I. — ÉLÉMENTS FOURNIS PAR l'ENQUÊTE
1° Conceptions délirantes; idé'^s d'empoiso-incment .
Les premiers signes de la monomanie paraissent s'être montres en 1835 ou 1836; la crainte du poison a été le premier symptôme, et cette crainleti persisté jusqu'à la mort.
Dans les dix dernières années de sa vie, presque tous les domestiques que M. Béron a eus à son service ont été accusés par lui d'avoir voulu l'empoisonner. C'est d'abord la femme Georges qui dut quitter M. Béron en 1856, accusée par lui d'avoir mis du poison dans un plat de haricots. Le malade à la suite de ce prétendu empoisonnement, s'était empressé de boire une assez grande quantité d'huile, et il a répété depuis que, sans cette huile, il n'eût pas échappé à la mort. A d'autres témoins, M. Béron a dit que, malgré l'huile qu'il avait bue, il sentait qu'il était perdu. Jenny Boutin, qui est restée neuf ans chez M. Béron, a été aussi accusée d'empoisonnement; il prétendait qu'elle mettait dans ses aliments des poudres qui lui étaient données par un médecin. D'autres fois c'était un nommé Brun qu'il désignait comme complice. Les mêmes accusations ont été portées contre la femme Miaille et contre les époux Fourcassié. Ce qui se rattache à ces deux derniers serviteurs est parliculièrement remarquable. « A différentes époques, dit Fourcassié, M. Béron a essayé de me faire entrera son service ; il recommença ses instances en 1 863. A cette époque, , ce fut en pleurant qu'il me sollicita. Il m'offrit 3,000 fr. comme gratification. » Fourcassié objecta vainement que l'état de sa santé et son âge (il avait 74 ans) ne lui permettaient plus de se louer. « Béron, dit-il, ne tint aucun compte
de mes observations et je cédai à ses prières et à ses larmes, car ses paroles étaient accompagnées de pleurs, w Plus loin, le témoin ajoute : « Au moment de mon entrée à son service, Béron me manifestait une grande tendresse, voulait même me faire bâtir un caveau dans lequel je serais déposé à son côté, et faire construire une métairie pour mon fils. ))
Sept mois s'étaient à peine écoulés, que les époux Fourcnssié, dans lesquels M. Béron avait cru pouvoir placer sa confiance, étaient, comme les autres serviteurs, accusés d'empoisonnement. Un jour, Fourcassié, voyant M. Béron sombre et préoccupé, crut devoir lui demander s'il avait quelque chose à lui reprocher. « Je sais^ lui répondit-il, que Cadichonne, ta femme, cherche à m! empoisonner et que tu fy prêtes aussi; fai entendu que tu lui disais de mettre dupoison dans 7n on lait. » « Ces paroles, ajoute Fourcassié, soulevèrent mon indignation, et je lui manifestai mon intention de partir immédiatement de chez lui. Ma femme et moi fîmes en effet nos paquets avec une grande précipitation, sous ses yeux; mais, au moment de le quitter, il me serra affectueusement la main et versa d'abondantes larmes.... Lorsque je partis, il me serra de nouveau la main et m'assura de ne jamais m'oublier. J'ai su qu'il n'avait pris ce jour-là, aucune nourriture, w
A notre avis, ces larmes abondantes que versait le malade en quittant ces vieux serviteurs auxquels il avait témoigné tant de tendresse, sont faciles à comprendre. Quand il les avait suppliés d'entrer à son service, il leur disait que sans eux il était perdu. Envoyant partir Fourcassié, après l'avoir ENTENDU dire à Cadichonne, sa femme, de mettre du poison dans son lait, M. Béron, entouré d'ennemis devait être en proie à un véritable désespoir. Depuis lors, en effet, dans C intérêt de sa santé ^ il n'a plus de cuisinière. Anne Balau venait «tuer et plumer ses volailles qu'il vidait ensuite et
faisait cuire lui-même. » Tout concourt donc à prouver que M. Béron, comme le dit un témoin, « vivait dmis la crainte (Vètre empoisonné. »
M. le docteur Musset assure que cette idée d'empoisonnement était chez iM. Béron ime idée fixe qui le jjoiir suivait et au sujet de laquelle il déraisoniiait complètement.
M. Béron, comme tous les monomaniaques, s'appliquait à rechercher des preuves à l'appui de ses conceptions délirantes, et, comme eux, attachait souvent une grande importance aux faits les plus insignifiants. Il m'a raconté, dit Marie Richard, qu'il avait renvoyé de chez lui la femme Miaille qui lui avait administré du poison, que la coït leur jaunâtre que sa sueur donnait à ses chemises en était la preuve évide7ite. J'ai lavé plusieurs fois le linge de Béron, dit Marie Léon; il m'a fait remarquer que les marques rougeâtres que la sueur avait faites uses chemises sous les bras, étaient le résultat de V empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille. »
Joseph Duvaur atteste qu'un jour M. Béron lui fit voir un de ses testicules, prétendant que l'état dan% lequel il se trouvait provenait de l'empoisonnement dont il avait été victime de la part de la femme Miaille.
2" Extension de la monomanie; — illusions des sens; — hallucinations.
On a souvent répété qu'il est rare que la monomanie soit limitée à une seule idée. Le plus souvent, en effet, des conceptions délirantes accessoires viennent s'ajouter à l'idée principale, ou hien on observe d'autres signes de délire, des illusions des sens et des hallucinations, etc. Il en a été ainsi pour la folie partielle dont M. Béron était atteint. Non seulement le malade vivait dans la crainte d'être empoisonné, mais un témoin déclare qu'il a accusé la femme Georges de s'entendre avec M. Andore, curé de Saint-Quentin, et une femme Gaboy, pour lui faire prendre des dro-
gues non plus pour l'empoisonner, mais pour le rendre amoureux et le faire marier avec Jenny Boutin.
Marie Richard, quieslreslée au service deM. Béron pendant environ dix-huit mois (de septembre 1861 à mars 1863) déclare qu'elle « l'a toujours tu en proie à des craintes chimériques. Il prétendait dit-elle, qu'il était volé, que fou s'introduisait dans son domicile etquon lui prenait ses légumes. Sa préoccupation ne cédait jamais à l'évidence. J'avais beau lui prouver que les traces des personnes qu'il prétendait exister dans sa cour n'étaient autres que les siennes, et que les légumes qu'il prétendait lui avoir été enlevés se trouvaient encore dans le jardin, jamais je ne pouvais le convaincre de la fausseté de ses accusations. »
M. Béron n'a pas cru seulement qu'en l'empoisonnait, qu'on voulait le rendre amoureux pour lui faire épouser Jenny Boulin, qu'on le volait, qu'on s'introduisait chez lui la nuit; il a eu, en outre, des illusions des sens et des hallucinations.
« A une certaine époque, dit Marie Audigey, Béron croyait toujours voir., la nuit, dans sa maiso)i, des personnes qui ne s'y trouvaient pas ; il désignait notamment, parmi ces personnes, M. Darvoy, M. Brun, M. le curé Andore. >; Jenny Boutin déclare qu'un soir il dit à la domestique qui était avec elle : « JS'entejidez-vous pas frapper à la porte avec des tuiles? ce qui, ajoute le témoin, était complètement faux. »
M. Béron a raconté à Marie Dumon « que le curé Andore montait sur un ormeau qui était près de sa cour, et que de là il examinait ce qui se passait chez lui. » Je manifestai quelques doutes, ajoute le témoin, et lui demandai qui prêtait k M. le curé l'échelle dont il devait avoir besoin pour faire cette ascension; il me répondit que c'était parfaitement exact, et que M. le curé montait très bien sur l'arbre sans échelle. Il me dit, au même instant, qu'il avait
mis 0!i joue M. Biun, de Daignac, pendant qu'il s'échappait de son domicile par la croisée de sa souillarde; que Dieu seul l'avait retenu. » Elie Bcduchaud assure qu'il a entendu répéter souvent à M. Béron « qu'une nuit il avait trouvé le curé Andore dans la chambre de Jenny Boutin ; qiiil l'avait couché en joue, mais que la crainte de la justice V avait retenu. »
Outre M. le curé Andore, M. Béron a encore accusé M. Darvoy d'être venu, lu nuit, trouver sa servante. « H prétendait^ dit ce témoin, qu'il m'avait vu passer au coin de sa maison, qu'il m'avait couché en joue, et que l'amitié seule qu' il avait pour moi l'avait retenu. » La même accusation a encore été portée par M. Béron contre le curé de Camiac. Etitin, il importe de rappeler que M. Béron a laissé partir Fourcassié parce qu/il l'avait « entendu dire à Cadichonne, sa femme, de mettre du poison dans le lait. »
Tous ces faits prouvent que les conceptions délirantes relatives au poison ne caractérisaient pas seules la maladie mentale de M. Béron ; qu'il y a eu d'autres idées accessoires tout aussi fausses, et, de plus, des illusions des sens et des hallucinations. Cette maladie, dans les dernières années de sa vie, paraît avoir encore pris plus d'extension.
C'est ainsi que M. Béron a manifesté au docteur Musset l'intention de vendre sa propriété, pour aller habiter dans le Périgord, aGn de se soustraire au danger dont il était menacé, se prétendant victime d'une coiispit^ation ourdie contre lui par des curés et par des femmes. Enfin il disait au brigadier de la gendarmerie de Branne, après l'incendie de la tuilerie : « Tout le monde m'en veut; ils veulent me faire brûler tout vif. Aussi je vais me faire bâtir un caveau dajis lequel il y aura seulement place pour ma personne; de cette manière je serai peut-être tranquille. t>
En résumé, il résulte des documents fournis par l'enquête que non seulement M. Béron vivait dans la crainte
d'être empoisonné, et qu'il a accusé successivement presque tous ses serviteurs, mais qu'en outre il croyait qu'on lo volait, qu'on s'introduisait chez lui la nuit; qu'il a eu, à plusieurs reprises, des hallucinations^ et qu'enfin il avait fini par croire que le monde lui en voulait et qu'il existait contre lui une véritable conspiration.
Nous n'avons ici ni la mission ni les moyens de rechercher la valeur des divers témoignages produits dans l'enquête et la contre-enquête ; mais il est un point sur lequel nous croyons devoir appeler l'attention, et qui, à notre avis, est d'une assez grande importance. Nous voulons parler de l'accord qui existe entre la plupart des témoins entendus dans l'enquête et la contre-enquête sur la sanité d'esprit de M. Béron.
Ceux qui ont été entendus dans l'enquête, en même temps qu'ils font connaître les cojiceptions délirantes qui dominaient l'esprit du malade ou les actes déraisonnables qui en étaient la conséquence, ajoutent que, d'ailleurs, ils ne se sont pas aperçus que son intelligence fût altérée. Marie Sicard, par exemple, déclare que Béron, qui buvait habituellement le lait d'une vache qu'il avait chez lui, lui demanda l'autorisation de venir boire chez elle le lait de sa vache au moment oii on venait de la traire^ ce qu'il fît pendant quinze jours environ, matin et soir, puis elle ajoute : « Je ne me suis point aperçue que son intelligence se fût affaiblie. » Le mari de cette femme atteste aussi le fait du changement de lait pendant quinze jours, changement qui a eu lieu sous l'influence des idées d'empoisonnement ; mais il déclare en même temps qu'il a toujours eu avec Béron des rapports d'affaires, et qu'il ne s'est jamais aperçu que son intelligence fût affaiblie. Elie Béduchaud va plus loin : après avoir rapporté les confidences que Béron lui a faites quant à l'empoisonnement dont il aurait été victime de la part de la femme Georges et de Jenny Boulin, les
FOLIE LYPÉMANIAQUE AVEC IIALLUCÎNATIONS. 443
hallucinations relatives au curé Aiulore, il déclare que, d'après lui, Béron jouissait de \ii plénitude de ses facultés intellectuelles. M. Darvoy, accusé de s'èlre introduit la nuit chez M. Béron, et que celui-ci aurait couché en joue, trouve ces propos extraordinaires, mais il ajoute : '<Je ne me suis jamais aperçu que l'intelligence de Béron eût été altérée. » Tout cela se résume dans la déposition du docteur Musset, lequel assure que Béron « avait conservé l'usage complet de ses facultés intellectuelles, à r exception toutefois de l'idée fixe de r empoisonneinent dont il était poursuivi, et au sujet de laquelle il déraisonnait complètement. »
On comprend que, si les témoins entendus dans l'enquête ont trouvé, malgré la confidence des conceptions délirantes, que M. Béron jouissait de la plénitude de ses facultés, à plus forte raison a-t-il dû en être ainsi pour les témoins de la contre-enquête auxquels le malade n'a pas parlé de ses idées fixes. Ce qui revient à dire que, quand il s'agit d'un aliéné atteint de monomanie, une contreenquête est toujours facile, mais que les résultats sont presque de nulle valeur. Ils ne peuvent, en effet, comme il arrive dans beaucoup d'autres cas, infirmer les témoignages de l'enquête. II nous paraît inutile d'insister sur ce fait; il suffit de le signaler.
ÉLÉMEiNTS FOURNIS PAR LE TESTAMENT OLOGRAPHE. Il CSt
rare que, dans les cas analogues à celui-ci, les médecins n'aient pas à apprécier divers écrits des malades, des lettres, des notes, des plaintes adressées à l'autorité, etc.
Dans le cas spécial, il n'y a absolument que le testament, mais, à notre avis, on y trouve plusieurs passages qui viennent au plus haut degré confirmer les faits révélés par l'enquête. L'un de ces passages tend même à prouver que le trouble des facultés de M. Béron était probablement beaucoup plus profond et plus étendu qu'on ne serait porté à le soupçonner d'après les seuls résultats de l'enquête.
Le premier passage du testament qu'il importe de signaler est celui dans leijuei M. Béron déclare instituer Pierre Miaille pour son légataire universel, par ce motif que cet enfuit « l'aidait, par son attachement, à supporter avec moins d'auiertume tous les soucis et tourments que Ion se plaisait à lui susciter. » M. Béron a écrit ce passage sous l'influence du délire des persécutions. 11 en est l'expression simple mais certaine.
Le second passage qui révèle aussi l'existence de la monomanie est d'une bien plus grande importance. Le testament porte : qu'une somme de six mille francs sera réservée à perpétuité pour être placée sur l'État, et que la rente de cette somme devra servir à l'entretien du caveau de M. Béron. C'est Pierre Miaille qui est chargé, au moyen de cette « rente, de faire faire toutes les réparations nécessaires et de tenir toujours le caveau en bon état. » .M. Béron prévoit le cas oii cette rente ne suffirait pas, et alors Pierre Miaille devra payer de ses deniers le surplus de la dépense. Cependant le testateur fait une exception à cette dernière clause pour le cas où quelques méchants susciteraient à Pierre Miaille plus de dépenses que le revenu de la rente. Alors, ajoute, M. Béron, Pierre Miaille ne sera pas tenu de faire réparer mon caveau.
Comment convient-il d'interpréter cette étrange prévision faite par un homme qui depuis dix ans croyait qu'on l'empoisonnait, qu'on le volait, qu'on s'introduisait chez lui lu nuit, et enfin qu'il y avait contre lui une conspiralion de femmes et de curés?
A notre avis, il est impossible de n'y pas voir la plus haute expression du délire des persécutions.
Les ennemis de M. Béron qui, comme il le dit dans son testament, se plaisaient à lui susciter des tourments, pouvaient ne pas s'arrêter devant sa tombe. 11 redoutait encore que les méchants ne vinssent dévaster son tombeau, et sus-
citer ainsi à Pierre Miaille des déjjenses auxquelles la rente de 300 francs ne suffirait plus.
On pourrait s'étonner que M. Béron, après avoir spécifié dans son testament qu'en dehors de la clôture de son caveau, « il serait laissé une distance d'un niclre trente-quatre centimèlres pour pouvoir faire les réparations sans passer sur les voisins; » qu'après avoir recommandé à Pierre JMiaiile de tenir toujours ce caveau en bon état, on pourrait s'étonner, disons-nous, qu'il ait dispensé son héritier des réparations si les dégradations étaient causées par les méchants. Cependant, cette clause, quelque pénible qu'elle ait pu être pour le testateur, est parfaitement logique. Pourquoi dégraderait-on le tombeau? Pour susciter, par esprit de vengeance, des dépenses à Pierre Miaille. Or, le meilleur moyen de rendre ces actes de vengeance inutiles, est assurément de laisser le caveau sans réparations. C'est ce que M. Béron paraît avoir compris et ce qui lui a fait établir deux clauses différentes pour les réparations ordinaires même quand les dépenses s'élèveraient à plus de 300 francs, et pour celles qui seraient nécessitées par la malveillance.
Le testament contient relativement au caveau un autre passage assez étrange : « Personne, dit le testateur, ne pourra se faire déposer dans mon caveau, sous quelque prétexte que ce soit, excepté Pierre Miaille que j'autorise à s'y faire déposer si cela lui convient, mais il n'a pas le droit de le céder à personne. » On cherche quelle a pu être la cause et le but de cette défense assurément inutile, mais si formelle et à laquelle M. Béron paraissait attacher tant d'importance. A notre avis, l'explication ne peut être encore ici que dans la nature du délire.
On se rappelle d'ailleurs qu'à un moment le malade avait dit à Fourcassié, alors qu'il lui manifestait une grande tendresse : a Qu'il voulait lui faire bâtir un caveau dans
446 R.\PPORTS ET CONSULTATIONS.
lequel il serait déposé à ses côtés. » L'accusation d'empoisonnement a forcé Fourcassié à quitter M. Béron, et c'est au jeune Miaille qu'a été transmise cette autorisation de se f;iire déposer, s'il le voulait, dans le caveau.
On vient de voir que le malade avait prévu le cas où les méchants dégraderaient son tombeau pour susciter des dépenses à son héritier; mais il est allé plus loin, et, par une clause spéciale, il a voulu intéresser ses trois nièces à la conservation delà vie de cet enfant. 11 statue en effet que Pierre Miaille devra faire à chacune d'elles une rente de 500 francs, mais que, s'il meurt, ses héritiers « ne seront pas tenus, après lui, de conti?iuer la pension; à son décès, elle devient nulle. » Dans notre conviction, cette clause est encore une manifestation du délire, et peut-être une des plus graves. Elle tend à prouver, ainsi que celle relative à l'entretien du caveau, que dans la voie des soupçons envers sa famille^ soupçons dont nous parlerons plus loin, M. Béron est allé beaucoup plus loin qu'on ne pourrait le supposer. Il importe, en effet, de rappeler que, dans la très grande majorité des cas, on est loin de reconnaître toutes les conséquences que les monomaniaques tirent de leur délire. Ces malades, extrêmement défiants, sont difficiles h pénétrer et ne laissent, en général, connaître qu'une partie de leurs idées fixes. 11 a dû en être ainsi pour M. Béron, et nous croyons que son délire l'entraînait probablement beaucoup plus loin que l'enquête ne l'indique.
Peut-être, sous ce rapport, à côté des faits que révèle le testament, convient-il de rappeler que M. Béron, qui avait une \acbe chez lui, qui pouvait la faire traire devant lui, et boire le lait dans un vase apporté et lavé par lui, que M. Béron a été pendant quinze jours boire, matin et soir, le lait d'une autre vache appartenant à des voisins. Qu'il se défiât du lait que son domestique lui apportait, rien de plus simple avec ses craintes d'empoisonnement ;
mais cela n'explique pas commenl il a cru devoir demander aux époux Crémier l'autorisation de boire le lait de leur vache au moment de la traire. L'un de nous donne des soins à un monoraaniaque ayant les mômes idées qui dominaient M. Béron, et qui, bien qu'en proie à la faim, refusait de boire du lait trait devant lui dans un bol lavé par lui, se défiant de la fabrication' de la porcelaine. Ce malade, toujours en proie au même délire, est cependant un homme très érudit et qui passe une partie de ses journées à faire des recherches à la Bibliothèque impériale. Quand on sait que beaucoup de monomaniaques, ayant d'ailleurs les apparences de la raison, arrivent ainsi aux idées les plus absurdes, on se demande jusqa'oi^i devait aller le délire de M. Béron, ne croyant plus pouvoir avec sécurité boire le lait d'une vache qui était chez lui, quand il j)ouvait la faire traire devant lui, et boire dans un bol apporté et lavé par lui.
En résumé, la prévision inscrite par M. Béron dans son testament, que des méchants pourraient, après sa mort, susciter à Pierre Miaille des dépenses en dégradant son tombeau; celte clause que la rente faite à ses nièces devra cesser par la mort du jeune Miaille, autorisent à supposer, réunies à d'autres faits signalés plus haut, que le délire de M. Béron était en réalité plus tranché et plus étendu qu'on ne pourrait le supposer. Quoi qu'il en soit, les symptômes de monomanie révélés par l'enquête expliquent de la manière la plus simple certains passages du testament qui, sans cela, pourraient paraître inexplicables ; d'autre part, ces passages complètent et confirment l'enquête.
De tout ce qui précède nous n'hésitons pas à conclure, quant à la première question : Que M. Béron, dans les dernières années de sa vie, était atteint d'une monomanie de persécutions, et, en outre, que cette monomanie s'est, à plusieurs rep?'iseSf compliquée dlialluchiations .
4i8 RAPPORTS ET CONSULTATIONS.
DEUXIÈME QUESTION. — Le testament olographe que M. Bé-
ron a fait, le 8 mai 1865, doit-il être considéré comme
la conséquence de sa monomanie?
Pour répondre à cette question, il convient, à notre avis, d'examiner : 1° quelles ont été, d'une manière générale, les conséquences de la maladie mentale; 2° quels changements celte maladie a pu apporter dans les sentiments du testateur envers sa famille.
Conséquences de la maladie de m. béron, envisagées d'une JLANIÈRE générale. — D'après M. le docteur Musset, Béron « se méfiait de toutes les persoiuies qui l'entouraient. » D'autres témoins ont déclaré qu'il « n'avait confiance en nersonne et croyait que tout le monde lui en voulait. »
Après avoir renvoyé successivement ses serviteurs en les accusant d'empoisonnement, il en est venu à se servir lui-même, à vider lui-même ses volailles, à faire lui-même sa cuisine. Pendant certains paroxysmes de son délire, et sous l'influence d'hallucinations, il se levait la nuit et s'armait de son fusil pour poursuivre les gens qui s'introduisaient dans sa maison.
Dans d'autres cas, quand les idées d'empoisonnement se réveillaient plus vives, peut-être à la suite de quelques douleurs passagères, M. Béron, au lieu de boire le lait de sa vache, allait, matin et soir, pendant quinze jours, boire (lu lait chez les époux Crémier, ou bien il cessait de manger chez lui; il emportait un morceau de pain sec et tirait lui-même sa boisson dans un tonneau de son chai.
De si grands changements ne se font pas dans les habitudes et le genre de vie d'un homme auquel sa fortune et son entourage de famille auraient pu assurer une vieillesse calme et heureuse, sans de profondes modifications dans les sentiments affectifs.
M. Béron a souffert pendant dix ans de tourments qu'il n'avait rien fait pour provoquer, et comme il le dit dans
son testament, qu'on se plaisait à lui susciter. Un tel degré d'injustice a développé chez lui des sentiments extrêmes et qui ne sont que trop faciles à comprendre. Il a fini par ne voir autour de lui que des méchants capables de le poursuivre même après sa mort en dévastant son tombeau.
Cependant le malade avait besoin d'être aidé et servi ; il cherchait vainement à qui accorder sa confiance. Un moment il avait cru trouver une ancre de salut dans les époux Fourcassié. Aussi le voit-on, au refus qu'ils faisaient d'entrer à son service, opposer ses supplications et ses larmes, leur disajit que, sans eux, il était perdu. En outre, il leur promettait 3,000 fr. de gratification et devait faire bâtir une métairie pour leur fils. Au commencement de leur séjour chez lui, il leur témoignait une grande tendresse. Tout cela peut paraître étrange, et cependant s'explique de la manière la plus simple. 11 faut bien voir que le nombre des personnes auxquelles M. Béron croyait pouvoir se fier était très restreint. Quand il disait aux époux Fourcassié que, sans eux il était perdu, le malade était parfaitement convaincu. L'honnêteté et la bienveillance ne lui apparaissaient plus que comme de rares exceptions, et, quand il avait cru les rencontrer, sa reconnaissance devenait extrême.
Fourcassié renvoyé comme empoisonneur, il n'est plus resté au malade que le jeune Miaille. M. Béron. 3ain d'esprit, qu'il eût eu autour de lui Fourcassié, ou Pierre Miaille, ou tout autre, aurait pu les récompenser de leur attachement et de leurs bons services; mais les récompenses eussent été toutes différentes et n'auraient pas dépassé certaines limites. Il importe d'ailleurs de faire remarquer que l'intimité de M. Béron et du jeune Miaille pouvait être tout à coup détruite par quelque incident. II eût suffi, pour cela, d'un paroxysme de la maladie, et Pierre Miaille subissait alors le sort des époux Fourcassié.
Tardiev. — Folie. 2 9
4b0 RAPPORTS ET CONSULTATIONS.
A ce point de vue, nous croyons d'ailleurs devoir faire remarquer que pendant la dernière année de sa vie, bien que la monomanie de M. Béron persistât, ses soupçons d'empoisonnement envers les personnes qui l'entouraient ont pu se réveiller moins souvent par suite d'une diversion.
Après la congestion cérébrale, en effet, certaines idées !iy[)Ochondriaques paraissent avoir été prédominantes. Elles ont eu pour conséquence la construction de ce bizarre appareil de compression en fil de fer, « de cette espèce de casque » avec lequel M. Béron se montrait en public, et dont il se disait l'inventeur; appareil qui, s'il eût été exactement appliqué, ne pouvait manquer d'entraîner les plus fàcbeuses conséquences. C'est alors aussi que M. Béron demandait au docteur Musset de lui pratiquer la ligature d'une artère du crâne. La congestion cérébrale et les préoccupations spéciales qu'elle a fait naître ont donc pu produire une sorte de diversion.
