CHAPITRE X
De la simulation de la folie dans certains états physiologiques. Menstruation, g^rossesse, êige critique.
La femme est un être essentiellement émotif. — Son rôle physiologique est parfaitement défini. — La menstruation est le point de départ du mouvement organique qui doit préparer l'accomplissement de ce rôle. — Modifications du moral à l'époque du flux menstruel. — Troubles psychiques pendant la grossesse. — Loi du 28 germinal an III. — Trentième observation. — Trente-unième observation. — L'état de grossesse seul ne peut déterminer la folie. — Trente-deuxième observation. — Influence de la première menstruation à la suite de l'accouchement sur la production de la folie. — La simulation de la fohe à l'âge critique paraît très-difficile.
Ce chapitre ne saurait guère concerner que les femmes, car je ne sache pas que- certains états physiologiques, soit le développement de la puberté, soit l'arrivée de l'âge mûr ou de la vieillesse puissent chez l'homme donner heu à des phénomènes nerveux qui se manifestent par des troubles considérables de l'intelligence et capables de réclamer l'attention des médecins légistes. Il n'y a guère que des exceptions qui trouvent leur exphcation dans les antécédents ou une prédisposition suffisamment déterminée.
Il n'en est plus de même pour la femme où .ces symptômes d'une révolution plus ou moins puissante se présentent assez fréquemment. En raison de cette fréquence et des idées reçues dans le monde, ils peuvent offrir des applications importantes en médecine légale et obliger le médecin expert à se prononcer d'une
manière catégorique. Il est donc d'un certain intérêt de traiter ici de quelques cas qui sont susceptibles de donner prise à la simulation de la folie ou de diverses impulsions qui ont été qualitiées d'irrésistibles.
Pour procéder avec ordre, nous traiterons successivement des troubles intellectuels 1° pendant la menstruation, 2" pendant la grossesse, 3° pendant l'âge critique.
La femme est un être essentiellement émotif. Le système nerveux est doué chez elle d'une susceptibilité toute particulière qu'on ne pourrait trop étudier, tant il offre à l'observateur de faces nombreuses qui peuvent échapper.
Le rôle physiologique de la femme est parfaitement défini. La propagation de l'espèce humaine lui a été confiée et tout dans son organisation tend à ce but providentiel. Mais il s'en faut de beaucoup que toutes les femmes possèdent cette aptitude si essentielle sans qu'il doive se produire de perturbation dans leur économie. Il ne faut en accuser que le vice de l'éducation tant psychique que physique si les phénomènes anormaux que nous allons signaler sont aussi nombreux. Très-souvent la fonction naturelle de la conception suivie de la grossesse et de l'accouchement amène une réaction salutaire contre les erreurs des parents, des philosophes et de la société moderne. Notre position de médecin aliéniste nous met à même de connaître particulièrement tous les résultats malheureux de la civihsation mal entendue et nous ne saurions trop insister sur la rigoureuse observance des lois naturelles
et des règles hygiéniques appropriées à chaque sexe.
La menstruation est le point de départ du mouvement organique qui doit préparer l'aecomplissement du rôle dévolu au sexe féminin. Il est peu de femmes dont le moral ne reçoive quelque atteinte au début, au retour ou à la cessation du flux menstruel. Pourtant, ce n'est vraiment que par exception que le médecin aliéniste se trouve appelé à constater des faits véritablement dignes d'être rapportés à un trouble mental d'une certaine durée. Les brusqueries, les désirs exagérés, les fantaisies capricieuses, les attendrissements sans motifs, les appétits bizarres, les aversions inexplicables ne sont pas rares; mais il arrive quelquefois que des perversions instinctives provoquent des actes malfaisants. M. le docteur Delasiauve, dans son Joiomal de médecine mentale, a étudié d'une manière particulière la folie occasionnée par la menstruation. Il a noté que, dans ces circonstances malveillantes et réellement maladives, le mensonge s'unissait à la méchanceté et à la ruse. On entend les plus lâches médisances, les délations les plus calomnieuses. On observe des trames perfidement ourdies, l'invention de failles sataniques et même des détournements dont on prend le soin habile de faire peser le soupçon sur autrui. Peu de chose suffit pour pousser les jeunes nubiles à des déterminations violentes. On a constaté des suicides, des homicides, des incendies qui n'ont pas d'autres véritables causes que des congestions périodiques. Mais hâtons-nous de dire que ces extrêmes conséquences partent, comme dans les conditions qui vont suivre, d'une
prédisposition presque toujours définie, soit par des antécédents héréditaires, soit par des modifications successives depuis l'enfance. C'est la base du jugement que doit porter le médecin expert et qu'il doit opposer aux allégations qui peuvent être faites par des simulatrices.
