INSANITÉ D ESPRIT. DÉLIRE DE PERSÉCUTION
tissements, vous savoz que le vieil homme ne se dépouille jamais entièrement. J'ai confiance, Dieu merci, dans quelques hommes encore, et surtout dans la magistrature, qui a été ma meilleure famille.
En résumé, monsieur, je ne me crois pas fou ; mon intelligence, ma conscience me disent que je ne le suis pas. M. Havin qui veut bien s'intéresser à moi, m'avait trouvé une position assurée et bonne, au moment où j'ai été arrêté, j'avais la certitude de pouvoir vivre honorablement, sans être à charge à personne, je suis majeur, et par conséquent libre de demeurer ailleurs que chez mon père ; je demande à user de cette liberté que la loi me donne.
Lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir, monsieur, vous m'avez engagé à vous écrire, je n'avais pas compris tout l'intérêt que vous attachiez à une lettre de moi. M. Voisin me l'a l'ait comprendre hier, et je me suis mis à l'œuvre aussitôt. La visite de mon père m'a interrompu, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu achever l'exposé qui précède. Je vous prie de vouloir bien excuser mon retard, et d'accélérer autant que possible la marche de mon affaire.
Cet écrit donne la mesure du degré de logique et de raisonnement qui peut subsisteravec le délire partiel le mieux caractérisé.
XVL — Testament authentique annulé. — Inmnité d'esprit. — Délire de persécution. — Suici'le au moyen d'une guillotine.
Le 24 avril 1862, N. C. H. G. est décédé en Italie à Castellamare. 11 aurait mis lui-même fin à ses jours par le singulier mode de suicide que voici : il imagina de construire de ses propres mains une guillotine à la confection de laquelle il consacra les deux dernières années de sa vie ; puis il plaça sa tête sous le fatal couperet et fit jouer luimême le ressort qui, en faisant tomber le couteau, le décapita.
M. H. C, depuis longtemps déjà en état de démence, enfermé par autorité administrative en 1847 dans l'établissement du docteur Blanche, déclaré interdit plus tard par jugement du tribunal civil de Langres, du 20 août 1831, mourait en laissant un testament passé par-devant notaire le 21 août 1843, par lequel il instituait mademoiselle L. C,
sa cousine, sa légataire universelle, et un éciit iiilitulé : « Note explicative à joindre à mon testament » remis le même jour an notaire, rédacteur de ce testament.
Ce testament a été attaqué par les héritiers naturels du défunt, ses frères et neveux, pour cause d'insanité d'esprit.
Les demandeurs en nullité alléguaient que le testateur, dont l'esprit dès son enfance avait toujours été exalté, avait dès 1836, été atteint d'une maladie dont le principal caractère avait été de se croire toujours entouré d'ennemis et en butte à des complots tramés contre lui par sa famille : qu'une monomanie de haine et de rage contre son père et ses frères, monomanie qui ne fit que s'i'ccruître, et se manifesta dans toutes les actes de sa vie, oblitéra complètement ses facultés mentales, et que ce fut sous l'empire seulement de cette haine irraisonnée qu'il avait fait son testament.
Mademoiselle C. répondait que le testateur était sain dcspril à l'époque de la confection de son testament reçu par-devant notaire ; que rien dans ce testament ne dénotait un état de démence qui pût en faire prononcer la nullité.
Le Tribunal de la Seine a rendu le jugement suivant :
(( AUoikIu que le testament authentique d'H. C. du 21 août 1834, est attaqué tant pour insanité d'esprit de son auteur que pour captation et suggestion frauduleuse qui en auraient surpris les dispositions ;
« Attendu, quant à ce dernier grief, qu'il ne saurait s'adresser à la légataire universelle instituée, L. C, trop jeune en 1843 pour avoir pratique de telles manœuvres; que l'influence de sa mère ne paraît pas avoir été la cause déterminante des résolutions du testateur;
« Mais attendu qu'il faut être sain d'esprit pour faire un testament ;
« Qu'à la vérité, celui d'il. C, si on devait le prendre isolémeiil présenterait les apparences d'un acte raisoimable;
« Que sans doute aussi, au jour où il dictait, l'intelligence d'H. C. était remarquable par plus d'un côté en dehors du point spécial d'altération qui va être relevé ;
« Qu'il ne peut non plus être méconnu que l'acte argué de nullité est de plusieurs années antérieur à l'arrestation d'il, pour cause de
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i'ureur, à son placement à diverses reprises dans des maisons d'aliénés, à son inloi'diclion prononcée pour démence liabiluelle ;
« Que ces circonstances et celles qui ont accompagné son suicide, en 1863, netranchent pas la question de savoir si, au 21 août 1863, il était sain d'esprit, qu'ils la peuvent seulement éclairer dans une certaine mesure ;
« Attendu que, pour ne pas remonter trop haut, faute d'éléments d'ajjpréciation vraiment complets et hors de discussion, pour les années t837, 1838, 1839, 18i-0, les documents de 1841, de 1842 et de 1843 sont clairement significatifs, que les sentiments nourris sans motifs par H. C. contre son père et contre ses frères Alfred et Charles, n'ont plus, depuis 1841 au moins, été seulement de la haine et de l'injustice, que leur exclusion les avait transformés en une véritable monomanie qui, au moment de son testament, l'aveuglait, troul)lait sa raison et faussait sa volonté ;
Attendu que son testament a été fait sous l'empire de cette monomanie ; qu'on ne saurait douter, quand on le rapproche de ce qui en est inséparable, c'est-à-dire de la pièce datée du lendemain, 22 août 18i3, signée d'H. C, et qu'il a intitulée : « Note explicative à joindre à mon testament ; »
(I Que ce qu'il se proposait exclusivement, c'était d'écarter de sa succession son père et ses frères, auxquels son imagination malade prêtait des torts, complots et crimes chimériques ;
« Attendu qu'en cet état, lorsqu'il faisait son testament C. H., n'était pas sain d'esprit dans le sens de l'article 901 du Code Napoléon ;
« Par ces motifs,
« Déclare nul le testament notarié d'H. C, du 21 août 1843; ordonne que sa succession sera partagée, ainsi que de droit, entre les demandeurs, ses seuls héritiers ;
« Condamne la demoiselle L. C. aux dépens.
XVII. — Rapport médico-légal sur un cas de folie lypémaniaqne avec délire mystique et hallucinations. (MM. Falret père, F. Voisin et A. Tai'dieu.)
Nous soussignés, commis par arrêt de la cour d'assises du département de la Seine, en date du 23 octobre 1852, à l'effet de procéder à l'examen du nommé L. et constater son état mental, après avoir prêté serment entre les mains de M. le Président, avons reçu communication du dossier relatif à l'instruction criminelle suivie contre le nommé L.
