exclusivement à l'analyse de cet acte ; on doit toujours rapprocher l'action incriminée des conditions de la nature morale de celui qui l'a commise, telle que l'observation et Texçérience nous ont appris à la reconnaître dans les différents types que je viens d'énumérer. Mais lorsque l'on sera arrivé à reconnaître cette espèce d'enchaînement de la volonté, il s'en suivra nécessairement que l'on devra admettre, suivant les degrés, le défaut absolu ou l'atténuation plus ou moins complète de la responsabilité. C'est là que se montrent les plus grandes difficultés de l'expertise médico-légale, et qu'apparaît dans toute son évidence cette nécessité dont j'ai fait en principe un devoir rigoureux pour le médecin légiste, de garder une juste mesure entre les doctrines extrêmes que j'ai déjà discutées dans la première partie de cette étude concernant la responsabilité des aliénés.

ÉpUeptiques.

L'épilepsie, affection héréditaire presque toujours incurable, qui marque d'un sceau terrible les malheureux qui en sont atteints, et qui fait le désespoir de leurs familles, aussi bien que des médecins auxquels ils sont confié-, est pour

la médecine légale un sujet plein de difficultés et de périls.

Elle n'est pas exclusivement constituée par des attaques convulsives intermittentes avec perte subite et complète du sentiment ; elle s'accompagne en outre presque constamment d'un affaiblissement, d'une perversion et quelquefois d'une abolition des facultés intellectuelles et morales. Elle débute fréquemment dès l'enfance et se complique alors d'une véritable imbécillité; le mal physique est étroitement lié à l'infirmité morale et à l'impuissance intellectuelle. D'un autre côté lorsqu'elle a duré de longues années sous la forme convulsive ordinaire de haut ou de grand mal, la raison en reçoit une atteinte profonde ; le caractère change et s'aigrit, les facultés s'affaiblissent, la mémoire se perd, et le malade tombe dans un état de véritable démence. Cette dégradation morale se montre parfois beaucoup plus tôt et à une époque assez rapprochée du début de l'épilepsie, surtout chez les jeunes sujets, sans que cela paraisse tenir à la violence des attaques'; car c'est souvent lorsque la maTadie reste bornée au petit mal, au simple vertige épileptique, que la démence arrive le plus tôt. Elle est souvent précédée d'accès de délire aigu qui cessent et se reproduisent sous forme de paroxysmes plus ou moins éloignés. La foire épileptique est alors constituée ; elle est marquée par un affaiblissement notable de l'intelligence et une perversion quelquefois profonde des fonctions affectives, l'oubli de tous les sentiments, l'insensibilité la plus complète ; quelquefois au contraire une irritabilité de caractère plus grande et une véritable méchanceté. Les attaques de convulsions suivent leur marche accoutumée, et quelques-unes, seulement à des époques irrégulières, sont suivies d'une véritable excitation maniaque avec délire furieux et tendance au suicide. A mesure que la maladie fait des progrès, l'ahénation mentale qui persistç pendant les intervalles des paroxysmes, prend un caractère plus général et plus constant.

Jusqu'ici aucune difficulté : d'une part, en effet, tant que la folie épileptique n'est pas constituée, et que le mal est borné à des attaques convulsives intermittentes plus ou moins