C'est certainement la grossesse qui, plus que toute autre condition physiologique, peut donner lieu à ces manifestations morbides qui peuvent appeler l'intervention du médecin légiste, à des impulsions criminelles et irrésistibles. L'influence de la grossesse sur la production ou le cours de l'aliénation mentale a été entrevue par les auteurs les plus anciens. Çà et là dans la plupart des ouvrages, on retrouve des exemples isolés. Mais il faut arriver jusqu'à nos jours pour avoir sur ce sujet des notions réellement scientifiques. Le regrettable docteur Marcé a consacré un livre entier à l'étude de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nourrices. Nous ne citerons pas moins le savant directeur du Journal de médecine mentale qui s'est livré dans ce recueil à l'étude des diverses formes mentales.
Les faits se rapportant aux perturbations psychiques occasionnées par la grossesse sont nombreux. Combien la fausse appréciation de ces faits a conduit à des erreurs médico-légales! Mais aussi, nous devons l'avouer, combien ils doivent servir de prétexte pour justifier certains méfaits ! On comprend que le médecin expert doit se livrer à un examen très-sérieux et très-approfondi dans des circonstances aussi délicates et chercher
des signes précis qui l'empêchent de. se fourvoyer et d'induire en erreur le tribunal.
La loi du 28 germinal an III, abrogée lors de la rédaction du code civil, voulait qu'une femme prévenue d'un crime emportant la peine de mort ne pût être mise en jugement avant qu'il eût été vérifié qu'elle n'était pas enceinte. L'oubli de la visite propre à constater une grossesse fit casser un jugement de la cour criminelle du département de la Dyle, non- seulement à cause des émotions qui pourraient compromettre la vie de l'enfant, mais encore parce que, dans cette situation, une femme pourrait ne pas avoir toute la présence d'esprit nécessaire à la défense (1).
Trentième observation. — Marc reproduit d'après Worbe une observation très-intéressante (2). 11 s'agit d'une femme, âgée de 29 ans, qui, le 7 juillet 1812, avait dérobé, en plein marché, dans une boutique, un coupon de toile rayée de rouge et de blanc. Cette femme arrêtée à l'instant même et conduite chez le juge de paix, répondit qu'il était vrai qu'elle avait pris sur le comptoir de la marchande une pièce de cotonnade, en déclarant toutefois qu'elle était enceinte d'environ six semaines , qu'elle avait fait ce larcin malgré elle et qu'elle y avait été poussée par une envie qu'elle n'avait pu surmonter. Nonobstant elle fut transférée à la maison d'arrêt de Dreux. Après un aveu semblable devant les magistrats de ce siège et
(1) Eusèbe de Salles, Traité de médecine légale, p. 171 {Encyclopédie médicale).
(2) Loco ciiato, t, II, p. 264.
ayant fourni caution, elle sortit de prison en vertu d'une ordonnance du tribunal.
Ce même jour (12 juillet) se rendant chez elle, cette femme tomba de cheval à la sortie de la ville, un chirurgien et une sage- femme après l'avoir examinée furent d'accord sur l'état de grossesse. Cet accident n'empêcha pas la prévenue d'arriver chez elle le jour même. Pourtant, six jours après cettechute,B..., officier de santé, constata dans un certificat qu'un fœtus d'environ deux mois avait été évacué par la matrice au milieu de caillots de sang et de liquides verdâtres. La cause ayant été portée devant le tribunal correctionnel de Dreux, ce 'même officier de santé assura même devant le tribunal qu'il avait vu le fœtus rendu par la prévenue, qu'il était gros comme un œuf et qu'on l'avait jeté sur le fumier.