Nous avons pris connaissance des pièces judiciaires et
administratives qui concernent l'accusé, ainsi que des lettres écrites par lui pendant son séjour à Bicètre ; nous l'avons ensuite visité à plusieurs reprises, tant à la prison Mazas qu'à la maison d'arrêt des Madelonnettes, l'avons interrogé et examiné avec le plus grand soin et nous sommes entourés de tous les renseignements que pouvaient nous fournir les gardiens de la prison et les codétenus de l'accusé. C'est sur ces éléments divers et d'après les résultats de l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés que nous avons établi notre jugement sur l'état mental du nommé L.
Nous devons rappeler que vers le milieu du mois de juillet dernier, l'accusé ayant donné à la maison de justice où il était enfermé des signes d'aliénation mentale, fut transféré à l'hospice de Bicêtre. Après un séjour de six semaines environ, il fut considéré comme guéri et réintégré en prison. Mais peu de temps après et quelques jours seulement avant celui où il devait paraître devant la cour d'assises, il était de nouveau signalé comme offrant un dérangement dans les facultés intellectuelles, et son attitude à l'audience, le langage qu'il y tenait dénotaient un désordre d'idées qui motivait le renvoi de l'affaire à une autre session. C'est dans ces circonstances que nous sommes appelés à constater l'état mental du nommé L. Nous devons ajouter que placé, au sortir de la maison de justice, dans une des cellules de la prison Mazas où nous l'avons visité d'abord, il a été transféré en dernier lieu aux Madelonnettes, où il est en contact, sur le préau, avec un grand nombre d'individus et où il partage la chambre de deux détenus qui ont été à môme d'apprécier sa tenue et ses discours et que nous avons interrogés avec un soin tout particulier.
Le nommé L. ne fait aucune difficulté de répondre aux questions qu'on lui adresse et entre de lui-même dans de longues explications, que nous croyons utile de reproduire
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aussi fidèlement que possible. « Sa naissance eût dû être remarquée, mais on n'eut garde de la faire connaître. Sa mission semble commencer à l'âge de six ans; elle s'est manifestée par la chute de la royauté, le choléra, la guerre civile, la ruine de la Pologne. Il est une chose digne de remarque, c'est que, dès sa jeunesse, ceux qui lui ont fait du mal ou qui auraient dû le faire connaître, sont toujours morts peu de temps après ou ont été honteusement chassés. Il prit une part active à la révolution de février. Un blessé qui expire dans ses bras, portait un livre sous ses vêlements, ce qui prouve, dit-il, qu'il ne faut pas de révolution, mais qu'il faut répandre l'instruction et faire disparaître la misère, source de tous les maux et de tous les crimes. L'insurrection de Juin le trouve parmi lesplus ardents ; il est atteint par les balles, fait prisonnier et transporté. Mais là encore la main de Dieu se fit sentir en suscitant de nouveaux malheurs, le choléra, la guerre en Hongrie, les troubles sanglants de Vienne, le Pape en fuite laissant devant Rome deux armées républicaines s'entr'égorgeant, enfin toutes les calamités. — C'est ainsi que plus lard pendant qu'à Lyon au milieu d'une émeute, il €st renversé et frappé, un ouragan s'élève qui emporte le pont d'Angers et précipite dans le fleuve trois cents malheureux soldais. Sa vie n'a plus été qu'une dure et longue misère. Très souvent, quand il arrivait dans de grandes cités, le tonnerre se faisait entendre. Depuis sa dernière arrestation et durant sa détention à la Conciergerie, deux fois la scène de la Passion s'est renouvelée parce qu'on le maltraitait ou qu'on voulait attenter à sa vie. Un rayon de lumière pénétrait dans son cachot pour le réchauffer et quand on frappait sur sa tête, sa tête sonnait comme une cloche. Quand il se met en colère, souvent le tonnerre gronde, et s'il est triste le soleil se cache; mais lorsque, au contraire, il a songé à l'organisation sociale qu'il projette
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et dans laquelle tout, le monde est heureux, il fait beau, toute la nature devient douce, tous les animaux se réjouissent, et les petits oiseaux viennent voler autour de sa tète. «Croyez-moi, s'écrie-t-il, je suis celui qui vous apporte la paix et la fraternité, qui fera disparaître toutes les ronces, les épines, les canons, les sabres, les fusils, toutes les armes meurtrières. » Partout Dieu le Père qui est au ciel, l'accompagnera et tous les éléments viendront à son secours. C'est sa mission ; il est descendu sur la terre pour cela ; et si on veut l'empêcher on se perdra. C'est le règne de Dieu sur la terre qui viendra et l'on aura un climat moitié plus beau. N'a-t-on pas entendu quand on a voulu le faire pa-^ser en jugement, dans ces derniers temps, le tonnerre éclater; et quand on l'a réintégré ta Mazas, n'a-t-on pas vu tout à coup le ciel s'assombrir et la pluie tomber. Il ignore ce qui est arrivé depuis son arrestation; mais bien des malheurs ont dû arriver. Tous les événements de sa vie ont été conduits par une main invisible; il n'y a pas à douter qu'il ne soit le messie annoncé. Il a été arrêté le jour de Pà(iues. Si on le fait sortir de prison il rendra tout le monde heureux et fera de la terre un peuple de frères; toutes les religions n'en feront (pi'une. Il faut s'aimer les uns et les autres et ne plus supporter qu'un enfant sou lïVe ; que la pauvre femme puisse allaiter son enfant en paix, et que la pauvre fille ne soit plus déshonorée. C'est la lui de Dieu. »
Toutes ces explications sont données d'un ton à la fois très simple et très convaincu. Les objections que chacun de nous adresse à L. viennent se hriser contre la ténacité très calme avec laquelle il reproduit ce long exposé de sa mission céleste. Il s'anime à peine lorsqu'on lui objecte (jue sa mauvaise conduite, ses crimes même sont incompatibles avec son |)retendu caractère divin. Lne seule fois, à lime de nos visites, L. a paru avoir conscience de son étal.
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Il lui faudrait, dit-il, quelque liberté pour se lemeltre ; il a beaucoup souffert et il a besoin d'air et de voyage pour se retrouver. 11 porto la tuaiu à sa lôte et sent, en quelque sorte, le trouble et l'alTaiblisseinent de son intL'lligcnce. Mais celte perception confuse du dérangement de sps facultés ne rcmpècbe pas de persister dans ses divagations. Il ajoute comme nouvelles preuves que depuis son arrestation (les malbeurs sont arrivés. Si ou veut le saigner, il est sûr qu'au bout de quatre beures le ciel s'obscurcira et le tonnerre grondera. Du reste c'est p;ir ses inspirations que Dieu se révèle à lui, mais il ne l'a jamais ni vu ni entendu. Et pressé sur ce point, il ne |>rétend en aucune façon être alttîint d'hallucinations de cette nature.
Ses codétenus interrogés par nous avec le plus grand soin et bois de sa présence s'accordent à le signaler comme aliéné. 11 passe tout son temps à se promener du matin au soir, sans travailler, sans questionner les autres sur leurs affaires, sans cbercber à les prêcher; seulement lorsqu'on lui parle, il dit qu'il entend souvent le tonnerre, qu'il voit les éclairs, et ne manque pas de revenir sur ses idées politiques, sur son origine, sur sa mission. Il est d'ailleurs invariablement doux et calme. Aucun des détenus ne met en doute son état d'aliénation.