rapprochées, mais entre lesquelles la sauté et la raison reparaissent dans leur intégrité ; il est bien certain que Ton ne peut à aucun degré traiter l'épileptique comme un aliéné, ni le déclai*er incapa.ble ou irresponsable. Il est non. moins évident que lorsqu'il est arrivé à l'état soit de fureur soit d'imbécillité ou de démence épileptiques, il tombe dans la catégorie des fous incurables, inconscients autant qu'incapables, et que'les mesures de la séijuestration, de rinterdictioni j tout Comme les bénéfices de l'irresponsabilité lui sont conir plétement applicables, Mais ce n'est pas tout : il n'est pas rare de rencontrer des ^ épileptiques d'un tout autre caractère et d'une toute' autre allure. Non-seulement il en est qui offrent seulement de» espèces d'absences pendant lesquelles, sans que les autres fonctions soient troublées, les sens restent quelques secondes fermés à toute impression ; ou un simple étoiudissement, un . vertige caractérisé par une suspension brusque de l'intelligence et de la volonté, qui s'arrêtent au milieu d'un discours ou d'une action commencée, l'immobilité de la face, la fixité du regard, une secousse passagère et pai'tielle, un léger tremblement d'un membre ou d'un, doigt seulement, une perte de connaissance soudaine et complète, des mouvements désordonnés ou enfin des paroles incohérentes et brèves dictées par un délire sombre. Mais chez d'autres, et ce sont pour le médecin légiste les plus intéressants, l'épilepsie est caractérisée par 'l'impulsion instinctive, par l'acte soudain, brusque, irréfléchi, parce que l'on a très-bien nommé AHctus sans précédent et sans suite : et lorsque l'on songe que cet acte peut être le meurtre inattendu et inexpliqué du passant le plus inoffensif, et que le meurtrier n'a donné avant et ne donnera pas après le moindre signe d'altération des facultés, il y a bien de quoi terrifier et de quoi soulever dans la conscience des juges les plus douloureuses perplexités. C'est à l'expert qu'il appartient de les faire cesser; c'est lu le grave et difficile problème que lui offre la détenni; nation de la responsabilité chez les épileptiques. Trousseau a étudié mieux que personne et en grand

praticien cette périlleuse question de Tépilepsie larvée (1), suivant la très-juste expression de M. Morel. Il a cité de nombreux exemples de ce choc épileptique qui se manifeste d'une manière plus inopinée encore que l'attaque convulsive par une violence subite ou par un acte bizarre, singulier, inouï, dans lequel on voit que la volonté n'est nullement intervenue. Un magistrat eu pleine audience se lève de son siège, et contre le mur même du prétoire satisfait un besoin naturel, puis se rassied. Un savant assis à sa table de travail s'interrompt trois ou quatre fois dans un court espace de {emps pour aller défaire et refaire son lit. Un menuisier abandonne son établi, dépose ses outils, et disparaît pendant huit jours, il était allé à soixante lieues de son domicile et en était revenu sans savoir pourquoi. Un ouvrier dans une rue qu'il traverse en mangeant plonge le couteau dont il se sert dans le ventre d'un passant et continue son chemin et son repas. C'est là dans toute sa simplicité et à son degré le plus évident l'impulsion instinctive-irrésistible. Elle est tout à fait distincte et des actes réfléchis quoique sans mobile apparent que peuvent commettre certains fous hallucinés et de ces cas mal définis, et généralement propres à la foMe mélancolique que l'on a désignés sous le nom très-impropre de folie transitoire. L'épilepsie larvée qui se manifeste par l'impulsion instinctive imphque, lorsqu'elle est bien reconnue et constatée, la plus complète et la plus absolue irresponsabilité.

Mais, je l'ai déjà dit, il ne s'en suit pas que l'on doive considérer l'épileptique comme toujours et dans toutes ses actions, inconscient et irresponsable, pas plus que l'on n'annulera le testament-ou que l'on n'autorisera l'interdic-

(l) Trousseau. De la congestion cérébrale apoplectique dans ses rapports avec Vépilepsie (Bullet. de l'Acad. de méd., t. XXVI, 1860-1861), Discussion sur ce sujet par MM. Tardieu, Malgaigne, Baillarger, Bouillaud, Beau, Durand-Fardel, Girard de Gailleux, Falret, Devergie, Gibert, Bousquet, {ibid. passim). J. Falret. De l'état mental des épilepliques {Arch. génér. de méd. décembre 1860 et suiv.). Morej.. D'une forme de délire, suite d'une surexcilation nerveuse se rattachant à une variété non encore décrite d'épilepsie. Épilepsie larvée. Paris, 1860

tion de tous les épileptiques. Ce qu'il faut^ avant tout, pour bien juger les actes dont il s'agit, c'est de ne pas séparer l'acte lui-même de l'état mental de celui qui Ta accompli, et de ne considérer ces véritables caractères de 'soudaineté d'imprévu que comme la marque de l'impulsion instinctive irrésistible que subit Tépilep tique.