Contradictoiremenl à ces dépositions, le maire de la commune qu'habite cette femme atteste qu'il n'a rien vu qui ressemble à un embryon ou à un fœtus. La sage-femme du village n'a aperçu que quelques gouttes de sang, sans apparence de fœtus ni d'embryon.
La prévenue persistait dans les réponses que nous avons mentionnées. Enfin le défenseur, s'appuyant sur les certificats précédents, sur une consultation sans conclusion affirmative d'un médecin et d'un chirurgien, et sur un grand nombre de faits relatifs aux envies de femmes grosses, peignit cette femme sous les couleurs les plus intéressantes, après avoir fait ressortir la conduite irréprochable qu'elle avait tenue avant d'avoir succombé à la malheureuse tentation de voler.
Le substitut, fils de l'avoué défenseur, donna des conclusions favorables à l'accusée.
Malgré tous les efforts de la défense, l'opinion du barreau resta partagée, et ce ne fut que huit jours après que le président prononça le jugement dont voici le dispositif.
« Attendu qu'il résulte de l'instruction 1° qu'un coupon de marchandises a été soustrait de la boutique et de dessus l'étal d'un marchand établi sous la halle d'.... le mardi 7 juillet dernier, et ce frauduleusement et avec les précautions qui pouvaient en dérober la connaissance à la personne volée; 2° que cette soustraction a eu lieu de la part de la femme N... qui ellemême n'a ni hésité ni cessé d'en faire l'aveu, en ajoutant que c'est la suite d'une envie qu'elle attribue à son état de grossesse ; envie à l'impulsion de laquelle elle a cédé comme à une force majeure et invincible.
« Considérant que l'accusée ne fait remonter sa conception qu'à six semaines ou deux mois avant le vol; qu'à ce terme, la grossesse est toujours incertaine, trèsdifficile, même presque impossible à reconnaître et à constater; que, plus tard même, la prolongation de la grossesse, les mouvements sensibles de l'enfant dans le sein de la mère, ou bien un accouchement soit à terme, soit avant terme, peuvent seuls dissiper toute sorte de doute, et que, dans l'espèce, tous les moyens manquent, puisque l'accouchement prématuré dont l'accusée argumente pour justifier, suivant elle, sa grossesse, qui ne peut l'être par le seul certificat enregistré qu'elle a produit, n'est lui-môme pas prouvé ;
la déposition du sieur B...., la seule qui en parle, n'étant rien moins que probante 1° à cause des circonstances
dont rendent compte et le sieur , maire, et la
veuve , sage-femme au Bois-Leroy ; 2<* parce
qu'elle n'est que la répétition du certificat qu'on avait eu l'excessive précaution d'obtenir dudit sieur B.... dès le 18 juillet, un mois avant de l'assigner comme témoin, circonstance qui rend tout témoin reprochable en matière civile, suivant l'article 283 du code de procédure, ne permet pas davantage d'accorder à sa déposition entière et pleine foi, dans n'importe quelle matière.
« Considérant encore que, quand bien même la grossesse et l'accouchement de l'accusée seraient aussi constants qu'ils sont équivoques et douteux, il lui resterait encore à prouver que son état de grossesse l'ayant subitement jetée dans un état de démence et de délire exclusif de toute liberté morale, elle se serait portée à l'acte sur lequel il s'agit ici de prononcer.
(( Considérant qu'il n'existe dans l'instruction de preuve satisfaisante ni de la possibilité d'un semblable délire, ni que l'action de l'accusée soit l'effet involontaire, de sa part, de cette cause unique.
(( Considérant enfin qu'il importe au bon ordre, à la sûreté, à la garantie des propriétés placées sous l'égide des lois sagement interprétées et appliquées, qu'une excuse de la nature de celle invoquée par l'accusée et qui n'est appuyée d'aucune disposition légale, ne soit que très-sobrement, très-difficilement accueillie par les tribunaux, qu'il ne leur est peut-être pas permis
de l'admettre, n'étant fondée sur aucune disposition de loi.