Son état physique est parfaitement conforme à la nature et à la forme de son délire. Il est pâle, amaigri; ses yeux sont caves, son regard fixe, ordinairement terne, mais prenant parfois un sombre éclat; ses cheveux longs et incultes relevés sur le front pendent jusque sur le col; les ongles démesurément longs et les mains dépourvues de toute callosité attestent une longue oisiveté. L'attitude est généralement recueillie, et comme en rapport avec la méditation intérieure à laquelle il est constamment livré. Son langage, même en dehors des idées délirantes qu'il exprime, n'est que l'écho trop facile à reconnaître des
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déclamations qui ont de tout temps défrayé les discours des prétendus réformateurs de la société et des faux prophètes de l'avenir.
De l'étude attentive des faits et des pièces soumis à notre appréciation ainsi que de l'examen de l'accusé, nous concluons que :
\° Le nommé L. est dans un état d'aliénation mentale caractérisée par un délire partiel, très probablement rémittent qui, en lui enlevant la conscience de sa situation, le rend incapable de répondre de ses actes à la justice.
2° Cet état pouvant, à un momer.t donné, présenter des exacerbations et des accès du caractère le plus dangereux, nécessite la séquestration de l'accusé L.
XVlll. — Rapport m-idico-légai sur un cas de folie lypémaniaque avec hallucinations et délire de persécution. (MM. ïrélat et A. Tardieu.)
Nous soussignés, etc., avons été commis par ordonnance de M. A. de Saint-Didier, juge d'instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en date du 2 octobre I8iG, à l'effet de procéder à l'examen et à la visite du sieur J.-B. Gaulrin, inculpé d'offenses envers la personne du Uoi, etc., actuellement détenu à Sainte- Pélagie et de constater l'élal de ses facultés intellectuelles.
Après avoir prêté serment, nous avons reçu de M. le juge d'instruction communication du dossier comprenant les écrits saisis au domicile du sieur Gautrin, ou déposés par lui au ministère de l'intérieur, les [)rocès-verbaux relatifs à son arrestation, les lettres qu'il a adressées depuis cette époque à plusieurs personnes, les déclarations des témoins et enfin les résultats divers de l'enquête qui a été faite sur ses antécédents.
C'est par l'étude attentive de chacune des pièces contenues dans ce dossier, et d'après l'examen directauquel nous avons
soumis le sieur Gaiitrin que nous avons visité à différentes reprises dans sa prison et avec lequel nous nous sommes entretenus pendant plusieurs heures, que nous sommes arrivés à asseoir notre jugement touchant l'état mental de Gautrin. Le présent rapport, résultat de nos observations, contiendra: 1° le résumé succinct des faits recueillis par l'instruction sur les antécédents, les dispositions particulières et le genre de vie de Gautrin ; 2° l'examen médical, physique et intellectuel du détenu, fondé principalement sur les explications verbales dans lesquelles il est entré devant nous au sujet de ses écrits et de ses actes, ainsi que sur les lettres qu'il a écrites depuis le commencement de sa détention; 3° enfin l'appréciation raisonnée des faits précédemment exposés et les conclusions qui en découlent. i° Rémyné des faits recueillis 2^ ar l instruction. — Le sieur J.-B. Gautrin, âgé de 35 ans, est né à Nogent-sur- Seine où toute sa famille occupe encore aujourd'hui dans la classe moyenne une très bonne position. Son père jouit d'une bonne santé ; mais sa mère a succombé, il y a vingtcinq ans environ, à une affection cérébrale aiguë que M. le docteur Chcysson, qui depuis trente ans donne des soins à la famille Gautrin, qualifie d'apoplexie. Un fait plus important qui est de notoriété à Nogent et qui est surtout bien établi par la déclaration du médecin, c'est que la dame Gillon, aïeule maternelle de Gautrin, est morte, il y a seulement quatre ou cinq ans, en complet état de folie. « Cette malheureuse femme passait une partie des ajournées à crier par les fenêtres de sa chambre en adres- « sant aux passants les paroles les plus incohérentes. » Quant à J.-B. Gautrin, il paraît que, dès son enfance, il se faisait remarquer, suivant l'expression du docteur Cheysson, par son caractère sombre et taciturne, et qu'il existait même par instant une certaine aberration dans ses idées.
Tardieu. — Folie. 2 7
Cette singularité, ces bizarreries observées chez l'enfant se retrouvent plus tard dans la manière dont Gautrin arrano-e sa vie et dirige ses travaux. Destiné d'abord an barreau et ayant déjà achevé son droit, il change de carrière et se livre à l'étude de la chimie induslrielle; employé successivement dans plusieurs exploitations en province, il revient, il y a peu d'années, à Paris oii il entreprend la fabrication et la vente de la ouate; enfin dans ces derniers temps et, après s'être dégoûté de ce commerce où d'ailleurs il réussissait assez mal, il accepte une place dans une manufacture de produits chimiques à Rouen. Dans ces positions diverses et malgré son peu de persévérance, Gautrin fait cependant preuve d'une intelligence distinguée, et, à part quelques pertes essuyées dans son entreprise de ouates, il pouvait trouver l'aisance dans un emploi honorable, puisque à Rouen et tout récemment ses appointements ne s'élevaient pas à moins de 6,000 fr. Mais toujours mécontent de ceux qui l'entouraient et incapable de suivre longtemps le même chemin, Gautrin ne sut jamais s'assurer une position. De plus à ce défaut d'esprit de conduite se joignait une exaltation naturelle ([ui se manifestait dans plus d'une circonstance. C'est ainsi qu'en 1835, au sortir des bancs de l'école, on voit Gautrin dépourvu de toute étude politique, de toute conviction sérieuse, publier à Nogent une courte brochure intitulée Du Goiivernement et où il se pose fort gratuitement en victime et en ma*tyr de la liberté, a Je ne sais « au juste ce qui m'attend, dit-il, je n'ignore pas qu'il est « dangereux de dire la vérité aux despotes^ et que leur « parler selon sa conscience, c'est prendre le chemin des « carrières, etc. » Cet écrit n'a de signification que par les «lispositions qu'il indique chez Gautrin et la liaison qu'il <;tablit entre son état actuel et l'exaltation maladive dont il donnait déjà des preuves. Enfin dans les habitudes les
plus simples de sa vie matérielle se révèle une excentricité singulière. Ainsi, les fenêtres de sa chambre restent, à ce qu'il assure, constamment ouvertes la nuit et le jour, en liiver comme en été et par tous les temps.
