MONOMANIE
L'affection qu'Esquirol a cru devoir désigner du nom de monomanie, que des aliénistes éminents ont essayé de rayer du cadre nosologique, et que d'autres ont préféré désigner du nom de délire partiel, est une forme dont l'existence ne saurait être niée. Qu'on lui donne le nom de délire partiel ou de monomanie, il n'y a là vraiment quiune discussion de mot. Esquirol lui-même s'était chargé de justifier son néologisme, quand il disait que le malade ne serait pas fou si, déraisonnant sur un seul objet, il ne présentait pas en même temps quelque désordre du sentiment et de la volonté.
Cette limitation du délire, cette unité psychologique malade au milieu d'un ensemble sain et sans altération a souri à certains esprits plus amateurs de théories et de vraisemblances que de la réalité. On a mis de la monomanie partout, sans comprendre même ce qu'était réellement cette maladie. Aussi ne faut-il pas s'étonner que les magistrats aient élevé des doutes contre l'existence d'une pareille forme de folie et qu'un d'entre eux ait osé dire : Si la monomanie est une maladie, il faut, lorsqu elle porte à des crimes capitaux,
la guérir en place de grève. On a craint, comme le dit Devergie, que des acquitlements pour cause de folie ne devinssent de dangereux exemples d'impunité et ne fissent souvent proposer et accepter une pareille excuse (1). M. le docteur Morel a donné à la monomanie le nom de manie systématisée, comme étant plus conforme à l'aptitude qu'ont les individus de cette catégorie à délirer d'une manière générale. Dans son Traité des maladies mentales (1860, p. 259), le médecin en chef de l'asile de Saint- Yon a classé ce délire systématique avec tendance orgueilleuse sans paralysie générale dans la deuxième classe des folies héréditaires. D'autres médecins avant lui , Ferrus en particulier, voulaient qu'on adoptât le nom de délire partiel. Falret l'a subdivisé en monomanie, oligomanie, polymanie, pantomanie. Contrairement aux auteurs que je viens de nommer, d'autres auteurs ont admis un nombre considérable de monomanies, des monomanies intellectuelles, des monomanies instinctives, des monomanies affectives.
Pour nous qui nous sommes engagé bien avant dans la discussion, quoique voulant éviter de longs développements, nous redirons ce que nous avons déjà dit relativement aux tendances plus ou moins soudaines aux actes dangereux, vol, incendie, suicide, homicide, etc. Les études cliniques de notre ancien chef de service ont sur ce point éclairé la pathogénie de certains phénomènes morbides qu'on avait classés à tort dans la mo-
(1) Médecine légale, t. I, p. 089.
nomanie. Que l'origine héréditaire doive jouer un certain rôle étiologique, cela ne saurait être contesté dans un grand nombre de cas. Mais pour ce qui concerne les conditions pathogéniques, nous croyons qu'il existe un état latent dû probablement à telle ou telle modification du grand sympathique ou système ganglionnaire, et qu'à cet état latent il faut rattacher ces mouvements subits et ces impulsions irrésistibles. M. le docteur Delasiauve, qui s'est occupé de la question si importante des monomanies, a cru devoir distinguer dans ce que les spécialistes désignaient sous ce nom deux états différents : la monomanie réelle qui avait des caractères parfaitement tranchés, etlapseudomonomanie ou délire partiel diffus. Ce serait même sous cette dernière forme que la monomanie se présenterait le plus fréquemment et qu'on la confondrait souvent avec les folies générales. Cette distinction symptomatologique et clinique est on ne peut plus importante et répond précisément à celle que M. Morel avait faite sous le rapport étiologique et pathogénique. Les pseudo-monomanies comprennent en grande partie tous ces délires que nous avons classés dans la catégorie des folies mixtes, pseudo-folies simples, folies entées sur des névroses, et plus ou moins mélangées avec elles.