« Le tribunal, dans ces circonstances et par ces mo tifs, déclare la femme N.... coupable d'avoir, le 7 juillet
dernier, volé et condamne la femme N à
un an d'emprisonnement et aux dépens. »
Ce jugement fut saisi en appel au tribunal de Chartres. Le procureur démontra jusqu'à l'évidence que dans cette cause, tout était ignorance, fraude, simulation, mensonge, imposture, et il conclut à la confirmation du jugement rendu par le tribunal de Dreux. Ces conclusions furent adoptées. Néanmoins, par des circonstances atténuantes qu'il n'exprime pas, le tribunal de Chartres réduisit la peine à six jours d'emprisonnement.
La Gazette des Tribunaux (uov. 1857) a donné l'histoire d'une voleuse très-adroite, surnommée la femme enceinte : toutes les fois qu'elle était prise en flagraat délit, elle prétextait un état de grossesse qui la poussait au vol d'une manière insurmontable ; mais rien dans son état mental ne justifiait cette allégation, que jamais les tribunaux ne prirent au sérieux (1).
Voici une observation que j'emprunte textuellement au Traité pratique de médecine légale de Casper, t. I, p. 396. •
Il s'agit de vols commis par suite d'un prétendu caprice de femme enceinte.
Trente et unième observation. — Madame de X
0) Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes, p. 126.
était allée commander, au mois de janvier 18.., chez un orfèvre, un cadeau pour son mari, et avait profité d'un moment où elle était seule dans le magasin pour se pencher sur le comptoir. Aperçue par le garçon, elle devint pâle, demanda un verre d'eau dont elle but un peu et s'éloigna à la hâte. Elle était à ce moment au cinquième .mois de sa grossesse. L'orfèvre s'aperçut tout de suite de l'absence de plusieurs objets dans ce comptoir, entre autres d'un cachet et d'un médaillon.
Au commencement de mai, quatre semaines avant
son accouchement, madame de X alla chez un
deuxième orfèvre, choisit des boucles d'oreilles coûtant trois thalers et offrit en échange de vieux bijoux et aussi des fragments de médaillon volé. Le marchand, voyant que le médaillon formait une valeur plus grande, l'engagea à prendre autre chose, elle s'y refusa disant qu'elle n'avait pas pour le moment besoin (T autre chose; cependant, elle se décida à prendre encore des cuillers à café en argent et \ 0 thalers en monnaie. A la même époque, elle alla chez un troisième orfèvre, demanda une cuiller en argent et offrit en échange la partie inférieure du cachet volé. Dans ces deux magasins, elle avait aussi volé.
Les trois orfèvres étaient amis et se communiquèrent
leurs soupçons sur madame de X , et le second se
présenta chez elle au milieu de mai sous un prétexte quelconque pour pouvoir bien la reconnaître. A peine rentré chez lui, la dame arriva ; elle se trouvait tout près de son accouchement, elle le supplia par ce qu'il
y a déplus sacré, de lui dire pourquoi il était venu chez elle. Il s'y refusa.
Le 29 mai elle accoucha, et le 30 elle reçut une convocation devant le procureur royal, ce qui naturellement étonna beaucoup son mari. Celui-ci rapporta au juge : elle m'avoua, comme s éveillant d'un rêve, quelle avait eu pendant sa grossesse une envie irrésistible déposséder tout ce qui brille, surtout de l'argenterie neuve, . C'est ainsi qu elle a pris les objets dans les magasins en état de démence complète. Une autre fois elle m'assura ne rien savmr du tout de ce dont on lui parlait, une autre fois encore elle dit quelle était sortie avec l'intention de rendre les objets, mais que chemin faisant la certitude lui a été révélée qu'ils étaient sa propriété.
Voici ce que contiennent les actes sur sa personne :
La femme de X.... est âgée de 22 ans, de bonne famille ; elle montra de bonne heure une vanité ridicule et une coquetterie exagérée ; ce que cependant n'avoue pas son mari, qui la décrit «comme une femme douce, tranquille, honnête et religieuse. » 11 fut prouvé par un grand nombre de témoignages, depuis ceux de ses domestiques jusqu'à ceux de ses parents nobles, que bientôt après le commencement de cette première grossesse, il s'est présenté un très-grand changement dans sa disposition d'esprit. Elle devint distraite, insouciante, et surtout il se développa, en elle une envie trèsgrande de tout ce qui était brillant et reluisant; envie qu'elle satisfît par les moyens les plus extraordinaires, par exemple elle frottait continuellement tous les objets
de cuivre de sa maison, jouait toujours avec de la monnaie neuve.
