CHAPITRE XI ET DERNIER
Influence de la simulation de la folie sur le simulateur.
Conclusions.
La simulation d'une situation mentale quelconque peut donner l'idée des efforts nécessaires au simulateur. — Les éléments de cette contrainte morale et physique ne partent pas chez le simulateur criminel des mêmes éléments émotifs que chez l'homme vertueux. — Il faut que l'imagination du simulateur construise de toutes pièces des phénomènes intérieurs et extérieurs en l'absence de sensations et de sentiments réels. — Ce travail psychique non plus que les ellorts corporels ne peuvent être continus. — Effet d'une action exagérée. — Les simulateurs préfèrent en général un type où l'activité physique et intellectuelle se trouve être mise moins en jeu. — I es formes stupides, mélancoliques, ont d'autres phénomènes qui témoignent d'une altération dans la nutrition. — L'essai de production des manifestations psychiques désordonnées ne se trouve avoir été fait que par des personnes qui ont cherché à simuler la folie. — Aveu des simulateurs relativement aux efforts qu'ils sont obligés de faire. — Propres paroles de Dérozier. — Simulateurs devenus réellement fous. — Conclusions.
Après le cercle que nous venons de parcourir et qui nous paraît embrasser tous les points de vue sous lesquels il est possible d'étudier la simulation de la folie, il nous reste encore un point à faire ressortir : c'est l'influence de cette même simulation de la folie sur l'individu qui a persisté à feindre cette maladie.
Il faut essayer soi-même de contrefaire une situation mentale quelconque pour se faire une idée de la contrainte et du travail pénible que doit nécessiter la feinte de la folie. Il est vrai que le simulateur criminel progressivement arrivé à une certaine indifférence morale ne possède pas les éléments émotifs au même degré que l'homme vertueux et qui a toujours été honnête. Ce n'est par conséquent pas parce qu'il trompe, parce
qu'il sait qu'il déguise la vérité qu'il éprouve de l'embarras. Mais il ne saurait s'abstenir de la crainte d'être découvert ; il a devant les yeux le châtiment qu'il re- ^ doute, l'obligation qu'il doit contracter, les rigueurs qu'il va subir ou un danger plus ou moins imminent. Tous ces tourments de son esprit deviendront plus cruels encore, si le projet qu'il met à exécution s'entoure de difficultés imprévues et laissse entrevoir une réussite douteuse ; il a la perspective d'une addition à ses souffrances. En outre l'imagination s'applique à créer un type trompeur; mais tout en créant ce type il interroge sans cesse les moindres signes, les moindres mouvements de son entourage, et c'est un travail complexe qu'il élabore au milieu des soucis et de l'anxiété. On constate aussi des efforts physiques nombreux qu'il est obligé de faire pour pouvoir persister dans les manifestations des différents actes qu'il veut offrir à l'observateur, et pour commander à des instruments rebelles à sa volonté et trop habitués à subir l'impulsion la plus naturelle.
Les phénomènes psychiques divers du simulateur entrent pour ainsi dire dans la catégorie de ceux qu'en psychologie on désigne sous le nom d'images matérielles. Il faut que l'imagination construise d'ellemême sans le secours de l'extérieur ou des phénomènes subjectifs tout un système d'impressions ou d'expressions. Il faut qu'en l'absence des sensations réelles le trompeur fasse mine de les éprouver véritablement, et qu'il fasse correspondre à ces sensations imaginaires les mouvements qui leur appartiennent en propre quand elles se .manifestent naturellement.