Si Fourcassié n'était entré chez M. Béron que dans cette période, peut-être son maître eùt-il conservé pour lui jusqu'à sa mort cette grande tendresse qu'il lui avait témoignée pendant les premiers mois.
Il importe d'ajouter que, pendant cette dernière année, il n'y a pas eu seulement des idées hypoehondriaques qui se sont associées aux conceptions délirantes anciennes, mais qu'en outre, la congestion cérébrale a eu pour conséquence un commencement à' affaiblissement de lintellif/ence.
L'un des témoins entendus dans l'enquête, Joseph Duvaur, a très bien décrit chez M. Béron l'un des symptômes de la démence des apoplectiques. J'ai vu, dit-il, Béron « jusqu'à une époque très rapprocbée de sa mort; dans les derniers temps, je m'aperçus que son intelligence avait faibli. Les larmes s'échappaient fréijuemment de ses yeux, et ce n'était qu après avoir pkuré un moment qu'il pou-
vait me parler. » Ce fait seul suffirait pour prouver que ratlariuo de congestion cérébrale du 8 août I8G4 avait produit un certain degré d'affaiblissement intellecttiel.
Après cette atlacpie, Béron, dit Anne Balan, « s'exprimait plus difficilement ([u'avant. » Un autre témoin déclare que, depuis la même époque, « la physionomie et surtout la parole se modifièrent notablement. » D'après Pierre Chambot, 31. Béron lui-même semblerait avoir eu conscience de l'affaiblissement de son intelligence. « Depuis mon attaque, lui avait-il dit, je suis tout idiot. » Bien que les faits qui se rattachent à l'affaiblissement intellectuel observé à la suite de la congestion cérébrale n'aient ici qu'une importance secondaire, en présence des symptômes si tranchés de monomanie révélés par l'enquête, cependant nous n'avons pas cru devoir les passer sous silence.
Cet affaiblissement n'a pu, comme les idées hypochondriaques, produire une diversion aux conceptions délirantes qui caractérisaient la monomanie de M. Béron, mais il a dû avoir pour effet de nuire au discernement, de diminuer l'énergie de la volonté, et de rendre le malade plus accessible à des suggestions étrangères.
En résumé, la monomanie de M. Béron a eu pour conséquence de le réduire peu à peu à l'isolement, de modifier profondément ses sentiments affectifs, et de provoquer chez lui des sentiments extrêmes. C'est ainsi, à notre avis, que peuvent également s'expliquer et son aversion envers certaines personnes et, au contraire, sa tendresse pour d'autres.
Sans Fourcassié, il se croyait perdu et ne pouvait trop faire pour le retenir à son service.
Pierre Miaille l'a aidé par son attachement à supporter avec moins d'amertume les tourments qiion se plaisait à lui susciter, et il a cru n'être que juste en lui léguant presque toute sa fortune.
4o2 RAPPORTS ET CONSULTATIONS.
Quoi de plus simple de la part d'un homme que la hai'ie de ses ennemis avait réduit à se servir lui-même pour conserver sa santé?
Changements que la monojunie a pu apporter dans les
SENTIMENTS DE M. BÉRON ENAERS SA FA3IILLE. L'cnquète
ne fournit aucun renseignement qui permette de juger des sentiments de M. Béron envers ses nièces avant l'invasion de sa monomanie. Mais M. Moussol, curé de Caniiac, entendu dans la contre-enquête, a déclaré qu'à cette époque il lui avait dit « que ses nièces auraient toute sa fortune. »
Si telles étaient, avant l'invasion du délire, les dispositions de M. Béron, il reste à rechercher si le changement de ces dispositions a été ou non la conséquence de la maladie. Pétronille Faucher, qui est restée chez M. Béron de 1839 à 1861, déclare que, tout eu faisant hon accueil k ses nièces, il prétendait, « quand elles étaient parties, qu'elles ne venaient chez lui que par intérêt et qu'elles désiraient le voir mort. » Marie Richard a servi M. Béron depuis le mois de septembre 1861 jusqu'au mois de mars 1863. c( Il craignait, dit-elle, que ses nièces ne voulussent attenter à ses jours, et me recommandait de veiller avec soin à mes casseroles lorsqu'elles allaient dans la cuisine.
« Il ne voulut pas manger de la salade que madame Demptos m'avait aidée à trier, malgré l'assurance que je lui donnai qu'elle ne contenait aucune substance étrangère. Il refusa une invitation à dîner qui lui fut faite [)ar M. Duchapreau, alléguant que s'il s'y rendait, il serait empoisonné.
« Il prétendait que ses nièces et ses neveux s'etitendaient avec le boucher et te boulanger pour qu'ils lui portassent de la viande et du pain empoisonnés. Il refusa d'aller aux noces de ses deux nièces sous le prétexte que l'on pourrait l'y empoisonner; et comme on lui fit remarquer que cela était impossible, puisque les plats qui seraient servis
seraient ceux dont tout le monde nuingeiait, il dit qu'il serait facile d' introduire du poison dans son assiette.
« Bien qu'il fît bon accueil à ses nièces, il manifestait de grands soupçons sur leur compte dès qu'elles étaient parties. Il se méfiait, au surplus, de sa famille entière. »
Les mêmes faits sont attestés par Joseph Duvaur. « Il se méfiait beaucoup de ses nièces, dit ce témoin, et recommandait à ma femme de bien surveiller ses casseroles lorsqu'elles venaient dans la cuisine. Il refusa d'aller aux repas qui furent donnés à l'occasion de leurs mariages, prétendant qu'on pourrait l'empoisonner en mettant du poison dans son assiette. »
Anne Deffès fait connaître une particularité en apparence peu importante, mais qui vient à l'appui des témoignages qui précèdent. Elle avait été appelée pour faire le dîner un jour on la famille Plantey était reçue chez M. Béron. « Pendant que j'étais là, dit-elle, je vis arriver madame Demptos, ainsi qu'il me l'avait annoncé^ pour faire la crème; mais il lui dit que le lait était tourné, ce qui était inexact, car il n'y en avait pas dans la maison. » La conduite de M. Béron envers sa famille est d'accord avec ces témoignages. Il a refusé, comme on l'a vu, d'assister aux repas de noces de ses nièces, de peur d'y être empoisonné; et quand il a été frappé de congestion cérébrale, ce ne sont pas ses neveux, tous les deux médecins, qu'il a fait demander, mais M. le docteur Musset.
Ce témoin a donné l'explication suivante de la préférence dont il avait été l'objet de la part du malade : « Je compris, dit-il, d'après les conversations nombreuses que j'ai eues avec lui, qu'il était sous le coup de la crainte d'un empoisonnement, et qu'il se méfiait de toutes les personnes qui l'entouraient ; ce qui m'expliqua les raiso7is pour lesquelles f avais été appelé à la place de ses neveux, médecins comme moi, et voisins de son habitation. »
Il importe d'ajouter que M. Béron, qui avait été longtemps lié avec M. Gauthier, père de l'un de ses neveux, s'était brouillé avec lui, après l'avoir accusé d'avoir voulu empoisonner son chien. Mais le fait le plus important, sous ce rapport^ c'est la clause du testament par laquelle M. Béron a décidé que la rente de 500 francs qui devait être faite à chacune de ses nièces par Pierre Miaille, cesserait à la mort de celui-ci.
De quelque manière qu'on interprète cette clause, il est difficile de n'y pas voir, comme nous l'avons dit plus haut, le résultat des soupçons les plus graves envers ses neveux et ses nièces.
On sera surtout porté à admettre cette interprétation, si on se rappelle que M. Béron a prévu, dans son testament, le cas oii les méchants susciteraient à Pierre Miaille des dépenses pour l'entretien du tombeau ; ce qui suppose évidemment des dégradations faites par esprit de vengeance.
>'ous croyons devoir faire remarquer que M. Béron a pu avoir contre sa famille les soupçons les plus graves, et les dissimuler dans la crainte d'augmenter encore les dangers dont il se croyait entouré.
Cette dissimulation est un des traits les plus marquésdu caractère des monomaniaques, et l'enquête tendrait à prouver que, sous ce rapport, M. Béron ne faisait point exception à la règle.
La femme Fourcassié, par exemple, a déclaré que, dans le commencement de son séjour chez M. Béron, elle n'avait rien remarqué chez lui de particulier. Mais, après quatre mois environ, il est devenu peu à peu rêveur et préoccupé; puis il a cessé de boire du lait, comme il en avait l'habitude; enfin, il avait fini par prendre sous le bras un morceau de pain sec, qu'il allait manger dans son chai, etc.
Et c'est après trois mois seulement de ces préoccupations que l'accusation directe d'empoisonnement a été faite en
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ivponse à une queslion adressée à M. Bôroii par Fourcassié.
Lorsque cette accusation a eu lieu, les époux Fourcassié étaient chez M. Béron depuis sept mois ; mais les préoccupations et le changement dans le genre de vie ne tendentils pas à prouver que les soupçons existaient depuis le quatrième mois, et qu'ils avaient été dissimulés avec soin par le malade?
Il résulte des faits signalés dans l'enquête, que les nièces de M. Béron n'ont point échappé à ses soupçons d'empoisonnement. Non seulement il a cru qu'elles désiraient le voir mort, mais il les surveillait pour se préserver du poison. Sa conduite envers elles a été la conséquence de ces conceptions délirantes; et si, comme l'a dit M. le curé de Cimiac, M. Béron, avant d'.être aliéné, voulait leur laisser sa fortune, il est impossible d'admettre que ses sentiments n'aient pas été complètement changés par le fait de son délire.
En résumé, nous avons essayé de montrer comment la monomanie de M. Béron, l'ayant peu à peu réduit à l'isolement, avait dû modifier profondément ses sentiments affectifs et provoquer chez lui des résolutions extrêmes; comment, par exemple, après de longues souffrances et n'osant plus se fier à personne, il avait, pendant quelques mois, témoigné une grande tendresse à Fourcassié, déclarant que, sans lui, il se croyait perdu.
D'autre part, il résulte des faits révélés par l'enquête, que M. Béron a soupçonné ses neveux et ses nièces de vouloir l'empoisonner, soit directement, soit en s'entendant avec diverses personnes, ce qui a dû changer complètement ses sentiments à leur égard.
INous concluons donc, quant à la seconde question, que le testament olographe fait par M . Béro7i, le S tnai 1863, a été la conséquence fatale de sa monomanie, et quo la preuve
4o6 RAPPORTS ET CONSLLTATIONS.
directe s'en trouve très explicitement formulée dans celte déclaration du testateur, qu'il institue Pierre-Camille Miaille son légataire universel « pour ce fait : « Que, par son attachement, il Ta aidé à supporter avec moins d'amertume tous les soucis et tourments que l'on se plaisait a lui susciter. »
C'est sous cette influence que M. Béron a testé, ce qui n'eût jamais eu lieu s'il n'avait pas été atteint de la monomanie des persécutions;, dont l'existence est démontrée par tous les faits consignés dans ce mémoire.
MM. Denucé, E. Gintrac, Levieux et Musset, de Bordeaux, ont adhéré à la précédente consultation.
L'impartialité nous fait un devoir de reproduire le rapport fait en sens contraire par MM. Ch. Lasègue et Legrand du Saulle (1), et l'arrêt de la cour de Bordeaux qui a repoussé la demande en nullité du testament d'Elie Béron.
« Lorsqu'un médecin est consulté sur les nombreuses et délicates questions médico-légales que soulève l'article 901 du Code civil « Pour faire une donation entre-vifs ou un testament, il faut être sain d'esprit », il ne saurait apporter trop de précautions dans l'exercice d'un mandat où plusieurs écueils peuvent faire sombrer sa rectitude d'esprit et son amour du juste. Les familles des malades ou des décédés nous donnent souvent, en effet, des renseignements entachés d'insuftlsance, de passion ou d'erreur, et nous pouvons être égarés par leurs témoignages. 11 faut donc s'attachera discerner le fiux du vrai, le possible de rimprohai)le, et ne s'en rapporter scrupuleusement qu'aux données de l'observation, de la science et de l'expérience.
(1) Ch. Lasègue et Legrand du Saulle, Cas supposé de délire des persécutions, procès en nullité de testament {Ann. d'hyg., 1861, 2« série, t. XXXVI, p. 348.)
On arrive ainsi à la conslatation flagrante de la vérité, et, fort de sa conviction, on finit par éclairer la conscience du juge et par influer sur sa décision. Le succès est à ce prix.
« Dans l'exemple qui va suivre et qui va être rapporté dans tous ses détails, on va voir que le sort d'une succession de 400,000 francs environ a pu reposer entièrement sur cette question de diagnostic posthume : le testateur étaitil atteint de la monomanie des persécutions, comme le déclarent MM. Amb. Tardieu et Baillarger, et son acte de dernière volonté est-il entaché de nullité; ou le testateur n'a-t-il présenté, sous l'influence des progrès de l'âge, comme l'affirment MM. Ch. Lasègue et Legrand du Saulle, que des bizarreries méfiantes qui ne l'ont en aucune façon privé du droit de régler son hérédité?
« La discussion médico-légale va nécessairement mettre en lumière des aperçus scientifiques de diagnostic diff'érentiel, — délire des persécutions ou sénilité avec conscience. — Les lecteurs auront ainsi sous les yeux les pièces principales d'un procès intéressant qui s'est terminé par la validation de l'acte testamentaire.
L Exposé de l'affaire et examen du testament. — M. Béron appartenait à la classe très aisée des habitants de la campagne. Ses occupations et ses habitudes se rapprochaient tout à fait de celles des cultivateurs employés à son service. Il était célibataire, et cette circonstance contribuait beaucoup à lui faire unir son existence à celle des serviteurs qui l'entouraient. De mœurs peu sévères, l'irrégularité de sa vie provoqua, à différentes époques, plu» d'un désordre dans son intérieur, lui suscita des chagrins, des ennuis et des tourments de plus d'un genre, l'exposa à des tracasseries, à des inimitiés, à des jalousies, à des représailles et à des persécutions de l'ordre le plus inattendu.
En vieillissant, il devint circonspect, craintif, méfiant.
458 RAPPORTS ET CONSULTATÎONS.
méticuleux et un pe i sombre. Il se replia en queljue sorte sur lui-même, et, instruit par les mécomptes du passé, aussi bien que par la connaissance plus approfondie des bommes et des choses, il finit par ne plus ajouter qu'une foi médiocre dans les vertus bumaines. Égoïste, s'aimant cha jue jour davantage^ il rapporta tout cà lui-même et laissa insensiblement le moi se centupler. Si, au milieu de ses anxieuses préoccupations, M. Béron s'exagéra le caractère, la siguitîcation et la portée des méchancetés dont il fut victime, il faut avouer du moins qu'il avait des ennemis très dangereux. L'année même de sa mort un incendie vint dévorer les bcàtiments qu'babitait la famille Miaille. Une lettre anonyme, portant le timbre de la poste de Daignac, avait préalablement îinnoiicé ce sinistre à M. Béron, et l'avait averti que toutes ses maisons deviendraient successivement la proie des flammes.
M. Béron meurt le 12 juin l8Go, laissant un testament olographe, à la date du 8 mai précédent, par lequel il institue pour son légataire général et universel le jeune Pierre-Camille Miaille, à la charge par lui de payer diverses sommes à ses frères et sœurs, et une pension de SOO fr. j)ar an à cbacune des nièces du testateur ou à leurs enfants, — pension qui ne doit prendre fin qu'au décès du légataire universel. Ce même testament contient un legs particulier au profit d'Élie Miaille père, filleul du testateur, et un autre au profit de M. Plantey et de madame Plantey, née Béron, sa cousine, à la charge par eux de payer annuellement à chacune de ses nièces une pension de 100 fr., qui ne prendra fin non plus qu'aux décès du dernier survivant de M. et madame Plantey.
Portant la plus vive affection au jeune Camille Miaille, lui traçant d'avance le plus honorable avenir et lui aplanissant tous les obstacles, M. Béron, dans l'expansion d'une
sollicitude que l'on dirait être paternelle, s'exprime ainsi :
« Je veux qu'ÉIie Miaille, mon filleul, fasse lever Pierre Miaille « Camille, sou fils plus jeune, dans les meilleurs colaiges de France, « lui fasse donner une bonne éducation especial pour le notariat et « sortant de pension, il le placera chai un bon notaire, pour le faire i< travailler, et après il le fera recevoir notaire, l'argent qu'il fodra « pour payer sa pension et pour son entretien, sera pris sur les re- « venus et rentes de Pierre Camille Miaille, et le surplus sera capita- <' Usé à son nom, sans que l'on puisse en détourner aucune somme " pour quel motif que ce soit, sauf celle qu'il fodrait pour faire « remplacer son frère Armand Miaille, dans le qu'as où il tomberait <i au sort. Pierre Miaille Camille ne pourra jouir et toucher les re- (I venus de qu'elle nature que ce soit que lorsqu'il aura atint l'âge <( de vingt-cinq ans, allors il pourra toucher tous les revenus de « qu'elles natures qu'ils puissent êtres, il ne pourra aliéner ni tou- « cher aux capitaux, de qu'elles nature qu'il soit, avant qu'il estat- « lin l'âge de trante cinq ans, excepter qu'il en eut besoin avant « d'avoir attin l'âge cidessus, pour acheter une étude de notaire, ce « n'est qu'à cette condition qu'il pourra y toucher, tous les paie- « ments que l'on fera pour Pierre Miaille Camille, seront représentés « par des reçus en bonne forme, lors des règlements qui auront lieu « tous les ans, je prie M. Henry Plantay, de vouloir avoir la bonté Il de présider tous les ans, à ce règlement et en fixer lui-même le « jour, dans le qu'as ou il ne le pourrait pas, d'avoir la bonté de « maitre qu'elqu'un qui puisse le remplacer en loyauté et probité, il « sera payé au président une somme de cent francs pour l'indem- » niser de sa peine. Je prie M. Henry Plantay et ses fils de surveiller <( l'éducation du petit Pierre Miaille Camille, je leur serai bien re- « connaissant. »
Ces prévoyantes dispositions attestent la sanité d'esprit et l'énergie de la volonté du testateur. M. Béron veut que le jeune Camille soit bien élevé, qu'il reçoive une éducation distinguée, qu'il soit surveillé dans ses études, qu'il entre chez un bon notaire, qu'il devienne lui-même not lire, qu'il ne puisse pas aliéner de capitaux avant qu'il n'ait trente-cinq ans, à moins que ce ne soit pour le payement de l'étude, etc., etc. Non seulement le légataire universel est enrichi, mais il est mis en demeure de faire honneur à la fortune qui lui échoit, et, du même coup, il
est tiré d'un milieu très médiocre et élevé à une position recommandab'.e. Il y a là un enchaînement logique, et cet enchaînement nous donne la mesure d'une volonté réfléchie et d'une tendresse profonde.
Dans une autre disposition, le testateur dit :
« Je donne et lègue tous les biens meubles et immeubles, que je « jouirés, et possédrais à ma mort, excepté ceux dont J'ai disposé « ci-dessus, à Pierre Miaille Camille, fils plus jeune d'Élie Miaille « mon filleul, qui reste avec moi, et qui par son attachement maide « à supporter avec moins d'amertume tous les soucis et tourments « que l'on se plait à me suscités » etc.
Pour quiconque connaît les aliénés, il n'y a dans ce membre de phrase aucun indice d'aberration mentale. Alors même que M. Béron se serait rendu malheureux par sa faute, et qu'il se serait exagéré à lui-même les inconvénients, les dangers et les ennuis de sa position irrégulière, il n'en est pas moins vrai que la sagesse de ses dispositions dernières dépose éloqucmment en faveur de l'intégrité de son esprit.
Le testament ne renferme ni passion, ni haine, ni colère, et ne témoigne aucunement d'une compromission partielle du cerveau ou d'un affaissement général des facultés. La capacité civile de M. Béron était donc intacte.
On a remarqué que le testateur avait pris de minutieuses précautions pour assurer l'entretien de son monument funèbre, et le mettre en quelque sorte à l'abri des outrages profanateurs des méchants. Ce soin posthume de sa sépulture n'est point un fait rare, et l'on sait combien fréquemment d'égoïstes célibataires se sont plu à songer à la conservation de leur tombe, au renouvellement presque quotidien de fleurs odorantes tout autour de leur monument, et à la fixation d'une rente perpétuelle pour les gages d'un jardinier ou d'un gardien spécial, pour la célébration d'offices religieux, etc. On trouve même parfois certaines
clauses qui sont d'une originalité excessive ; mais la loi n'exclut pas l'originalité en matière de testaments.
En léguant à ses nièces une pension qui devait leur être payée par Pierre-Camille Miaille, M. Béron a ordonné que cette pension cesserait au décès de celui-ci. Cette clause a laissé supposer que le testateur, redoutant les entreprises de ses nièces contre la vie de son légataire, avait voulu les intéresser à l'existence du jeune Camille Miaille! 11 y a très loin de cette hypothèse hasardée à l'imprévoyance maladive de l'aliéné; et lorsqu'on a pensé que cette clause portait le cachet de la folie, on a oublié que le véritable malade ne songeait pas à prendre ses sûretés, et que, dans sa témérité pathologique, il abandonnait à l'imprévu une part énorme — sinon la totalité — • de ses intérêts matériels ou de ses aspirations confuses.
L'auteur d'une disposition n'est jamais obligé à en déduire les motifs, et encore moins à les justifier. Du moment qu'il jouissait de sa capacité, qu'il n'a donné que des biens disponibles, et qu'il l'a fait dans les formes voulues par la loi, on réussit rarement à donner l'explication vraie d'une secrète pensée, et à commenter l'usage qui a pu être fait de la liberté. Or, M. Béron obéissait si peu à une idée délirante en limitant au décès du jeune Camille la durée de la pension à faire à ses nièces, que, dans son testament, il a imposé les mêmes conditions à M. et madame Plantey. M. Béron craignait-il donc aussi pour la vie de M. et madame Plantey?
Le testament de M. Béron est olographe, et lorsqu'en général un acte de cette nature ne renferme que des clauses essentiellement raisonnables, il y a une présomption bien plus forte en faveur du libre arbitre du testateur.
Ce fait, si connu de tous les médecins aliénistes, n'avait point échappé à la perspicacité sagace d'un chancelier illustre. « Il est très difficile, a dit d'Aguesseau, de pou-
« voir supposer dans un insensé assez de patience, de do- « cilité, de soumission, pour écrire de sa main un testa- « ment qui contiendrait une longue suite de dispositions. » Dans l'espèce, l'acte testamentaire est net, précis, très étendu, et répond en tout point aux conditions,, aux vœux, aux sympathies et aux espérances du testateur. C'est, en un mot, un acte mûrement souhaité et librement consenti.
11. Examen de lenquète. — Dans le monde, la classe des originaux est extrêmement considérable. Ne voyonsnous pas sans cesse des hommes sains d'esprit présenter, dans Texercice ou dans l'énergie des diverses facultés de leur entendement, des contrastes frappants?
Qui est-ce qui assimilera sérieusement les excentricités de ces hommes à la folie? Personne. Le théâtre des affaires humaines reste ouvert à leur intelligente activité, et ils s'y meuvent tous les jours, quelquefois avec beaucoup d'éclat. Le jour où ils succombent, leur acte de volonté dernière exprime de fermes et inattaquables dispositions.
Les tribunaux valident fréquemment des clauses testamentaires très bizarres, par la raison toute simple qu'on ne limite pas à l'homme sain d'esprit la faculté de tester comme bon lui semble, et qu'on n'a pas le droit de scruter les intentions secrètes et les motifs inconnus qui ont pesé sur les déterminations du testateur, A plus forte raison maintiennent-ils les dispositions réfléchies et sages de l'homme à humeur chagrine, soupçonneuse et fantasque, qui, sans rendre compte des mystères de sa conscience, de son cœur et de sa pensée, règle son hérédité selon ses desseins, selon ses goùls et selon ses sympathies.
M. Béron était un original à sa manière. Ses rapports avec la fille Jenny Boulin — principal témoin de l'enquête — avaient jeté une grande perturbation dans son intérieur, dans sa vie et dans son caractère. Celte fille a tout tenté pour se faire épouser par son maître, et il paraît bien évi-
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dent que, pour parvenir à ses fins, elle lui a suscité les plus amères conlrariétés. Vers la fin de son séjour dans la maison, — séjour qui a duré neuf nns, — M. Béron se montra tellement préoccupé des ennuis et des tracasseries que lui suscitait cette fille, qu'il alla jusqu'à manifester la crainte d'être empoisonné par elle.
Cette appréhension était-elle sérieuse? Quelques personnes ont pensé, dans le pays, que M. Béron avait usé d'adresse en imaginant un prétexte grave pour chasser sa servante-maîtresse, et que depuis, s'élant hien trouvé du moyen, il l'avait employé de nouveau auprès d'autres domestiques dont il avait également voulu se débarrasser. Au surplus, si rien ne fait supposer que ses craintes à cet égard aient eu quelque fondement, il n'en est pas moins prouvé que M. Béron avait des ennemis dangereux.
Après la mort de M. Béron on s'est souvenu de certaines bizarreries de caractère, de quelques démêlés pénibles avec des domestiques chassés ou des maîtresses éconduites, et qu'on a eu la pensée de tirer profit d'anciens mécontentements et de quelques désirs inassouvis de représailles, comme si le témoignage plus ou moins passionné de gens à gages pouvait l'emporter sur les froids calculs d'une intelligence saine et d'une volonté libre ! »
jMM. Lascgue et Legrand du Saulle discutent en ces termes les faits de l'enquête.