Telle était la manière d'être, telles étaient les dispositions morales de Gautrin lorsque des embarras survenus dans ses affaires commerciales, des difficultés litigieuses suscitées par la mauvaise foi, et dont il aurait été victime, vinrent ébranler son esprit déjà exalté et achevèrent de porter le trouble dans ses idées. Il n^hésite pas à attribuer les revers qu'il éprouve à des persécutions occultes et, passant en revue toutes les déceptions qu'il s'est préparées lui-même dans le cours de sa carrière tant de fois interrompue, il ne tarde pas à se croire, depuis longtemps, l'objet des poursuites obstinées de ce gouvernement auquel, il y a dix ans, il a jeté le défi. Son imagination lui montre autour de lui, et dans toutes les personnes qui l'approchent, les agents du pouvoir qui le menace. Il abandonne alors toutes ses affaires et quitte la position très avantageuse qu'il avait à Rouen pour se livrer tout entier à la politique. Il revient à Paris décidé à la lutte, entreprend de dévoiler les mystères de la police secrète, la corruption du Gouvernement et celle surtout du chef de l'État dans une série d'écrits qu'il fait autographier et qu'il va distribuer lui-même dans les boutiques du faubourg qu'il habite. C'est dans les premiers jours du mois de juillet dernier que Gautrin commença ses publications; depuis quelque temps déjà professant à tous les voisins ses opinions politiques; et leur confiant le récit des persécutions qu'il avait à subir; il était connu dans son quartier pour « une espèce de fou qui a la monomaiiie de croire qu'il est « journellement surveillé par des agents secrets qui ne le « quittent pas », on le regardait « comme un homme illu- « miné en proie à des vertiges incessants. » Il semble (jue
lui-même ait eu la conscience de l'exaltation particulière de son esprit car, dans un de ses écrits inachevé et inédit, nous remarquons cette phrase qui paraît faire allusion aux: idées fixes dont est rempli son cerveau malade. «... Si l'on « m'avait posé ces questions, il y a un an, je n'aurais « même pas essayé d'y répondre. Aujourd'hui, par l'effet «■ d'une smgulière hallucination à laquelle f ai été en proie, « à la suite de contrariétés vives et de vives inquiétudes, « il me semhle que je trouverai plus facilement la réponse. « Cela ne doit étonner personne : les fous, chacun le sait, « passent dans certains pays pour être doués de seconde « vue, c'est-à-dire, pour avoir la vue très pénétrante. »
Au moment des élections générales, Gautrin fait un voyage à JNogent, oi^i il se rend moins pour voir sa famille que pour combattre la candidature de M. D. Dans ce but, il veut faire imprimer des proclamations dont l'éditeur Carreau refuse les manuscrits parce qu'il remarque son exaltation, et qu'il lui semble qu'il a la tête un peu dérangée. Tous ses amis et ses parents les plus proches n'hésitent pas non plus à le considérer comme fou et atteint du même mal que sa grand'mère.
De retour à Paris, il continue la publication de ses articles sur la police secrète, mais la lutte électorale a rendu plus "violente encore l'excitation à laquelle il est en proie depuis plusieurs mois. Ses prétendues études machiavéliques qui jusqu'alors n'étaient que d'obscures divagations ou d'insignifiantes diatribes, et dont le ton ne s'élevait pas au-dessus de la déclamation la plus vulgaire, change tout à coup de caractère à partir du huitième article qui porte la date du 11 septembre. Les signes du désordre intellectuel le plus évident se manifestent dans les passages suivants : « Oui « croit que la tyrannie, si elle était attaquée avec ardeur par (( un homme assez vigoureux pour rendre impuissant dans « sa main le glaive de ses lois tyranniques, hésiterait à em-
« iiloyer le poignard de fassassin ou le poison pour se débar- « I asser de son adversaire. » — Gautrin ne reste pas longienips dans les généralités; il se hâte d'en faire l'application à lui-même et l'idée de poison qui, comme nous le verrons, germait depuis longtemps dans sa tète, l'idée de sourdes attaques auxquelles il serait en butte devient dominante dans le reste de ses écrits. « Je crains qu'on cherche, non « pas à me /aire passer poio' tnort, mais à me le faire de- « venir... Je suis porté à croire que n'ayant pas pu m'ar- « racher l'âme, c'est le cœur maintenant qu'on attaque. « Depuis le jour de la clôture des Chambres, ma santé, que « je soigne et que je surveille comme un soldat soigne ses « armes, a subi tout à coup une altération profonde et dont « la cause m'est suspecte, mes forces s'affaissent et j'é- « prouve au cœur des douleurs intenses. Si je n'ai pas « recours à un médecin, c'est que je pense que le poison, « si poison y a, est trop récemment découvert et tenu trop (( secrètement pour qu'un médecin non affilié puissey porter « remède. Peut-être ne serai-je pas le premier qui succom- « berai à une maladie artificielle, etc. La guerre ici (( devient trop énergique pour qu'elle puisse se prolonger « longtemps. A mes raisons on répondra certainement par « des moyens meurtriers. » 11 n'est pas jusqu'aux amis qui l'entourent qu'il ne transforme en ennemis et en traîtres... « Quand je ne serai plus, S. pourra réclamer le prix du « sang. Sa trahison aura contribué à ma chute plu3 que le « poison. )) En même temps dans la pièce intitulée : Pe'tition au Roi Louis-Philippe d'Orléans., on trouve les premières traces d'un plan que Gautrin méditait déjà et au succès duquel il attachait le triomphe de sa cause. En effet, dans cette lettre, expression incohérente des idées qui l'obsèdent, Gautrin « demande justice pour les persécutions « inouïes qu'il dit avoir éprouvées; il veut forcer le Roi « à lui donner des juges parce qu'il a le droit d'en avoir
« et qu'il espère faire triompher la vérité dans rintérèt (( de la France. » Cet écrit, daté du 19 septembre, porte, sur la couverture en forme de double titre et en gros caractères, disposé sur deux lignes transversales au milieu de la page, les mots suivants qui n'ont de sens que pour l'imagination en délire de Gautrin :
La police secrète ou le Judasisme et Jésuitisme.
Plus on a trahi les hommes, plus on les hait, plus on veut bs hnïr. (Judasisme).
Plus on a servi les hommes, plus on les aime, plus on veut les servir (Jésuitisme).
A tout péché miséricorde.
Judas, le roi Judas a des oreilles d'âne.