Dans un ouvrage postérieur à mon Mémoire sur la physionomie chez les ahénés, Pierre Gratiolet s'est appliqué à démontrer (1) : 1° qu'il est impossible de regarder, d'écouter, de flairer, de goûter, de toucher une chose en imagination sans exécuter eu même temps les mouvements qui dans la sphère des actions extérieures, répondent idiopathiquement ou sympathiquement à ces actions diverses; 2° qu'il est impossible de vouloir, de désirer, d'agir en un mot par la pensée sur ces images extérieures sans exécuter les mouvements ou du moins donner un indice de ces mouvements qui, dans l'ordre de la vie extérieure, répondent à ces actions. Ces propositions prouvent combien il faut que le simulateur fasse intervenir la volonté pour tâcher de masquer ces mouvements résultant de ses véritables impressions et pouvant compromettre le tableau qu'il crée de toutes pièces. Elles prouvent encore qu'il est obligé de s'assimiler le plus possible au rôle qu'il veut remplir, qu'il est obligé de persister dans cette transformation de son être moral et physique, ce qui demande une tension continuelle de l'activité psychique.
11 est vrai, d'un autre côté, que l'imagination influesur toutes les formes du mouvement organique non moins que sur les mouvements et sur les sensations extérieures, mais elle n'influe généralement que d'une manière incomplète. En outre, comme nous avons eu occasion de le dire dans le cours de ce travail, il est impossible de tenir longtemps l'esprit dans le même degré d'activité,
{h) De la physionomie et des mouvements d'expression, p. 265.
de même caussi qu'il est impossible de garder longtemps la même attitude active. L'homme ne saurait continuer un même mouvement, tandis qu'il est capable de le répéter. De Ici des interruptions nécessaires. C'est précisément ce qu'une surveillance bien faite amène à découvrir chez le simulateur. Malheureusement on ne peut se dissimuler qu'il faut pour cette surveillance des hommes dévoués, et il est à craindre quelquefois que quelques renseignements fournis par des gardiens qui ne sont pas très-zélés, ne remplissent pas les conditions de la plus stricte exactitude. D'après l'observation la plus sévère, les lois que nous venons d'énoncer, quant au défaut de continuité d'action , ne trouvent d'exceptions que dans l'état morbide ou encore au prix de la santé du simulateur.
Les notions physiologiques expliquent parfaitement l'influence d'une action exagérée ou forcée. Les mouvements nombreux désordonnés partent d'une excitation considérable. Cette excitation considérable par sa continuité d'action amène une gêne circulatoire. Bientôt la conffestion sanguine qui en résulte finit par être portée à son comble. La perte de la respiration et les suffocations on t lieu . Puis, si les forces permettent encore cette activité surhumaine, la mort ne tarde pas à s'ensuivre. Toutes les fonctions organiques coopèrent aussi graduellement et présentent une exagération de leurs
manifestations.
On conçoit que les simulateurs préfèrent un type où l'activité corporelle se trouve être mise moins en jeu, ou même modifient assez promptement la forme qu'ils eut
adoptée, si c'est à la suractivité et au désordre générai qu'ils ont eu recours.
Toutefois, dans les formes stupides, mélancoliques, on retrouve d'autres phénomènes qui témoignent d'une altération dans la nutrition. Ce n'est pas sans inconvénient que des privations de toutes sortes agissent sur l'organisme.
Les instituteurs et les moralistes insistent sur la nécessité de diriger les opérations intellectuelles de l'enfance. Ce n'est certainement pas sans fondement et sans une expérience suffisante. Tous les jours, alors que l'intelligence est susceptible d'acquérir de la solidité, on voit des méthodes diverses d'enseignement conduire à des résultats divers aussi. La puissance du raisonnement résulte en grande partie de la direction imprimée à la marche du développement de cette faculté puissante. Ce qui a lieu au moment de l'accroissement des fonctions cérébrales ne se montre plus aussi facilement quand cet accroissement est arrivé àson faîte. Les actes qui appartiennent à l'intelligence possèdent alors une habitude et un mode de production dont elles ne se départiront qu'avec peine. Une certaine somme de connaissances acquises, combinées auxidées innées, forment la base de l'édifice mental. Mais, s'il était possible, lors de la croissance de l'élément psychique, de disloquer pourainsi dire l'agencement mental et d'amener un certain désordre dans les rapports que les opérations intellectuelles ont entre elles, en affaiblissant celles qui sont susceptibles d'une acquisivité plus ou moins considérable, cet état anomal ne peut plus se manifester que
par l'altération des instruments qui traduisent les fonctionnements intellectuels.