« Le premier témoin, Jenny Boutin, a quitté le service de M. Béron en 1836, et, deux ans à peu près avant son départ, c'est-à-dire en 18S4, elle s'est aperçue que son maître ne jouissait plus de ses facultés intellectuelles. « Dans difa férentes circonstances, je l'ai vu, le soir, parcourir sa « maison et en faire le tour pour s'assurer qu'il n'y avait « personne de caché et qu'on n'essayait pas d'y pénétrer. « Un soir, notamment, il dit à la domestique qui se trou-
« vait avec moi : N'entendez-vous pas frapper à la porte " avec des tuiles? Ce qui élait complètement faux... En « un mot^ d'après moi, il était complètement fou. » De quel genre de folie s'agit-il donc ici? D'une sorte d'affection cérébrale caractérisée surtout par un grand affaiblissement intellectuel, par de la mélancolie anxieuse et par des troubles sensoriaux. Or, il importe de remarquer que la débilité mentale n'a point été mise en cause par les autres témoignages, et que si M. Béron avait effectivement fléchi sous le rapport intellectuel, il eût docilement consenti à épouser Jenny Boutiii. Son refus obstiné,, dans cette circonstance, a été une grande preuve de discernement.
Le deuxième témoin, Marie Audigey, domestique, dépose : « Son attitude — au mois de mars I806 — me fit « croire qu'il devenait fou. Diverses personnes m'ont dit « que Béron prétendait que je m'entendais avec le curé « Andore et la femme Caboy pour lui faire {)rendre une " drogue qui devait avoir pour effet de le rendre amoureux <( et de le faire marier avec Jenny Boulin. Cette dernière '< agissait, au reste, dans la maison, tout à fait en maî- « tresse, et avait de fréquentes discussions avec Béron. » Ici nous sommes en face d'accusations vagues et de propos bizarres qui ne donnent la mesure exacte d'aucun état pathologique du cerveau. Tandis que Jenny Boutin remarquait que son maître ne jouissait plus, en 18o4, de ses facultés intellectuelles, Marie Audigey déclare que M. Béron, au mois de juin 1856, pouvait devenir fou. 11 ne l'était donc pas alors dès l8o4? Les faits auxquels il est d'ailleurs fait allusion sont de beaucoup antérieurs au testament, puisque cet acte est du 8 mai 1865.
On a paru attacher quelque importance au fait insignifiant que voici : M. Béron, par des raisons d'hygiène, buvait habituellement du lait provenant d'une vache qu'il avait chez lui, dans son étable. Il eut la capricieuse fan-
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taisie, pendant quinze jours environ, de se rendre matin et soir chez les époux Crémier (troisième et quatrième témoins de l'enquête), et de leur demander à boire du lait de leur vache. Mais les époux Crémier étaient ses métayers à lui, et il les visitait très souvent; mais il n'avait, pour se rendre à sa métairie, qu'une très faible distance à parcourir; mais il peut bien se faire aussi que le lait de la vache de sa métairie lui ait momentanément paru meilleur que le lait de la vache de son étable.
En outre, le fait en lui-même n'appartient pas à la monomanie des persécutions, dont on a accusé M. Béron. L'aliéné persécuté qui craint d'être empoisonné ne va pas, au vu et au su de tous, manger ou boire là où il est connu, à côté de chez lui, dans l'une de ses propriétés ; il se déguise, au contraire, cache son nom, ne s'adresse' qu'à [des inconnus, va très loin de son habitation, et prend mille prétextes pour se faire servir des aliments ou des boissons. On peut enfin faire un rapprochement entre les dépositions des deux époux Crémier : le mari fait remonter le fait à répoque de la brouille de Jenny Boutin avec M. Béron, c'est-à-dire en 1856, tandis que la femme parle de deux ans seulement. Si celte dernière ne se trompe point, le fait^ se serait renouvelé deux fois, à huit ans d'intervalle. Jean Crémier termine enfin sa déposition en disant : « J'ai tou- « jours eu avec M. Béron, y2«^;«'à sa mort, des rapports (( d'affaires, et je ne me suis jamais aperçu que son intel- « ligence se fût affaiblie. »
Le cinquième témoin, Marie Dumon, atteste que M. Béron lui aurait dit, au mois de mai 1858, qu'il aurait été exposé un jour à une tentative d'empoisonnement de la part de Jenny Boutin, et qu'il aurait ensuite ajouté « que le curé Andore montait sur un ormeau qui était ;< près de sa cour, et que de là il examinait ce qui se « passait chez lui. »
Tardieu. — Folie. 3 0
Le neuvième témoin, Antoine Darvoy, aurait été accusé par M. Béron, en 1854 et 1835, d'être venu pendant la nuit trouver sa servante Jenny Boulin. « Il prétendit qu'il « m'avait vu passer au coin de sa maison, qu'il m'avait « couché en joue, et que l'amitié seule qu'il avait pour « moi l'avait retenu. Ce propos me parut extraordinaire, « mais je l'attribuai à Tinfluence que pouvait produire sur « son esprit la conduite de Jenny Boutin, qu'il soupçonnait « mauvaise. Je ne me suis jamais aperçu que son intelli- « gence ait été altérée jusqu'à sa mort.
La déposition des époux Fourcassie est fertile en contradictions. Le mari a déclaré que M. Béron n'était plus l'homme qu'il avait connu autrefois; tandis que la femme n'avait « remarqué aucune altération apparente dansTes- « prit de son maître » ; mais elle finit par le voir rêveur, tenant la tête dans ses mains, et répondant qu'il souffrait de la tête.
M. Béron, dans un moment d'abandon, et probablement aussi sous l'influence du besoin qu'il avait de se les attacher, avait promis aux époux Fourcassie — ce sont eux qui le disent — une gratification de 3000 francs et une métairie pour leur fils. C'était, assurément, une générosité excessive et, jusqu'à un certain point, irréfléchie. Or, n'est-il pas permis de croire qu'après avoir apprécié avec plus de sang-froid la valeur et l'opportunité des services des époux Fourcassie, M. Béron ait bientôt désiré revenir sur son intention première, et se priver du concours de domestiques qui pouvaient lui rappeler, et qui lui rappelaient sans doute, d'onéreuses promesses?
De là à des griefs plus ou moins fondés contre eux, il n'y a pas loin.
Du reste, disons-le tout de suite : alors même que M. Béron aurait manifesté des appréhensions exagérées et fâcheuses relativement aux dispositions de ses serviteurs,
et alors même que ses craintes n'auraient point été moti- \ées et justifiées, dans une certaine mesure, par des procédés malveillants ou par des actions dommageables, cela suffirait-il pour établir l'existence d'une monomanie des persécutions? Evidemment non. Une maladie mentale bien définie se reconnaît à des signes pathologiques déterminés et à peu près invariables, et il n'est guère d'usage de revêtir du sceau de l'aliénation mentale tout homme qui présente des conceptions injustes et mal fondées, surtout si ces conceptions répondent à des sentiments tels que la haine, l'avarice, la défiance et la jalousie.
Ce ne sont point les allégations qui précèdent, et ce n'est pas non plus la déposition des époux Joseph Duvaur (16^ et 17" témoins) qui nous représentent M. Béron comme un type pathologique. Elles déposent simplement en faveur d'un caractère soupçonneux et inquiet; mais la raison n'a pas été troublée, la responsabilité n'a pas été diminuée, et M. Béron est toujours resté l'arbitre de sa volonté et le maître de son intelligence.
On a pensé et l'on a dit que M. Béron se défiait de ses neveux, parce qu'il appelait auprès de lui, lorsqu'il était malade, M. le docteur Musset et non pas les maris de ses nièces qui étaient également médecins. A cette opinion il est facile de répondre que l'un des neveux de M. Béron était simple offiicierde santé, que l'autre était près jue un débutant, et que, d'ailleurs, M. le docteur Musset est le praticien le plus répandu dans toute la contrée. 11 est vrai que, dans sa déposition, M. le docteur Musset a attribué aux défiances de l'oncle la confiance qu'on avait eue en sa personne; mais cette appréciation de sa part n'a été évidemment qu'un acte de modestie et de courtoise confraternité!
M. le docteur Musset a eu deux opinions ; il a déclaré, d'une part, que M. Béron « a conservé jusqu'à trois mois
« avant sa mort, époque à partir de laquelle il a cessé de le « voir, ï usage complet de ses facultés intellectuelles, à l'ex- « ception toutefois de l'idée fixe de l'empoisonnement «; et il a déclaré, d'autre part, « adhérer sans réserve » à des conclusions scientifiquement inadmissibles, et qui ne tendraient à rien moins qu'à démontrer la disparition absolue et sans retour de toutes les facnltés cérébrales de M. Béron depuis une époque fort éloignée!
La confiance que M. Béron a témoignée à M. le docteur Musset est complètement en dehors de la monomanie des pe7'sécutio7is, car un persécuté véritable ne se fie à personne. Chacun doit être frappé, en outre, d'une circonstance très significative, c'est que M. Béron, que l'on a accusé d'avoir la crainte constante de mourir empoisonné, n'ait pas itéralivement demandé à M. le docteur Musset des contre-poisons divers, au lieu de « causer de choses et d'autres » avec lui !
En passant avec soin en revue tous les arguments dont on s'est servi, afin de démontrer que les caprices fantasques et les soupçons plus apparents que réels de M. Béron n'étaient que les manifestations délirantes d'un état mental fâcheux, on est frappé de ce fait, à savoir que les anomalies signalées remontent à une époque lointaine et bien antérieure au testament, tandis que la date du testament et la dernière année de l'existence du testateur passent inaperçues, paraissent avoir été intentionnellement laissées dans l'ombre et échappent aux critiques intéressées. 11 y a là tout un enseignement, au point de vue de la capacité civile de M. Béron, et il n'y a pas lieu de s'étonner alors de la présence d'esprit et du calme qui ont présidé aux longues et impératives dispositions de l'acte testamentaire luimême.
Puisque le diagnostic monomanie des persécutions a été porté, il importe que l'on sache bien ce qu'est d'ordinaire
l'aliéné persécuté, que l'on connaisse la nature de son délire, et que l'on se fasse une idée nette, scientifique et exacte de ce que peut dire et faire un malade de cette catégorie.
L'aliéné en proie au délire des persécutions est un malade impatient, intraitable, qui se méfie de tout et se plaint invariablement de tout le monde. Il se croit la victime de menées souterraines, de machinations hostiles : on lui en veut, on le poursuit, on va lui faire du mal. Il entend des voix qui l'insultent ou l'accusent, qui lui dénoncent les manœuvres de ses ennemis, qui l'avertissent du danger qu'il court, ou qui lui commandent d'échapper par le suicide aux complots dirigés contre lui. Les plus petits faits, il les interprète dans le sens de ses idées délirantes, et, comme il ne peut parfois concentrer en lui-môme les impressions mélancoliques qui l'accablent, — surtout dans les premiers temps de son afïection mentale, — il se confesse sans réserve au premier venu, se dévoile sans détours, et raconte aussitôt ses craintes, ses tourments, ses peines et ses maux. Il se dit exposé aux épreuves inaçonniques les plus incompréhensibles et aux maléfices de puissances occultes qu'il désigne sous les noms de physique, à'électricité ou de ?7iag7iétisme ; il se barricade chez lui, couche la fenêtre ouverte, et, pour déjouer les projets funestes de ses ennemis, ou pour tromper la police, qu'il croit acharnée à sa perte, il fait certains gestes, prend certaines poses, et prononce parfois quelques paroles cabalistiques.
Dans ses lettres, il exhale la douleur qui l'oppresse, et il retrace, dans des redites nombreuses, les intrigues ourdies contre lui, les guets-apens dont il a été victime; il dresse la liste de ses ennemis, et va même jusqu'à les catégoriser, selon qu'ils en veulent, d'après lui, à son honneur, à sa fortune ou à sa vie. Il écrit au chef de l'Etat, aux ministres et aux diverses autorités administra-
lives ou judiciaires : il énumère ses angoisses, fait part des périls qu'il court, désigne les hommes qui l'injurient dans la rue, et il sollicite, au besoin, l'autorisation de porter conslamment sur lui des armes diverses et de défendre chèrement sa vie si menacée.
Egoïste à l'excès, ombrageux, insouciant, imprévoyant, n'aimant personne et n'étant susceptible d'aucune pensée bienveillante, d'aucune action libérale, ne pensant qu'à lui-même et à ses ennemis, oubliant totalement la gestion de sa fortune, ne s'acquittant plus de ses fonctions, méconnaissant tous ses devoirs, le persécuté s'enferme en quelque sorte dans son cercle d'anxiétés douloureuses et de misanthropie haineuse.
Si le délire revêt une forme beaucoup plus grave, le malade se complaît dans une solitude calculée : il se soustrait à toute préoccupation étrangère, s'éloigne du commerce des hommes et s'isole du contact des affaires mondaines. Calme, chagrin, soupçonneux, méfiant, sombre et taciturne, il fuit le bruit et la foule ; il se met aux aguets, épie et commente les actes, les paroles, les gestes ou le regard de ceux qui l'approchent, et, au milieu des transes d'un qui-vive perpétuel, il reste volontiers à l'affût de la méchanceté nouvelle qui va être imaginée contre sa personne. D'une longanimité en apparence résignée, il s'assimile silencieusement les hostilités qui l'atteignent et il 1(!S emmagasine avec la secrète préméditation d'une terrible représaille à venir. H y a plus : il se construit in petto son propre piédestal, et, dans son échange constant de communications intimes avec lui-même, il s'enorgueillit des colères qu'il allume, des ressentiments qu'il suscite, des orages qu'il déchaîne. ÏVe le consolez pas : jaloux d'(me douleur qu'il savoure, il la veut sans partage et se séquestre avec elle.
Un jour cependant, la mesure est comble et l'exaspéra-
tien arrive. Le rôle passif a fait son temps, l'heure de la rébellion a sonné. Deux moyens, tout d'abord, se présentent : sortir volontairement de la vie, et dans une déclaration suprême, rejeter sur ses ennemis la déshonorante responsabilité de ce suicide lentement provoqué par eux seuls, ou s'armer d'un fer homicide et assassiner le chef supposé du complot, dont une opiniâtre hallucination de l'ouïe a dévoilé toute la trame. Le meurtre est perpétré d'ordinaire avec le plus atroce sang-froid. Une fois qu'il a donné a une sévère leçon » à ses persécuteurs et qu'il a remporté sur eux sa sinistre victoire, l'aliéné se relève, allégé et presque content. Une détente vient de s'opérer chez lui, et, comme s'il n'avait plus rien désormais à souhaiter, il se tue.
Les fastes criminels enregistrent chaque jour des événements de ce genre. Ces forfaits n'inspirent fatalement que l'horreur, et cependant l'un de ces deux hommes, dont les cadavres ont rougi le sol, n'était peut-être qu'un persécuté méconnu, qu'un être irresponsable!
En dehors de ces deux cas où le malade se fait bourreau, on voit fréquemment le délire des persécutions se prolonger pendant un assez grand nombre d'années, puis enfm l'édifice cérébral ne peut plus résister à tant de chocs! L'aliéné tombe alors dans un affaissement mental qui le rend étranger à toutes les choses du monde extérieur; sa santé physique s'altère, et le marasme vient clore une scène pathologique qui a été navrante pour tous.
Qui a vu un véritable persécuté en a vu cent. Ces malades semblent sortir du même moule, et un phénomène psychologique leur est commun à tous : c'est l'absence des hallucinations de la vue, toutes les fois qu'il n'y a pas d'alcoolisme chronique. Or, M. Béron n'était point adonné à l'ivrognerie. Peut-on soutenir maintenant que le testateur n'était autre qu'un fou persécuté?
Dans sa défiance, le persécuté est incapable de faire
472 RAPPORTS ET CÙ.XSULTATIONS.
exception en faveur de qui que ce soit. M. Béron,au contraire, a témoigné de tout temps une affection véritable à la famille Miaille. Dès d838, il exonérait du service militaire Elie Miaille, son filleul, père du mineur légataire, et,, en 1863, il donnait à ce même Elie Miaille une procuration générale, écrite de sa propre main, pour gérer et administrer une tuilerie importante, située dans le voisinage de son habitation. 11 y a loin, on l'avouera, d'une pareille marque de confiance à la. mo?io)nanie des persécutions !
Le persécuté ne dissémine pas ses conceptions délirantes tantôt sur une personne, tantôt sur une autre : il est tout d'une pièce, et il n'admet même pas que la justice et la police puissent lui être secourables. M. Béron, au contraire, est un original, fantaisiste à son heure, et susceptible d'amitiés profondes et de haines vigoureuses.
Le persécuté ne consent jamais à déclarer, même à la suite de sollicitations très vives ou d'une intimidation sérieuse, que SCS appréhensions ne sont pas fondées^ que ses soupçons ne sont pas justifiés. M. Béron, au contraire, ainsi que nous le verrons dans l'examen des pièces de la contreenquête, croit si peu à la tentative d'empoisonnement dont il aurait été victime, qu'il déclare au gendarme Pomié 18^' témoin de la contre-enquête) que tout ce que l'on a dit était « inexact et ne provenait que de bavardages. »
Le persécuté a des hallucinations de l'ouïe et n'en a jamais de la vue. M. Béron, au contraire, n'aurait point d'hallucinations de l'ouïe, mais il aurait eu — en 18o6' — des illusions des sens et quelques hallucinations de la vue. Personne n'a d'ailleurs déposé d'un seul fait hallucinatoire précis et véritablement scientifique. Une seule fois, il est vrai, M. Béron, au dire de Jeniiy Boulin, aurait entendu « frapper à la porte avec des tuiles ». Le fait n'est d'abord rapporté que sous la forme d'une interrogation, et pir conséquent d'un doute; mais à quel homme intelli-
n'est-il pas arrive d'avoir cru entendre frapper, d'avoir cru entendre sonner ?
Le persécuté a un délire dont la cause première est insaisissable, invraisemblable, chimérique ou absurde, et il ne délire pas en vertu d'une appréhension motivée. M. Béron, au contraire, est devenu jaloux, craintif et soupçonneux à la suite de sa longue liaison et de ses ennuis multipliés avec Jenny Boulin, à la suite d'une lettre anonyme et de l'incendie de sa tuilerie.
Le persécuté arrive progressivement à un affaiblissement intellectuel marqué et qui frappe tout le monde. Tout délire partiel, en effet, exerce sur les facultés mentales l'influence fâcheuse de toute aliénation prolongée. M. Béron, au contraire, au dire des témoins, n'a éprouvé ni perversion, ni abaissement daus son intelligence, et cependant les idées de persécutions qu'on lui prête datent de 1854, de 18So et de 1856!
Le persécuté, au début de sa maladie, confie du matin au soir ses angoisses à tout le monde, et, dans l'exubérance de son expansion inquiète, il énumère au premier venu toutes les hostilités qui l'atteignent et toutes les conspirations que ses ennemis ourdissent contre lui. M. Béron, au contraire, ne laisse point échapper d'idées déraisonnables devant des étrangers, et il ne délirait qu'à de rares intervalles en présence de ses servantes, et précisément au moment où il lui conviendrait de les mettre dehors I
III. Examen de la contre-enquête, — Dans la contreenquête, soixante-deux dépositions ont unanimement établi la parfaite lucidité d'esprit de M. Béron. Les témoins, pris parmi ses voisins, ses amis, et les personnes les plus éclairées elles plus considérables du pays, ne se sont pas doutées un seul instant que les facultés intellectuelles de M. Béron pussent être menacées, compromises ou altérées, et le testateur ne leur a point fait de confidence. Pour un persécuté, à
47i RAPPORTS ET CONSULTATIONS.
un faible degré ou à la période initiale de sa maladie, cette discrétion est une anomalie des plus caractéristiques.
Le deuxième témoin, M. Angaud, notaire, qui a eu occasion de voir plusieurs fois M. Béron, notamment au mois de mai 1865, c'est-à-dire à l'époque même du testament, déclare :
« Il m'a 'toujours paru jouir de ses facultés intellec- « tuelles. S'il m'eût demandé, lors de la dernière visite dont « j'ai parlé, de recevoir son testament, je l'aurais fait. »
Le quatrième témoin, M. Esquisseau, notaire, a vu M. Béron plusieurs fois. « La dernière visite que je lui fis, dit-il, « eut lieu un an à peu près avant son décès. Il me parut, à « cette époque, jouir de ses facultés intellectuelles comme « par le passé... Lors de ma dernière visite, il me parut en « état de tester. »
Le cinquième témoin, M. Médeville, notaire^ a cessé de voir M. Béron un an environ avant sa mort. « Il m'a « toujours paru, dit-il, jouir de la plénitude de ses facultés (( intellectuelles... 11 avait une grande affection pour le « jeune Miaille, qui était [)res(jue toujours avec lui. »
Un mois avant de faire son testament, en avril 1865, M. Béron continuait à être très au courant de ses afTaires, et il chargea M. Ducasse, huissier (G^ témoin), de lui opérer le recouvrement d'un billet. « 11 me parut jouir de la pléa nitude de ses facultés intellectuelles; il refusa de me « donner un pouvoir général de le représenter devant la « justice de paix de Branne, disant qu'il en donnerait un (( spécial pour chaque affaire à M. Plantey. » Ainsi, M. Bé- .ron, avec une présence dt-sprit très nette, ne consentait pas à abdiquer son initiative et son autorité; il veillait luimême à la gestion de ses intérêts, et ne donnait des procurations qu'au fur et à mesure des besoins.
Douze jours après la date du testament, le troisième témoin, M. Béduchaud, agent-voyer, va demander à M. Bé-
ron rautorisalion de prendre du sable dans sa tuilerie : « Je « le trouvai, dit-il, dans un état intellectuel identique « avec celui dans lequel je l'avais toujours vu. Nous cau- « sâmes chasse, et parlâmes de plusieurs choses. Rien, « dans sa conversation, ne me fit supposer qu'il y eût en « lui affaiblissement iutellectuel. »
Quinze jours environ avant sa mort, M. Béron voit le sieur Barthe, sellier : « Ce jour-là, dit-il, il me parut « être dans le même état intellectuel que par le passé. « Il me marchanda vivement un harnais que je voulais lui « vendre, sans pouvoir s'entendre avec moi sur le prix. » L'habitude de marchander était bien ancienne chez le testateur, car le quatorzième témoin, le sieur Blonde, plieur de cercles, rapporte qu'il a fourni du cercle à M. Béron, depuis 1860 jusqu'à 1864 : « J'ai toujours réglé mes « comptes avec lui; l'insistance qu'il mettait à débattre les « prix m'a toujours prouvé qu'il avait pleine conscience « de ses actes. »
Les témoignages qui précèdent, disent MM. Lasègue et Legrand du Saulle,ont une valeur médico-légale bien considérable, car ils émanent d'hommes intelligents, honorables, indépendants et désintéressés. Le seul intérêt qu'ils aient à servir, c'est celui de la vérité, et ils le servent avec bonne foi. Or, ces témoignages démontrent péremptoirement que le testateur comblait le vœu de la loi, et remplissait toutes les conditions cérébrales voulues pour tester en parfaite connaissance de cause,
La déposition du gendarme Pomié (18" témoin) présente, à plusieurs titres, un très grand intérêt : En 1856, « dit-il, informé, par le maire dEspiet, que M. Béron « avait été victime d'une tentative d'empoisonnement, (( je me rendis à son domicile pour savoir ce qui en était (c et connaître les auteurs de ce crime. Mais il prélendit que « tout ce qu'on m'avait raconté sur le compte de Jenny
« Boulin et sur les contre-poisons qu'il aurait pris était « inexact et ne provenait que de bavardages. Ayant eu occa- (( sion d'y retourner lors de l'incendie qui éclata dans sa « tuilerie, il nous reçut dans sa cuisine, devant le feu, nous « offrit à boire, et causa des menaces dont il était l'objet, (( et notamment de la lettre anonyme qui lui avait été adres- (( sée, lettre qu'il fit parvenir, le lendemain, à la gendar- « merie de Branne : comme il nous l'avait dit, elle portait « le timbre de la poste de Daignac. Comme, dans la conc« versalion, quelqu'un lui dit qu'il était heureux qu'on n'eût « pas mis le feu à son chai^ il répondit que, si l'on faisait (( brûler ses bâtiments et ses récoltes, on ne pourrait tout « au moins faire brûler sa propriété. Le brigadier Blanc( quet et le gendarme Pic étaient avec nous. M. Béron m'a « paru, dans les deux circonstances où je l'ai vu, jouir de « la plénitude de son intelligence. »
S'il en était besoin, cette déposition suffirait à elle seule, pour absoudre l'état mental de M. Béron. Il est sans exemple^ en effet, qu'un persécuté se déjuge, se contredise, réduise à néant ses allégations délirantes, et engage des étrangers à ne considérer que comme « des bavardages » ses idées d'empoisonnement, lesquelles seraient, cependant, la préoccupation unique et incessante de son esprit. Que dire aussi de cet homme qui fait bon accueil à la gendarmerie, qui lui offre à boire tranquillement, devant son feu, et qui, alors qu'on a déjcà brûlé sa tuilerie, et qu'on le menace d'incendier toutes ses maisons, se résigne avec placidité, en songeant que ses terres échapperont du moins aux criminelles agressions de malfaiteurs inconnus? Qu'il avait la monomanie des persécutions? Mais passons. Cette opinion? nous l'avons déjà dit, est inadmissible.