A cette époque l'agitation de Gautrin est au comble : un de ses cousins, Aiig. Gautrin qui vient le voira Paris, est « frappé du désordre et de la misère qui régnaient dans son « intérieur et sur sa personne. 11 lui dit qu'il n'avait pns « mangé depuis deux jours, qu'il n'avait pas faim et qu'il « devait continuer à écrire. » Iluif jours plus tard, le 27 septembre^ poussant à l'extrême sa lutte contre le gouvernement et sa résolution d'appeler les rigueurs du pouvoir pour obtenir la publicité d'un procès, il va lui-même afficher de ses propres mains sur les boulevards et dans quelques-uns des points les plus populeux de la ville une proclamation adressée aux Français pour les exciter au renversement de la dynastie régnante. Cette pièce écrite en termes violents et absurdes, quoique dictée en apparence par une inspiration politique et semblant être un appel en faveur de Henri V, n'est bien expliquée que par ce qui précède et l'on voit alors qu'elle est la dernière manifestation de cette guerre que Gautrin croit soutenir contre Louis-Philippe. Il avait pris soin de mettre son adresse au bas de la proclamation et de se signaler ainsi comme l'auteur d'un désordre qui ne pouvait
plus être toléré. Le lendemain, en effet, M. le commissaire de police se présentait au domicile de Gaulrin, qui lui dé- « claiait que sa visite était loin de le surpendre, qu'il l'avait « appelée de tous ses vœux;... que ne voulant pas se ruiner « à faire de nouvelles publications il avait voulu avoir un « procès en règle, attendu que la publicité serait plus « granle et gratuite, etc. »
Depuis son arrestation ces idées ont dominé toutes es paroles et toutes les lettres de Gautrin. Il se félicite hautement du succès de sa lutte et se croit appelé à faire triompher du haut du tribunal les opinions qu'il professe. Il écrit de la Préfecture de police à M. Balard, membre de l'Institut : « J'ai fini par me faire mettre en prison, mais vous ne sauce riez croire combien j'ai eu du mal pour en venir à bout. 11 « m'a fallu aller jusqu'à afficher moi-même une quinzaine « de protestations très significatives et assez entraînantes, «car je crois que si elles n'avaient été que significatives, on « aurait fait semblant de ne pas s'en apercevoir. Comment « cela fînira-t-il? Je ne sais, mais ce qu'il y a de certain, '.c c'est que la fin, quelle qu'elle doive être, ne me fait pas c( peur. »
A madame Chanonat, sa cousine, Gaulrin parle dans le même sens : « Enfin Sa Majesté Louis-Philippe m'a mis la « main sur le collet. Nous nous tenons; ce n'est pas sans « peine; il s'est joliment fait prier. xMaintenant il s'agit de « savoir ({iii de nous deux battra l'autre. La partie sera « chaude si Dieu ne m'abandonne pas, ce que j'espère. « — Adieu, rassurez toute ma famille et faites-lui bien « comprendre que ce n'est pas moi qui suis pris, c'est le (( chat, » Gautrin continue en même temps à se croire en bulle à une surveillance continue. Dans une première lettre adressée à la dame Chanonat, il trace de son séjour au dépôt de la Préfecture un récit très animé, dans lequel il transorme toutes les personnes qui l'ont approché et tous les
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détenus qui rentoiiraieiit en agents [irovocateurs qui, sous un déguisement plus ou moins transparent, ont épié toutes ses actions, ses paroles et jusqu'à ses pensées. Il se vante d'avoir pénétré toutes ces manœuvres... «Je me propose, « écrit-il, de rire beaucoup quand je leur dirai : j'ai éventé « toutes vos ruses et j'ai joué la comédie pour vous dé- « pister; cela m'est bien permis, j'imagine. A corsaire, « corsaire et demi, w Enfin nous devons mentionner quelques passages remarquables dans le premier interrogatoire que M. le juge d'instruction a fait subir à Gautrin.
« D. Quels sont les motifs qui vous ont fait abandonner « votre industrie?
« R. Le désir d'étudier la politique et de rendre les ser- « vices que j'ai cru à ma portée de rendre.
«... J'ai fait déposer ces pièces au ministère deTIntérieur « pour qu'elles puissent motiver des poursuites.
« D. Qu'est-ce qui peut vous décider à être ainsi l'objet « de poursuites judiciaires ?
« R. Parce que je crois que c'est le seul moyen en mon « pouvoir de faire débattre publiquement des questions (pii « m'intéressent personnellement et qui sont aussi d'un in- « térêt général.
« D. Vous n'ignorez pas que vous commettiez des délits?
« R. Je crois même qu'on peut appeler ces pièces des « attentats...
« D. Vous parlez dans votre pétition des persécutions « inouïes que vous avez eu à subir : quelles sont ces persccc entions?
« R. Ces persécutions se rattacbenl aux faits dont j'ai « donné connaissance dans mes écrits. Il ne me convient « pas quant à présent, de donner sur ce point des expli- « cations qu'il me paraît utile de réserver pour plus tard ; « d'ailleurs je ne suis pas bien fixé moi-même sur tous les « détails où je me réserve d'entrer dans les discussions gé-
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« nérales. Et moi aussi j'ai à faire le rôle de juge d'ins- « truction. »
Il est impossible de ne pas être frappé dans ces réponses de ce désir d'être poursuivi, de ce besoin de se faire entendre publiquement qu'affiche Gau (ri n, et en même temps de ces réticences qui font allusion à de prétendues révélations et qui indiquent de la manière la plus positive à quel travail intérieur l'intelligence est en proie.
Tels sont les faits recueillis dans l'instruction et qui permettent de juger des antécédents, de la conduite et des dispositions d'esprit de Gautrin jusqu'au moment où la gravité de ses actes a dû fixer l'attention de l'autorité.
2° Examen physique et moral du sieur Gautrin. — Déjà, parmi les faits que nous avons exposés, il en est qui font connaître d'une manière presque caractéristique la nature de G. Mais, avant de les apprécier, nous devons indiquer les résultats de l'examen auquel nous l'avons soumis pendant les visites que nous lui avons faites à Sainte-Pélagie et les observations que nous avons été à même de faire sur son état physique et intellectuel, soit dans nos entretiens avec lui, soit d'après sa manière d'être dans la prison.
L'extérieur de G. est tout à fait remarquable. Il est de petite taille, mais se tient très droit et porte la tête très haute. Son front est élevé et encore agrandi par le soin qu'il prend de rejeter ses cheveux fort en arrière. Ses yeux Êont arrondis, brillants, et démesurément ouverts; son regard fixe; ses traits fatigués et amaigris rendent plus apparentes les saillies osseuses de son visage. Sa bouche est grande et ses lèvres presque toujours contractées par un sourire forcé. Sa parole est en général rapide, assez facile, quelquefois véhémente, mais lorsqu'il s'anime, il perd à plusieurs reprises le fil de ses idées; sa bouche se sèche et sa parole s'embarrasse. Sa physionomie respire le contentement de soi et la conviction de son importance et de sa
supériorité. Sa contenance manque de calme, ses mains et ses doi^îts ne cessent de s'agiter.