L'essai de production des manifestations désordonnées ne se trouve avoir été fait que par des individus qui ont cherché à simuler la folie. Il n'entrera jamais dans l'esprit d'un homme raisonnable d'expérimenter de pareilles transformations de sa raison par pure curiosité et dans le simple but d'obtenir ces mêmes transformations qui le priveraient peut-être de ce noble privilège del'humanité.
En ajoutant les mauvaises conditions physiques que détermine la simulation de la folie au trouble mental artificiel qui vient compliquer la gêne des fonctions encéphaliques, il n'y a pas lieu de s'étonner que la foHe puisse rester ancrée après une contrainte physique et morale prolongée.
Mais de plus ces diverses situations s'accompagnent d'une soulîrance dont le simulateur seul a conscience. Rien ne prouve mieux cette position douloureuse, l'anxiété et les états forcés de toutes sortes que l'aveu même des simulateurs.
M. Morel a complété le compte rendu de l'affaire Dérozier par les propres paroles de ce prévenu après la découverte de sa fraude. Nous les reproduisons telles que les a transmises notre ancien chef de service.
« Dérozier ayant témoigné le désir de me voir, je me suis rendu avec empressement à la prison. Si, dans mon entrevue avec cet homme, j'ai éprouvé un grand soulagement de ce que ses aveux avaient fini par dissiper les incertitudes qui régnaient dans l'esprit de plusieurs jurés à la sortie de l'audience, j'ai été triste-
ment impressionné de voir autant d'intelligence mise au service d'une aussi mauvaise cause. Je ne vous en veux pas. me dit- il, cl' avoir paralysé mon avocat et d'être la cause de ma condamnation; f ai mérité mon affaire^ et si le médecin de Neu fchâtel n avait pas déserté son certificat, f aurais continué mon rôle avec la certitude de mourir à la peine . Vous ne pouvez croire ce que fai souffert. Tai cru devenir réellement aliéné^ et j'avais plus de crainte encore de tomber fou que d'aller auhagne. J ai passé plusieurs mois sans dormir. Il me semblait que la moitié de mon cerveau était vide et quune boule d'eau située dans la partie pleine venait frapper contre la partie vide. Je n'ai été délivré de cette sensation pénible que par la violente inflammation du genou qui m'a fait
mettre à l'infirmerie J'avais lu que l'autopsie la plus
mijiutieuse ne pouvait donner la preuve de l'aliénation pendant la vie, que les caractères de cette affection étaient loin d'être bien définis, et j'ai pensé quune folie avec un caractère nouveau , pris au hasard, serait de nature à dérouter les médecins. Je me suis trompé ; ce qui est fait est fait.
« J'ai cherché à consoler ce malheureux en lui faisant entrevoir une commutation de peine pour prix de sa bonne conduite à Cayenne. Dérozier secoua mélancoliquement la tête en disant : Une fois qu'on est enferré dans le mal, on a de la peine à s'en tirer. J'ai quarante-deux ans, c'est trop tard. Je me retire du monde maintenant; j'entre au cloître et mon rôle est fini. »
Bien d'autres simulateurs ont fait une confession
analogue : le nommé M..., dont M. Campagne nous a donné l'histoire, a fourni des détails qui confirment cette influence pernicieuse de la simulation de la folie.
Les simulateurs q.ui ont prétendu qu'ils seraient devenus fous s'ils avaient continué à simuler la folie quelques jours de plus, avaient parfaitement raison. On connaît de véritables folies survenues à la suite de la simulation. Entre autres faits, l'histoire a consigné que deux marins français, prisonniers sur les pontons anglais, eurent la constance de simuler la folie pendant six mois de suite. Mais, au bout de ce temps, ils ne recouvrèrent leur liberté qu'au prix de leur raison véritablement perdue.