Son mari dépose qu'elle s'est plainte souvent à lui qu'elle voyait chez ses amis des choses brillantes dont elle avait tellement envie qu'elle se sentait prise d'un désir violent de s'en emparer, et qu'elle le priait de ne plus la mener chez ces personnes. De nombreux témoignages prouvèrent ce désir curieux de posséder des objets brillants. Nous citerons, par exemple, ce qui lui arriva chez un de ses parents : elle prit un couteau en nacre et des marques de whist en présence de joueuses. On n'attribuait pas cela à des plaisanteries, mais on se disait seulement qu'elle avait pour le moment la tête à l'envers.
Le médecin de la famille la déclara non responsable, mais mon prédécesseur devant la Cour ne fut pas de cet avis, et n'accepta pas même une responsabihté diminuée. A cause de cette contradiction on eut recours à un super-arbitre du collège médical de la province, et je fus chargé de faire un rapport sur cette affaire.
Mon opinion se basait sur les principes que j'ai développés plus haut dans le texte, au sujet de l'idée fixe et des caprices des femmes grosses. Je niai positivement que l'accusée eût été atteinte d'un caprice de femme crrosse qui avait altéré ses fonctions mentales, et je discutai la valeur qu'il fallait attribuer au changement qui s'était opéré dans ses goûts, sa manière d'être, dans ses dispositions mentales ; je disais qu'il était très-naturel qu'elle eût conscience de ce caprice, comme on le voit par la déposition de son mari qu'elle prie de ne pas la
mener chez ses amies qui possédaient des choses brillantes. C'est ce qui arrive à quiconque est atteint d'une idée fixe ou d'une envie dont il ne peut s'affranchir, mais qu'il maîtrise encore avec sa raison puisqu'il en a conscience; mais il esttrès-étonnant que cette femme n'ait pas évité, plutôt que les appartements de ses amis, les magasins pleins d'objets brillants, qu'au lieu de charger les domestiques de l'achat qu'elle avait à faire, elle soit allée, sans nécessité même, en état de grossesse avancée, dans des magasins dont elle connaissait tout le danger pour elle. Nous examinâmes ensuite sa conduite vis-à-vis des orfèvres volés.
Nous remarquâmes cette circonstance importante que chez un orfèvre, au lieu de prendre des objets brillants, elle répondit qu'elle n'avait plus besoin de rien et se fit rendre de l'argent. Elle avait gardé un profond secret de ses vols même pour son mari : elle avait dit être sortie pour rendre les objets volés, ce qu'elle n'avait pas fait; de plus, ce qui ne se rapportait pas du tout à son envie maladive, elle brisa, afin de les rendre méconnaissables, les objets volés; elle a toujours changé d'orfèvres. Considérant, de plus, les nombreux mensonges contradictoires qu'elle avait faits dans les interrogatoires, nous conclûmes : l'envie maladive de madame de X. . . . n'a pas été irrésistible, ne l'a pas entraînée malgré elle à ses trois vols, qui sont au contraire des actions criminelles dont elle est responsable.
La dame fut condamnée, séparée de son mari, et, après plusieurs années, tandis qu'elle n'était pas enceinte, elle vola de nouveau des étoffes dans un magasin !
Dans un travail inédit datant de 1856, travail oii, partant de quelques faits que j'avais observés dans l'asile départemental de Vaucluse, je m'appliquais à étudier la physiologie pathologique de la folie chez les femmes enceintes et les nouvelles accouchées, j'étais arrivé aux conclusions suivantes que je reproduis :
(( Que l'anémie, conséquence de l'insuffisance de la puissance vitale et des éléments de la nutrition, était le fait principal que frappait le clinicien et qu'il semblait qu'avec un régime tonique parfaitement gradué on pût rétablir l'équiUbre détruit par le manque de matériaux nutritifs ; que c'était en etiet une indication majeure du traitement de la folie des femmes enceintes et des nouvelles accouchées; mais que, par une comparaison de ces conditions pathogéniques avec les différents états anémiques que l'on rencontre dans la pratique médicale, il était facile de reconnaître que cet appauvrissement organique ne saurait suffire pour amener la folie ou les perversion s de l'intelligence. Il fallait donc, à notre avis, ou une prédisposition héréditaire ou une cause morale ou physique puissante et réellement active.