G. n'a fait aucune difficulté de répondre aux nombreuses quîslions que nous lui avons adressées. Après nous avoir raconté la manière dont il avait passé sa vie et les différentes positions qu'il avait occupées, et comme nous lui demandions pourquoi il avait abandonné la place ([u'il avait en dernier lieu à Rouen, il nous dit qu'il n'avait pas eu d'autre motif que de s'adonner tout entier à la politique que, du reste, il n'avait jamais cessé ce genre d'étude qu'il y a douze ans déjà il avait publié une brochure qui devait lui servir de jalon pour constater la justesse de ses prévisions sur la marche du gouvernement. Intimement convaincu aujourd'hui que le moment est venu où l'on ne peut plus, sans lâcheté, laisser régner Louis-Philippe, il a voulu publier une série d'articles dans le but de se faire arrêter. Quand nous lui exprimons notre étonnement de ce qu'il a été au devant des poursuites et cherché un procès, il nous dit et nous répète à plusieurs reprises qu'il n'avait pas d'autre moyen d'obtenir une publicité aussi étendue qu'il la désire et d'avoir une tribune ; et sous quelque forme que nous lui objections l'absurdité de ce moyen, il ne sort pas de cette réponse. Il dit ne s'être nullement abusé sur la portée de ses écrits, et notamment sur l'effet de sa proclamation; il ne voulait nullement soulever les populations, mais seulement forcer la police à l'arrêter. Lorsqu'on lui demande ce «juil aurait fait, si on n'avait [)as pris garde à sa proclamation et qu'on l'eût laissé libre, il répond 011' il aurait bien p^nipar trouver un moyen de lasser la patience et d'en venir à son but; qu'il ne sait d'ailleurs ce que les circonstances lui auraient indiqué.
La première fois que nous avons vu G., nous nous sommes présentés à lui sans décliner notre qualité. Cette circonstance n'a pas paru d'abord éveiller son attention, et
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ce n'est qu'an momciit de notre dopait qu'il iiOLi: a demandé à quel titre il nous reverrait, sans insister d'allcars pour obtenir une réponse. Cependant, abandonné à luimême, ses idées ne tardent pas à fermenter, et il se persuade que nous sommes des agents envoyés pour l'épier; il écrit à M. le juge d'instruction pour se plaindre très vivement de ce que des mouchards se sont présentés à lui sous le titre d'avocats, et lui ont fait la proposition infâme de renoncera ses projets. Déjà il s'était révolté de ce qu'on l'avait transporté à l'infirmerie de la prison, et avait adressé une protestation à M. le directeur de Sainte-Pélagie en se justifiant du soupçon de folie. Il convient cependant que « pour forcer la police à battre le terrain autour de lui, il « s'est amusé à battre quelque peu la campagne dans des « bluettes plus ou moins drôles qu'il a cherché à rendre « spirituelles, etc. » Il attribue la violence dont il est l'objet, non seulement au désir de le faire épier d'une manière toute spéciale, mais encore aux desseins qu'on peut avoir contre sa personne, a Mon séjour à l'infirmerie, « ajoute-t-il, peut me laisser quelque inquiétude, parce qu'il « serait facile de m'y empoisonner. » Cette idée, ces craintes de mort se reproduisent dans les lettres que G. écrit presque coup sur coup à M. le juge d'instruction. Il revient sans cesse sur les facilités qu'offre au pouvoir son séjour à l'infirmerie pour attenter à ses jours. La première nuit qu'il a passée dans la prison, il a été couché dans une cellule que partageait avec lui un autre détenu dans lequel il voit aussi un agent chargé de le pendre pendant la nuit. Il écrit ; ce J'ai la conviction profonde, qu'en ville, je n'ai « sauvé ma vie plusieurs fois du poison des d'Orléans, que « pour avoir employé à temps des contre-poisons qui ne
« me quittaient pas J'ai la conviction, moi, chimiste,
« qu'hier encore, 11 octobre, mon vin a reçu quelque pur- « gatif. Je l'ai supposé en le prenant, je l'ai supposé à
« la réaction que j'ai sentie en moi après l'avoir pris... ^) Lorsque nous revoyons G. après la lettre où il s'est plaint de notre première visite, nous n'hésitons pas, en l'abordant, à lui dire que nous sommes médecins, sur sa demande même nous déclinons nos noms. Nous amenons alors directement la conversation sur son état physique et particulièrement sur les signes par lesquels il était arrivé à connaître les persécutions dont il est l'objet. Il nous dit alors que, dans le principe, ayant éprouvé des revers et ayant rencontré des obstacles dans tout ce qu'il entreprenait, il fut longtemps sans pouvoir découvrir la loi de tous ces faits particuliers; il fallut bien pourtant reconnaître plus tard l'évidence. « J'avais, nous dit-il, il y a « deux ans, une fabrique en prospérité et l'occasion sûre « d'en doubler les produits. J'ai remarqué alors qu'il y « avait autourde moi des gens qui paraissaient mettre des « bâtons dans les roues; c'était surtout un homme que je « voyais toujours, un banquier. J'ai cherché le piège; j'ai « pensé qu'il n'obéissait qu'à ses intérêts, mais alors j'ai « trouvé toute une série de pièges. J'avais cru d'abord à un (( fripon, mais l'affaire était bien plus compliquée. J'en ai « conclu que c'était un agent de Louis-Philippe. » ?Sous lui faisons observer que sa conclusion est loin d'être logique; mais il répond que de même qu'en jouant avec des dés si on amène toujours le numéro six, on acquiert la certitude que les dés sont pipés; de même et reconnaissant que la cause de ses revers n'était ni ici, ni là, il en conclut qu'elle devait être ailleurs; que n'étant point en bas, elle devait être et était nécessairement plus haut. C'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'au roi. De ce moment tout lui fut suspect, il se défia de tout le monde.
