‹ Etude médico-légale sur la folieChapitre 38 sur 90 · IDIOTS ET IMBECILES · texte numérisé non relu

IDIOTS ET IMBECILES

pour cause de fulie, non plus que les condamnations, se motivent rarement par des raisons vraiment décisives.

« L'incendiaire ne délire pas, il n'est mêmepas toujours à un degré d'imbécillité qui le rende inapte à l'exercice d'une profession. Son infériorité coustante se traduit pardes signes qui auraient passé presque toujours inaperçus, n'était l'acte qui a provoqué une enquête approfondie. Jusqu'au jour de l'incendie il n'avait été remarqué ni par les perversités exceptionnelles de son caractère^ ni })ar l'énormité de son iucapacité. Le crime nue fois commis, il s'appliiiue en général à l'excuser par des raisons d'une authenticité douteuse. Le plus souvent on le lui a conseillé, il ne sait pas pourquoi il a cédé ; il reconnaît sa faute, mais n'a qu'une conscience très imparfaite et de la faute et des conséquences pénales qu'elle doit entraîner. 11 lui semble que sou aveu suffira à lui mériter rindulgence. Les préparatifs de l'incendie ont été parfois organisés avec une sorte d'obstination patiente qui ne ressemble en rien aux éclats qui portent à l'homicide et au suicide. La même passivité se retrouve après le crime, les explications sont imaginées à loisir, le malade prévoit les objections et les réfuie; il discute plutôt qu'il ne se défend ou qu'il n'accuse, mais il n'est arrêté ni p;ir les invraisemblances, ni par les contradictions, ni par la découverte de ses mensonges. »

Je donnerai plus loin les détails du fait auquel se rapportaient ces observations générales si profondément vraies et si pleines d'enseignement. Ce qu'il importe surtout d'en retenir, c'est la distinction profonde et nécessaire qui existe, et que le médecin légiste, plus que tout autre, doit sévèrement maintenir entre l'impulsion maladive irrésistible et le délire [tartiel monomauia(jue. Il n'y a de pyromanie ou de monomanie incendiaire chez l'idiot ou l'imbécile qui met le feu dausb'S campagnes, pas plus qu'il n'y

a de monomanie du vol ou kleplomanie chez colui qui s'approprie le bien d'autrui. J'insiste d'aulant plus sur celte notion capitale que nous eu retrouverons l'application dans les autres types de malades qui subissent des impulsions instinctives et notamment chez les hystériques. Elle a d'ailleurs pour conséquence pratique ce principe dont ne saurait trop se pénétrer le médecin expert, qu'il faut, pour bien juger les faits de cette nature, ne pas se borner à apprécier l'acte seul et en lui-niènie, mais que c'est dans le rapprochement et dans la comparaison de l'acte avec la nature morale de celui qui l'a commis, qu'il doit chercher la solution du difficile problème qui lui est soumis.

négénérés. Excentriques.

A mesure que j'avance dans l'étude de ces types des misères intellectuelles et morales sur lesquels doivent porter les investigations du médecin légiste, les difticultés s'accroissent et les caractères deviennent de plus en plus délicats à saisir et à tracer. Les descriptions didactiques, les déterminations dogmatiques sont ici in)possibles et courent le risque d'être radicalement fausses. C'est dans les faits seuls, c'est dans une série d'observations prises sur nature, c'est pour ainsi dire dans une galerie de portraits qu'il convient de montrer ces individus dégénérés, cent fois pires que les véritables aliénés, qui ne sont pas intellectuellemeut des imbéciles, mais qui dans l'ensemble de leur vie, dans l'excentricité de leur conduite, dans les défaillances de leur nature morale, dans leur absolu défaut de jugement, dans l'inconscience surtout de leurs actes, viennent cependant très légitimement prendre place dans ks cadres de la folie, et parmi ceux que le médecin légiste a le droit et le devoir de déclarer incapables de se diriger suivant le règles de la droite raison, et de soustraire en partie au moins à la responsabilité des actes criminels ou délictueux

DEGENERES. EXCENTRIQUES. 1o3

auxquels ils peuvent être entraînés par leur instinct perverti.

