PARALYSIE GÉNÉRALE PRIMITIVE
La paralysie générale est une espèce de folie dans laquelle il y a lésion simultanée de l'intelligence et de la motililé. Elle est constituée: 1^ par un délire qui, dans la majorité des cas, est caractérisé par de l'excitation et des idées ambitieuses, mais qui peut être aussi maniaque, mélancolique ou hypocondriaque ; 2^ par un affaiblissement des facultés intellectuelles, peu marqué au début parce qu'il est masqué le plus souvent par le délire que nous venons de signaler ; 3^ par des troubles de la motilité.
Après une période prodromique, de durée variable, caractérisée par des changements de caractère et d'habi-
'joo résumé des principales formes de folie.
tudes qui étonnent singulièrement et dont on recherche vainement la cause. La maladie débute de plusieurs manières. A Texemple de MM. Jules Falret (1) et Linas (2) , on peut admettre quatre variétés bien distinctes. Les variétés expansive, mélancolique, paralytique et congestive.
La variété expansive est de toute la plus commune. Une excitation assez grande se manifeste, il en résulte une manière de vivre irrégulière et désordonnée, des excès de toute nature et des actes délirants qui attirent l'attention. Ces malades quittent leurs demeures, s*égarentdans les rues et dans les champs, se déshabillent, couchent en plein air, entrent et s'installent dans des cafés, prennent des voitures qu'ils gardent des journées entières sans pouvoir payer ou même commettent des vols d'une nature toute particulière, faits sans intention et comme par mégarde. Ils se lancent dans des spéculations hazardeuses. Puis arrive le délire des grandeurs ou des richesses, qu'on a considéré comme caractéristique delà paralysie générale et qui est encore celui que l'on rencontre le plus fréquemment. Bien différents des monomanes orgueilleux qui systématisent leur délire avec un art parfait, conforment leurs actions à leurs paroles et soutiennent leurs conviclions avec logique et vigueur, les paralysés généraux se font remarquer par la nature particulière de leurs idées ambitieuses qui sont absur-
(i) Recherches sur la folie paralytique et les diverses paralysies gêné* raies (thèses de Paris, \ 853) .
(2) Recherches cliniques sur les questions les plus controversées de la paralysie générale (thèses de Paris, i8o7).
RÉSUMÉ DES PRINCIPALES FORMES DE FOLIE. 20i
des, mobiles, multiples et contradictoires. On voit bien vite que chez ces malades la mémoire, la faculté de raisonner et le sens logique sont profondément atteints. Ils né montrent aucune opiniâtreté dans leurs ^conceptions. Ils cèdent volontiers si on les contredit, passent d'une idée à une autre, s'affligent et s'attristent dans la même minute, oublient les fausses conceptions qu'ils ont eues la veille et,' lorsqu'on les interroge, racontent parallèlement leur vie réelle et leur vie imaginaire sans s'inquiéter des choquantes contradictions de leurs discours. 11 est des malades qui vivent dans une béatitude, dans un contentement d'eux-mêmes que rien ne peut altérer. Ils ont des prétentions à la poésie, à la littérature, à la force, etc. . . . Mais, au lieu du délire expansif , on rencontre assez souvent les symptômes et les actes délirants qui constituent le délire mélancolique. Au milieu même des idées fausses les plus dépressives on voit se glisser des idées de grandeur et de richesse qui ne se manifestent qu'à intervalles irréguliers et d'une manière passagère,que les malades oublient uninstant après les avoir énoncées et qui contrastent singulièrement avec leur attitude et leurs lamentations. Le délire mélancoliquepeut s'associer à desidéeshypochondriaques. L'examen des traits et du système musculaire fournit de précieux renseignements. On observe un frémissement irrégulier dans les mouvements des muscles de la face, une difficulté dans l'articulation des sons, résultant du tremblement et de la contraction irrégulière et comme convulsive des muscles de la langue, des lèvres, de la face et quelquefois de la mâchoire
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inférieure. L'embarras de la parole s'accompagne d'un tremblement particulier de la langue que l'on ne peut bien constater qu'en la faisant tirer fortement et pendant quelques secondes hors de la bouche. Cet embarras devient plus marqué sousTinfluence d'une vive émotion/aprèsle repas^ pendant les époques mensâruelles. Dans quelques cas, au lieu delà difficulté dans l'artieiiLlation des sons, on observe certains mouvemeùts automatiques des muscles de la bouche et de la mâchoire^
M. Baillarger a attiré l'attention sur l'inégalité des pupilles au début de la paralysie générale. Dans les cas douteux ce phénomène morbide ne manque pas d'importance.
On constate encore des altérations de la motilité dans les membres inférieurs et dans les membres supérieurs.
La variété paralytique est caractérisée par l'absence des conceptions délirantes et par la prédominance des troubles de la motilité. Les. malades s'aperçoivent euxmêmes que leurs mouvements perdent peu à peut en forces, en régularité; en marchant, ils trébuchent facilement et se fatiguent vite. Les mouvements des mains n'ont plus leur précision habituelle. En même tempa la parole s'embarrasse. MM. Baillarger et Lunier wi publié plusieurs observations de paralysie générale sans aliénation.