Des douleurs fort intenses qu'il dit avoir éprouvées au cœur, et un feu général qu'il ressentait par tout le corps lui donnèrent l'idée qu'on pouvait aller jusqu'à vouloir
l'empoisonner. Il ne s'est pourtant pas hdté de l'affirmer; mais, plus tard, les preuves devinrent d'une telle évidence, qu'il ne voulait plus manger, et qu'il prit soin de ne jamais dîner chez des personnes de sa connaissance et d'aller chaque jour dans un restaurant nouveau. Il crut aussi qu'on avait voulu introduire le poison par l'enveloppe du corps; il dit même avoir senti à la peau des douleurs assez vives, comme une brûlure ou une chaleur toute particulière, et comme il pensait que le poison était dans son linge blanc, il avait soin de porter deux chemises, et de ne mettre sur la peau que celle qui était déjà restée pendant un certain temps par-dessus l'autre. Il était alors tellement tourmenté, qu'il s'est demandé s'il n'était pas fou. Enfin il fut obligé de recourir à des contre-poisons et crut en avoir trouvé de certains dans trois substances qu'il ne quittait pas et qu'il respirait abondamment : de l'ammoniaque gazeux, du chlorure de chaux et de l'acide chlorhydrique. Nous lui demandons sur quelles preuves il appuyait sa conviction d'empoisonnement ? 11 nous dit que si Louis- Philippe était honnête homme il le prouverait. « J'admets « et je conclus, ajoute-t-il, qu'il ne se sent pas capable de (t m'en fournir la preuve, car ce serait le seul moyen de (( m'ôter ma conviction. La première cause de ma persé- « cution, c'est ma conviction profonde que Louis-Philippe « n'est pas honnête homme. Il est fort possible qu'il ait or- (( ganisé une espèce de chasse aux honnêtes gens, et que je « sois victime de ses chiens. J'ai vu des gens qui me surveil- « laient, qui m'épiaient, me faisaient appeler et entraient « dans mon cabinet pour voir ce que j'écrivais. J'éprou- (( vais des douleurs partout; j'étais obligé de recourir à « chaque instant au chlorure de chaux, à un alcali et à « un acide. » Nous lui faisons remarquer ce qu'il y a d'étrange à ce que lui, chimiste habile, connaissant l'action différente des diverses substances, ait toujours recours aux
mêmes contre-poisons pour tous les cas possibles. 11 se borne à nous répondre que c'était une sorte de pharmacopée portative et qu'il s'était assuré de son efficacité. Il soupçonnait un des commensaux habituels de sa prison de favoriser les tentatives d'empoisonnement dont il était victime. 11 s'observait alors de manière à ne toucher qu'aux mets dont mangeait celui-ci. C'est le vin principalement qui était altéré pardes substances soporifiques. Toutes ces lumières lui vinrent surtout à Rouen pendant qu'il était employé à la fabrique de produits chimiques; et il avait bientôt la certitude que M. Malétra, son patron, était lui-même l'agent des persécutions que lui suscitait Louis-Philippe. Les moindres circonstances lui paraissent jeter le plus grand jour sur les trahisons auxquelles il était en butte. Ainsi M. Malétra part avec toute sa famille pour une courte absence, sans le prévenir d'avance. 11 se persuade qu'il y a là quelque trame ourdie contre lui, et que c'est pendant ce temps que vont éclater les malheurs qui le menacent. En y réfléchissant il reste convaincu qu'on veut le prendre en défaut, qu'on prépare une abominable machination. La pompe a été mise à dessein en réparation, on refuse de la mettre en place ; il voit là une preuve de complot, c'est un incendie qui doit éclater. En effet, il se rappelle parfaitement qu'ayant lu un soir dans son lit un volume de Jérôme Paturot, jusqu'à un endroit non coupé, il posa le volume, éteignit la lumière et s'endormit. Mais il ne tarda pas à être réveillé par un commencement d'incendie. On s'était introduit dans sa chambre par la fenêtre resiée ouverte comme toujours, ou plutôt on avait par la fenêtre mis le feu à distance. Sa table était serrée contre le lit mais le lit non bordé comme à l'ordinaire. 11 vit un grand éclat de lumière. Cependant le feu 7i avait pris ni au livre ni au lit. Cet événement paraît avoir laissé une vive impression dans son esprit. Du reste il affirme n'avoir, durant tout
ce temps, jamais entendu les voix des gens cachés autour de lui.
Ces nombreux détails nous ont été racontés avec précision par G., il s'est préoccupé seulement de l'interprétation que nous pourrions donner à ses paroles pour dénaturer ses opinions et compliquer ses affaires; et il a écrit dans ce sens à M. le juge d'instruction. Depuis que nous ne l'avons vu, ses lettres indiquent qu'il est de plus en plus frappé de l'idée qu'il doit être bientôt victime d'un empoisonnement. 11 se résigne à la mort et ne veut même plus voir, ni son pèrcj ni ses amis pour s'épargner la douleur des adieux.
Sa santé générale paraît bonne; il ne souffre pas de la tète et n'accuse rien autre chose que ces douleurs passagères au cœur et à la surface du corps dont il s'est plaint à la plusieurs reprises. Le pouls assez régulier s'anime et s'accélère facilement. Toutes les fonctions paraissent s'exercer d'une manière normale. Il éprouve seulement de l'amertume de la bouche et c'est à cela qu'on peut rapporter la saveur qu'il attribue à tout ce qu'il mange et particulièrement au vin. Ce léger trouble ainsi que la diarrhée dans laquelle Gautrin a vu l'effet d'un purgatif qui aurait été mélangé à ses boissons peuvent être l'indice d'un embarras gastro-intestinal passager. L'état physique de G. ne présente rien de plus à noter.
3° Appréciatioji des faits précédemment exposés. — Si parmi les faits nombreux que nous venons d'exposer et dont le caractère ne saurait échapper à personne, nous cherchons à apprécier ceux qui peuvent le mieux faire connaître l'état des facultés intellectuelles du sieur G. nous n'avons qu'à rappeler les principales circonstances de sa vie, les dispositions naturelles de son esprit, les derniers événements dont il a reçu l'influence et enfin les impressions qu'il a ressenties. Nous devons insister avant tout sur les conditions origi-
iielles dans lesquelles G. s'est trouvé placé. Sa mère succombant à une affection cérébrale et son aïeule atteinte de folie établissent de la manière la plus positive cette prédisposition héréditaire qui joue un rôle si actif dans le développement de l'aliénation mentale. 11 semble d'ailleurs que dès son plus jeune âge G. en ait ressenti l'influence. En effet son caractère sombre et bizarre signalé par le médecin de sa famille et dtjà remarquable dans son enfance, n'est que le prélude des singularités qui le distinguent plus tard. Inconstant dans ses projets, exalté dans ses opinions, plein d'orgueil, mécontent de tout, ombrageux et peu sociable, incapable en dépit d'une intelligence distinguée de se créer une position stable, il montre dans tout le cours de son existence cette susceptibilité, cette agitation nerveuse qui rendent les espirCs faibles particulièrement accessibles à toutes les impressions qui peuvent ébranler et troubler la raison.
Jusqu'à l'époque où G. entreprend le commerce des ouates, rien n'est venu modifier sensiblement les dispositions que nous avons indiquées. Mais depuis ce moment oii les embarras pécuniaires, les inquiétudes d'un procès à suivre, et la douleurde l'avoir perdu, l'ont vivement affecté, les souffrances de son amour-propre blessé, et la défiance habituelle de son caractère ont fait chaque jour de nouveq^ux progrès. Au lieu de donner aux chances ordinaires de la fortune l'interprétation la plus naturelle, il a, par une aberration bien commune aux esprits malades, attribué tous ses malheurs à l'activité mystérieuse d'une persécution imaginaire. Dès ce moment, à n'en pas douter, G. était fou, et depuis lors le désordre de son cerveau n'a fait qu'augmenter. Il est facile de s'en convaincre en le suivant pour ainsi dire jusqu'au jour oii il a été mis sous la main de l'autorité. Ces ennemis dont il se croit entouré ; cet espionnage continuel auquel il se plaint d'être eu butte; cette convie-
lion dont il est pénétré que le roi lui-même est l'auteur de ses revers ; cette lutte qu'il entreprend contre le gouvernement; ce besoin d'écrire et de publier ses opinions qui le pousse à imprimer et ta répandre lui-même dans son quartier une série d'articles où il exhale ses prétendus griefs contre le pouvoir; ces craintesdont il est saisi pour ses jours et qui lui font voir partout des empoisonneurs et du poison ; ces précautions enfin aussi absurdes en elles-mêmes que les maux prétendus auxquels elles s'adressent; tout révèle chez G. le trouble et les écarts d'une imagination en délire. Aucun de ceux qui l'approchent ne s'y trompe et parmi ses voisins, aux yeux même de ses parents et de ses amis, partout il est considéré comme un pauvre aliéné.