Le trait spécial que je cherche à préciser ici se marque davantage si on compare ces actions commises soua l'influence de la folie instinctive avec d'autres que peuvent commettre des épileptiques dans des conditions toutes différentes. Un de ces malheureux qui a terminé sa vie à Bicêtre, longtemps avant d'y être enfermé, mais déjà atteint du haut mal, était un contrebandier des plus actifs et des plus redoutés. Poursuivi et traqué par les douaniers il en avait tué deux à coups de fusil. Y a-tril, je le demande, dans ce double homicide accompli par un épileptique la moindre analogie avec ce meurtre stupide commis sur un passant^ sans réflexion et sans but, par cet ouvrier manifestement poussé par le choc de l'épilepsie larvée. Autant il est impos^ sible de déclarer le premier irresponsable , autant il est impossible d'admettre un seul instant la responsabilité du second. Dans une prison du Midi de la France est renfermé un condamné pour vol, épileptique. Il a de temps en temps des attaques très-franches qui ne sont accompagnées ni de délire, ni de fureur. Son caractère est seulement désagréable et ombrageux, et il s'irrite des taquineries auxquelles il est en butte de la part de ses compagnons de captivité : un jour, les choses allant plus loin, il se prend de querelle avec L'un d'eux et le frappe mortellement d'un coup de couteau. Cet épileptique n'a certainement pas agi dans ce cas sous l'influence irrésistible de l'impulsion morbide ; et je ne peux aller jusqu'à le considérer comme irresponsable, malgré l'autorité d'un des médecins qui ont montré le plus de sagacité dans l'étude du régime pénitentiaire et de la folie, M. le Dr Boileau de Castelnau. J'admets bien cependant qu'il faille tenir compte de la dégradation intellectuelle et morale qu'amène la succession répétée des attaques d'épilepsie et

surtout des altérations que subissent les facultés affectives chez les épileptiques qui se montrent presque tous irascibles, méchants et cruels. Il y a là une question d'appréciation et de mesure à résoudre dans chaque cas particulier et sur laquelle je ne saurais trop insister.

Il y a donc en résumé des distinctions importantes à établir, au point de vue de la responsabilité des épileptiques ; et Ton doit se garder de confondre entre eux, Tépileptique qui obéit à la méchanceté de sa nature, à l'emportement de la colère, la volonté restant intacte, et celui qui est dans la fureur ou dans Tétat habituel de délire, de démence ou dans le paroxysme épileptique. J'en citerai plus loin un exemple remarquable ; et enfin celui dont la volonté seule est pervertie, dominée et entraînée par Timpidsion irrésistible de Tépilepsie larvée, impulsion qui est, en ce qui concei*ne la médecine légale, le caractère dominant et essentiel de la folie épileptique.

Il faut, pour le bien comprendre, -étudier avec une attention persévérante la manière d'être de l'épileptique, pénétrer au fond de sa nature morale et fonder l'opinion, consciencieuse que le médecin expert doit à la justice sur la connaissance et Tanalvse raisonnée de l'individu à examiner et non sur une doctrine nécessaii'ement fausse parce qu'elle est absolue. C'est tout à fait dans ce sens que conclut M. le docteur Arthaud, médecin en chef de l'Antiquaille, auteur d'un travail très-sagement conçu sur cette question spéciale (1). Il n'y a rien d'absolu, dit-il, en ce qui touche la responsabilité des. épileptiques. Il faut avant tout chercher à se rendre un compte exact de leur état mental.

Idiots et Imbéciles.