IV. Examen de la consultation de MM. Amb. Tardieu et Baillarger. — Nos honorables confrères et collègues ont pensé que M. Béron, dans les dernières années de sa vie.
tilait atteint d'une monomanie des persécutions, et en outre, que cette monomanie s'est, à plusieurs reprises, compliquée d'hallucinatioas. Ils ont pensé, en outre, que le testament olographe fait par M. Béron^ le 8 mai 1865, a été la conséquence fatale de sa mono manie, et que la preuve directe s'en trouve très explicitement formulée dans celle déclaration du testateur, qu'il institue Pierre-Camille Miaille son légataire universel « pour ce fait : que, par « son attachement, il l'a aidé à supporter avec moins « d'amertume tous les soucis et tourments que l'on se « plaisait à lui susciter. »
Nous avons exposé, disent MM. Lasègue et Legrand du Saulle, ce qu'il fallait entendre en pathologie parées mots délire des persécutions^ et nous avons prouvé combien peu M. Béron avait pu en être affecté. Quant aux illusions des sens et aux hallucinations qui auraient existé en 1856, — neuf ans avant le testament, — il reste entendu que ces prétend us troubles sensoriaux n'ont présenté aucun des caractères scientifiques qui seuls peuvent en garantir la réalité, et que le testateur, avec l'idée fixe d'empoisonnement qu'on lui prête, n'a jamais éprouvé de ces hallucinations splanchniques, c'est-à-dire de ces fausses sensations qui font que les persécutés appartenant à cette catégorie se plaignent de saveur métallique, de nausées, d'enviesde vomir, de crampes d'estomac, de coliques, de diarrhée, et s'ingénient à ingurgiter sans cesse des contre-poisons nouveaux. Aucun acte n'a été d'ailleurs la conséquence obligée de la déception des sens, et les hallucinations de la vue — les seules invoquées — n'appartiennent pas à la maladie dont M. Béron aurait été si longtemps et si gravement atteint. Nous avons trop longuement discuté les termes et la valeur des dépositions invoquées dans l'enquête, pour qu'il nous paraisse utile de reprendre chacun de ces documents un à un. Nous nous bornerons à résumer les conclusions
partielles et générales de la consultation de Ambroise Tardieu et Baillarger, en indiquant les motifs qui ne nous permettent pas d'accéder à leux opinion.
1° « Quand il s'agit d'un aliéné atteint de monomanie,
« une contre-enquête est toujours facile, mais les résultats (( sont presque de nulle valeur. Ils ne peuvent, en effet, « comme il arrive dans beaucoup d'autres cas, infirmeries (' témoignages de l'enquête. »
Celte proposition n'aboutirait à rien moins qu'à admettre, en principe, que les aliénés sont maîtres de suspendre leur délire suivant la qualité de leurs interlocuteurs. Or, s'il est possible que, dans un très court entretien, les conceptions délirantt^s ne trouvent pas d'occasion favorable pour se produire, il n'est pas vrai qu'un aliéné puisse dissimuler sans exception pendant dix ans, alors que, comme on le dit de M. Béron, « il vivait dans la crainte constante d'être empoisonné », que les conceptions délirantes relatives au poison ne caractérisaient pas seules la maladie mentale, et que, « dans les dernières années de sa vie, auxquelles se réfère la contre-enquête, — la maladie paraissait avoir pris encore plus d'extension. »
11 nous paraît également impossible d'accepter que ces témoignages absolus, relatés aussi bien par ceux qui déclaraient M. Béron complètement fou, que par ceux qui niaient tout affaiblissement intellectuel et se résumaient en ce fait « qu'ils ne se sont pas aperçus que son intelligence fût altérée », soient assez insignifiants pour qu'on puisse dire d'eux (ju'il est inutile de les discuter, et qu'il suffit de les signaler pour les combattre.
2° « 11 est rare que, dans les cas analogues à celui-
(' ci, les médecins n'aient pas à apprécier divers écrits des <( malades, des notes, des plaintes adressées à l'auto- « rite, etc., etc. »
Cette rareté même qui, au dire des médecins, fait excef-
FOLIE LYPÉMANIAQUE AVEC IlALLl'GINATIO.NS. 479
tion à toutes les habitudes de la maladie, est elle-même un important élément de jugement. M. Béron qui aurait vécu pendant dix ans sous l'influence tenace et continue d'une monomanie doublée d'hallucinations et d'illusions des sens, n'a jamais écrit un mot, n'a jamais prononcé — si ce n'est en présence de ses servantes — une parole qui fût la conséquence de sa folie.
Voir dans le testament «la plus haute expression du délire des persécutions » nous paraît dépasser la mesure d'une démonstration scientifique, et prouver peu en prouvant trop. Les termes mêmes : « dans le cas où quelques méchanls susciteraient à Pierre Miaille plus de dépenses que le revenu de la rente », n'appartiennent pas au vocabulaire des persécutés, et par une sorte d'instinct médical, nos confrères ont remplacé le mot de méchants par celui à' ennemis . Dire que le délire des persécutions va en croissant à mesure qu'on suppose que la persécution s'étend à un plus grand nombre d'individus en dehors de l'aliéné, serait d'ailleurs une proposition inadmissible. L'expérience démontre au contraire que plus le délire se limite à la personne de l'aliéné, plus il est intense. La sollicitude de M. Béron pour son légataire est donc complètement à la décharge de la folie.
3" Nous ne croyons pas que, lorsqu'il s'agit de diagnostiquer une maladie mentale, on puisse procéder par insinuations^ et, par exemple, admettre que « le délire de « M. Béron était en réalité plus tranché et plus étendu « qu'on ne pourrait le supposer » ;
Que « l'injustice a développé chez lui des sentiments « extrêmes et qui ne sont pas trop faciles à comprendre » ;
Qu'il « est impossible d'admettre que ses sentiments « (envers ses nièces) n'aient pas été complètement changés «parle fait de son délire » ;
Et qu'enfin la mobilité évidente des affections du testa-
teiir, tantôt confiant et tantôt défiant, puisse être scientifiquement attribuée aux variations d'un délire supposé, mais non prouvé. — Nous le croyons d'autant moins, que MM. Amb. Tardieu et Baillarger déclarent, page 452 de cette élude médico-légale, que « l'enquête ne fournit aucun « renseignement qui permette de juger des sentiments de « M. Béron envers ses nièces avant l'invasion de sa monomanie », et que nous nous demandons avec un certain étonnement comment la monomanie alléguée aurait pu changer des sentiments sur lesquels on n'a point été renseigné.
4° La marche de la folie dont aurait été atteint M. Béron est loin de répondre à l'évolution habituelle des maladies mentales. Pendant la dernière année de la vie du testateur, à une époque où l'aliénation progressive devait avoir acquis son summum d'intensité, on admet qu'il a suffi de quelque diversion^ d'ailleurs indéterminée, pour éteindre les conceptions délirantes. « Ses soupçons d'em- « poisonnement envers les personnes qui l'entouraient ont « pu se réveiller moins souvent. »
On ne s'étonne pas que la congestion cérébrale ait transformé le délire en hypochondrie, sans produire cette fois une f( diversion aux conceptions délirantes qui caractéri- « saient la monomanie ». De cette façon, M. Béron aurait été à la fois aussi délirant et moins délirant.
Nous avons peine à comprendre que le prétendu affaiblissement i/îte/iectiœl ([u\ aurait eu pour effet « de diminuer l'énergie de la volonté et de rendre le malade plus accessible à des suggestions étrangères », soit considéré comme « n'ayant qu'une importance secondaire » lorsqu'il s'agit de juger de la sanité d'esprit d'un testateur. 11 n'y a trace nulle part d'une suggestion ; et si M. Béron a cru, comme on le dit à la page 451, « n'èlre que juste en léguant presque toute sa fortune au jeune Miaille qui, par son attachement, l'avait « aidé à supporter avec moins d'amertume tous les
soucis et tourments que l'on se plaisait à lui susciter», nous conviendrons, en terminant, qu'il obéissait peut-être à ce ([uc l'on appelle un sentiment de profonde tendresse, mais nous nions formellement que le testateur ait déféré à une impulsion délirante. Les reconnaissances très affectueuses n'arrivent jamais comme appoint à l'égoïsme obligé de la folie.
En conséquence, les médecins soussignés sont de l'avis suivant :
\° Quelque exagérées qu'aient pu être les apprébensions de M. Béron relativement aux dispositions de ses serviteurs, et quand môme ces craintes ne seraient pas motivées dans une certaine mesure par des actes malveillants, elles ne suffiraient pas pour établir l'existence d'une monomanie des perséciitio?is.
2° Ce n'est pas assez pour affirmer une maladie mentale définie que de relater un certain nombre de conceptions injustes et mal fondées, surtout quand ces conceptions répondent à des sentiments tels que la haine, l'avarice, la défiance ou la jalousie.
3" Il faut que ces inquiétudes prennent des proportions maladives, qu'elles se reproduisent, se combinent et s'associent de manière à représenter un type pathologiiiue, qu'elles exercent sur l'ensemble delà raison une influence qui rende le malade irresponsable et le mette hors d'état de gouverner sa volonté et de se servir de son intelligence.
4° Dans l'espèce, la maladie mentale de M. Béron n'étant supposée être qu'une monojnanie des persécutions^ on ne retrouve pas, dans l'ensemble des phénomènes intellectuels, les signes caractéristiques de cette forme délirante :
Les aliénés persécutés étant incapables de faire exception, dans leur défiance, en faveur de qui que ce soit;
Admettant tout au plus que quelques personnes restent
Taruieu. — Folie. ^1
en dehors cî II complot, mais n'adinellant même pas que la justice ou la police leur soient secouiables;
Les idées délirantes de persécutions ne se dispersant pas à l'aventure, tantôt sur une personne, tantôt sur une autre ;
Les malades ne consentant jamais à déclarer, même à la suite des plus pressantes incitations, que leurs appréhensions ne sont pas réelles;
Les aliénés persécutés dépouillant, en veitu même de leur délire, tout sentiment affectueux, et, à plus forte raison, toute sympathie extrême et exclusive.
5° Les hallucinations et les illusions des sens qui auraient existé en 1856 n'ont aucun des caractères scientifiques qui, seuls, peuvent en garantir la réalité. Personne n'a été témoin d'un fait hallucinatoire, et aucun acte n'a été la suite de la déception des sens. Les hallucinations de la vue — les seules invoquées — n'appartiennent pas à la maladie dont M. Béron aurait été si longtemps et si gravement atteint.
6° Un délire des persécutions qui aurait eu une durée d'au moins neuf à dix ans, aurait exercé sur les fonctions intellectuelles l'influence fâcheuse de tonte aliénation prolongée. Or, les témoins s'accordent, sans exception, à déclarer qu'ils n'ont perçu ni perversion ni ahaissement dans l'intelligence du testateur.
Ce serait d'ailleurs une folie peu exigeante, que celle qui, durant ce long espace de temps, laisserait à l'aliéné assez d'empire sur lui-même pour que, dans aucune occasion, il ne laissât échapper une de ses idées déraisonnables devant les étrangers, et qu'il ne se permît de délirer qu'en présence de ses servantes à de rares intervalles, et presque toujours au moment où il lui convenait de ne plus garder ses domestiques à son service.
1° En présence des dépositions qui se réduisent à de simples propos tenus dix ans avant la rédaction du testa-
FOLIE LYl'ÉMANIAQUE AVEC HALLUCINATIONS. 483
nienl; en présence du témoignage môme du médecin qui déclare, dans l'enquête, que M. Béron jouissait de Tusage complet de son intelligence, excepté quand il était dominé par ses craintes absurdes ; en considérant la façon étrange dont M. Béron entendait gouverner lui-même sa santé, les rapports unanimes de tous ceux qui ont été en relations d'affaires ou déplaisir avec le testateur, il paraît que M. Béron était un homme original, singulier, mobile, soupçonneux, et, si ses actes ne répondent pas à un type délirant, en revanche, ils répondent aux habitudes de ces sortes de caractères, qui n'excluent ni l'entente des aflaires, ni la sûreté du jugement.
8* Le testament olographe fournit sur l'état mental de M. Béron des enseignements supérieurs à ceux qui résultent de témoignages contradictoires. 11 donne la mesure do son intelligence non pas en 1856, mais en 1865.
Les dispositions explicites et concordantes ne témoignent d'aucune perversion délirante. Ce serait aller au delà des interprétations justifiables que d'attribuer l'exclusiou d'un certain nombre d'héritiers à des aberrations de l'esprit, à des craintes non exprimées, quand on peut expliquer le legs fait au jeune Miaille par l'affection paternelle et exclusive que le testateur portait à cet enfant.
9' Tout excès de défiance doublé d'un excès de confiance doit éloigner la pensée d'une monomanie des persécutions. 11 est dans la nature de cette forme de monomanie, comme de la plupart des aliénations, de s'imposer sans réserve. Témoigner à un des siens un attachement qui ne se dément pas, l'instituer son légataire à l'encontre de ses parents, multiplier en sa faveur les garanties et les précautions, en même temps qu'on nu fait qu'une courte allusion à des idées qui devraient être dominantes et indomptables, c'est donner la preuve qu'on n'est pas sous la pression d'un délire des persécutions^ avec les caractères que
nous reconnaissons scientifiquement à cet état morbide.
10° Devant un testament ainsi libellé, il est impossible d'admettre que M. Béron était incapable de comprendre la portée de ses actes, qu'il obéissait à des impulsions fatales; qu'il n'était maître ni de son intelligence, ni de sa volonté. Les dispositions sont assez nombreuses, le testament est assez longuement formulé, pour qu'il serve à établir la sanité d'esprit.
Une seule supposition possible, c'est que M. Béron ait testé sous la pression impérieuse d'une volonté étrangère. Cette bypothèse, contredite par l'âge du légataire, n'a pas même été mentionnée, tant elle semblait injustifiable.
Ch. Lasègue, Legiîa.nd dc Saulle.
En appel, l'arrêt suivant a été rendu :
CoLR iMt'ÊRiALE DE BoRDEALS. — Testament du sieur Béroji. — Attendu que, hors le cas d'héritiers réservataires, la loi n'intervient pour régler l'ordre des successions, qu'à défaut de dispositions de l'homme ;
Que, si pour faire un testament valable il faut être sain d'esprit, la présomption est toujours en faveur de la sagesse du testateur, lorsqu'il est décédé intejri status, et que d ailleurs le testament ne contient pas de clauses extravagantes ; que 1 incapacité résultant de la démence étant donc une exception doit être justifiée ;
Attendu que le testament olographe du 8 mai 1805 par lequel ÉUe Béron a institué le sieur Pierre Camille Miaille son légataire universel, est attaqué pour cause d'insanité d'esprit du testateur ;
Qu'il est prétendu que depuis plusieurs années il était atteint de la monomanie dite des persécutions, compliquée d'hallucinations; qu'il \1vait dans la crainte perpétuelle que toutes les personnes qui l'approchaient, notamment ses nièces, ses héritières naturelles, voulaient l'empoisonner, et que ses dispositions testamentaires ont été faites sous l'inspiration de ces conceptions délirantes ;
Mais attendu que les prétendues hallucinations d'Élie Béron ne sont nullement démontrées par l'enquête ; que si dans une circonstanée il a prétendu entendre frapper le soir à sa porte, ses servantes qui se trouvaient seules avec lui dans sa maison, étaient trop personnellement intéressées à détourner son attention pour qu'on puisse croire qu'en réalité personne n'avait frappé ainsi qu'elles l'affirment, alors que le fait n'a pas été vérifié ;
Que si à la même époque il a également prétendu avoir vu des
hommes s'introduire la nuit dans sa maison et jusque dans la chambre de sa servante, ou monter sur un arbre en l'ace des fenêtres pour voir ce qui s'y passait, et s'il est certain que dans l'obscurité et peut-être aussi préoccupé de quelques soupçons il se soit ti'ompé sur l'identité des personnes qu'il disait avoir reconnues et poursuivies, il n'est nullement établi qu'il se soit également trompé sur le fait même de ces visites nocturnes ; que la conduite de ces servantes était de nature à rendre parfaitement possibles et même vraisemblables :
Que du reste ces prétendues hallucinations ou illusions de l'ouïe et de la vue ne se sont pas reproduites depuis l'année 185(3, époque à laquelle il s'est décidé à renvoyer les deux servantes qu'il avait alors chez lui ;
Que les allégations des intimés sur ce point sont donc dénuées de toutes justifications et doivent être écartées comme n'ayant aucune réalité ;
Attendu que, s'il est certain qu'à la même époque encore, s'étant senti dérangé après avoir mangé un plat de haricots, il a attribué ce dérangement à des substances vénéneuses que sa servante y aurait glissées, il est non moins péremptoirement établi par les enquêtes que ses soupçons procédaient de la crainte que lui inspirait cette fille qui le poursuivait de ses obsessions pour se faire épouser, que ses refus persistants irritaient et qu'il supposait vouloir s'en venger, ainsi qu'il l'a toujours déclaré;
Que s'arrôtant à cette sevde personne, il est évident que ces soupçons n'impliquent pas par eux-mêmes des conceptions délirantes et la monomanie des persécutions, alors surtout qu'ils ne se sont plus manifestés, après le renvoi de la servante maîtresse, et jusque vers l'année 1861 ;
Attendu que, si, à partir de cette dernière époque, Béron a paru, ■en effet, préoccupé de dangers qu'il croyait menacer son existence, s'il a manifesté des craintes sérieuses d'empoisonnement, et si ses soupçons se sont successivement portés sur plusieurs personnes de son entourage, il ne faut pas perdre de vue que des menaces lui avaient été faites verbalement et par lettres anonymes et que ces menaces ont été suivies plus tard d'un commencement d'exécution par Vincendie des bâtiments de sa tuilerie;
Que ses craintes étaient certainement exagérées, mais que leur exagération trouve son explication dans le fait réel des menaces et du commencement d'exécution qui les avaient fait naître, de môme que dans le caractère de Béron, naturellement craintif, soupçonneux, plein de bizarrerie, et surtout dans la position tout exceptionnelle qu'il s'était faite ;
Que tirant ainsi son origine d'un fait extérieur parfaitement établi, elles ne procèdent donc pas de conceptions délirantes, et par consé'
quent ne peuvent accuser chez lui une véritable maladie mentale, alors surtout que ceux-là mêmes qui étaient témoins des précautions dont il croyait devoir s'entourer pour sa sûreté personnelle, reconnaissent et proclament quïl n'y avait rien de changé dans sa manière de vivre, qu'il faisait preuve en toutes choses d'une intelligence parfaitement saine ; gérait et administrait ses affaires comme précédemment, avec une prévoyance, un soin et une habileté remarquables ;
Attendu, au surplus, que ses soupçons ne se sont jamais portés sur ses nièces ; que si les époux Duvaur déposent du contraire, leur témoignage isolé est suspect à plus dun titre et ne mérite pas qu'on s'y arrête un seul instant ; qu'il est, d'ailleurs, contredit par de nombreux témoins parfaitement dignes de foi, qui tous attestent que Béron n'a jamais manifesté de crainte à l'égard de ses nièces et encore par le fait décisif qu'il a continué à les recevoir comme par le passé, qu'il les admettait à sa table et souffrait même qu'elles préparassent ses aliments;
Attendu enfin que ses préoccupations, si vives qu'elles fussent, n'ont eu aucune influence sur ses dispositions de dernière volonté, que ses libéralités restreintes à l'égard de ses nièces, sont en parfaite harmonie avec la froideur des sentiments qu'il avait toujours manifestés pour elles, et dans la mesure exacte des intentions qu'il avait fait connaître à l'avance, chaque fois que l'occasion s'en était offerte ;
Qu'à l'égard de Plantey, son parent, qui avait toute sa confiance et pour lequel il a toujours témoigné de la sympathie, de même qu'à l'égard du jeune Miaille qu'il élevait dans sa maison et pour lequel il éprouvait une vive affection, elles n'ont rien de déraisonnable non plus que les motifs qu'il en donne ; que le soin qu'il prend d'assurer l'avenir de cet enfant, en réglant dans les plus petits détails ce qui devra être observé pour son éducation, son établissement et la conservation de la fortune qu'il lui laisse, rentre parfaitement dans la nature de son caractère méticuleux, singulier, bizarre même, tel qu'il se montre dans ses dispositions antérieures;
Mais qu'à aucun point de vue on ne saurait voir dans ce testament rien qui annonce dans son auteur une perturbation maladive des facultés intellectuelles; que tout démontre, au contraire, qu'il est l'œuvre d'une volonté intelligente, réfléchie et parfaitement libre; qu'il n'en faut pas davantage pour en assurer la validité et l'exécution, sans qu'il soit permis de scruter les motifs qui ont inspiré le testateur, et de lui demander compte de l'usage qu'il a fait de la faculté de disposer de ses biens qu'il tenait de la loi;
Qu'en décidant le contraire, les premiers juges ont donc inexactement apprécié la véritable situation intellectuelle de M. tlie Béron;
Par ces motifs.
La Cour, faisant droit de l'appel que la veuve Miaille, en la qualité qu'elle agit, et consorts, ont interjeté du jugement rendu par le tribunal de première instance de l.ibourne le *2I avril 18^8, ntetle dit jugement au néant; émendant, décharge les appelants des condamnations contre eux prononcées, et, faisant droit au principal, déclare les époux Gautier, les époux Demptos et le sieur (lalot, en la qualité qu'il agit, mal fondés dans leur demande en nullité du testament olographe d'Élie Lîéron, en date du 8 mai I86o, et Icsendéboute; ordonne que l'amende consignée sera restituée, et condamne les intimés en tous les dépens tant de première instance que d'appel, fait distraction desdits dépens à M« Ducarpe, avoué, sur son affirmation.
Fait et prononcé à Bordeaux, en audience publique de la deuxième chambre delà Cour impériale de cette ville, le 29 décembre 1868.
P. S. Les parties ne se sont point pourvues en cassation.
XX. — Manie raisonnante avec délire de persécutloti. — Séquestration à
maintenir.
Allard (Michel), âgé de 46 ans, prêtre catliolique, ancien missionnaire eu Géorgie, exalté, violent^ se plaignant depuis 1860, époque de son retour du Caucase, d'avoir été victime de mauvais traitements et de spoliation de la part des autorités russes, a adressé, en 1861, une pétition au Sénat, laquelle a été renvoyée au ministère des affaires étrangères, s'est présenté, nombre de fois, dans les bureaux de ce département, pour s'enquérir de la suite donnée à ce renvoi, paraît s'être servi de ce prétexte pour prolonger son séjour à Paris, nonobstant un arrêté du mois d'août 1861, qui lui a interdit le séjour du département de la Seine pendant deux ans.
Attaché, en dernier lieu, sur l'invitation de Tarchevêché, à la paroisse Saint-Germain-des-Prés, oi^i il s'est fait bientôt remarquer par ses allures étranges, sa manière singulière d'officier, l'élévation anormale de son chant, les scènes violentes auxquelles il se livrait, même dans la sacristie et au moment de monter à l'autel ; devenu un objet de répulsion pour les autres membres du clergé de la paroisse et
particulièrement pour le curé, qui ne le tolérait que par suite de l'invitation de l'autorité diocésaine, laquelle n'avait vu en lui qu'un ecclésiastique malheureux et dénué de toutes ressources.
Soumis à une surveillance exacte de la part de l'administration de la police, il a été remarqué plusieurs fois sur le passage de l'empereur, en proie à une certaine agitation ; a parlé à plusieurs reprises de se venger à la façon de Verger.
Au moment de mettre à exécution contre lui l'arrêté qui lui interdit le séjour du département de la Seine, l'administration a cru devoir, préalablement, faire examiner son état mental; et sur un certificat du docteur Lasègue, du 14 février 1863, est intervenu l'arrêté de placement à Bicèlre.
L'abbé Allard s'est adressé à MM. Jules Favre, E. Picard, etc., députés, pour demander leur intervention à l'effet d'obtenir son élargissement. Il se prétend persécuté par la police française, qui ne ferait, en agissant ainsi, qu'épouser les rancunes de la police russe.
C'est dans ces circonstances que le Parquet m'a chargé de l'examiner et de constater son état mental et que je le visitai.
Le certificat de placement était ainsi conçu :
« A 46 ans, manie raisonnante avec idées prédominantes de persécutions exercées contre lui par la police russe. — Excitation. — Loquacité. — Menaces contre la police française qui aide la Russie. — Ferme résolution de faire valoir ses droits par tous les moyens. — Idées peu suivies; assez de lucidité en dehors des conceptions prédominantes. »
Au premier abord, dès ma première visite, je constate l'attitude caractéristique du sieur A. Il se dandine, se regarde dans sa glace avec un ricanement continuel et s'oc-
cnpe d'accommoder sa barbe et ses cbeveux. Il parle de ses blessures sans pouvoir en montrer une seule et revient sans cesse à ses démêlés avec la liussie. Il vante sa chasteté que personne n'a mise en question, se dit suivi par la police dès le premier jour oh il est revenu en France, il y a deux ans. Plusieurs fois il a apostrophé des gens par qui il se croyait suivi. Il prétend que c'est à tort qu'il a été accusé d'avoir des pistolets sous sa soutane. Quant à l'excentricité de son costume qui consistait en une cotte bleue, il dit qu'au Liban les missionnaires allaient tout nus. Interrogé sur la manière dont il officiait, il répond qu'à l'église le prêtre doit chanter. Reprochez-lui, ajoute-t-il, de voler ou de coucher avec des filles, mais non de chanter.
Il était impossible de méconnaître dans cet état les caractères d'une manie raisonnante avec délire de persécutions qui justifient parfaitement les mesures prises à l'égard du sieur A.
XXI. — Délire de perséculions. — Hallucinations. (MM. F. Voisin et A. Tardieu.)
J'ai été chargé d'examiner l'état mental du sieur E., de concert avec M. Félix Voisin qui m'a remis sur ce malade la note suivante :
E., né d'une famille de fous, est entré dans le service le 22 juillet 1855. Il venait des Madelonnettes, où il avait été renfermé pour vol. Son dossier portait comme renocignements : « manie à forme chronique. »
Je l'interrogeai le jour même de son entrée; il ne put, ou du moins ne voulut me donner aucun détail sur son état mental antérieur, sur sa famille et sur les maladies qu'il avait pu avoir. Il semblait ignorer qu'il sortait des Madelonnettes, et éludait la question, quand on lui demandait la cause de son incarcération. Depuis je lui ai posé
490 RAPPORTS ET CONSULTATInNS.
plusieurs fois des questions sur le même sujet; il ne m'a jamais répondu.
Le jour de son entiée il me raconta que des ennemis politiques l'avaient fait renfermera Bicètie, parce qu'il avait des relations avec la famille de Henri V. Il me dit même, à cette occasion, qu'il avait eu la veille dans la nuit une entrevue avec la duchesse d'Angoulème. 11 tint le même discours à M. Voisin, lors de sa visite ; sur la remarque plusieurs fois répétée que la duchesse d'Angoulème était morte, il a abandonné cette idée et prétend maintenant avoir des relations avec ïlenii V et sa famille. Pendant tout son séjour dans les salles de l'infirmerie de la 2"° section, il a été très calme. Les surveillants n'ont point eu à se plaindre de lui, et si l'on excepte son idée fausse dans laquelle il persistait toujours, rien ne trahissait en lui un trouble mental. Seulement, chaque fois que M. Voisin l'interrogeait, il soutenait toujours qu'il avait des relations avec la famille de Henri V, qu'il voulait mettre sur le trône à la place de Naiîoléon.