« En outre, j'avais cru devoir reconnaître que les actes déterminés par l'aberration mentale au moment de la grossesse ne partaient pas tous d'une anémie plus ou moins caractérisée, quelesmouvementscongestifs étaient aussi bien souvent la cause de ces désordres mentaux. La prescription de la saignée recommandée dans quelques cas de grossesse se retrouvait ainsi indiquée dans des circonstances toutes particulières.
«Enfin que cette influence de la congestion ex-
DANS CERT.UNS ÉTATS PHYSIOLOGIQUES. o..9
pliqiiait même certcûns cas graves où l'anémie avait pour ainsi dire préparé le terrain morbide en diminuant la force de résislance susceptible d'être opposée au molimen congestif ou inflammatoire. »
Ces résultats, que nous constations au début de nos études psychiatriques, nous semblent encore conformes à l'observation clinique. En dehors des causes que nous venons d'énumérer, il faut noter encore les perversions et les exagérations de l'activité nerveuse qui nous conduisent aux faits se rattachant au nervosisrae, à l'hypochondrie, à l'épilepsie, à l'hystérie.
Les considérations que nous avons émises relativement aux types des maladies mentales trouvent leur application ici non moins que dans les autres cas qui peuvent se présenter au médecin expert.
En résumé la grossesse détermine de nombreux phénomènes du côté du système nerveux, surtout une mobilité et une impressionnabihté excessives. L'excitation des facultés intellectuelles se rencontre plus rarement qu'une tendance inaccoutumée au découragement et à la mélancolie. Celte situation part d'un équilibre mental qui est loin d'être parfait, mais qui est pourtant distinct de la folie, attendu que la conscience des actes n'est jamais complètement anéantie.
Ainsi nous ne saurions admettre que l'état de grossesse seul puisse déterminer la folie et les impulsions irrésistibles qui anéantissent le libre arbitre. 11 en résulte que ce prétexte de grossesse que choisirait une femme prévenue d'un vol ou de tout autre méfait demande un examen approfondi. 11 en résulte aussi que
les symptômes d'aliéualion mentale qu'elle peut présenter réclament une enquête très-sérieuse d'après les règles que nous avons déjà établies.
Il peut arriver aussi que le travail de l'accouchement détermine une telle secousse que l'intelligence en soit vivement ébranlée. Voici un fait que j'emprunte encore à l'ouvrage de Casper, page 287, tome I.
Trente-deuxième observation. — Le 14 septembre, la fille E...., âgée de 36 ans, étant déjà accouchée, il y a quinze ans, avait mis au monde un enfant qui, d'après l'autopsie, a été reconnu comme ayant vécu. L'accusée avait caché sa grossesse, quoiqu'elle connût très-bien sa position. Elle raconte que le jour de son accouchement elle sentit un simple frisson, puis enfanta sans s'y attendre et sans douleur.
Elle était couchée dans son lit et couverte d'un drap; elle disait avoir laissé l'enfant trois à quatre heures sous le drap, entre ses cuisses, parce qu'elle ne le croyait pas vivant. Puis elle disait aussi avoir arraché le cordon iwès du ventre de cet enfant mort et T avoir mis dans le dt à côté délie. Le lendemain, elle s'habilla, enveloppa l'enfant mort dont elle avait caché la naissance, et le porta dans un endroit public où elle le déposa.
Elle avoua ensuite dans un autre interrogatoire avoir senti que quelque chose glissait hors de son ventre, quoique le frisson lui eût ôté presque toute connaissance. Après trois heures à peu près, pendant lesquelles elle eut une fièvre qui l'avait empêchée de bouger, elle dit avoir senti quelque chose de froid aux cuisses, et ce n'est qu'alors qu'elle comprit quelle était accouchée, puisque jus-
qu'à ce moment elle n avait pas eu assez de minaissance pour se rendre compte de ce qui lui était arrivé. Elle jmt alors l'enfant quelle trouva froid et roide, sans le moindre signe de vie. Elle se contredisait donc avec ce qu'elle avait dit auparavant.