La monomanie n'est pas une forme d'invention récente, elle a existé de tout temps, seulement elle est rare. Paul Zacchias, que nous citerons encore, écrit : Non omnes démentes circa omnia errare^ quosdam enim circa omnia, quosdam circa jilura, alios vero circa pauca
quœdam solummodo errare constat. Imo ex illis nonnulli sunt^ qui in nulla re, si unam tantum excipias, errant, sed omnia prudenter ^ vel, ut exnatura illis mos est, operantur (1). Dans le même chapitre, un peu plus loin, le médecin romain, pour confirmer les paroles précédentes, raconte le fait suivant :
Un homme désireux de connaître les différentes variétés de ce genre de folie se rendit dans un hôpital où étaient retenus des aliénés. Là il s'adressa à un homme d'un aspect assez convenable, et lui expliqua quel était son désir. Celui-ci s'offrit pour être son guide, l'introduisit dans l'établissement et, tout en le conduisant, lui exposa dans des termes très-convenables et d'une manière judicieuse les idées de chaque insensé et leurs illusions, les unes provoquant le rire et quelques autres inspirant au contraire des sentiments de pitié. Il lui fit connaître les règlements et les usages de cet hôpital et bien plus il discuta, en l'accompagnant, sur un grand nombre de choses et tout cela d'une manière très-correcte. Ils avaient fini de visiter cet hôpital et en étaient arrivés à la dernière partie. Là ils rencontrèrent un homme pensif et triste. L'étranger demanda quel était le genre de foUe dont souffrait cet homme. Son guide lui dit alors : Cet homme déraisonne sur bien des choses, car il pe?ise quil est le Saint-Esprit. Mais voyez combien il se trompe puisque c'est moi-mêmt qui suis en sa présence , moi-même qui suis réellement le Saint-Esprit, h' étranger s'en alla en souriant etenadmi-
(1) QuœsHones medico-legales, lib. II, tit. I, quœst. 3.
rant le discernement de cet homme vivant au milieu des autres aliénés et cette folie qui n'était constituée
que par une seule idée.
Ces citations suffisent, je crois, pour édifier sur l'existence de la monomanie, qui est d'ailleurs une forme assez rare, mais qui le plus souvent coïncide avec un afTaiblissement intellectuel , héréditaire ou acquis. M. Baillarger avait déjà émis l'opinion de la faiblesse de l'intelligence chez les monomaniaques (1) . Griesinger insiste beaucoup sur l'affaiblissement intellectuel consécutif à une forme active générale.
J'ai vu à l'asile de Montdevergues (Vaucluse), pendant mon internat, un cas fort remarquable. Le nommé C... avait été séquestré dans une maison privée de Saint- Remy (Bouches-du-Rhône) ; et là, l'état d'extrême agitation dans lequel C... se trouvait l'avait fait placer dans une cellule pendant fort longtemps. Personne n'osait l'approcher. A la fermeture de cette maison de santé, C. . . fut placé àl'asile deVaucluse, et M.Noroy lui-même se chargea de l'extraire de sa loge; c'était le vrai mot, car C . . . fut trouvé enchaîné , n'ayant que de la paille pour toute couchette, une barbe très-longue, inculte, etc.. C'était un pensionnaire aisé ! Après quelques-unes de ces bonnes paroles, comme les disait si bien ce si regrettable directeur, paroles pleines d'amitié et inspirant la confiance, M. Noroy ordonna qu'on détachât C... et qu'on le mît enliberté. Cet homme, qui causait l'effroi de tous les habitants de cette maison, se
(1) Annales médico-psychologiques . 1846, p. 157.
calma subitement et suivit son libérateur sans faire la moindre difficulté. G... arrivé dans l'asile départemental de Vaucluse, n'a plus donné aucun signe de fureur. C'est un homme très-intelligent, très-actif, très-adroit et qu'on pourrait comparer parfaitement au malade cité par Paul Zacchias. Il va librement dans l'établissement, s'occupant surtout des réparations qui ont trait àlaserrurerie,à la menuiserie; il s'aperçoit avec une lucidité extraordinaire du vice de tel ou tel objet et est un aide très-habile. C... a pourtant une monomanie qui ne s'aperçoit que lorsqu'on veut discuter avec lui dans un certain ordre d'idées. C. . . amené sur la question du pape, du saint-père qu'il croit être , sur la question des archevêques , des prêtres qui par conséquent doivent lui obéir, car il n'y a que lui de capable de faire des règlements ecclésiastiques, etc., s'anime peu à peu , s'excite et finit par déraisonner complètement ; comme pape il ne pratique pas la religion et ne va jamais aux offices parce que toutes les cérémonies ne sont pas faites comme il les entend. C... est le malade le plus serviable, le plus prévenant de tout l'asile. Qui que ce soit qui lui adresse la parole est très-bien accueilli à moins qu'on ne cherche à contester ses idées de grandeur.