D'ailleurs il n'est pas que la folie dont la simulation laisse à sa suite l'affection réelle qui n'était que simulée. Il est d'autres névroses, telles que l'épilepsie, qui sont restées sur le terrain où l'imitation les avait insinuées. M. le docteur Prosper Lucas, qui a choisi pour sujet de sa dissertation inaugurale la propagation sympathique des névroses et des monomanies, a insisté d'une manière particulière sur les résultats de la simulation. Il nous écrivait, il y a quelque temps, qu'il a eu dernièrement l'occasion de voir à la Sûreté un exemple de ce genre bien frappant. C'était un repris de justice, jeune effronté qui avait très-longtemps joué l'épilepsie. Ses accès de commande avaient fini par devenir réels, et il demandait à notre savant confrère, sans détour ni vergogne, de le débarrasser de cette fin de la farce.
Ces faits expliquent parfaitement que certains cas de
folie simulée pendant la durée d'une expertise médicolégale assez longue aient pu dégénérer en folies réelles.
Les recherches nombreuses que nous avons faites pour traiter la question si importante de la simulation .de la folie peuvent se terminer par les considérations suivantes :
La folie est simulée surtout par des criminels. Mais il s'en faut de beaucoup que tous les criminels aient recours à cette ressource fallacieuse.
On rencontre un grand nombre de cas de simulation oii le simple bon sens suffit pour découvrir la feinte. Ce n'est pas à ces cas-là que s'adressent tous les développements que nous avons dû donner à l'étude de la simulation de la folie. Il en est qui sont très-diffîciles à reconnaître.
On retrouve dans la vie antérieure des simulateurs de cette dernière catégorie des faits divers prouvant une aptitude déjà ancienne à contrefaire et partant d'un caractère rusé.
Certains individus sont doués d'une ténacité et d'une habileté extraordinaires et exigent de la part des médecins experts des connaissances approfondies sur la folie, une ténacité et une habileté capables de mettre en défaut ces mêmes armes des simulateurs et de réduire à l'évidence les stratagèmes qu'ils emploient pour arriver à leur fin.
La folie étant une maladie procédant de l'association
de l'âme et du corps, on doit examiner avec soin les symptômes psychiques et physiques.
L'examen nécessaire h. la découverte de la simulation ne saurait être borné à l'examen des pièces, des dépositions et des antécédents de l'individu, mais on doit procéder très-minutieusement à l'examen personnel. On ne saurait s'entourer de preuves trop nombreuses quand il s'agit d'apprécier l'état mental de cet individu et qu'une conséquence aussi grave qu'une condamnation peut résulter de cette appréciation.
C'est l'asile d'ahénés qui offre les meilleures conditions pour l'examen personnel. Là où se trouvent des hommes expérimentés et livrés depuis longtemps au traitement des maladies mentales, se trouvent aussi les moyens les mieux appropriés à l'observation la plus exacte de l'état mental, simulé ou non.
Parmi les formes que les simulateurs ont adoptées, on rencontre surtout l'imbécillité, la stupidité, la démence, la manie aiguë. Il y en a peu qui aient essayé de contrefaire des monomanies ; quelques-uns ont feint l'épilepsie, l'hystérie, le somnambulisme, différentes paralysies.
En raison de la complexité des phénomènes psychiques et physiques constituant chaque forme de folie, complexité indépendante de la volonté, il est impossible au simulateur de fournir au médecin expert le cortège naturel des désordres appartenant à cette maladie.
Les aliénés simulateurs pèchent en général par l'exagération de tel ou tel symptôme aux dépens ou en l'absence de tels ou tels autres.
Il est quelquefois nécessaire de recourir à quelques moyens supplémentaires de l'examen direct pour mettre au grand jour le véritable état de l'individu qu'on examine. On doit alors employer ceux qui sont le plus en rapport avec la dignité humaine.
Enfin la simulation de la folie peut produire sur les simulateurs eux-mêmes des effets très-fâcheux. La contrainte morale et physique et plusieurs conditions très-pénibles exigées par la simulation peuvent amener, par suite de la prolongation forcée de cette feinte, une aliénation mentale réelle.