Fils ou descendants de fous on d'épileptiques ou d'imbéciles, ils ne sont pas eux-mêmes dépourvus d'intelligence, parfois même ils semblent sur quelques points doués de facultés supérieures. Les uns brilleront par la facilité de leur élocution, les autres par des aptitudes artistiques, beaucoup par des dons extérieurs et une grande habileté dans les exercices du corps. De bonne heure ils se rangeront dans la classe de ces individus insupportables aux autres que le monde désigne complaisamment sous le nom d'originaux. Ils feront tout au rebours des gens sensés, n'apportant dans leurs desseins ni consistance, ni décision sérieuses. Toujours en dehors de la raison et de la vérité, le mensonge prendra bientôt dans leur vie morale une telle place qu'ils sembleront n'en avoir plus conscience, et qu'il deviendra pour eux une seconde nature. Ce sont par excellence les fous lucides; c'est pour eux qu'on a créé les mots de manie sans délire, de manie raisonnante, de folie morale, de folie des actes, etc. Quelques-uns ne sont pas mauvais; ils sont généreux à la façon des prodigues, dispoîés à se mettre en avant moins par dévouement que par défaut de réflexion : ils sont courageux plus par insouciance que par fermeté de cœur. La plupart sont enclins au mal, et s'y complaisent d'autant plus qu'ils manquent absolument de sens moral.

Aussi ne tardent-ils pas à se dégrader, comme ils ne trouvent dans leur conscience, ni dans leur jugement aucun frein qui les retienne, comme ils sont bien vite repoussés de la société des gens sensés et honnêtes, ils tombent de chute en chute au dernier degré de l'abaissement. Gomme ils ne sont pas complètement et aux yeux de tous, de véritables fous, aucune mesure légale et protectrice n'est prise le plus souvent à leur égard; les pauvres femmes unies à

loi APPRÉCIATION DE CHAQUE GENRE DE FOLIE.

de pareils êtres se voient refuser leur séparation, les familles dont ils sont le fliau ne peuvent réussir à les placer en tutelle ou à obtenir leur interdiction; les tribunaux ne se croient pas en droit de les atteindre, et cependant ils consomment leur propre ruine et celle de leur maison, bien plus leur honneur même finit par sombrer, et c'est seulement quand ils se sont laissés entraîner à quelque scandale public ou à quelque action prévue j'ar la loi pénale que la justice consent à s'occuper d'eux.

C'est là que notre rôle commence, mais on voit à travers quelles préventions, quelles difficultés, quels périls il va s'exercer. Si ces individus dégénérés, si ces fous excentriques sont le malheur et parfois la honte des leurs, il me sera bien permis de dire qu'ils font aussi le désespoir des médecins chargés de les examiner. En effet tout en reconnaissant chez la plupart d'entre eux la perversion des instincts et enadmettauirimpuissance morale de résister aux impulsions morbide>, il est des cas où certains actes sont de leur part le résultat d'une méchanceté active et con ciente (jui ne permet pas de les considérer comme comp! tement irresponsables.

Je ne parle pas ici de faits dont l'excentricité, l'extravagance, parfois môme la révoltante monomanie impliquent et dénoncent le véritable caractère. Tels sont les outrages publics à la pudeur, les actes de bestialité; j'en ai vu qui polluaient des chiennes, des bi'ebis et jusqu'à des poules; le retour à la vie sauvage qui engendre ces hommes des bois dont M. le docteur Mesnet a fait connaître et étudié unlypecuiieux (i); la violation des sépultures et les odieuses souillures imprimées à des cadavres ariachés de leurs tombeaux. On se rappelle sur ce dernier point les faits odieux qui se sont accomplis au Havre il y a peu d'années, et

(1) Mesiiet. Étude médico-psi/chologique sur l'homme dit le Sauvage du Var, Paris, ISG.'j.

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