On retrouve encore chez certains déments à un degré plus ou moins avancé la prédominance d'une idée délirante. Ainsi un vieux cultivateur de soixante-dix ans veut toujours se marier, un autre a un titre, etc. Nous pourrions encore parler, à propos de la monomanie, de l'article intéressant que le docteur Tuke vient de
publier sur la folie artificielle, article dont M. Jules Drouet, interne à l'asile de Saint- Yen, a bien voulu me communiquer la traduction. L'auteur y étudie les phénomènes psychologiques produits par l'hypnotisme et certains cas de délire partiel provoqué. Nous allons passer aux caractères de la monomanie.
La monomanie a une incubation souvent fort longue. Dans cette forme de maladie mentale la santé physique ne diffère pas sensiblement de l'état normal. La physionomie présente dans son ensemble quelques caractères qui trahissent à l'observateur les préoccupations orgueilleuses et les sentiments exclusifs qui dominent l'esprit du monomaniaque. La démarche est originale, le regard est généralement fier, dédaigneux. L'aliéné se trouve blessé dans son orgueil qu'on le confonde avec les autres; il est soigneux de sa personne ou affecte d'être négligent. La sensibilité n'est ni surexcitée comme dans la manie , ni dépravée ou irritable comme dans la mélancolie , elle est pour ainsi dire exaltée dans un même sens. Les sentiments affectifs sont nuls ; le malade devient non-seulement d'une indifférence complète pour les personnes qu'il aimait, mais il les prend souvent en aversion. L'exagération du sentiment de la personnalité et l'orgueil sont les sentiments dominateurs; le sens moral est presque toujours profondément perverti. Tant qu'on ne froisse pas ses sentiments , qu'on ne contredit pas ses opinions , il est affable avec les personnes qui l'entourent. Le délire du monomaniaque est le résultat d'un travail psychique plus ou moins ancien auquel sont venues s'ajouter
peu à peu des conceptions délirantes ayant leur principe dans de fausses interprétations , dans des sensations erronées ; sa conviction profonde a la permanence des passions fortes, des opinions ardentes, des erreurs invétérées. A la moindre provocation tous les phénomènes morbides jaillissent aux yeux du médecin et on reconnaît bientôt combien ils ont été puissants. Quelquefois, comme le fait observer le docteur Delasiauve, le délire devient une sorte de fonction annexe , inoffensive , un monde à part oii le malade s'isole sans cesser de figurer dans le milieu social . 11 est en effet des monomaniaques qui peuvent vivre dans le monde ; on les regarde comme des êtres excentriques, bizarres. Il n'est pas rare de voir habituellement soit de la dépression, soit de l'excitation; et même périodiquement il arrive qu'ils sont en proie à un accès de manie ou de simple excitation maniaque.
Il en est qui racontent d'eux-mêmes leurs idées fixes et leurs préoccupations délirantes. Ils ont des phrases spéciales qui ne trompent guère le médecin exercé. Un mot de ce genre saisi dans un interrogatoire met bien vite sur la voie et permet de découvrir une trame dont on ne soupçonnait ni l'étendue ni la complexité.
Les monomaniaques ne voient à leurs projets aucun obstacle; rien ne les arrête; l'idée d'être renfermés les révolte. Us réclament instamment leur liberté et protestent contre ce qu'ils appellent un attentat, une injustice, etc.. delà des mémoires détaillés; ils prétendent qu'ils n'ont jamais été malades , qu'ils ont joui constamment de leur raison, ils expliquent leur conduite et
leurs paroles avec sagacité et prudence. Il yen a même qui sont assez habiles pour donner le change sur leur situation mentale.
Le sommeil, à part quelques moments d'exacerbation, est court en général, mais régulier. L'appétit est excellent; les fonctions digestives se font assez bien. Il y a pourtant tendance à la^constipation. Les monomania- .ques sont presque toujours en mouvement; quelquesuns s'occupent à différents travaux, soit intellectuels, soit manuels.
Les principales monomanies sont les suivantes :
La monomanie ambitieuse ou délire des grandeurs;
La monomanie religieuse ;
La monomanie érotique ;
La monomanie hypochondriaque ou nosomanie;
Le délire des persécutions
D'après les considérations que nous venons d'émettre sur la monomanie , existe-t-il réellement une monomanie incendiaire , une monomanie du vol , une monomanie homicide ou suicide ? Ne doit-on pas plutôt les reléguer dans les pseudomonomanies ou dans les fohes mixtes ou encore dans les folies compliquées ? Voilà bien des questions importantes qui n'intéressent pas moins le clinicien que le médecin légiste.