Les idiots et les imbéciles n'intéressent pas seulement le médecin légiste par leur faiblesse d'esprit et par leur incapacité notoire ; ils sont encoi'e sujets à des impulsions mor-

^1) Arthaud, De l'état menfal des épileptiques au point de vue médicolégal. Mémoire lu à la Société de médecine de Lyon {Gaz. méd. de Lyon, T. XIX, 1867).

136 ArPRÉCIATION DE CHAQUE GENRE DE FOLIE.

bides qui les conduisent fréquemment à des actes violents et criminels et qui soulèvent la question de responsabilité.

On comprend que chez ces êtres dégradés, chez lesquels Fintelligence est nulle ou à peine ébauchée, les instincts qui survivent parfois soient tout-puissants et dirigent fatalement leurs actions. Aussi n*y a-t-il rien d'étonnant à les voir subir des impulsions dont ils ne sont à aucun degré responsables.

Comme ils n*ont aucune notion de ce que peut être le bien d'autrui, ils s'approprient tout ce qui peut exciter leurs désirs, et tout ce qu'ils trouvent à leur portée. Les vols que commettent si fréquemment les idiots et les imbéciles ne sont pas conseillés par la réflexion, ce sont des actes purement instinctifs. L'imbécile est voleur au même titre et de la même manière que l'enfant ; et ce n'est pas la valeur de l'objet qu'il dérobe, qui l'attire le plus souvent ; il prendra bien quelquefois de quoi satisfaire ses instincts de gourmandise et de gloutonnerie, mais dans la plupart des cas, il ramassera et entassera indistinctement des guenilles, des ustensiles divers, aussi bien que des pièces de monnaie et des bijoux dont il ignore le prix.

L'un des instincts dominant, l'un de ceux dont il faut le plus se défier, c'est la disposition erotique, parfois trôs-développée qui porte les idiots et les imbéciles surtout à des habitudes d'onanisme d'autant plus dégoûtantes qu'ils s'y livrent sans relâche et publiquement.

J'ai été consulté pour un homme enfermé d'office dans la maison de nos distingués confrères MM. Mesnet et Motet, qui depuis vingt ans se livrait à cette déplorable passion aux yeux de tous. Dans la commune qu'il habitait non loin de Paris, on ne le faisait pas arrêter parce qu'on le considérait comme n'ayant pas la conscience de ce qu'il faisait ; on se contentait de le chasser comme un animal immonde. Ce qui ne l'empêchait pas de continuer, malgré toutes les menaces, à satisfaire, sans se cacher, ses honteuses habitudes et à revenir pour cela, à heure fixe et au même endroit. Le jour même où on se décida'à mettre la main sur lui, on

Tavait plusieurs fois averti sans obtenir qu'il se retirât; il n'avait pas plus le sentiment des risques auxquels il s'exposait, que de rimmoralité de ses actes. C'est pour prévenir le retour de pareils scandales que sa famille avait demandé qu'il fût placé dans une maison de santé, et qu'elle refusait de le reprendre, bien que les médecins ne s'opposassent pas à la sortie de cet homme imbécile et dégradé, mais non véritablement aliéné.

Certains idiots sont entraînés par des emportements physiques qu'ils cherchent à satisfaire avec la dernière brutalité, et en se jetant siir la première femme venue, quel que soit son âge ou sa position, voire même sur leur sœur et sur leur propre mère. Les viols commis par des idiots livrés à eux-mêmes et errants dans les campagnes ne sont pas rares. Quant aux pauvres filles idiotes et imbéciles sur lesquelles aucune sollicitude ne veille, elles sont la proie d'autant plus facile des débauchés, qu'elles-mêmes poussées par leurs instincts s'offrent à tout homme assez dépourvu de sens moral pour abuser de leur faiblesse. Si elles deviennent mères, comme il n'arrive que trop souvent, le sentiment de la maternité ne s'éveille pas chez elles plus que lesautres, et rien^ n'est plus commun que de les voir, ignorantes d'ailleurs des premiers besoins du pauvre petit être qu'elles ont mis au monde, l'abandonner ou le tuer sans savoir ce qu'elles font.