Voici, d'après le récit des témoins, ce qui s'est passé pendant les trois heures en question. Comme elle s'était plainte en rentrant chez elle de maux de tête, la cuisinière lui apporta du thé de camomille, et trouva l'accusée au lit dans la chambre à coucher, couverte jusqu'au cou ; à la question : Avez-vous très-mal à la tête? lui demanda sa cuisinière, l'accusée répondit : Les douleurs sont encore violentes., mais cependant cela va mieux. La cuisinière n'a remarqué rien de singulier, si ce n'est que sa maîtresse avait la figure rouge, elle ne s'est surtout pas aperçue qu'elle eût perdu connaissance, puisqu'elle lui répondait juste à toutes les questions. ^
La mère de l'accusée, qui rentra à midi, c'est-à-dire une heure après celle-ci , entendit aussi sa fille se plaindre de maux de tête violents, après trois heures elle revint auprès du lit de sa fille cadette et y resta
jusqu'au soir. Il est inutile de dire que la femme E
causa très-bien avec sa mère et sa sœur, puisque son état mental trois heures après l'accouchement n'est pas en question.
Dans un interrogatoire postérieur, la femme E
raconte : Je suis revenue à moi au bout d'un certain temps, je vis la tasse de thé qui se trouvait devant moi, je réussis à en prendre quelques gorgées, et aussitôt le frisson me reprit et je perdis de nouveau connaissajice.
L'autopsie a démontré que renfant a vécu, qu'il est mort par suffocation ; mais nous n'attribuons celte mort à aucune cause active, nous pensons qu'il est très-vraisemblable qu'elle a été produite par l'abandon de cet enfant nouveau-né entre les cuisses de sa mère et sous le drap pendant trois heures.
On nous demanda si ce que disait l'accusée était croyable ; je répondis que la perte de connaissance plus ou moins complète pendant l'accouchement n'est pas très-rare; il est surtout fréquent de voir au dernier moment décisif de l'accouchement une perte de connaissance momentanée causée par les violentes douleurs et la congestion cérébrale. De plus cette congestion peut durer plus longtemps, prolonger la perte de connaissance et produire des états réellement dangereux. La perte de connaissance , dont il est question dans ce moment, de trois à quatre heures, serait l'intermédiaire entre les deux états que nous venons de mentionner. La manière dont cette perle de connaissance a eu lieu est extraordinaire, surtout les secours de l'art ayant manqué, quoique nous ne voulions pas nier sa possibilité. Voici les raisons cependant qui nous font douter de sa réalité.
La femme E dit être accouchée pendant que sa
famille dînait; or, il est confirmé que le dîner était fini et que la cuisinière qui lui apporta le thé avait déjà dîné. Au moment où on lui apporta ce thé, elle était déjà accouchée depuis très-peu de temps, mais elle n'était pas sans connaissance, car elle a parlé très-raisonnablement avec sa bonne, qui ne lui a trouvé rien de
singulier. Il est important de remarquer qu'elle n'en est pas à son premier accouchement, qu'elle est accouchée il y a quinze ans et qu'elle a déjà trente-six ans. Ce ne sont pas là des circonstances qui permettent d'admettre une ignorance complète de ce qui concerne l'accouchement. Elle devait surtout savoir qu'avant et pendant l'accouchement, même quand celui-ci se fait vite, on perd une grande quantité de sang par les parlies génitales; et l'on ne peut croire qu'une personne qui se plaint de maux de tête, ne s'aperçoive pas qu'elle est couchée dans un fluide chaud. Elle avoue ellemême qu'elle a senti quelque chose lui glisser du ventre; cependant elle tâche d'éviter la contradiction en disant qu'elle s'est rétablie un instant et qu'elle est retombée dans sa perte de connaissance. Cette assertion n'est pas croyable, car l'expérience nous montre qu'il n'y a jamais une telle intermittence dans les accès de l'évanouissement, surtout si l'on n'emploie pas les secours de l'art et si des saignées n'ont pas amené une
amélioration momentanée. Or, si la femme E
avait conscience de son état lorsque la cuisinière lui apporta le thé, il faut aussi admettre qu'elle était en état de donner à son enfant les secours nécessaires, et qu'elle devait savoir que l'enfant pouvait suffoquer dans le lit entre ses cuisses. D'un autre côté, il est impossible de croire que cette femme ne s'est aperçue de la présence de son enfant que lorsque celui-ci était déjà mort.