Quelque temps après son arrivée, il fut conduit à la sûreté par ordre du préfet de police. Voici quelle a été sa conduite dans cet endroit d'après le rapport du surveillant et de son garçon, que j'ai interrogé avec soin :
Il estass^z calme, ne refuse pas de manger, et n'est point violent à l'égard soit des garçons soit des surveillants. Jamais on ne lui a mis la camisole de force. De temps à autre dans la journée, lorsqu'il se [iromène dans la salle qui est devant sa loge, ou dans la cour, il se met à crier contre des ennemis, qu'il croit voir dans sa loge, court pour les fuir, et se livre à ces actes instinctivement, sans être surveillé. Si on l'examine au moment de ses fureurs, il a les yeux hagards, incpiiets, et ressemble à un homme en colère. S'il entre un étranger à la sûreté, il se met à crier immédiatement : vive Henri V, à bas Napoléon. Le demande-t-on au
parloir, il vous pose la question suivante : « Est-ce pour nu; guillotiner? Combien de temps ai-je encore à vivre? » D'après le dire du surveillant, il paraît qu'un jour il aurait
'jteiiu le discours suivant, que je n'ai jamais pu de nouveau lui faire reproduire : « Je savais le jour oh. on devait « tirer sur Napoléon, je connaissais le meurtrier, il n'était
1 « pas de ma société. « Car d'après son dire il fait partie d'une société secrète, destinée à rétablir sur le trône la famille des Bourbons.
J'ai causé longtemps avec E., le 25 août; voici la conversation que nous avons eue ensemble :
En l'interrogeant, je pressais mes questions, le plus qu'il m'était possible, j'ai cru remarquer qu'il me répondait toujours la même chose, quand elles étaient trop rapides : « Je veux rétablir sur le trône Henri V. J'ai des relations « avec cette famille. » En outre^ toutes les fois queje l'embarrassais en le questionnant, il hésitait et semblait réfléchir. Dans cet entretien il m'a dit qu'avant de venir à Bicêlre, il était commis-voyageur; pour quelle partie? lui ai-je demandé. — (( C'est mon secret, » m'a-t-il répondu. Aucun renseignement sur sa famille, sur ses maladies antérieures, sur la cause de son incarcération. « Alors, lui ai-je dit, pourquoi vous promeniez-vous avec agitation,, quand je suis entré ? — J'ai des ennemis qui me poursuivent. J'ai trouvé des balles dans ma loge ce matin. — Où sont-elles? — Dans la cour. — Qui vous poursuit? — Des ennemis, Napoléon, entre autres. — Pourquoi? — Parce que je veux faire régner Henri V et les nobles ; ils ont été chassés en 1789, ils le méritent bien. — Pourquoi? — Pas de réponse. — Que vous ont-ils fait pour que vous les souteniez ! — Pas de réponse positive. » Il hésite et reprend le même ordre d'idées que tout à l'heure : « J'ai des ennemis, qui me poursuivent partout. » Après cette conversation il s'est mis à crier : Vive Henri V.
Le reste du temps que j'ai causé avec lui, il me disait toujours qu'il avait des ennemis qui le poursuivaient parce qu'il voulait rétablir sur le trône la famille des Bourbons.
Je l'ai prié alors de m'écrire les tourments que lui faisaient subir ses ennemis et par quels moyens il voulait rétablir sur le trône la famille de Henri V, et donner le pouvoir aux nobles. Il m'a donné le lendemain des pages d'écriture entièrement illisibles.
XXTI. — Rapport médico Ic'ga'. sur un cas de folie lypémaniaque avr : halliicinntions. — Idées de suicide et meurtre commis sous l'influence du délire. (MM. Chevance et Alepe de Wassy.)
Mes honorables confrères, chargés par M. le juge d'instruction d'étudier l'état mental d'un jeune homme qui a commis un double assassinat, m'ont fait l'honneur de me soumettre les faits scrupuleusement recueillis et observés, et les conclusions quils en ont tirées, en me demandant mon avis.
« Jeune homme de vingt-deux ans, taille moyenne, forte constitution, tempérament bilieux. Rien de particulier dans la conformation de sa tète. Yeux grands, noirs, brillants; regard dur, oblique, méfiant; cheveux noirs; sourcils fortement arqués; pas de barbe; lèvres grosses; teint jau- Ucàtre; physionomie sévère, comme hébétée, lorsque nous l'avons vu le lendemain du crime. Nous ne le connaissions pas avant cet acte.
« Il n'y a" chez lui aucun antécédent établissant un état de folie. Trois mois avant le crime, il eut une pneumonie simple, sans accidents cérébraux, sans d'autres maladies. Une de ses sœurs est morte à Tàge de vingt-cinq ans. sans avoir jamais parlé, ni marché. Ce jeune homme appartient à une famille honnête, dans le sein de laquelle il avait puisé de bons principes de moralité. Elevé à l'école du village, il se fit remarquer par son intelligence, la douceur
de son caractère, son assiduité à l'étude. Sa première coniuiunion faite, il travailla, avec son père, en qualité de petit fondeur dans un fourneau de fonte. Ses patrons, lui reconnaissant une intelligence plus qu'ordinaire pour un ouvrier, l'employèrent comme commis subalterne. Sa bonne conduite, la douceur de son caractère, son aptitude à remplir ses fonctions lui valurent d'être choisi pour remplir un poste plus élevé dans sa partie. Il fut placé à la tête d'un fourneau et chargé seul de la surveillance des ouvriers, et de la tenue des écritures. Cette usine est située à 30 kilomètres environ de celle oi^i il avait passé son enfance, où il avait grandi, au sein de sa .famille, et où il était devenu amoureux d'une jeune personne qu'il devait épouser. Il partit à regret, et à peine avait-il passé quelques jours dans sa nouvelle usine, au milieu d'un monde et d'un pays pour lui jusqu'alors inconnus, qu'il demanda à retourner dans son ancienne usine. Cependant il était content, ainsi qu'il l'écrivait à son père, d'avoir été admis, comme pensionnaire, par les époux Lepron. Ce Lepron était un vieil employé de l'usine oii Desbares (c'est le nom de l'assassin) venait d'être placé. Ce Lepron habitait une petite maison, dans la cour de l'usine; auprès d'elle étaient plusieurs maisons d'ouvriers, toutes habitées. A 300 mètres en avant de cette usine, et à l'entrée du parc donnant sur une vaste prairie serpentée par une petite rivière, est un pavillon habité par un nommé Legrand, autre vieil employé du fourneau, et aujourd'hui exclusivement régisseur du domaine du lieu. Ces deux anciens employés aidaient de leurs conseils et de leur expérience le jeune Desbares très peu au courant de ses nouvelles fonctions.
« La charge paraît avoir été trop lourde à cet employé ; il se plaignit, même à ses maîtres, d'avoir accepté ce poste, et il aurait voulu conserver son premier emploi. Il y avait à peine cinq ou six jours qu'il était à Charmes, qu'il aurait
voulu en être parli. Le neuvième jour même il monta et descendit plusieurs fois de voiture pour retourner à Cultrat, d'où il sortait; mais, indécis, il rebroussa chemin et revint à son poste. Deux jours avant, il avait été consulter le médecin de la localité, pour un malaise abdominal, de l'inappétence, et pour quelque chose d'indéfinissable par tout le corps. — 11 fut purgé seulement. — Sa propriétaire, madame Lepron, qui n'avait eu pendant les quelques jours qu'il passa chez elle aucun re[)rùche à lui faire, nous dit I que les deux ou trois nuits qui ont précédé le crime, Desbares ne dormait plus; qu'une fois il passa toute la nuit assis dans son fauteuil, qu'il voulut même se tuer avec d> > pistolets; qu'une autre nuit, il allait et venait, à chaque instant, de sa chambre dans la cour de l'usine.
i< Enfin, le dixième jour de son arrivée, il se leva à son heure habituelle, fit vers sept heures un modeste déjeuner avec son propriétaire Lepron, [)uis ils allèrent ensemble au bureau de l'usine. Ce bureau est situé en face la maison Lepron, dont il est séi»aré par la cour qui est d'une largeur de cent mètres, et oii du monde va et vient presque continuellement.
(' Entre huit heures et huit heures un quart, on vit Desbares sortir àpas lents du bureau et se dirigeant du côté de la maison Legrand,dans la prairie. Celui-ci l'ayant aperçu sautant Iherbe en tout sens, sur le bord de l'eau (3 juillet), l'appela et le blâma du peu de respect qu'il portait à la propriété d'autrui. Ces messieurs revinrent ensemble à l'usine. Us entrèrent chez Lepron, et ils furent étonnés tous deux, mais sans doute d'une manière bien dillérente, de voir Lepron couché, et le médecin près de lui. \'oici ce qui était arrivé :
(.( Une })ersonne en entrant dans le bureau y trouva Lepron couché de tout son long sur le dos, en face de son bureau, et à côté d'un immense poêle en fonte, à angles.
Comme cet homme, âgé de cinquante-cinq ans, était sujet aux éblouissements, chacun pensa qu'il était tombé à la renverse, que la partie postérieure de la tête avait frappé contre le poêle, avait produit une plaie contuse à la région occipitale, et une commotion cérébrale avec perte de connaissance et résolution des membres. Quand les soins eurent été donnés à ce malheureux par le médecin, Legrand se retira et Dcsbares avec lui.
« Dix minutes après environ, celui-ci rentre seul chez Lepron. Il n'y avait plus que deux personnes : la femme du blessé et la dame Legrand. Celle-ci, voyant Desbares pâle, hagard, comme hébété, ayant quelques gouttes de sang sur la partie antérieure et moyenne de son pantalon, lui dit : « Ah ! mon ami, comme vous êtes pâle. Qu'avez-vous donc? — Rien, répondit sourdement Desbares ; je me suis écorché, voilà tout. — Tenez, ajouta cettedame, buvez ce verre d'eau sucrée, préparé pour Lepron, cela vous remettra ; » et Desbares de prendre le verre et de boire.
<« Alors madame Legrand sort, demande où est son mari ; on lui dit qu'il est entré dans le parc par la petite porte attenante à l'usine. Madame Legrand suit ce chemin et elle trouve, à cent cinquante mètres de la maison Lepron, son mari gisant immobile, à plal ventre^ dans une mare de sang.
« Elle revient sur ses pas, pousse des sanglots, et crie à l'assassin. Pendant ce temps, madame Lepron, restée momentanément seule avec son mari sans connaissance et Desbares, appelait au secours. Desbares venait de donner v\n violent coup de couperet à Lepron, à la partie antérieure du front. 11 avait le bras levé pour en donner un second, quand madame Lepron s'interposant entre l'assassin et la victime l'empêcha de frapper.
« Aux cris de douleur poussés en même temps et dans le même lieu par ces deux femmes, les voisins accourent. Desbares profite du trouble général pour s'esquiver, et va
pour se noyer dans le bief de l'usine, situé à peu de distance du lieu de cette horriljle scène. On se précipite sur ses pas, on le retire de l'eau dans un moment de surexcitation ; il n'avait pas encore perdu connaissance, on le garrotte, et on le livre à la justice.
« Lepron et Legrand ont été tués : le premier en recevant un coup du talon d'une masse en fer, à l'occiput, et un coup de couperet au front; le deuxième en recevant un coup de talon d'un merlin (instrument qui sert à fendre le bois, qui s'est fatalement trouvé sous la main de l'assassin) qui a fracturé consécutivement l'occiput, et un deuxième coup de trancbantau front.
« Dans ses premiers interrogatoires, l'assassin a reconnu être l'auteur de ce double crime.
« A noire première visite, qui eut lieu le surlendemain, 1 impression que nous fit la figure de cet liomme fut pénible. Ses yeux noirs, secs, son regard rude, méfiant, sa physionomie triste, son teint hépatique, tout nous faisait de lui un oijjet de répulsion.
« En lui demandant ce qui l'avait poussé à commettre son double forfait, il nous dit froidement, après avoir été excité cà plusieurs reprises, que c'était pour se venger de Legrand et Lepron, parce qu'ils voulaient le desservir auprès de ses patrons et lui faire perdre sa place.
« Voulant savoir ce qu'il y avait de fondé dans celte assertion, nous lui avons demandé sur quoi il basait son opinion; il nous dit qu'elle était tout à fait en désaccoid avec les procédés que ces employés avaient toujours eu pour lui depuis dix jours qu'il était avec eux. Il se contenta de nous répondre : on me ta dit; des femmes me l'ont dit, sans ajouter aucun autre détail. Une nous a pas été possible, malgré une minutieuse enquête à ce sujet, de faire conlirmer, par témoins, la vérité de cette assertion. Sur notre demande, cet homme nous montre une i)laie simple,
FOLIE LYPÉMANI.VQUE AVEC HALLUCINATIONS. 497
notre demande, cet homme nous montre une plaie simple, récente, non sanglante, sans traces notables d'inflammation, aux lèvres nettement coupées et déjà adhérentes de 0,02 de longueur oblique, dirigée de haut en bas, de dehors en dedans, située à la partie antérieure gauche de l'abdomen à 0,03 centimètres de l'ombilic. Cette plaie n'a divisé que la peau et le tissu cellulaire cutané ; elle n'a donné lieu à aucun accident. Des témoins affirment que Desbares s'est fait cette plaie quelques instants avant de commettre ses crimes, dans l'intention, non avouée, mais presque certaine, de se donner la mort.
«Transféré dans les prisons de Wally et avant de répondre au juge instructeur, il désira avoir un prêtre ; ce qui lui fut accordé. Pendant les premières semaines de sa détention, il répondit difficilement, mais justement, aux questions du juge. Son air hébété, inquiet, son isolement au milieu de ses codétenus, firent croire à une folie simulée; c'est pour éclairer la question qu'il fut soumis à notre observation.
« C'est cinq semaines après le crime que nous avons commencé à le visiter; nos visites ont eu lieu à différentes heures du jour et de la nuit, toujours sans être attendues; et elles ont eu lieu pendant cinq semaines, tantôt séparément, tantôt collectivement, et nous avons constamment observé ce qui suit :
Physionomie empreinte d'hébétude, de stupeur. Appétit insatiable. Jamais Desbares ne demande quoi que ce soit. 11 mange seul, en cachette, salement ; il prend sa soupe avec ses mains; il creuse profondément son pain avec ses doigts. Il n'a pas de choix pour ses aliments. Il dort très peu, sommeil très léger; il s'accroupit au travers et au pied de son lit, plutôt que de s'étendre de toute sa longueur. Il se couche tout habillé, il ne veut jamais changer de linge; il faut pour cela employer la/orce. Il se promène.
Tardieu. — Folie. 3 2
498 RAPPÛUTS ET CO.NSLLTATIÛN?.
Tantôt il inarche la tète baissée, en marmottant des mots entrecoupés, paraissant rouler dans ce même cercle étroit d'idées ; ainsi il se demande où il est, il suit le gardien et veut sortir avec lui; (luelquefois il se désole de se sentir enchaîné. Dans la cour ou dans les coiridors, il cherche de préférence les endroits isolés; il s'assied, va et vient, se grattant la tète ou d'autres parties du corps, de manière à s'écorcher. Il a le regard oblique, inquiet, méfiant.
« Il est très distrait. Il est difficile de fixer son attention. Quand on lui parle, ou bien il détourne la tête, ou il va et ^ienl en tous sens, poitant ses reyards tantôt sur celui qui lui parle, tantôt sur les personnes qui causent à part.
« Dans les premiers temps de sa détention, il a pu raconter au gardien, à plusieurs reprises, quebjues détails du drame pour lequel il est détenu. Quant à nous, nous n'avons jamais pu obtenir de lui une réponse convenable, franche, bien intelligible. Il ne parle à personne. Dans ses rapports avec ses chefs, avec nous, avec les autres détenus, il n'a jusque alors commis aucun acte de méchanceté; ce- |)endanl depuis quelijues jours il de\ient irritable ; il vocifère, il ne craint plus le gardien. Il n" obéit à personne; il suffit (ju'on lui commande une chose ou une autre pour qu'il ne la fasse pas ; aussi faut-il, selon le besoin, le porter, soit dans son cachot, soit dans le préau.
« Interrogé sur les causes de sa détention, sur sa profession, sur sa famille, sur sa vie, son âge, il nous regarde d'un air hébété, en disant presque toujours, à voix basse, ces mots : mon bon monsieur, faites-moi donc sortir. Plusieurs fois nous lui avons accentué toutes les phases de son énorme forfait, tt lui avons dit qu'en refusant de répondre à nos (juestions, il mettait ses jours en danger; il ne lépondait rien ; ses traits restaient impassibles; il paraissait ne pas comprendre ce dont il s'agissait.
« Mis en jajtports sans s'y attendre, deux fois avec son
FOLIE LYPEMANIAQUE AVEC IIALLUeiNATIONS. 499
père, qui s'est jeté à son cou en versant d'abondantes larmes, il l'a regardé avec indifîérence, ne lui a pas dit un seul mot; ses yeux sont restés secs, les traits de sa face immobiles. Même impassibilité, même insensibilité quelques jours plus tard, en présence de la jeune fille qu'il aimait naguère et qu'il désirait épouser. La sensibilité générale est conservée.
« Pensez-vous, monsieur et très honoré confrère, que de l'ensemble de ces faits nous ne puissions pas rationnellement conclure :
(.(. 1" Que lors de la perpétration du double crime, Desbares ne jouissait pas de sa liberté morale;
u 2° Qu'il était en proie à un accès presque subit de monomanie suicide et homicide, avec hallucination de l'ouïe;
« 3° Qu'à cette forme de la folie, a succédé la lypémnnie dépressive, et qu'aujourd'liui le malade tend à devenir dément. »
Je n'ai pas besoin d'ajouter que je répondis à mes honorables confrères de Wally en adhérant complètement à leurs conclusions.
XXIII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypemaniaque nvec A'?/lucinations et délire de persécutions. — Meurtre commis sur soii fi's. — Tr.ntative de suicide. (MM. Motet, Legrand du SauUe et Tardieu.)
Commis, le 27 août 1871, par une ordonnance de M. Lambert des Cilleuls, juge d'instruction près le tri])unal de première instance du département de la Seine, a l'effet : 1° de constater l'état mental du nommé Romiilo Campo y Gomez, inculpé d'avoir, le 20 juillet dernier, (né son fils, âgé de neuf à dix ans, d'un coup de couteau dans le cœur, et de tentative d'incendie, en mettant le feu à «'es cartouches et des matières explosives, qui ont, en partie, démoli sa chambre et les chambres voisines; 2" de reclic;clier si l'inculpé doit être considéré comme ayant agi a^ec
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discernement, ou si, au contraire, il a perdu le sentinient de la réalité et la conscience de ses actes ; après avoir prêté serment, pris connaissance du dossier, et visité le préNcnu à différentes reprises, avons consigné dans le présent rapport les résultats de notre examen.
1° Ordonnance : « Nous, Lambert des Cilleuls, juge d'instruction au tribunal de première instance du département de la Seine, vu la procédure suivie contre Romulo Gampo y Gomez, inculpé d'avoir, le 20 juillet dernier, tué son fils, âgé de neuf à dix ans, d'un coup de couteau dans le cœur, et de tentative d'incendie, en mettant le feu à des cartouches et matières explosives, qui ont en partie démoli sa chambre et celles voisines.
« Atlendu que de l'instruction il résulte que l'inculpé, ex-instituteur public au Mexique, aurait, en vue de faire donner à son fils une instruction complète, quitté sou pays avec cet enfant, et se serait rendu à Madrid, d'où, après un séjour de quatre ans environ, il serait venu à Paris, en juin 1870;
« Qu'à Madrid comme à Paris, n'ayant pour vivre que la rente de 461 écus d'Espagne, encore déposés à la Caisse générale des dépôts de Madrid (d'après les titres saisis), et le produit du métier de chiffonnier auquel il se livrait, il aurait, ainsi que son fils, subi de nombreuses privations;
« Qu'en outre, pousuivi par l'idée fixe qu'on voulait lui voler son enfant, et même après avoir sollicité de la police de Paris et reçu d'elle la promesse d'une protection contre ses persécuteurs supposés, il aurait, pour échapper à ces derniers, condamné son fils, en même temps que luimême, à des réclusions absolues pendant un et deux mois de suite, sans autre nourriture qu'un peu de pain, de riz, de haricots^ ou de viande desséchée dont il faisait plus ou moins provision ; qu'il souffrait longtemps la soif, à ce point qu'un jour, qu'après lui avoir fait, de furce, ouvrir
sa porto, 011 lui apportait un seau d'eau, il ne prenait pas le temps de se munir d'un verre et plongeait sa tête dans le se.iu, pour boire à même;
« Que, dans les derniers temps surtout, il refusait absolument d'ouvrir sa porte à qui que ce iùt, croyait voir, dans les maisons en face de la sienne, des gens surveillant ses actes, calfeutrait et même barricadait sa porte et sa fenêtre, de peur qu'on ne pénétrât cliez lui, comme cela a été constaté ;
« Que sa tendresse extrême pour son fils, qui le lui rendait, sans que les constatations médicales opérées permettent, d'ailleurs, d'en suspecter la moralité, serait, dans sa surexcitation même, si on l'en croyait, le mobile du meurtre incriminé; que, dans son interrogatoire, en effet, pour expliquer ce meurtre, il déclare avoir tué son enfant en se voyant dans f impuissance de le sauver de ses ennemis, qui pénétraient de tous côtés à la fois, par la porte, par la fenêtre, par le plancher ;
« Altepdu qu'en présence des faits sus-mentionnés, il y a lieu de faire examiner l'état mental de l'inculpé, et de rechercher si ce dernier a pu agir avec discernement, ou si, au contraire, les crimes imputés, ont, ou peuvent avoir été, soit par suite d'altérations organiques, soit dans les conditions de régime de vie, de claustration dont il est parlé plus haut, commis sous l'influence d'hallucinations habituelles ou accidentelles et assez violentes, dans tous les cas, pour abolir, chez l'inculpé, le sentiment de la réalité, et la conscience de ses actes. Commettons auxdites fins, MM. les docteurs Tardieu, Legrand du Saulle et Motet, lesquels, serment prêté entre nos mains, conformément à la loi, procéderont à l'examen de l'inculpé et dresseront de leur opération un rapport qui nous sera déposé avec la présente ordonnance. »
Les antécédents de R. Campo y Gomez ne nous sont con-
nus que par les renseignements qu'il nous a donnés luimême, et qu'il a reproduits dans un long mémoire, rédigé sur notre demande, ^ous trouverons dans ce document de nombreux détails dont nous aurons occasion de faire ressortir l'importance.
Cet homme est né à Mexico, le 17 février 1826. Il était instituteur public; il épousa, en 1860, une jeune fille de quinze ans qui, l'année suivante, lui donna un fils. Cet enfant, s'il faut l'en croire, aurait eu un développement intellectuel très précoce; nous avons manqué sur ce point de tout moyen de contrôle; sans accepter comme démontrée une opinion qui pouvait n'être qu'une illusion d'amour-propre paternel, il semble que dès l'âge de trois ans, il savait beaucoup de choses qu'on n'apprend guère à cet âge. « Il savait, dit R. C. y G., l'astronomie, la géographie, rorthologie(??) l'orthographe, l'urbanité, quelques définitions de grammaire latine ; cela résultait de la méthode avec laquelle je lui donnais des explications courtes, précises, en deux ou trois réponses que sa mémoire pouvait retenir. »
En 18G4, R. C. y G. auquel la municipalité devait une somme assez importante, ne pouvant obtenir le paiement de sa créance, sollicita une audience de l'empereur Maximilieu. Ici nous traduirons le mémoire qu'il nous a confié, nous V trouvons le récit des démarches qu'il fit et les sino-uliers détails que voici : il prétend qu'à cette époque un Français du nom de Pierre Mainiel, aurait enseigné à son fils « la démonstration du problème de la quadrature du ccicle, certains points de métaphysique et des notions générales sur la France. » L'entrevue avec l'empereur Maximilien eut lieu, l'enfant lui fut présenté, récita une petite haiangue pour inijjlorer la protection du souverain : « Sa Majesté donna 12 onces et demie d'or à l'enfant, elle les mit dans ses mains, et m'engagea à conduire mon fils à Paris
pour le présenter à sa Majesté Napoléon III. Cette (gracieuseté, cet honneur, ce trésor, me bouleversèrent la cervelle, je ne savais plus ce que je faisais, j'étais comme un fou, sans cela j'aurais demandé avec prières une recommandation écrite, elle m'eûl sauvé de toutes mes infortunes. » Peu de temps après R. C. y G. quittait le Mexique, à bord d'un navire anp^lais qui le conduisit à la Havane : le 20 décembre 1864, l'enfant était présenté au directeur du collège de Saint-Jean-Baptiste, et, le 21, dans une séance publique, il devait répondre aux questions qui lui seraient adressées. Il y eut un grand concours de monde, les autorités ecclésiastiques, civiles et militaires; il fut interrogé sur des points de morale, d'astronomie, sur les étoiles, le soleil, le mouvement de la terre, sur des points de métaphysique, sur la définition, la formation des nuages, sur l'air, les éclairs, enfin sur les phénomènes atmosphériques, la quadrature du cercle. Le 22, il fut couvert d'applaudissements; la séance avait commencé à 5 heures, elle finit <à 9 heures du soir. Le 23, il fut interrogé sur les églises : Combien y en a-t-il? etc. » R. G. y G. s'arrête avec une orgueilleuse complaisance sur ces détails qui reviennent presque à chaque page, dans les mêmes termes, avec l'ex- ■clamation accoutumée : « Et l'enfant n'avait que trois ans et cinq mois! » De la Havane il arrive à Cadix, après une traversée pendant laquelle son fils a charmé les passagers €t les matelots. De là il se rend à Madrid ; son premier soin est de chercher à avoir une audience de la reine; en attendant qu'il l'obtienne, il produit son fils dans plusieurs réunions, où, comme toujours, il étonne les assistants par SCS réponses; au milieu des répétitions qui abondent dans son récit, nous trouvons ce fait singulier : Romulo Campo prétend qu'à Madrid, ils ftirent abordés par un bomme d'une taille extraordinaire, vêtu de noir, la tête couverte d'un chapeau d'un mètre de hauteur, la barbe postiche. Cet
homme demanda à l'enfant s'il peut lui dire quel est le nombre des soldats présents à Madrid, et l'enfant de répondre sans hésiter, en faisant le compte des bataillons d'infanterie, d'artillerie, de carabiniers. Nous ne pouvons considérer cette affirmation que comme une nouvelle exagération délirante. Ce qui paraît plus certain, c'est que tout le monde ne goûtait pas les exercices mnémotechniques du jeune Bonaventure Gomez, car un senor devant lequel on posait à Tenfant le problème de la quadrature du cercle, aurait dit à l'auditoire : ayez donc pitié de ce pauvre petit, ne l'exposez pas à mourir d'une att u[ue cérébrale.