Il existe dans les annales de la science médico-légale de nombreux exemples d'idiotes ou d'imbéciles qui se sont livrées sur des enfants à des actes stupides de violences. L'une verse du plomb fondu dans l'oreille d'un nouveau-né ; l'autre à laquelle on donne imprudemment sa petite sœur à garder s'amuse à lui enfoncer des épingles dans la bouche et dans les yeux. Notre habile confrère M. le docteur lîérart Marchant de Toulouse a rapporté (1) le cas d'une femme imbécile qui fit périr un enfant de trois mois en lui introduisant une pierre dans la bouche, et qui déjà quelques années auparavant avait enfoncé une petite pierre dans la

(1) Gêrart Marchant, de Toulouse. Rapport médico-légal sur un cas d'imbécillité. {Ann. médico'psycholog . 3* série, t. I, p. 250. 1855).

gorge de son propre fils et du sable dans la bouche d'une de ses nièces et d'un autre enfant. J'ai été moi-même chargé visiter au dépôt de la préfecture de police, une jeune fille de dix-sept ans qui avait fait avaler des épingles à un petit enfant. Elle était chétive, contrefaite et non encore formée; sa physionomie était hébétée, ses manières, ses paroles, sa tenue n'étaient pas de son âge et restaient puériles. Cependant elle répondait avec assez de précision à des questions simples ; mais il était facile de voir qu'elle ne comprenait ni la gravité, ni les conséquences de l'acte cruel qu'elle avait commis. Elle offrait en un mot tous les signes de' l'imbécillité, et je n'eus pas de peine à faire admettre par le magistrat, qui m'avait commis pour l'examiner, que cette faiblesse native de l'intelligence, sans la constituer à l'état d'aliénée, enlevait cependant à cette jeune fille l'entière conscience de ses actes. J'ai vu encore une petite servante imbécile mélanger sans motifs et par cette sorte de perversité instinctive qui caractérise les individus de son espèce, du poison dans les aliments préparés pour toutes les personnes de la maison où elle avait été recueillie.

Les imbéciles peuvent dans l'inconsistance de leurs desseins et sans autre raison que l'entraînement de leurs" instincts pervertis, se livrer à des tentatives de suicide ou de meurtre. Il faut reconnaître toutefois que ces tentatives sont rarement sérieuses, et que la débilité de la main est en rapport avec la faiblesse de l'intelligence et de la volonté. J'ai vu un jeune homme qui avait à plusieurs reprises porté des coups à sa mère et dont les violences obstinées attestaient l'imbécillité la plus marquée, se jeter à l'eau dans une tentative avortée de suicide.

Mais deux cas plus caractéristiques encore méritent d'être cités. L'un m'a été présenté au mois de septembre 1855, par un jeune homme qui avait déchargé sur la voiture de l'Empereur, au sortir du théâtre de l'Opéra-Comique, un méchant pistolet que l'armurier, appelé comme expert, déclarait incapable de servir d'instrument à des desseins homicides. Cet individu d'une intelligence originellement

très-faible, s'était livré, dès sa première jeunesse, à la dissipation et à la débauche, sans cependant se» montrer communicatif avec ses camarades de Tétude d'huissier dans laquelle il était entré après avoir essayé de plusieurs professions qui n'avaient pu le fixer. Trois ans avant cette dernière tentative il était allé se dénoncer lui-même au Secrétaire général de la Préfecture de police comme auteur de placards affichés récemment dans Paris, et dans lesquels le président de la République était condamné à mort. Ce fonctionnaire avait été frappé du peu de suite et du peu de portée de ses idées. Dans ses interrogatoires il ne se montre préoccupé que de rectifier certains faits de détail complètement insignifiants, mais nullement inquiet de sa situation réelle. Ses explications sont confuses et entremêlées de quelques phrases empruntées aux déclamations révolutionnaires sur lerégicide.Il est d'ailleurs impassible, et s'exprime avec une sorte de ricanement puéril qui n'a rien de la forfanterie d'un séïde convaincu. Dans l'accomplissement même de l'acte dont il se reconnaît l'auteur, il n'a rien concerté^ rien prévu; il a cédé à la perversion instinctive de sa nature imbécile.