En effet, malgré la conservation de l'aptitude spéciale qu'il déploie dans la fabrique où il est occupé, malgré l'apparente logique de la plupart de ses écrits et de ses discours, il est impossible de ne pus reconnaître dans les actes de G., dans les idées fixes qui l'obsèdent et surtout dans cette défiance soupçonneuse qui remonte jusqu'au premier personnage de l'Etat les signes les plus caractérisques de la folie partielle. Un autre élément dont il importe de tenir compte afin de l'apprécier à sa juste valeur^ c'est cette politique que G. cherche à imprimer aux divagations de son délire et par laquelle il s'efforce de se justifier de tout soupçon de folie. Mais sans nous arrêter à ces protestations de bon sens et de saine raison que ne cessent de faire à tout propos, les aliénés monomaniaques, nous devons rappeler que de tout temps G. s'était montré très exalté dans ses opinions, que sa vanité se complaisait dans le rôle de martyr politique et que le sentiment exagéré de son importance devait survivre même à sa raison. Toutes ses réponses sont empreintes de ces idées et ce désir obstiné d'une tribune, ce sacrifice qu'il prétend faire de sa vie à ses opinions sont de nouvelles preuves du désordre de ses facultés.
Tardieu. — Folie. 2 8
Il est impossible de ne pas insister à ce sujet sur les conquences très graves que peut avoir la forme spéciale du délire dont est atteint G. 11 voulait à tout prix, obtenir la publicité d'un procès criminel et pour atteindre ce but il n'eût reculé devant aucun moyen; cet aveu qu'il nous a fait a pour nous une extrême importance. On sait en effet tout ce que l'on peut craindre de la folie impulsive d(3s monomaniaques et nul doute que dans certaines conditions G., dominé par ses conceptions délirantes et obéissant aveuglement aux inspirations de son cerveau malade, eût pu se livrer à un attentat. C'est là, on le comprend, une circonstance dont on ne saurait tenir trop de compte.
Mais il est encore d'autres symptômes non moins essentiels et que nous devons apprécier. Nous avons dit comment G. était arrivé à croire que du poison était mêlé à ses aliments ou imprégnait ses vêtements. Certains pbénomènes physiques mal interprétés, certaines sensations fausses ont pu contribuera entretenir chez lui cette conviction erronée. L'amertume de la bouche, quelques douleurs dans la région du cœur, une sensation pénible de chaleur à la peau, tels sont en effet les accidents que signale lui-même le malade. Il est difficile de ne pas admettre que quelques-uns de ces phénomènes et particulièrement l'ardeur particulière qu'il éprouvait à la surface du corps et qu'il cherchait à éviter en ne mettant pas de linge blanc à nu sur la peau, ne soit autre chose que l'effet d'une hallucination. C'est ce qui demeure encore plus évident si l'on songe à ce prétendu incendie qui, d'après G. aurait été allumé par la malveillance, dans sa propre chambre^ à la fabrique de M. Maletra. Il faut qu'on se rappelle qu'il s'attendait à ce malheur, que son imagination le lui faisait craindre depuis plusieurs jours, et que, réveillé au milieu de la nuit par une lueur éclatante, il affirme cependant que ni le volume placé sur
sa table, ni ses rideaux, ni son lit, n'ont conservé les traces du feu. Est-il possible alors pour peu que l'on ait quelque habilude d'observer les aliénés, de ne pas voir dans ce fait un des symptômes qui conipliiiuent le plus ordinairement la folie partielle, une véritable ballucination.
Sous le rapport pbysique, la santé de G. ne paraît pas actuellement altérée, mais son extérieur, sa contenance, sa physionomie, son regard, l'animation de sa parole, concourent à lui donner l'aspect caractéristique des aliénés monomaniaques.
En résumé : prédisposition constitutionnelle et héréditaire bien établie; bizarrerie dans l'humeur et dans les habitudes ; exaltation dans les idées et particulièrement dans les opinions politiques; vanité excessive; esprit soupçonneux ; revers de fortune attribués à des influences occultes; persécutions chimériques; empoisonnement imaginaire; hallucination ; désir effréné d'intéresser le public à sa lutte prétendue avec le pouvoir, et volonté arrêtée d'obtenir, même par un attentat, la publicité d'un procès criminel, tels sont les principaux traits que nous ont offerts la vie, les actes, le caractère et l'intelligence de G.
Des faits qui précèdent, de l'examen répété auquel nous avons soumis le sieur G. et de la discussion à laquelle nous nous sommes livrés, nous n'hésitons pas à conclure que :
1° Le sieur G. e^t atteint d'aliénation mentale.
2° La folie est caractérisée par un délire partiel, par des sensations fausses et par des hallucinations.
3° La maladie du sieur G. qui remonte à une époque déjà éloignée a pris un développement considérable depuis le commencement du mois de juillet de la présente année, et ses progrès ont toujours été en augmentant jusqu'à ce jour. Dans cet intervalle sa conduite n'a été dirigée que d'après les idées délirantes qui le dominaient.
4° En conséquence, le sieur G. doit être renfermé dans
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un établissement destiné au traitement des affections mentales et soumis à une surveillance toute spéciale.
5° Cette mesure est d'autant plus nécessaire que la nature du délire du sieur G., ses aniinosités politiques et son désir d'obtenir des juges peuvent le porter aux plus grandes violences.
XIX. — Consultation médico-légale sur un cas de folie lypémaniaque avec délire partiel de persécution. — Demande en nullité de testament. (MM. Baillarger et Tardieu.)
Nous soussignés, avons été invités cà répondre aux deux questions suivantes : 1°M. Béron, dans les dernières années de sa vie, a-t-ilété atteint de monomanie? 2° En admettant comme démontrée l'existence de la monomanie, le testament olographe fait par M. Béron, le 8 mai 1865, doit-il être considéré comme fa conséquence de celle maladie?
Après avoir lu avec attention : 1° l'enquête et la contreenquête autorisées par un jugement du tribunal de Libourne, en date du 29 mai 1867 ; 2° le testament olographe de M. Béron, nous déclarons en noire honneur et conscience avoir été conduits aux conclusions que nous formulerons plus loin, et qui sont fondées sur les faits suivants :
PREMIÈRE QUESTION. — M. Béro)i, dùiis les demières années de sa vie^ a-t-il été atteint de monomanie ?
La réponse à cette première question ne peut, à notre avis, présenter aucune difficulté ; les témoignages de l'enquête et la teneur même du testament ne nous paraissent, en effet , laisser aucun doute sur le fait que M. Béron était atteint de monomanie.
Cette maladie s'est manifestée chez lui par des conceptions évidemment délirantes, des illusions des sens, et même des hallucinations; elle a eu pour conséquence non seulement les actes les plus bizarres, mais en outre un changement complet dans les habitudes et le genre de vie.
Nous allons exposer successivement les symptômes, en séparant les éléments fournis par l'enquête de ceux qui ressortant du testament lui-même.