Les préoccupations de Romulo Campo n'étaient pas encore très vives à cette époque. On les voit poindre dans le passage suivant, où au milieu de ses exagérations vaniteuses, apparaît la crainte qu'on veuille lui enlever son enfant : « Une grande dame lui offre sa puissante protection s'il veut renoncera son père et à sa mère mexicains; qu'elle le présenterait à la cour, que sa place était marquée parmi les hommes célèbres qui naquirent à Madrid : Quevedo, Calderon, Lope de Vega, Moratini, Arrearsa et tant d'autres hommes illustres ; qu'il était un génie, un phénomène. L'enfant me rapporta ces propositions, m'embrassa, me fit mille caresses, disant qu'il voulait que nous restions toujours ensemble, me suppliant de ne jamais l'abandonner. » Depuis lors, les soupçons se multiplient, la persécution commence, dit-il lui-même; on veut persuadera son fils que lui, Romulo Campo, n'est pas son père, il s'aperçoit que les cadeaux qu'on lui fait, les repas qu'on lui offre ne sont que des expériences. Une certaine senora AU cayaga est le principal agent de la congrégation des Jésuites. Pour lui échapper, il change de résidence deux fois;. partout il prend ses voisins en suspicion, et n'y tenant plus, il quitte Madrid, le 7 février 1870, pour aller à Hernani ; ses craintes le poursuivent; le lo, il arrive à Saint-Sébas-
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tien ; à l'hôtel où il descend, on lui demande à voir son fils, il ne le permet pas ; alors la persécution recommence, tout Saint-Sébastien est de la congrégation, il n'a que des tourments ; il laisse croire que l'enfant est malade, et il fait ses préparatifs de départ. En route, les prévenances dont l'enfant est l'objet l'inquiètent encore, il s'arrête deux jours à Bayonne, puis il repart le 20 et arrive, le 24 juin 1870, à Paris.
Depuis longtemps déjà il n'est plus question des exhibitions de l'enfant. Pendant les quatre années qu'il est resté à Madrid le succès s'est épuisé, et soit que le spectacle eût cessé d'être intéressant et nouveau, soit que les préoccupations, délirantes déjà, de Romulo Campo aient été la cause du peu d'empressement qu'on témoignait maintenant, il y eut pour cet homme un sujet de déceptions, chaque jour renouvelées, dans ^isolement oii il vivait. Dès son arrivée à Paris, il est comme perdu dans la grande ville, il est obligé de mendier pour vivre. Il s'adresse à l'Impératrice, à l'ambassade espagnole, à la Préfecture de police, mais il n'obtient presque rien ; les événements, qui se précipitaient, ne permettaient guère qu'on s'occupât de lui. Son fils et lui vécurent de privations, il tomba malade, et fut secouru par le bureau de bienfaisance de son arrondissement.
Au mois de décembre, à l'église Saint-Vincent de Paul, il est abordé par une dame qui a pitié du délabrement des vêlements de l'enfant; elle s'informeet sachant leur misère, elle leur porte quelques jours après du chocolat, du pain, du sucre, du vin et leur laisse même un peu d'argent. Romulo Campo trouve encore dans cet acte de bienfaisance un sujet de craintes. Cette dame veut faire venir l'enfant chez elle sans que son père le sache. Il s'informe près de la concierge, lui demande quelle peut être cette dame. La concierge répond que c'est une très bonne personne qui appartient à une société religieuse. Aussitôt elle se trans-
forme pour Romulo en une affiliée de la congrégation de Madrid, agissant sous l'impulsion du senor Estrada.
A peine rétabli, il reprend ses courses à travers Paris, jusqu'au jour oi^i, rue de Rivoli, il se croit suivi par un homme de haute taille, qui semble examiner son fils avec une attention suspecte. Il prend son fils par la main, et tous les deux se mettent à courir, l'homme les suit; pour lui faire perdre leurs traces, ils traversent les rues, les boulevards, reviennent sur leurs pas, et arrivent exténués de fatigue à leur logement de la rue Bourée, à la Villette. Le délire de Romulo Campo y Gomezse systématisant chaque jour davant:ige, il se condamne lui et son fils à une réclusion complète, ne sortant pas même pour aller chercher des aliments, vivant de quelques provisions qu'il avait accumulées, souffrant la faim, la soif; recueillant l'eau qui coulait pendant les rares jours de pluie et refusant d'ouvrir et même de répondre à la femme du concierge qui, prise de pitié pour l'enfant, cberchait à s'assurer s'il n'était pas malade k la suite de cette réclusion qui se prolongeait, et que rien ne pouvait décider Romulo à rompre un seul jour.
C'est pendant l'une de ces |»ériodes d'isolement volontaire que se produisit b; fait signalé dans l'ordonnance. Un jour le concier,j:e monta un seau d'eau, il obtint que Romulo ouvrît sa porte. A peine fut-il eniré que le malbeureux, dévoré de soif, se précipita sur le seau, buvant à même, n'ayant pas seulement pris le temps de se servir d'un verre.
Nous emprunterons maint(Miant à son mémoire les détails des journées qui ont précédé l'acte incriminé. Elles sont racontées sans passion^ avec tous les caractères de la plus absolue sincérité.
« Le 7 avril 1871, dit-il, nous sortons pour nous livrer à notre occupation habituelle de chiffonnier. Dans la rue de Rivoli, nous remar.[uo:is un jnonsieur bien mis, il nous
suit à une distance de vingt mètres. Nous marchons plus vite, nous courons, il est toujours là. La poursuite commence à six heures du matin, à onze heures, nous voulons gagner le canal pour rentrer chez nous, notre persécuteur nous avait devancés, et fit le geste de tirer un poignard de la poche de son paletot. Mon fils et moi nous courons nous réfugier dans la guérite de \i\ sentinelle, à la caserne du quartier du Prince-Eugène. Notre ennemi eut peur du soldat, il s'en retourna, nous passâmes par derrière pour le dérouter, nous sommes suivis par d'autres personnes. Au milieu de ces alTreux dangers, nous arrivons à la rue Saint- Martin, nous prenons une rue latérale un peu isolée, mes terreurs me suivaient partout. Enfin, à midi, nous prenons la résolution de rentrer chez nous, et nous y arrivons à trois heures... Nos voisins, leur fils, couchaient à notre porte, pour épier ce que nous faisions. Cela dura jusqu'au 15, où nous allâmes chez le commissaire de police pour lui demander sa protection. >; Les craintes de R. ne furent pas calmées, c'est à cette date que se place sa première réclusion volontaire. Elle dure jusqu'au 13 mai; « on vint, ditil, dans la maison, arrêter des gens pour la guerre, je ne voulus ouvrir qu'avec la promesse de la protection du commissaire de police; je cédai à la prière de ces hommes, et je leur manifestai les craintes qui nous avaient forcés à rester enfermés. Ces messieurs nous ohligèrent à sortir et nous promirent que tous les jours ils viendraient nous voir. Ils tinrent leur promesse pendant trois jours. Nous reprîmes nos habitudes d'autrefois; l'épouvantable guerre civile touchait à sa fin ; nous sortions pour recueillir des chifTons, nous trouvions beaucoup de cartouches pleines de poudre, nous pouvions facilement vendre le plomb, mais non la poudre, que nous retirions pour la conserver. « Le 24 juillet, rue de Rivoli, deux hommes nous heurtent violemment, et séparent de moi mon fils que je
tenais par la main. Nous fayons pour leur échapper. Je crois toujours que c'était le propriétaire qui nous poursuivait; nous traversons tantôt une rue, tantôt une autre, et enfin, épuisés de fatigue, nous arrivons à la rue du Temple, il était trois heures du soir, nous avions pris la résolution formelle de ne plus sortir.
« Les voisins recommencent à se coucher en dehors de notre porte, ou à passer la nuit à leurs fenêtres; ils annonçaient que nous ne sortions pas. Le propriétaire habite depuis le mois d'avril une maison qui domine la nôtre du côté de la rue de Puebla; il tenait des espions en permanence sur les balcons pour qu'ils observent tous nos mouvements. Cela m'oblige à mettre dos rideaux. Les femmes d'en face faisaient des signaux, le jour, avec des linges blancs, la nuit, avec des corps brillants^ à l'aide desquels elles pénétraient dans notre intérieur, et communiquaient avec les voisins. Le fils de la concierge, nous le voyons bien, était d'accord avec le propriétaire, nous l'apercevions sur le balcon de la maison de la rue de Puebla. Le 12 juillet, la concierge, accompagnée d'un grand nombre de personnes, vint à notre porte^ nous criant d'ouvrir. — Je résistai. — C'est une lettre, dit-elle. — Introduisez-la par la fente de la porte. Je la prends, je vois que c'est une citation . Je refuse d'aller chez le commissaire de police; je craignais de quitter mon fils; j'écris au commissaire de police ce que je me proposais de faire. Cependant, le 13, je me décide à aller au commissariat. Nous arrivons; on ne me permet pas à moi d'entrer, ni de parler. Mon fils seul est introduit; le commissaire lui demande : — «Es-tu heureux avec ton père? — Oui, monsieur. — Je crois que tu ne manges pas? — Si, monsieur, une ou deux fois par jour. » Mon fils supplie qu'on me laisse parler au commissaire; on ne me le permet pas. Le li juillet était pour nous un anniversaire; je résolus de le célébrer, en achetant du lait.
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du \in, etc. Je remarquai que nos voisins semblaient fort en colère, parce qu'ils avaient affirmé que je ne donnais pas do nourriture à mon fils; ils étaient mécontents que je fusse sorti du commissariat, sans qu'on eût pris garde à leur pétition. Nos ennemis, dès que nous fûmes rentrés chez nous, commencèrent à nous tourmenter: ce fut d'abord comme un bruit imperceptible; je me dirige à la fenêtre et j'aperçois les linges blancs en face (les signaux), je fais venir mon fils près de moi, je lui dis de préparer la poudre que j'avais gardé pour y mettre le feu si quelqu'un venait, il y avait, suspendu à la porte, un bidon de soldat; mon fils m'avertit du mouvement du plancher qui communiquait au bidon des secousses précipitées ; j'écoute, j'entends un léger bruit de l'autre côté de la porte ; le voisin est toujours à sa fenêtre; je prends le parti d'attirer son attention du côté de la fenêtre, afin qu'il ne pense pas à entrer par la porte. A six heures du soir, le 18 juillet, je laisse ma fenêtre ouverte, je me cache, mon poignard à la main, la poudre et des allumettes à mes pieds, prêt à mettre le feu à son arrivée. Le 19, entre trois et quatre heures du matin, j'étais fatigué de la posture incommode que je gardais depuis le soir, je vis par la fenêtre, dans la rue en face, une fenêtre à laquelle il y avait une vive lumière ; j'aperçus aussi deux ou trois hommes qui se cachaient. La journée du 19 se passa sans qu'il se produisît rien de nouveau, maisversle soir, mon fils était endormi, le bidon fut agité avec une grande violence; je redouble de précautions; un tremblement s'empare de tout mon corps, j'ai peur, j'appelle mon fils, qui me console en me disant : Cher père, divise la poudre en deux parts, afin que s'ils entrent, je mette le feu d'un côté, toi de l'autre. La chaleur nous accablait, nous quittons nos chemises; mon fils s'endort; de nouveau nos ennemis gardent le plus profond silence jusqu'à onze heures. A ce moment, ils m'avertissent par un grand bruit
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fjuerheure est venue; entre minuit et une heure du malin, j'entends agiter la porte, je mets le feu à la poudre; le voisin de droite veut entrer et se précipiter sur mon fils; je le frappe au bras avec mon poignard ; il fuit ; je veux le suivre, et je découvre alors un trou (|u"ils avaient fait pour entrer; c'était là ce qui faisait trembler le bidon. Il fait signe aux voisins d'arriver et d'entrer; je me mets en défense avec mon poignard à la main. Son tils, un enfant de quatorze ans, s'avance; je neveux pas le frapper, c'est un enfant. Mon fils me dit : Papa, je mets le feu à la poudre. — Oh 1 mon fils, pourquoi s'acharnaient-ils contre nous à cause de toi! — Mon père^ l'épaule me brûle! — Viens, mon âme; il me tend les bras! Dieu miséricordieux! je lui enfonce mon poignard dans le cœur dune longueur de trois doigts, et ensuite je me frappe moi-même à la poitrine de plusieurs coups au niveau du mamelon gauche. Pour me frapper j'avais déposé mon enfant sur le sol, puis je lui dis : viens, mon âme! il me lendit les bras, il ne parlait plus. Alors mon concierge et des hommes armes enlrèrent. »
Les pages suivantes du mémoire rapportent son arrestation, son séjour à l'hopilal ; vient ensuite le récit d'une visite faite sous la conduite d'agents de la sûreté à la maison qu'habitait la [>ersonne tju'il désignait sous le nom de Marg(»ta. On ne la trouva plus; «je crois, dit-il, que ce malheureux jour du 20 juillet, le |)ropriét lire remit le corps de mon fils à la Margota, et qu'étant de la congrégation, elle l'emporta avec elle en Espagne pour le présenter à mes ennemis de la congrégation. »
Cette préoccupation le suit partout, on la relrouve encore dans ce passage : « le projet de la congrégation était de m arracher mon enfant, de me priver de la vie, de m'enlever, de m'enlerrer sans que le commissaire de police le sache. Pourquoi mes ennemis ont-ils prévenu le commissaire que je ne sortais pas depuis le 12 juillet? Pourquoi ne
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s'étaienl-ils pas présentés plus loi, puisque, au mois d'avril, j'étais resté sans sortir depuis le 7 avril jusqu'au 13 mai? » La Margotaest toujours du complot. Maintenant qu'il n'a plus de doute, il se souvient des faits auxquels il n'avait pas attaché, tout d'abord, une giandc importance. « Au mois de février, je souffrais de l'eslomac, mon fils alla chez le propriétaire |>our obtenir un ceiiilicat afin que je pusse recevoir les soins d'un médecin; à six heures du matin, la Margota entrait à l'église de Ja rue de la Fayette, comment fut-elle prévenue que J'élais malade? Elle le sut par la concierge qui l'informait de tout. Mon fils lui dit qu'en effet j'étais malade^ qu'il allait trouver le propriétaire : elle lui donna un peu d'argent, puis elle vint à ma demeure, elle m'apportait un pantalon, une chemise, du vin, du |)oisson ettlle fit quelques démonstrations d'actes charnels. Je résistai, elle se retira vers midi, me laissant un franc. » Plus loin il revient encore surces actes charnels pour remercier la Margota de tout ce qu'elle faisait pour son fils et pour lui, il lui avait offert différents objets qui n'avaient d'autre valeur que de venir du Mexique, « elle les accepta, dit-il, avec plaisir. Je remarquais que dans ses visites, elle s'approchait beaucoup de moi, portant ses mains à sa poitrine, comme faisant le geste de tirer un poignard, puis elle souriait; j'élais rempli de frayeur en voyant ces manœuvres charnelles auxquelles elle se livrait comme involontairement. » 11 n'y a pas d'ailleurs d'explications, c'est une interprétation toute personnelle de gestes que n'ont suivi aucun acte direct; aucune [larole qui en eût fixé la signification.
Notre examen direct n'a fait que confirmer l'opinion que les écrits nous avaient déjà permis de prendre. Nous avons prolongé à dessein nos observations. Nous voulions rechercher la part qui devait être faite à un délire que l'alimentation insuffisante, la misère et les privations de toute na-
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ture avaient pu rendre [»las aclif encore. RoniLilo Cainpo y Gomez est resté dans la prison ce qu'il était au dehors ; nous avons été suppliés par lui d'obtenir son changement de cellule; l'un des détenus qu'on avait placés près de lui était devenu « le propriétaire de la rue Bourée, » qui le poursuivait jusqu'à Mazas, et avait trouvé moyen d'obtenir qu'on l'enfermât avec lui. Il l'accusait d'avoir voulu le saisir par les bourses, d'avoir voulu l'étrangler, et pendant plusieurs nuits, il refusa énergiquenient de se coucher, il restait ainsi entre son lit et la porte, toujours sur la défensive, prêt à combattre encore un persécuteur imaginaire. Il n'a rien perdu encore aujourd'hui de ses préoccupations, il suffit d'un mot pour les faire reparaître, et pour entendre de nouveau la longue série de ses épreuves et de ses malheurs.
Si maintenant, nous cherchons à préciser les symptômes et à interpréter scientifiquement leur valeur, nous trouvons réunis tous les caractères qui appartiennent au délire de persécutions. Si les antécédents nous échappent, si nous ne savons rien des prédispositions héréditaires, il nous est du moins permis de soupçonner une origine ancienne à ce délire et, si réservés que nous devions être en présence d'allégations aussi étranges que celles qui se rapportent au développement intellectuel prématuré du fils de R. nous pouvons en accepter du moins une partie. Ce développement anormal chez l'enfant ne ferait d'ailleurs que confirmer l'état du père. Sans chercher plus loin, nous pouvons affirmer qu'à dater du jour oij Romulo Campo y Gomez se produit en j)ublic, où il reçoit de l'empereur Maximilien un accueil qui le transporte, «qui lui trouble l'esprit >*, ainsi qu'il le dit lui-même, il appartient déjà tout entier au délire, et nous pouvons désormais suivre le développement des troubles intellectuels, leur extension non interrompue. Rien ne manquera dans une évolution qui, lente au début, se préci-
pilera dans les derniers mois vers un dénouement qui pouvait ê(re prévu à l'avance. Les conceptions vaniteuses de la première période tiennent peu de place dans l'histoire de ce délire, complexe en apparence, d'une extrême netteté dans la forme. Ce qui domine, à Madrid d'abord, à Saint- Sébastien, puis à Paris, ce sont des craintes vagues, des soupçons qu'entretiennent des illusions des sens : l'homme au vaste chapeau et à barbe postiche rencontré dans les rues de Madrid, est le premier personnage que nous voyions figurer parmi les persécuteurs, et comme il fallait bien donner un point d'appui ta cette conception fausse, c'est dans l'intervention d'un pouvoir occulte que R. C. y G. l'ira chercher, la congrégation des Jésuites, qu'il suppose en relation, par ses adeptes, avec tous les pays du monde, veut lui voler son fils, son trésor; et désormais tous ses efforts tendront à échapper à des émissaires encore inconnus, mais dont l'action incessante sur lui se traduit par des gestes, par des poursuites qui ne cesseront plus, qui amèneront, en Espagne, ses changements de résidence successifs, à Paris, de longues réclusions. Comme il arrive, dans l'immense majorité des cas, l'hallucination du sens de la vue n'existera pas ; nous avions été frappés de cette affirmation « que les voisins de la rue Bourée, communiquaient entre eux à l'aide de signaux, en suspendant, le jour, des linges blancs, le soir en allumant des feux, » nous avons voulu nous rendre compte de ce qui se passait, et nous nous sommes transportés sur les lieux; des blanchisseuses étendaient du linge aux fenêtres ; et quand le jour tombait, le feu de leur fourneau donnait dans la chambre oii elles travaillaient des lueurs qu'on apercevait alors du logement de R. C, l'interprétation fausse d'un fait si simple ne constituait qu'une illusion correspondant au délire. Mais il n'en était pas de même pour le sens de l'ouïe, l'hallucinalion exista surtout vers la fin ; R. C. entendait, la nuit, ses
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voisins venir se couclier à sa porte ; toutefois, il nous a été impossible de savoir si des paroles menaçantes, injurieuses, étaient prononcées ; il semble qu'il n'y ait eu que des bruits assez confus. Sur ce sujet, R. C. y G. reste obscur ; comme nous l'interrogions sur ce point, il nous répéta qu'il avait entendu des bruits, surtout dans la nuit du 20 juillet, comme ceux que produirait un instrument à l'aide duquel on aurait essayé de percer le mur. Ce sont les coups frappés d'une manière continus qui communiquaient au bidon suspendu à la porte un mouvement que son fils avait constaté comme lui. L'état du malheureux enfant devait être presque comme celui du père ; on comprend qu'à l'âge de dix ans, n'entendant parler que de complots, que d'ennemis acharnés à le perdre, il ait dû en arriver à croire à toutes les machinations contre lesquelles son père se mettait sans cesse en garde, et qu'il ait, à la fin, joué lui-même un rôle actif dans la défense de la dernière heure. Quant aux illusions de la vue, elles étaient incessantes, tout se transformait pour R. C. y G., et comme nous insistions pour lui faire dire ce qu'il avait vu, il nous répondit cette phrase : «Matériellement je n'ai pas vu, mais j'avais des indices. » Tout d'ailleurs lui était suspect, et les actes de bienfaisance dont il piofita pendant le siège, ne furent jamais reçus par lui sans qu'il cherchât à s'assurer qu'on n'avait pas mêlé de substances malfaisantes au vin, aux aliments qu'on lui donnait. «Je mettais, dit-il, une pièce de monnaie dans le vin, pour voir s'il n'était pas altéré. » La Margola, sur laquelle nous n'avons pas recueilli de renseignements précis, était un agent secret de la congrégation ; le propriétaire de la rue Bourée, qui l'a suivi, dit-il, jusqu'à iMazas, était aussi du complot, et le délire s'étendant toujours, il en est arrivé à concevoir le projet d'échapper, par l'incendie, à ses persécuteurs. 11 ne semble pas que Tidée du meurtre de son fils ait été longuement méditée par lui. Il y a eu là, une déter-
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mination soudaine, prise en présence de tous ceux que le bruit de l'explosion avait attirés, qui venaient avec l'intention de sauver l'enfant, et que R. regardait comme des ravisseurs. L'état de R. C. y G., s'il n'était pas apprécié pour ce qu'il était réellement, était au moins soupçonné par tout le voisinage. La concierge de la maison nous avoua que depuis longtemps « elle s'attendait à quelque chose ». La réclusion à laquelle l'enfant était condamné, était souvent le sujet de discussions dans le quartier, et l'intervention du commissaire de police, motivée par les plaintes des voisins, eut malheureusement pour effet de rendre plus vives les craintes de R. C. y G. , de le disposer à une méfiance plus grande encore, et de le confirmer de plus en plus dans l'idée qu'un système d'espionnage permanent était organisé autour de lui. « On voulait me faire mourir, m'enterrer sans que le commissaire le sache, et enlever mon fils, » et toujours cet enlèvement secrètement ordonné par la congrégation, avait pour but de faire rentrer en Espagne cet incomparable trésor dont la place était marquée au milieu des hommes illustres.
R. G. y G. a, jusqu'à la fin, agi comme le font les délirants persécutés. Il est arrivé au suicide après un meurtre, et quelles que soient les variantes dans l'exécution, on retrouve toujours, chez ces aliénés, les mêmes mobiles. Lorsqu'aprèsune incubation plus ou moins longue, le délire passe de la période contemplative à la période d'action, il y a toujours des violences, la plupart du temps préparées, annoncées à l'avance, qui parfois peuvent rester dissimulées, mais que, dans le cas de R., l'on eût certainement pu prévoir, empêcher même, si l'on avait apporté dans l'interrogatoire, au commissariat de police, une attention plus sévère. Mais, il faut le dire, tout était difficile, surtout à cause de l'ignorance absolue de la langue française qui ne permettait pas à R. C. y G. de se faire comprendre. On ne
\[i en lui qu'un étranger, chez lequel la mobilité de la physionomie, la vivacité des geste? et les attitudes humbles, obséquieuses, comme on les trouve chez les méridionaux, excitaient plutôt la curiosité que la pitié. A toutes ces causes, qui ne firent qu'augmenter les préoccupations délirantes, nous croyons qu'il faut ajouter encore l'insuffisance de l'alimentation : si elle ne fut pas poussée jusqu'au point de déterminer un véritable état d'inanition, il n'y en eut pas moins, de ce fait, une aggravation dans l'état; nous ne saurions faire, toutefois, une part prépondérante aux conditions misérables dans lesquelles R. C. y G. a vécu. Le délire existait avant elles, il persiste encore aujourd'hui. Nous le retrouvons dans la prison, tel qu'il était au dehors, caractérisé encore par des craintes incessantes, par des idées de substitution de personnes qui lui ont fait voir dans un détenu, dans l'un des surveillants de Mazas, le propriétaire de la maison qu'il avait habitée rue Bourée, l'agent secret de la congrégation des Jésuites de Madrid.