Le second n'est pas moins significatif. Il s'agit d'un jeune garçon de seize ans portant un nom justement honoré et appartenant à la famille la meilleure et la plus dévouée, dont le seul tort était de se faire quelques illusions sur ses dispositions intellectuelles et morales, et de ne pas le soumettre à une surveillance assez sévère. On Tavait placé dans plusieurs maisons d'éducation dont il s'était fait successivement l'envoyer pour sa paresse incurable et ses mauvais penchants. Enfin un de ses parents qui habitait la province l'avait pris chez lui et l'envoyait suivre les classes du lycée de la ville. Abusant de la liberté qui lui était laissée, etsubissant sans doute lés effets du premier éveil de ses sens et des habitudes vicieuses auxquelles il était adonné, il trouvait le moyen de fréquenter les plus mauvais lieux. Un jour il monte chez une fille qui l'avait reçu déjà plusieurs fois ; et sans motif, sans provocation aucune, sans avoir prononcé

une parole, au momeiit où elle allait se livrer à lui, il tire un couteaiwle sa poche, Touvre et frappe cette femme en pleine poitrine. La blessure sans être mortelle est assez grave, et aux cris de sa victime, ne sachant trop ce qu'il fait, tout efiaré il se laisse conduire chez lui. Ce crime stupide que ne pouvaient expliquer ni la colère ni la cupidité, et dont Fauteur était un tout jeune homme, presqu'un enfant appartenant à la famille la plus honorable, parut assez étrange pour que la justice crut devoir faire conduire ce jeune homme à Paris et le soumettre à l'examen des hommes de Tart. Il ne nous fut pas difficile de reconnaître là le type achevé de Timbécillité. Pendant qu'il était à la Conciergerie il fit semblant de vouloir se tuer. Mais la tentative n'avait rien de sérieux et complétait seulement le caractère débile et pervers que d'un commun accord il nous parut juste de déclarer inconscient et irresponsable, avis qui fut partagé par les magistrats.

Il est un dernier crime pour lequel il semble que les idiots et les imbéciles aient une prédilection marquée: rien n'est plus commun que de voir quelques-uns de ces malheureux poursuivis comme incendiaires. J'ai eu bien des fois à examiner des individus inculpés de ce crime dans des conditions qui ne laissaient pas de doute sur la nature de l'impulsion à laquelle ils avaient obéi sans résistance possible. Ce serait une grande errem* de croire, conmie on le fait généralement, que le plaisir de voir briller les flammes et une sorte de joie infernale au spectacle de l'incendie, fussent le véritable mobile de ces malhem*eux. On en voit beaucoup qui concourent avec empressement à éteindre le feu qu'ils ont allumé, et qui se mêlent sans arrière-pensée à ceux qui viennent porter des secours. Ils ont simplement subi ime sorte d'entraînement instinctif dont il est impossible de se rendre compte. C'est surtout parmi les habitants des campagnes et au milieu de toutes les facilités que présentent l'accumulation des récoltes, la reconstruction des granges et tant d'autres encore, que l'on rencontre les imbéciles incendiaires.