Dans la variété eongestive, lie début apparent de la maladie est une congestion cérébrale survenant au n^ lieu d'accidents prodromiques encore mal dessinés. Ao bout de quelques heures ou de quelques jours après la disparition des accidents aigus apoplectiformes, on voit
apparaître de l'excitatioa maniaque ayec' idées ambitieuses. Plus souvent encore la congestion semble faire place à un retour complet à la raison ; mais la parole est affaiblie ; l'intelligence a perdu de sa netteté et de sa vigueur. Cette variété progresse par saccades. Ces paralytiques ont une physionomie particulière. Chez eux le réseau capillaire de la figure est dilaté et comme variqueux, la face vultueuse.
 la seconde période viennent aboutir, mais non sans conserver des traces affaiblies de leur aspect primitif, les diverses variétés que nous venons de décrire. A ce moment les troubles de la motilité et les symptômes de raffaiblisseraent intellectuel sont assez caractérisés pour ne plus laisser de douta dans respritde l'observateur le moins expérimenté. Les malades vivent dans un état habituel de légère excitation alternant avec des paroxysmes irrégoliers d'agitation plus violente. Leur excitation est automatique ; elle n'a ni but ni direction . La démence fait chacpie jour des progrès ; quelles que soient les conceptions délirantes^ elles perdent chaque jour le peu qui leur restait de vigueur et se bornent à la répétition monotone des mêmes mots et des mêmes idées. En même temps les troubles de la motilité se prononcent davantage^ Dans quelques cas l'affaiblissement musculaire est remplacé par la contracture d'un muscle ou d'un certain nombre de muscles. Les fonctions digestives qui, dans la première période de la paralysie générale, se ressentaient de l'acuïtédiidélirey de la violence de l'agitalion, ou bien de la d^ession mélancolique et du refus d'aliments, reprennent de la force et de
la régularité pendant la deuxième période. Les malades mangent malproprement; ils prennent leurs aliments avec les doigts, avalent avec gloutonnerie et mâchent à peine. Néanmoins la nutrition se fait bien et on les voit prendre, lorsqu'ils sont calmes, un embonpoint qui coïncide d'ordinaire avec le passage à la troisième période. Tout en indiquant un certain retour de forces, cette énergie des fonctions assimilatrices prédispose à la congestion cérébrale en augmentant la masse du sang et devient à son tour un danger pour les malades.
La paralysie toujours croissante du rectum amène un état de constipation qui fait bientôt place à l'évacuation involontaire des matières fécales, de même que la rétention d'urine, que l'on observe de temps à autre, est remplacée par l'incontinence.
Les phénomènes ultimes de la paralysie générale ne viennent que lentement et successivement; on voit survenir la constipation, la diarrhée, la rétention d'urine, l'infiltration des extrémités, les ulcérations de mauvaise nature, les escharres. Les malades sont constamment malpropres. II se déclare des tumeurs sanguines aux oreilles ; tous les signes d'une décomposition complète se manifestent, et le malade succombe dans le dernier degré de marasme, à moins qu'il ne soit enlevé par une gangrène, par une congestion, par diverses maladies incidentes. Les fonctions intellectuelles sont réduites à la nullité la plus complète.
Il faut remarquer avec soin que la paralysie dont ces malades sont frappés ne ressemble à aucune autre. Ce n'est pas uniquement l'abolition de la contractilité mus-
culaire qui se trouve ici enjeu, puisqu'une fois assis ou couchés, ils remuent très-bien les bras et les jambes, puisque dans les moments d'agitation ils retrouvent encore des forces surprenantes; il s'y joint encore un défaut de coordination, un manque de précision dans les mouvements qui est bien différent de l'abolition du sens musculaire ou ataxie musculaire, mais qui seul peut expliquer l'abolition complète des facultés locomotrices. L'état des muscles et deleurcontraclilité électrique mérite encore d'être mentionné à ce point de vue ; et en effet, quelle qu'ait été la durée de la paralysie, les masses musculaires sont relativement très-peu atrophiées; elles subissent très-rarement la dégénérescence graisseuse et jusqu'au dernier moment, même chez les malades qui restent sur leur lit, elles conservent intacte leurs contractilité électrique (1).
La congestion cérébrale joue un rôle de premier ordre dans la marche delà paralysie générale. Elle en est quelquefois le phénomène initial; elle peut aussi la terminer brusquement par la mort. Enfin on la rencontre à toutes les périodes à titre de complication.
La congestion cérébrale chez les paralytiques revêt des formes diverses. Âubanel en a distingué huit: 1* forme légère avec excitation, 2® maniaque, 3^ convulsive, 4^ hémiplégique, 5^ coup de sang, 6^ comateuse, 7^ intermittente, 8* irrégulière avec alternance de tous les bymptômes (2).
(1) Duchenne de Boulogne et Brierre de Boismont {Annales médico-psychologiques (1850).
(2) Annales médico-psychologiques (1846).
L'étude des rémissions dans la paralysie générale est une des plus graves questions qui s'offrent au médecin légiste. M. le docteur Sauze fait observer que les rémissions peuvent se présenter sous trois formes principales. Dans la première forme, on voit disparaître en entier les signes de paralysie et persister la démence. La deuxième forme est caractérisée au contraire par la persistance des signes de paralysie et par l'absence apparente d'affaiblissement intellectuel. L*amendement simultané des symptômes de démence et de paralysie constitue la troisième forme. En dehors de ces trois formes principales se rencontrent des rémissions auxquelles il serait difficile d'assigner une place bien précise dans le cadre pathologique. La durée des rémissions est trèsvariable.