De tous ces faits, de l'étude attentive à laquelle nous nous sommes livrés, de l'observation longtemps continuée à laquelle nous avons soumis Romulo Campo, nous sommes autorisés à conclure que :
1° Le nommé Romulo Campo y Gomès, est atteint de troubles chroniques de l'intelligence, appartenant à la forme sientifiquement déterminée sous le nom de délire de persécution;
2° Le début de ces troubles remonte à plusieurs années déjà;
3° Au moment où il a commis le meurtre de son fils, R. C. y G. obéissait à des impulsions morbides, conséquences de son délire même, et qu'il était absolument incapable de maîtriser;
4° 11 ne saurait être considéré comme responsable de ses actes ;
5° La nature de son délire le met au nombre des aliénés les plus dangereux, et, dans un intérêt d'ordre public et de sécurité des personnes, il doit être placé et maintenu dans un établissement spécialement consacré au traitement des aliénés.
XXIV. — Consultation sur tm cas de parali/sie générale. MM Ferrus, Parchappe, Calmeil, Métiuié, E. Blanche et A, Tardieu.)
Les médecins soussignés réunis, le 8 novembre 1854, à la demande de madame de N., à l'efTet de donner leurs avis sur rétat mental de M. de N., actuellement placé dans la maison de santé de M. le docteur Blanche, après avoir recueilli tous les renseignements propres à les éclairer, après avoir examiné et interrogé longuement M. de N., ont été unanimes à se prononcer, tant sur la nature de la maladie dont il est atteint, que sur la direction à imprimer au traitement, dans les termes de la consultation qui suit.
Sans vouloir reproduire ici tous les faits qui se rapportent aux antécédents de M. le comte de N., il importe d'en préciser et d'en faire ressortir le caractère. Qu'il suffise de rappeler qu'à une prédisposition héréditaire manifeste qu'il tenait de sa mère, s'est jointe dès les plus jeunes années chez M. de N., l'influence du plus complet abandon ; que sa Jeunesse est restée sans culture intellectuelle comme sans direction morale, exposée à tous les entraînements d'une nature faible et capricieuse, à tous les excès d'une vie oisive et sensuelle, à tous les dérèglements d'une vanité sans frein.
Si quelques connaissances superficielles, quelques apparences de goût pour les arts ont laissé voir que l'esprit de M. de N. n'était pas absolument incapable d'effort et de développement, si les premiers ternps d'une union heureuse ont montré que son caractère était susceptible d'afï'ection
et n'était pas Opposé à toute discipline morale, il n'en est pas moins constant que ces lueurs passagères n'ont pas résisté à l'action plus puissante du naturel et des premières influences,
A des bizarreries, à des caprices fantasques, ont bientôt succédé des désordres plus caractéristiques, des périodes de tristesse sombre, de taciturnilé et d'hébétude, puis de véritables accès d'égarement et de fureur, et enfin des crises nerveuses dont l'un des consultants a été témoin et qui marquées surtout par des invectives, des blasphèmes, des idées de suicide, des convulsion?, des voies de fait, des violences, des larmes, présentaient au plus haut degré les caractères de la folie maniaque. Dans l'intervalle de plus en plus court de ces accès, la torpeur croissante des facultés intellectuelles et affectives ne se dissipait que dans les excentricités d'une infaluation maladive ou les excitations des plus grossières débauches.
Mais il est un point sur lequel on ne saurait trop insister, et que les investigations des médecins consultants ont réussi à mettre en lumière, c'est l'effet que n'ont pas manqué de produire sur la constilution physique des désordres d'une autre nature, et la réaction qui a dû nécessairement s'opérer en sens contraire pour engendrer en définitive l'état dans lequel se trouve aujourd'hui M. le comte de N. En effet, il est résulté de l'abus excessif des plaisirs vénériens,, non seulement une fatigue des sens qui a rendu inévitable le recours à tous les excitants, mais encore une inertie qui a amené des pertes séminales incessantes, c'est-à-dire la cause la plus active des désordres les plus graves du système nerveux et de la destruction graduelle, mais certaine, de toute énergie morale et intellectuelle.
Tels ont été, jusqu'au moment où une sage mesure est venue soustraire M. de N. à lui-même et aux détestables influences qu'il subissait, la marche et les progrès du mal
dont les médecins soussignés sont appelés à déterminer la nature, à apprécier la gravité, à chercher le remède.
L'isolement dans lequel a été placé depuis trois mois M, le comte deN., la surveillance éclairée, la prudente et ferme discipline à laquelle il a été soumis, ont produit déjà des effets dont il est impossible de ne pas tenir un compte très sérieux et qui constituent un élément très important dans le jugement qu'il s'agit de porter. Car, d'une part, on a vu les crises nerveuses et les accès maniaques se transformer et s'éloigner, la régularité reparaître dans les habitudes matérielles aussi bien qu'un sentiment plus vrai dans les affections; mais, d'une autre part, on ne peut méconnaître que, malgré cette apparente amélioration, il reste dans l'état mental et dans la santé physique de M. de N., des signes encore assez manifestes d'un désordre profond et persistant.
L'examen direct de la personne de M. de N., sa physionomie, son attitude, ses gestes, ses paroles, confirment de la manière la plus complète l'idée qu'en ont pu faire concevoir les détails qui viennent d'être rappelés. Agé de plus de quarante ans, il porte dans sa mise prétentieuse, dans sa chevelure artificieusement composée, dans sa pose affectée, la marque de ces préoccupations puériles, l'un des indices ordinaires de la faiblesse de l'esprit. Il dissimule mal l'émotion inquiète que lui causent la visite et les questions des consultants ; mais il est évident qu'il n'en comprend exactement ni le sens ni le but. Il cherche bien plus à faire parade de ses avantages personnels, qu'à justifier les actes sur lesquels on cherche vainement à rappeler sa mémoire. C'est à peine s'il entend les questions les plus simples, et sa parole embarrassée, moins par les difficultés de notre langue qu'il semble posséder assez bien que parles obscurités de sa pensée, fait le plus souvent place à un sourire vague et inintelligent. Il montre d'ailleurs, mais sans motif, une
sensibilité expansive, qui se manifeste par des gestes suppliants, des caresses même, et dès qu'il se retrouve livré à lui-même, par d'abondantes larmes. Du reste, rien, dans ses paroles, n'indique une appréciation même incomplète de sa situation, de son état, de sa maladie ; il implore l'assistance de ceux qui l'entourent, comme le ferait un enfant mais nullement comme un homme souffrant qui invoque le secours de l'art, ni même, il est bon de le dire, comme un malheureux qui aurait conscience de lui-même et aspirerait librement vers un retour à la vie commune.
Quant à la conformation exlérieure et aux conditions physiques que présente M. de N., elles ne sont pas moins significatives. Quelque robuste que soit en apparence sa constitution, il est facile de constater l'affaiblissement marqué de ses forces. Les extrémités inférieures assez grêles eu égard au développement des bras et de la poitrine, sont raides et la marcbe n'est pas parfaitement assurée. Les muscles sont parfois affectés d'un tremblement marqué, qui s'étend dans certains moments jusqu'à la langue. Le bras gauche est plus faible que l'autre, et il existe une inégalité notable entre les dimensions des deux pupilles. Les pertes séminales continuent et ont résisté à un traitement local exigé par une affection des voies urinaires.
En résumé, de tous les faits qui viennent d'être rappelés et de l'examen approfondi auquel ils se sont livrés, les médecins soussignés n'hésitent pas à conclure que :
1° iM. le comte de j\., par le fait d'une prédisposition héréditaire et des circonstances multiples qui depuis son enfance ont agi sur lui, est arrivé, par degrés, à un état d'affaiblissement et de perversion des facultés intellectuelles et morales, qui est de nature à lui enlever la conscience de ses actes et le rend dès à présent incapable de diriger sa conduite et de veiller à ses intérêts et à ceux de sa famille.
2° Cet état qui s'est, dans ces derniers temps, aggravé
par suite de la funeste direction à laquelle avait cédé M.deN. et qui a pris tous les caractères d'une yéritable folie, n'a dû quelque amendement qu'à sa séquestration dans un établissement spécial où il a reçu tous les soins qu'exige sa situation.
3° Malgré cette amélioration apparente, M. de N. n'en reste pas moins dans une disposition, tant originelle qu'ac" quise, qui reproduirait infailliblement et dans une forme déplus en plus grave, les symptômes d'aliénation mentale qu'il a offerts à plusieurs reprises, s'il cessait même momentanément d'être soumis à la direction ferme autant qu'éclairée dont il a ressenti les salutaires influences, et s'il n'était protégé contre les excitations extérieures de toute sorte qui ont déjà produits de si funestes effets.
4* Aussi les médecins soussignés sont-ils formellement opposés à la pensée d'un voyage, d'un déplacement, et en généra], de toute distraction trop active qui, dans l'état de M. de N., loin de remédier au mal présent ne ferait qu'en aggraver la forme et en hâter les progrès et se bornent-ils à conseiller le maintien de la mesure qui a été prise et la continuation du genre de vie bien entendu qui a été imposé à M. de N. dans la maison de santé oii il est actuellement placé.
La note suivante avait été remise aux consultants et complète le mémoire qui précède.
« M. le comte de N. est né à Vienne en 1814. Dans sa plus tendre enfance il sembla prédestiné au malheur; jamais il ne connut son père, puisqu'il n'avait que deux ans lorsqu'il le perdit. Sa mère elle-même le suivit de près au tombeau emportée par une maladie de poitrine dont depuis longtemps elle était attaquée ; femme d'un caractère original et bizarre, on ne peut pas dire qu'elle fut atteinte d'une aliénation mentale bien déterminée, cependant elle ne laissait pas que d'en donner des marques de temps à autre.
En mourant elle laissait deux orphelins, notre malade âgé de neuf ans et une sœur qui avait quelques années de plus. Précédemment elle avait perdu son autre fils. Ces deux jeunes enfants se trouvaient alors sans famille, il ne leur restait qu'un oncle qui loin d'être pour eux, pauvres orphelins, un second père, se montre un parent impie et sans cœur, qui déjà jette un œil d'envie sur l'immense fortune dont ils étaient les héritiers; d'accord avec le curateur nommé par le gouvernement, il négligea leurs intérêts, et la sœur étant morte, il ne s'occupa nullement, on peut le dire, de l'éducation de M. J. de Ps'. qui devenait alors le seul possesseur de tous les biens de son père et de sa mère. Cet oncle, vraiment indigne de ce nom, espérait peut-être déjà que son pupille ne tarderait pas, lui aussi, à aller rejoindre au tombeau ceux qui l'avaient précédé. 11 ne prit aucun souci de la manière dont il allait être élevé. Un jeune homme lui fut donné comme précepteur et en quelques années il était devenu son seul mentor, il avait su s'attirer toute l'affection de son élève qui le regardait comme un second père, c'était pour lui au milieu du naufrage la planche de salut que le ciel lui envoyait, au moins tels étaient la croyance et l'espoir de cet enfant. Mais hélas! il n'en était rien, il venait de quitter un mauvais parent pour tomber entre les mains de l'homme peut-être le plus vil et le plus méprisable que la terre ait jamais porté. Loin de lui inculquer la notion élémentaire des sciences qui sont indispensables à tout homme qui se trouve au-dessus des autres par sa fortune, et par la position sociale que doit occuper tout le monde, il fit tout ce qui dépendait de lui, non seulement pour laisser inculte cette jeune intelligence, mais encore lui donner une fausse direction. C'était pour ce mentor d'un nouveau genre un moyen plus sûr d'arriver à sa fin. L'oncle voyant son neveu qui jouissait d'une santé assez bonne, et que déjà il était parvenu à l'âge de seize ans,
dut sans doute perdre toute espérance et renoncer à ses illusions; aussi, à dater de ce moment, il abandonna son pupille qui se mit en voyage avec son précepteur. Celui-ci était arrivé déjà au point où il désirait en venir avec son élève :1e jeune homme étant sous sa dépendance complète, il ne lui laissait voir personne, le tenait à i'éc;irt de toute société où il aurait pu entendre parler et voir la voie fausse et erronée dans laquelle on le contraignait à marcher. C'est ainsi que le jeune comte de N. atteignit sa vingtième année. Son précepteur songeait alors à le marier, mais il voulait lui trouver une compagne loin de son propre pays où il aurait pu voir peut-être un contre-poids à son influence dans la famille de celle qu'il épouserait. C'est avec cette idée qu'il le conduit àTriesle, où il fut reçu dans une famille de cette ville des plus respectables tant sous le rapport de la naissance, que sous celui de la fortune. La famille V. accueillit donc, avec cette bienveillance hospitalière qui distingue le Slave, nos deux voyageurs pendant leur séjour dans cette ville. Après avoir fait la connaissance d'une des demoiselles V., âgée de seize ans, il fut convenu, toujours d'après les conseils du précepteur, que le comte de N. demanderait la main de la jeune personne. Sa demande ayant été acceptée, le mariage eut lieu et deux jours après ces jeunes gens, ou plutôt ces enfants s'éloignèrent seuls de Trieste sous la conduite de cet homme qui voyant la jeune comtesse de N. sans aucune expérience, enfant comme on l'est à seize ans, avait pensé qu'il était temps encore de réformer la bonne éducation qu'elle avait reçue d'une gouvernante sage et élevée sous les yeux de sa famille. C'était pour lui une plante tendre et délicate qu'on pouvait encore faire pencher de droite à gauche. Mais il se trompait, les racines étaient déjà profondes. Enfin elle lutta pendant de longues années; trop faible pourtant pour résister à des attaques venant d'un
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homme aussi adroit, et d'ailleurs trop enfant pour s'occuper de ses affaires, elle laissa le précepteur de son mari diriger entièrement la fortune et administrer tous les biens qui lui avaient été remis à sa majorité, rséanmoins cet homme s'apercevait que la comtesse, femme d'une intelligence remarquable et d'une amabilité parfaite, acquérait de jour en jour une influence plus salutaire sur son mari dont les facultés morales, sans être imlles, étaient au moins dans un engourdissement complet. C'est alors qu'il se montra tel qu'il était, c'est-à-dire un profond scélérat : il calomnia auprès du comte de \. sa jeune épouse qu'il ne pouvait parvenir à faire dévier de la droite voie dans laquelle elle avait toujours continué malgré ses perfides instigations, 11 serait trop long dans cette analyse rapide des malheurs d'une famille qui sont moins cruels, de réciter tous les faits qui pourraient prouver jusqu'où peut aller la perversité du cœur de l'homme, lorsqu'il s'abandonne au mal. Entre mille fautes du même genre, nous nous contenterons d'en citer une seule pour démontrer quelle influence il pouvaitavoir sur M. le comte de N. dont les facultés morales étaient déjà fortement affaiblies. Madame de ?s. venant de perdre une de ses sœurs et ayant dû se rendre dans sa famille, son mari ne l'avait pas accompagnée; le perfide précepteur profita de son absence pour persuader M. le comte que sa femme prolongerait son séjour au milieu des siens afin d'apprendre à préparer du poison qu'à son retour elle emploierait pour lui donner la mort. Les Italiens, disait-il, savent distiller lentement, mais ils finissent par conduire à une mort sûre et certaine ceux auxquels on l'administrait. Le comte cette fois pourtant eut assez d'énergie pour repousser avec vigueur une pareille calomnie et chassa de chez lui l'homme qui, non content de l'avoir tenu en tutelle jusqu'à Tàge de trentequatre ans, non content d'avoir presque abruti son intelli-
gence, de lui avoir, dans l'administration de sa fortune, volé des sommes énormes, cherchait encore à rendre à ses yeux coupable d'un plus grand crime, une jeune femme douée de toutes les qualités et à laquelle on ne pouvait reprocher qu'un trop grand soin pour son mari, qui déjà depuis plusieurs années la négligeait pour Jui préférer des femmes perdues de vice et de débauche. M. le comte de N.se trouva donc enfin débarrassé d'un misérable, mais le poison qu'il lui avait jeté dans le cœur devait le venger peu à peu ; la plaie était trop profonde pour être faiblement cicatrisée. Cependant la comtesse de N. pouvait espérer que son mari, mieux entouré qu'il ne l'avait été jusque-là, cesserait de glisser sur la pente oi^i on l'avait forcé de se laisser aller. Cette fois encore il n'en fut rien ; il sembla vraiment qu'un destin funeste s'est attaché aux jours de cet homme auquel il accorde ce que le monde en général croit pouvoir procurer de bonheur, c'est-à-dire la fortune, mais auquel il refuse tout le reste. La santé du corps, la seule chose qui lui restait, lui est bientôt ravie, il se trouve en proie à diverses maladies, sa digestion ne se fait plus que difficilement, enfin on Tengage à prendre les eaux, il parcourt l'Allemagne et va demander la santé aux différentes sources qui lui sont indiquées. Mais dans ce voyage encore le malheur veut que la personne placée près de lui, fût un digne successeur de son illustre maître; après ce second, en vient un troisième et ainsi de suite, tous voulurent le tromper, lui inculquer des idées fausses et exagérées, en un mot, il continua l'œuvre qui a été si admirablement commencée pour perdre cet homme. Chacun ne voit . que son intérêt et croit le servir en flattant les caprices de cet homme, en les encourageant, enfin en le conduisant, en le désabusant le plus scrupuleusement possible. Madame la comtesse de N. d'un caractère naturellement doux et timide, n'osait elle-même faire aucune remontrance à son
mari, jamais elle n'eut la hardiesse de s'opposer à la plus petite de ses volontés, jamais personne ne fut assez brave pour lui dire la vérité lorsqu'il devait la connaître. Le moindre de ses caprices devait être satisfait, quel qu'étran ge qu'il fût, et il l'était, car sa fortune lui en donnait toute la faculté.
« Cette vie dura pendant de longues années, des scènes affreuses de colère venaient parfois jeter l'effroi et l'épouvante au milieu des siens; depuis six ans principalement la vie n'était plus possible avec lui. Il était loin de cacher à sa femme qu'il allait chercher ailleurs des jouissances autres que celles qu'il trouvait auprès d'une épouse aimable et vertueuse ; depuis trois ans surtout il s'était presque complètement séparé de sa famille; ayant un enfant qui commençait à grandir il avait compris pourtant qu'il devait voiler aux regards purs et chastes d'une jeune personne, de sa fille, la conduite dégradante qu'il ne se donnait pas même la peine de cacher à sa femme, que même il cherchait à faire passer pour sa sœur. C'est alors qu'accompagné d'un secrétaire débauché et corrompu, il se mit à voyager et à venir en France. C'est dans cet état que nous le voyons arriver à Paris, il y a environ deux ans; là, plus qu'ailleurs, il trouva à satisfaire ses goûts dépravés et son secrétaire ne contribua pas peu à le pousser à sa ruine. De jour en jour sa santé devint plus chancelante, les scènes de colère auxquelles il se livrait se rapprochèrent de plus en plus; sa famille, lorsqu'elle venait à Paris, osait à peine aller dîner chez lui.
« Tel est l'abrégé rapide de la vie de M. de N. jusqu'au moment où il est entré à Passy dans la maison de santé du docteur Blanche.
« Pendant cette dernière année, celui qui trace ces lignes, a pu observer M. de N. à cbaque instant du jour et presque de la nuit; il l'a ^uivi pas à pas sans ja-
mais le quitter. Voici le résiiltut de ses observations : « M. le comte de N. se levait habituellement entre dix et onze heures du matin, faisait un déjeuner copieux et abondant, puis il se mettait à sa toilette qui durait jusqu'à trois heures au moins, ensuite il allait régulièrement faire une promenade au bois ô.e Boulogne, où il se promenait à pied pendant une demi-heure environ et le reste du temps en voiture. 11 ne parlait que fort peu et toujours sa conversation roulait sur les femmes, soit qu'elle fût en italien ou en français, il se servait d'expressions non seulement communes, mais encore des plus grossières. A son retour il dînait, puis, chaque soir, il allait ou au théâtre, ou dans les bals publics. Dans une année il n'a pas passé une seule soirée chez lui avec sa famille. A l'exception de deux fois il a toujours été on ne peut plus convenable dans les bals ; tout le temps il se promenait et n'adressait jamais la parole à une femme à moins qu'elle ne vînt à lui, parce que, disait-il, il était assez bel homme, assez intelligent et assez riche pour être remarqué de tout le monde. Une femme, quelque belle qu'elle fût, ne lui parlait-elle pas, pour lui c'était une injure qu'elle lui faisait, et il la trouvait alors affreuse et dépourvue d'intelligence, puisqu'elle n'avait pas l'esprit de le remarquer ; au contraire, la fille la plus sale et la plus hideuse, était une beauté à ses yeux si elle venait à lui et lui faisait des compliments. D'une timidité poussée à l'excès, le comte de N. n'eût jamais refusé d'acheter à une femme qui lui en faisait la demande des bibelots ou des bouquets, et souvent il lui est arrivé de dépenser de la sorte de 50 à 100 francs, ce qui se renouvelait fréquemment et presque tous les jours pendant l'été, saison durant laquelle il n'allait que rarement au spectacle à cause delà chaleur. c( Deux fois la semaine ordinairement M. de N. conduisait une femme du bal à son hôtel et jamais la même. Lorsque par hasard il restait huit jours sans en avoir, il s'ima-
rrinait qu'il devait être malade, parce que jusque-là tous ceux qui l'avaient entouré, lui avaient mille fois répété qu'il était indispensable pour sa santé d'avoir des rapports avec une femme tous les trois jours. Il arrivait que parfois, bien qu'il fût souffrant, il en conduisait une chez lui, non par plaisir, mais plutôt comme une médecine, à son point de vue.
a C'était là un de ces nombreux préjugés dont il est redevable à tous ceux avec qui il avait vécu, car certainement si on lui avait dit qu'en agissant de la sorte, il contribuait à ruiner sa santé, il eût agi différemment; dans ces derniers temps la chose n'eût pas été possible parce qu'il n'eût plus ajouté foi aux personnes qui se seraient ainsi trouvées en désaccord avec toutes celles qui l'avaient conseillé précédemment.
« Jamais M. de N. n'a passé une nuit entière avec une femme. Il restait tout au plus deux heures avec elle; pour lui, c'était un instrument dont il se servait et qu'il éloignait des que sa passion était satisfaite, ou plutôt ce qu'il croyait être chez lui une nécessité ; ses forces viriles étaient loin de le pousser à voir des femmes. Dans l'espace d'une année, deux ou trois fois seulement il a eu, la nuit, des érections ; aussi souvent, le lendemain du jour où il avait eu une femme avec lui, il se lamentait de ce qu'il ne ressentait plus cette puissance virile d'autrefois, et de là l'origine, la plupart du temps, de sa mauvaise humeur pour la journée, qui souvent dégénérait en colère et se terminait par une crise, dont la nature était toute particulière. Il cherchait le moindre prétexte pour s'irriter, disait alors les injures les plus grossières, proférait des blasphèmes abominables, disant qu'il se vengerait contre Dieu, de ce qu'il le faisait souffrir et crachait contre le ciel; cela durait parfois deux ou trois heures, mais il conservait généralement sa raison, répondant à tout ce qu'on pouvait lui dire, et enfin, ses
colères, ses crises se terminaient par d'abondantes larmes qu'il versait chaque fois.
« Au printemps, surtout, au moment de l'équinoxe, chaque soir, avant de se mettre à table, on devait s'attendre à une scène. 11 ne voulait pas manger, ou il faisait comme un enfant gâté, brisait des vases, jetait les couteaux et les cuillères à terre, se plaignait que la cuisine était mauvaise, et, afin que les domestiques qu'il accusait d'en être la cause, ne pussent profiter de ce qui retournerait chez eux, il versait de l'eau dans les mets pour les gâter ; il faisait ainsi durer ces extravagances jusqu'au moment où il devait aller au théâtre. Dans sa plus grande fureur, il n'oubliait pas de regarder sa montre, pour s'assurer s'il était temps de partir, alors il se préparait, et une fois arrivé au spectacle ou au bal, il était comme tout le monde, mais se plaignait fréquemment de la chaleur. Le seul moyen qu'on pouvait employer avec lui pour le calmer lorsqu'il était en fureur, c'était une sorte de magnétisation. 11 s'asseyait alors assez volontiers, et quelques frictions le long des bras et des jambes, amenaient presque toujours un heureux résultat, soit qu'il fût dû chez lui à une réaction nerveuse ou à une réaction morale.
« Plusieurs médecins, et entre autres le docteur du Planty, médecin à l'hospice de Beaujon, avaient conseillé à la comtesse de N. d'employer ce moyen ; mais malheureusement l'effet produit n'était que de courte durée.
« Parfois, en se mettant au lit, M. de N. éprouvait une violente chaleur à la tête, et se faisait appliquer des compresses d'eau froide sur le front, ce qui le soulageait. Jamais il ne se couchait avant une heure du matin, et plus souvent à deux heures. 11 arrivait encore qu'avant qu'on ne le quittât, quand il avait été mal disposé dans la journée, il manifestait la crainte de rester seul, et avouait qu'il avait une sorte d'inquiétude, comme une frayeur do
Tardieu. — Folie. 3 4
rester seul, qu il ne pouvait s'expliquer. Bien des fois, durant le paroxysme de sa fureur, il menaça de se donner la mort, soit avec un rasoir, soit avec un autre instrument. Il eût été alors imprudent de s'approcher de lui pour lui arracher l'instrument qu'il tenait entre les mains, car il eût pu blesser gravement celui qui eût agi de la sorte; ce que, dans ce cas, on devait faire, c'était d'attendre, sûr qu'on était qu'il ne se ferait aucun mal. Il se trouvait fort désappointé, lorsqu'il voyait qu'on le laissait tranquillement agir; il rejetait l'instrument qu'il tenait en disant qu'il devait encore réfléchir à la manière dont il se donnerait la mort, parce que, se couper la gorge, c'était une manière trop commune d'en finir avec la vie. Parfois, il se jetait à terre comme un enfant, appelait la mort et lui disait qu'il était prêt à la recevoir.