Ils échappent, j'ai à peine besoin de le dire, à toute responsabilité, et, dans de fréquentes occasions, j'ai pu les soustraire à Taction de la justice. L'une des plus récentes a donné lieu à M. le professeur Lasègne, avec qui j'avais été commis par le juge d'instruction, de consigner dans notre rapport commun des considérations d'une grande vérité sur cette catégorie de criminels irresponsables. J'en citerai quelques passages vraiment remarquables : « Le problème que nous sommes appelés à résoudre est un des plus difficiles que présente la médecine légale des aliénés. Ce n'est pas que les observations manquent ; des faits nombreux ont été recueillis, dans des conditions tellement identiques, qu'étant donné un incendiaire, on peut, avec une presque certitude, affirmer d'avance l'état de ses facultés intellectuelles. Mais ces dispositions mentales bien connues touchent de nrès à l'état normal, les anomalies n'ont rien d'énorme ; il ne s'agit pas de reconnaître une maladie à caractères précis, mais d'apprécier des degrés toujours mal définis d'intelligence et de moralité. Le seul symptôme positif est fourni par les actes eux-mêmes, et, en fait d'aliénanation, il est dangereux de s'appuyer sur les actes pour conclure aux dispositions mentales, du malade.

« Hors de là, les incendiaires aliénés sont en général des individus jeunes, faibles d'esprit, capables néanmoins d'un travail qui fournit à leur subsistance, plus ou moins sombres, haineux, concentrés ou violents. Les incendies qu'ils allument s'expliquent plutôt par une impulsion instinctive que par le désir de nuire à une personne déterminée. Dans la plupart des cas, le même malade a allumé plusieurs incendies, et si une des tentatives répond à des idées de vengeance, à des rancunes ou des antipathies souvent contestables, les autres ne sam*aient reconnaître la même cause. Presque toujours lé feu une fois allumé, ils viennent concourir à l'éteindre, ou ils s'éloignent sans même chercher à jouh' du spectacle de leur succès. Avant, pendant et après le désastre, ils conservent TimpassiblUté qui est un des caractères des abaissements intellectuels et moraux, et qui les

soustrait aux soupçons des voisins et aux investigations de la justice. Les aliénés à délire défini, à conceptions absurdes, et chez lesquels la subversion de^l'esprit est profonde, n'allument pas des incendies volontaires. Par une loi non moins étrange, mais également vraie, Timpulsion maladive qui fait les incendiaires ne se développe presque jamais >chez les habitants des villes.

« On comprend combien, en pareil cas, le médecin doit procéder avec réserve. Admettre un délire instinctif, une attraction unique et irrésistible dans une intelligence d'ailleurs saine, comme l'ont fait quelques auteurs, c'est reculer la difficulté plutôt que la résoudre. Si le délire n'est caractérisé que par Tacte, Faction de mettre le feu devient à elle seule un motif suffisant d'exonération, et il n'y a plus de coupable parmi les paysans incendiaires. Il faut chercher en dehors des faits et dans la nature morale du malade une caractéristique. Elle existe, mais elle est si délicate à constater et à formuler, elle prête, dans chaque exemple particulier, à tant d'objections et de doutes que les acquittements pour cause de folie, non plus que les condamnations, se motivent rarement par des raisons vraiment décisives.

« L'incendiaire ne délire pas, il n'est même pas toujours à un degré d'imbécillité qui le rende inapte à l'exercice d'une profession. Son infériorité constante se traduit par des signes qui auraient passé presque toujours inaperçus, n'était l'acte qui a provoqué une enquête approfondie. Jusqu'au jour de l'incendie il n'avait été remarqué ni par les perversités exceptionnelles de son caractère, ni par l'énormité de son incapacité. Le crime une fois commis, il s'applique en général à l'excuser par des raisons d'une authenticité douteuse. Le plus souvent on le" lui a conseillé, il ne sait pas pom*quoi il a cédé ; il reconnaît sa faute, mais n'a qu'une conscience très-imparfaite et de la faute et des conséquences pénales qu'elle doit entraîner. Il lui semble que son aveu suffira à lui mériter l'indulgence. Les préparatifs de l'incendie ont été parfois organisés avec une sorte d'obstination patiente qui ne ressemble en rien aux éclats qui portent à l'homicide et

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