« Les douleurs les plus ordinaires que M. de N. se plaignait habituellement de ressentir, étaient une grande chaleur dans la tète, avec une'sorle de pesanteur à la nuque ; des étourdissements qui, quelquefois, l'obligeaient de prendre le bras de quelqu'un. Jamais il ne s'est plaint de voir voltiger devant ses yeux des papillons ou autres objets, comme cela arrive habituellement dans ces sortes de maladies. Il avait aussi des maux de reins et des faiblesses dans les jambes qui, parfois, semblaient plier. Quant à la raideur qu'on remarque dans cette partie de son corps, pour quiconque le connaît, on peut l'attribuer à celte manie qu'il a de vouloir avoir les jambes parfaitement raides en marchant, pour que les genoux ploient le moins possible, afin que ses pantalons aient plus de grâce. Cette manie existe chez lui depuis son enfance.
« Jamais non plus il ne s'est plaint d'entendre des voix, soit le jour, soit la nuit.
« Dans ces dernières années, il n'avait qu'une seule conversation, celle qui avait rapport aux femmes; si on
parlait d'aulre chose devant lui, comme son intelligence ne lui permettait pas de prendre part à ce qui se disait, fût-il parfaitement disposé, il finissait bientôt par s'irriter et se retirait ou ordonnait qu'on cessât le sujet de la conversation. C'est à cela qu'on peut attribuer cette augmentation de mauvaise humeur, qui s'emparait de lui la plupart du temps, quand sa famille venait dîner. Il n'avait jamais souffert qu'on parlât de mort^ de malheur, de maladies devant lui.
« M. de N. avait de nombreux préjugés; il s'imaginait que de manger des légumes, c'était contraire à sa santé, aussi ne se nourrissait-il presque exclusivement que de viande. Il se plaignait toujours de n'avoir pas d'appétit, et cependant il mangeait plus que qui que ce fût; de même il trouvait qu'il ne dormait pas bien, lorsque, dans une nuit, il se réveillait une ou deux fois, et on pouvait prédire à coup sûr, le matin quand il avait annoncé qu'il avait mal dormi, que la journée serait mauvaise. Il en était encore de même lorsqu'il avait fait quelque rêve. En général, il avait un excellent sommeil; il dormait habituellement huit heures sans se réveiller.
« M. de N. avait encore un autre préjugé, c'est que les bains froids, comme les bains chauds, lui faisaient perdre ses forces viriles; c'était, disait-il, un médecin fort expérimenté qui lui avait bien recommandé dans son enfance, de n'en jamais prendre; aussi ne pouvait-on lui en^parler.
a Le comte de N., comme nous l'avons déjà dit, était plein d'orgueil et de vanité ; il s'imaginait que bien qu'il eût quarante-deux ans, il ne paraissait en avoir que vingtdeux. Il disait lui-même qu'il était le plus bel homme qu'on pût voir, qu'il avait plus d'esprit que chacun; en un mot, il se croyait supérieur à tous les hommes, et cela sous tous les rapports. Il passait des journées entières à sa toilette, pour laquelle il dépensait des sommes énormes,
nous en pouvons donner une idée en disant que chez le tailleur Dusautoy, en dix-huit mois, sa note se montait à cinquante-deux mille francs. Quelquefois, depuis onze heures du matin jusqu'à onze heures du soir, deux coiffeurs travaillaient alternativement sur sa tète pour lui teindre les cheveux.
« Quant aux sentiments affectueux de M. de N. pour sa famille, nous pouvons dire qu'ils étaient nuls. A peine de temps à autre l'entendait-on parler de mademoiselle de N., sa fille, jeune personne de dix-sept ans, digne, sous tous les rapports, de Tamour paternel.
« L'égoïsme, l'amour de soi-même, tels étaient les sentiments qu'on pouvait remarquer chez lui.
a D'après tout ce qui précède, on pourrait inférer que M. de ?V. n'a aucun talent, aucune qualité ; il n'en est pas ainsi pourtant : il possède une des plus belles mémoires qu'on puisse rencontrer ; il parle six langues, avait autrefois un grand et véritable talent pour la musique, à laquelle il a complètement renoncé depuis plusieurs années ; autrefois il s'occupait de peinture qu'il n'a reprise que depuis quelques mois.
« Tel était, au mois de juillet dernier, l'état physique et moral de M. le comte de N., lorsque sa famille désolée, ne sachant comment faire pénétrer un médecin auprès de lui, car il ne voulait en voir aucun, résolut de recourir aux derniers moyens, c'est-à-dire de le mettre dans une maison de santé. Mais comment s'y prendre? la chose n'était pas facile. Madame de N! ne voulait pas que son mari vînt à savoir que c'était elle qui le faisait séquestrer. Pour cela, après y avoir mûrement réfléchi, et pris l'avis de médecins aussi prudents qu'habiles, après avoir fait constater l'état de son mari pai- le docteur Calmeil qui put le voir se rouler dans son jardin et entendre tout ce qu'il disait, elle demanda à ces messieurs la manière dont elle devait procéder. L'avis
fut unanime pour avoir recours à la police. En conséquence, deux agents furent mis à sa disposition par la préfecture, et, le 28 juillet, après une journée pendant laquelle M. de N. avait été on ne peut plus mal, le soir, au moment où il allait entrer à Mabille, deux agents déguisés en bourgeois s'approchèrent de sa voiture et, avec les termes les plus convenables, le prièrent de les suivre; personne ne remarqua ce qui se passait. Le comte, sans résistance aucune, fut conduit chez le docteur Blanche, à Passy,oi^i il se trouve actuellement. »
XXV. — Rapport médico-légal sur un cas de paralysie générale. — Séquestration à maintenir. — Interdiction. — Const/itatiotis successives.
I. — Nous soussigné, commis par jugement de la première chambre du tribunal de la Seine, en date du 29 décembre 1859, à l'effet d'examiner M. B., actuellement dans la maison de santé du docteur Blanche, et constater son état mental, dispensé du serment vu l'urgence, nous sommes transporté à ladite maison de santé oi^i nous avons pris connaissance des documents officiels relatifs à l'admission du sieur B. Nous nous sommes fait présenter de nombreux écrits émanant de lui, et l'avons ensuite examiné lui-même et soumis à un long interrogatoire. C'est d'après ces renseignements divers que nous nous sommes formé une opinion positive sur la question qui nous est posée.
Le sieur B. a été amené à l'établissement de M. le docteur Blanche et admis sur le certificat de MM. Béhier et Parchappe, inspecteurs des établissements d'aliénés, qui déclarent que M. B. est atteint de folie paralytique très caractérisée. Introduit près du malade, nous l'avons trouvé assis et écrivant, nous l'avons reconnu pour avoir été appelé en consultation près de lui au mois de mai dernier. Nous avions déjà constaté à cette époque les premiers signes de la paralysie générale, nous n'avons pas tardé à
être frappé des progrès qu'a faits la maladie. M. B., non seulement ne nous a pas reconnu, mais ne s'est nullement préoccupé de l'objet de notre visite, ni de notre qualité. Il a de plus commencé à nous raconter l'histoire de sa vie et l'a fait avec une incohérence et un désordre d'idées qu'il est impossible de reproduire. Ce qui perce cependant et ce qui domine dans ces divagations sans suite, c'est un sentiment d'orgueil et de vanité puérile en même temps que l'absence complète de conscience de sa position. Pas une fois M. B. ne nous a parlé du désir qu'il aurait d'être rendu à la liberté. S'il parle de sa femme, c'est uniquement pour se plaindre d'avoir été battu par elle et sa dignité s'en offense à peine. Il nous montre ce qu'il écrivait au moment de notre arrivée, ce sont des vers adressés à madame B. et oii manquent à la fois le sens et le rhythme; il n'en confesse pas moins de grandes prétentions poétiques. 11 est impossible d'obtenir de lui une seule explication sérieuse sur ses intérêts. Tous les écrits émanant de lui, qui ont passé sous nos yeux, offrent un double trait tout à fait caractéristique de l'aliénation, que, d'une part, les idées n'y ont aucune suite, ne s'enchaînent même pas et restent le plus souvent incomplètement exprimées; et que, d'une autre, les caractères presque illisibles, tracés d'une main mal assurée, forment des lignes enchevêtrées dont le papier est couvert dans tous les sens.
Mais la physionomie et la parole de M. B. ont quelque chose de bien plus significatif encore : son visage est coloré, ses yeux injectés, son regard égaré, l'embarras de la langue est tel que l'articulation des mots est extrêmement difficile et la parole presque inintelligible,, les mains sont agitées d'un tremblement presque continuel, la marche est mal assurée.
Cet ensemble de symptômes est tellement caractéristique qu'il est impossible de conserver le moindre doute sur la
PARALYSIE GÉNÉRALE. 53o
naliire de la maladie dont est affecté M. B., sur la marche qu'elle doit suivre, sur les conséquences qu'elle doit avoir. Aussi n'hésitons-nous pas à conclure que : 1° M. B. est atteint de la folie paralytique parfaitement caractérisée et parvenue à une période déjà très avancée;
2° Cette maladie, qui date de plusieurs mois, a fait de tels progrès que l'on ne peut espérer qu'elle s'arrête dans sa marche et que l'état de M. B. doit être considéré comme incurable ;
3° Cet état est tel qu'il est dès à présent incapable non seulement d'administrer sa fortune et ses biens, mais encore d'apprécier sa situation et de diriger sa conduite;
4° Les idées fausses, les conceptions délirantes, Texcitation maniaque qu'amène et qu'entretient la maladie mentale dont est affecté M. B., lui enlèvent absolument la conscience de ses actes et le poussent à des violences qui le rendent également dangereux pour lui et pour les autres ;
5° Cet état est de nature à exiger de la manière la plus impérieuse la séquestration et l'isolement de M. B. ainsi que toute mesure propre à sauvegarder ses intérêts et ceux de sa famille.
II. — Ayant eu déjà une première fois l'honneur d'être chargé, par la justice, de constater l'état de M. B. au moment de sa séquestration, il y a deux ans et demi, nous avons été à même d'apprécier, comparativement, sa situation actuelle avec celle que nous avions reconnue à cette époque, et qui avait exigé son placement dans une maison spécialement destinée au traitement des aliénés. Au premier coup d'œil, nous avons été frappé de l'excellente santé physique apparente de M. B., qui a pris un notable embonpoint. Le long entretien que nous avons eu avec lui nous a donné la conviction que son état moral et intellectuel, par contre, est loin de s'être amélioré, et est, au fond, exactement le
même que nous avons constaté à l'époque où nous avons \u M. B. pour la première fois.
Ce n'est pas que l'on observe chez lui, à proprement parler, des conceptions délirantes, des hallucinations, ou aucun signe caractéristique de délire partiel en général. Mais la folie n'est pas toujours et tout entière revêtue de ces formes expressives et communes de l'aliénation mentale. Chez M. B., notamment, elle éclate dans l'incohérence des idées, dans leur défaut absolu de coordination tel, que, sur les sujets mêmes qui dominent le plus sa pensée, il ne peut suivre son propre raisonnement et rendre compte de ses impressions. Il tourne invariablement dans le cercle étroit de quelques idées, toujours les mêmes, etla mémoire, quoique très présente, ne lui fournit aucun autre objet. A cette fixité des idées prédominantes se joint, ce qui n'a rien de contradictoire, une mobilité d'impressions qui est un des traits les plus constants de la débilité d'esprit. M. B. passera ainsi sans transition d'une plainte sur la perte de sa liberté qu'il semblerait devoir sentirsi vivement, à un récit puéril sur les aliments qui lui sont servis ou sur tel autre détail domestique. Il nie obstinément avoir jamais été malade d'esprit et en donne pour unique preuve qu'il n'a pas perdu la mémoire; puis il se jette dans une série de détails sur les faits et les personnes qui l'entourent, révélant la plus fausse appréciation et parfois même, l'invention pure d'une imagination malade.
Ces récits^ il les consigne dans des écrits à la rédaction desquels il passe une partie de ses journées et qui portent, au plus haut degré, dans leur incohérence et leur puérilité, le cachet de l'imbécillité. M. B., averti de ma visite, en avait préparé un à mon adresse.
Mais si, du domaine des idées on passe aux paroles et aux actes de M. B., la perversion des facultés devient plus évidente encore.
Sa parole, rendue confuse par une paralysie incomplète et toute locale de la langue, affecte une forme bizarre qui n'est certainement celle d'aucune personne raisonnable, quelque inintel ligente ou quelque excentrique qu'on la suppose. Ainsi M. B. supprime presque toujours les pronoms et toutes les parties du discours qui servent de lien aux pensées; très souvent même, il supprime les verbes. Si l'idée n'est pas délirante, l'expression n'appartient qu'à un cerveau malade. Je demande à M. B. pourquoi il écrit autant, et s'il ne craint pas d'en être fatigué ; il nous répond : « Na- « poléon Bonaparte, à Ham, prisonnier, président de la « République, Empereur. » Cet exemple fera mieux comprendre que ce que nous pourrions ajouter, la manière dont pense et parle M. B. Il est inutile de faire remarquer que ses écrits, loin de révéler l'étude par laquelle pourrait être trompée la captivité, ne sont que des mots presque sans suite ou des faits complètement insignifiants dont il couvre des masses de papier.
La physionomie de M. B., son attitude, ses gestes, attestent en outre un état d'excitation maniaque plus ou moins marqué, mais persistant, et sont bien en rapport avec les emportements et les violences auxquels il se livre à chaque instant et pour les motifs les plus futiles. Les notes recueillies sur les registres de la maison de santé contiennent, à cet égard, des preuves surabondantes. Un malade qui touche légèrement et par mégarde M. B., en passant près de lui, est en butte aux plus violentes injures et à des menaces de voies de fait. Les gens de service que M. B., en nous en parlant, qualifie sans cesse de « lâches insulteurs », un barbier en relard de quelques minutes, sont menacés de coups de pied dans le ventre et la tentative a suivi quelquefois de près la menace. Ces colères sont, comme le reste, l'eiîet et l'indice certain d'une perversion maladive; elles ne peuvent être attribuées à l'irritabilité qu'aurait développée
la séquestration ; car elles sont sans prétexte, sans rapport avec leur effet^ et au contraire, tout à fait conformes à ce que Ton observe chez les aliénés imbéciles, chez ceux qui subissent, même en dehors de tout délire, les impulsions mobiles, instinctives, irrésistibles qui trop souvent les portent à des violences et les rendent excessivement dangereux.
En résumé, de l'examen auquel nous nous sommes livré, nous n'hésitons pas à conclure que :
1° L'état de M. B., loin de s'être amélioré depuis sa séquestration, a plutôt subi une aggravation progressive, qu'il était d'ailleurs facile de prévoir;
2° Bien qu'il ne soit pas atteint de délire, soit général, soit partiel, l'incohérence de ses idées, la faiblesse de son esprit, et surtout l'excitation maniaque persistante à laquelle il est en proie, constituent une forme parfaitement définie de la folie ;
3° Il est bors d'état de diriger, soit ses affaires, soit sa personne, et sa violence le rendrait, s'il était soustrait à la surveillance et aux soins qui lui sont si nécessaires, très certainement compromettant pour l'ordre public et la sûreté des personnes.
III. — Durant la première période de sa maladie, M. B. avait fait un testament sur la validité duquel je fus consulté plusieurs années après qu'il eut succombé aux progrès de la paralysie générale. J'énonçai mon opinion dans la consultation suivante :
Je soussigné, professeur à la Faculté de médecine de Paris, invité à m'expliquer sur les constatations que j'ai été appelé à faire à diverses époques, touchant l'état mental de feu M. B., et sur le point de savoir si, d'après ces constatations et dans ma pensée, ledit sieur B. pouvait être réputé capable d'avoir fait valablement à la date du 16 novembre 1859, des dispositions testamentaires, n'hésite pas
à déclarer en mon honneur et conscience les faits suivants :
En exécution d'une mission de justice qui m'avait été confiée par le tribunal de la Seine, j'ai visité M. B. dans la maison du docteur Blanche, le 9 janvier 1860, et j'ai reconnu chez lui la démence paralytique la plus complètement caractérisée, affection incurable qui lui enlevait toute conscience de ses actes, et qui devait fatalement le conduire au tombeau. Il est constant que la paralysie générale arrivée à cette période, datait, ainsi que l'on peut le trouver consigné dans mon rapport, d'un temps déjà assez long, et tout au moins de plusieurs mois, et il est impossible d'admettre que moins de deux mois auparavant, c'est-à-dire le 16 novembre, le malade ait été en état de tester et ait pu concevoir et exprimer une volonté réfléchie et arrêtée.
Mais, si ma conviction sur ce point peut se former en quelque sorte d'une manière rétrospective, elle se fonde avec plus de force encore sur une première visite que j'avais eu l'occasion de lui faire à une époque bien antérieure, dans le courant du mois de mai 1839, environ cinq mois avant l'acte testamentaire. J'affirme qu'à cette époque la folie paralytique était manifeste déjà, et qu'en rappelant dans mon rapport du 9 janvier suivant que j'en avais dès cette époque reconnu les premiers signes, j'indiquais très explicitement que la maladie était assez nettement caractérisée déjà pour que je ne pusse me méprendre sur son existence.
Or, lorsque la paralysie générale en est venue à ce point, elle a déjà déterminé une véritable démence, c'est-à-dire un affaiblissement des facultés intellectuelles qui rend le malade à la fois incapable et irresponsable, qui lui enlève l'appréciation raisonnable de ses intérêts et de ses actes, et ne lui laisse ni la conscience ni la libre disposition de luimême.
J'ajoute que la folie paralytique suit une marche fatalement progressive, et que M. B. dans l'état où je l'ai vu au mois de mai d'abord, puis au mois de janvier suivant, ne pouvait à une date intermédiaire avoir recouvré la plénitude de sa raison et l'usage réfléchi de sa volonté.
S'il arrive dans quelques cas exceptionnels une rémission dans les symptômes de la folie paralytique, il ne faut pas se méprendre sur la portée de ce fait, si rare d'ailleurs, que beaucoup de médecins faisant autorité, sont fondés à le contester. Cette prétendue rémission de la paralysie générale, n'est nullement assimilable aux intervalles lucides ([ue l'on observe dans certaines formes de la folie. C'est simplement un temps d'arrêt dans la marche progressive de la maladie, un retard de la terminaison funeste.
Mais dans le cas particulier de M. B., rien de pareil n'a eu lieu. La démence paralytique a suivi sa marche accoutumée. Constatée avec tous ses caractères, en avril et en mai 1859, par M. le professeur Béhier et par moi, elle nécessitait le placement dans une maison de santé dus le milieu du mois de décembre de la même année, et se terminait, comme on l'avait prévi], par la mort de M. B. Le testament qui se place dans le cours de cette maladie, en plein progrès de la démence, ne peut être l'œuvre d'un esprit sain, d^ine volonté consciente et sûre d'elle-même. La forme et le texte du testament ne contredisent en aucune façon et à aucun degré ce que j'avance. Je n'hésite pas pour ma part à y reconnaître, au contraire, une intervention étrangère, car je n'admets pas un seul instant que M. B., à la date du 10 novembre 18o6, ait pu trouver dans son jugement et dans sa mémoire, déjà si profondément atteinte six mois auparavant, les formules techniques employées à profusion dans le testament qu'il a été tout au plus capable de recopier et de signer.
Il esta cet égard une preuve directe qui vient corroborer
de la nuuiière la plus saisissante, les données de l'observation médicale, en donnant la mesure de l'état mental de M. B. à l'époque exacte où le testament a été écrit. Je veux parler de sa correspondance. Les nombreuses lettres qui ont passé sous mes yeux ne peuvent laisser sur ce point le moindre doute. On y retrouve, imprimé presque à chaque ligne, le cachet de la démence paralytique : l'incohérence des idées, les associations puériles des conceptions les plus disparates, l'incorrection résultant de la maladie, les parties les plus essentielles du discours omises ou ajoutées après coup et comme par un effort pénible. Pour moi, et je ne crains pas de le dire, pour tout médecin habitué à l'étude de l'aliénation, celui qui a écrit ces lettres ne peut avoir conçu et rédigé le testament du 16 novembre 18S9.
En résumé, d'après l'examen direct auquel j'ai soumis M. B., à diverses époques, soit avant, soit après la date qui vient d'être rappelée, de même qu'en considérant son testament et sa correspondance, je conclus formellement que : M. B, atteint depuis plusieurs mois de démence paralytique progressive, était absolument incapable, à la date du 16 novembre J8o9, d'apprécier l'acte testamentaire qu'il a accompli.
XXVI. — Rapport médico-légal sur un cas de paralysie générale avec rémission. (MM. Ferrus, Baillarger et A. Tardieu.)
Commis par jugement du tribunal civil de première instance de l'arrondissement de Troyes, en date du 3 novembre 1833, à l'efTet de visiter le sieur G. actuellement à la maison impériale de Charenton, constater son état mental et donner notre a\is sur la question de savoir s'il peut, sans danger, être rendu à la liberté ; après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président du tribunal de première instance de la Seine, avons procédé à raccomplissemenl de
la mission qui nous est confiée, ainsi qu'il est dit dans le rapport suivant.
Les éléments de ce rapport nous ont été fournis, 1° par l'examen de M. G. P. ; 2° parles renseignements qu'a bien voulu nous donner M. le docteur Calmeil, médecin en chef de Charenton ; 3° enfin par plusieurs certificals médicaux conslatant l'état m.ental de M. G. au début et pendant la durée de la maladie.
L'aliénation mentale dont M. G. était atteint à son arrivée à Charenton offrait des caractères très graves. 11 résulte, en effet, des premiers certificats délivrés en avril 1853 par M. le docteur Calmeil, non seulement que le malade avait les prétentions ambitie uses les plus extravagantes, qu'il voulait occuper un appartement aux Tuileries, gouverner l'Etat, et faire des entreprises commerciales gigantesques ;mais encore qu'il existait un embarras de la prononciation indiquant un commencement de paralysie générale. En même temps on observait une extrême agitation, et M. G. se livrait sans cesse aux actes les plus déraisonnables. Plus tard après une courte rémission des symptômes, le délire reparaît avec des signes non moins inquiétants. M. G. s'occupe à ramasser de vieux morceaux de papier, des chiffons, des feuilles pourries et en remplit ses poches; il apprécie mal la durée du temps, oublie les noms de ceux de ses parents qui viennent le voir, etc.
Ayant dû subir l'amputation d'une jambe, il ne manifeste aucune douleur pendant ro[)ération, et bientôt fait tous ses efforts pour arracher les pièces de l'appareil du pansement.
En août dernier, quoique l'état mental se fût un peu amélioré, le délire cependant était encore tel que M. G. voulait marier sa fille à un idiot séquestré à la maison de Charenton, croyant avoir trouvé, dans ce pauvre infirme, un homme très supérieur.
C'est pendant le cours des mois de septembre et d'octobre qu'un changement véritablement favorable s'est opéré dans l'état de M. G. Sa tenue est devenue meilleure, ses idées plus suivies, et bientôt il a repris peu à peu toutes les apparences d'un homme raisonnable.
Les faits qui précèdent prouvent que M. G. a été, pendant cinq mois environ, dans un état de manie avec prédominance d'un délire ambitieux; qu'il a, en outre, présenté des signes légers de paralysie générale et d'affaiblissement de l'intelligence.
L'expérience ayant démontré que ce dernier ordre de symptômes persiste souvent, alors même que l'agitation et le délire ont tout à fait disparu, notre examen a dû surtout avoir pour but de rechercher si les facultés intellectuelles de M. G. n'auraient pas subi un affaiblissement plus ou moins marqué à la suite d'une maladie si longue et d'un caractère si grave.
Nos questions, dirigées dans ce sens, n'ont pas laissé de doute dans notre esprit. Il résulte, en effet, des réponses de M. G., qu'il n'apprécie que très imparfaitement sa position; qu'il n'a pas conscience de la gravité des accidents qu'il vient de traverser. L'activité désordonnée qui l'entraînait aux actes les plus extravagants ; la prétention qu'il a eue de gouverner l'Etat, d'habiter les Tuileries ; les rêves d'entreprises gigantesques qui ont marqué le début de la maladie, tout cela paraît, en grande partie, effacé de sa mémoire. M. G. n'admet pas qu'on ait dû le soigner dans une maison de santé.
Quel a été, en effet, d'après lui, le motif de sa séquestration? C'est le désir qu'il a manifesté d'acheter quelques terrains pour y élever des constructions; ce désir, il ne l'a pas même réalisé ; ce n'était qu'un projet, etc. Il n'y avait donc pas là de raisons suffisantes pour l'amener àCharenton.
E44 RAPPORTS ET CONSULTATONS.
Qu'on explique par un affaiblissement de la mémoire ou par de la dissimulation l'insistance que met M. G. à nier, en quelque sorte, une maladie de cinq mois si remplie d'actes d'extravagance, caractérisée par un délire si tranché, il est impossible de ne pas en conclure que le retour à la santé n'est pas complet, et surtout qu'une rechute est très à redouter. Le plus sur indice d'une guérison complète et réelle est, en effet, chez les aliénés, la conscience de leur maladie.
Il est important de faire remarquer que M. G., convaincu de n'avoir point été réellement malade, n'a aucune défiance de ses forces. Il consent, il est vrai, à ne pas continuer son commerce, mais il gérera sa fortune et ne croit pas devoir se reposer de ce soin sur personne.
Nous devons ajouter que si l'existence chez M. G. d'un affaiblissement marqué des facultés intellectuelles ne paraît pas douteux, cependant l'examen auquel nous nous sommes livrés, ne nous a pas fait découvrir de conceptions délirantes, que les idées sont suivies, la tenue bonne.
En conséquence, nous pensons :
V Que M. G. pourra être prochainement rendu à la liberté, et qu'il suffira que sa famille exerce sur lui une certaine surveillance, dans la crainte d'une rechute;
2° Qu'il n'est pas indispensable de poursuivre l'interdiction, mais qu'il y a nécessité à ce que M. G. soit pourvu d'un conseil judiciaiie.
XXVH. — Rapport médico-légal sur un cas de folie prétextée. — Inculpation d' empo isonnemeni.
J'ai été chargé par ordonnance de M. le juge d'instruction Robault de Fleury, en janvier 1858, de visiter à Saint- Lazare, à l'effet de constater son état mental, la nommée D., cuisinière âgée de 49 ans, inculpée d'avoir jeté, le