Nous avons trouvé les poumons de l'enfant remplis d'air, ce qui prouve qu'il a dû respirer, remuer, et
peut-être crier sous la couverture, comme tous les enfants lorsqu'ils viennent de naître. En supposant que cet enfant ait suffoqué sous la couverture, il est impossible qu'au bout de trois heures il ait été froid et roide.
D'après ce qui précède je conclus :
Qu'il n'est pas possible que l'accusée pendant et après l'accouchement, ait pu être dans un état d'évanouissement qui l'ait empêchée de donner des secours à son enfant, et que l'accusée ment en disant qu'elle n'a pas remarqué un signe de vie de la part de son enfant.
On peut donc profiter de la situation physiologique de l'accouchement pour chercher à faire excuser des tendances criminelles. Marcé a réuni un certain nombre de cas de folie transitoire au moment de l'accouchement (1). Il fait remarquer que dans les uns les actions et les paroles sont d'une égale incohérence. Le trouble intellectuel peut revêtir tous les caractères de la manie suraiguë. Les malades n'ont nullement conscience de leur état. Dans les autres les actes délirants, motivés par les vives douleurs de l'enfantement se rattachent logiquement à leur point de départ; ainsi certaines femmes, au milieu d'un véritable accès de fureur, cherchent à exercer sur elles-mêmes ou sur l'enfant, des actes de violence pour abréger leurs souffrances.
Généralement le délire survenant pendant le travail de l'enfantement est un phénomène sympathique lié uniquement à l'acuité et à la prolongation des dou-
(1) Loco citato, p. 134.
leurs; pourtant il a lieu quelquefois dans les accouchements tout à fait naturels et il coïncide alors soit avec l'expulsion du fœtus, soit avec l'expulsion du placenta. Ce délire cède spontanément, lorsque l'accouchement se termine.
Les faits oh l'aberration mentale a été constatée sont heureusement très-rares, et en raison de cette rareté, leur admissibilité ne peut être que le résultat d'une observation très-sévère.
M . Baillarger dans ses Leçons orales et Marcé dans son Traité de la folie des femmes enceintes, ont insisté sur l'influence que la première menstruation à la suite de l'accouchement peut avoir dans la production de la folie. Comme le dit le savant médecin de la Salpêtrière, on comprend que la fonction des menstrues supprimée depuis près d'une année, se rétablissant chez les femmes qui ont été en proie à des émotions vives et qui sont souvent dans un état d'anémie, doit déterminer plus de troubles que la menstruation dans les conditions ordinaires.
L'allaitement prolongé produit aussi un affaiblissement considérable qui peut amener des névroses graves sous toutes les formes possibles. Mais dans ce cas il faut des émotions profondes ou persistantes, une certaine prédisposition mentale, etc., pour donner naissance à cette forme de lésion cérébrale qui engendre la fohe.
Enfin il n'est pas jusqu'à l'âge critique qui ne puisse devenir le, point de départ de maladies mentales. On sait qu'on a désigné sous ce nom la période oh la femme
perd son aptitude à la reproduction. Celte période est signalée par un trouble plus ou moins prononcé de la santé tant physique que morale. Mais ce ne sauraient être de ces impulsions subites et irrésistibles qu'on a mentionnées comme appartenant à la première menstruation ou à la grossesse et sur lesquelles nous nous sommes suffisamment expliqué. Ces états phrénopathiques entrent presque généralement dans la catégorie des folies sympathiques et dépendent d'une hyperesthésie ou d'une hypérémie de l'utérus. Il n'est pas rare de voir ces troubles psychiques s'accroître peu à peu plus tard par suite d'une altération organique telle qu'une inflammation chronique, le cancer de la matrice ou des parties emironnantes, etc.. La simulation, dans de pareilles conditions, nous paraît d'autant plus difficile que l'état chronique imprime au délire un caractère particulier ou que l'amélioration mentale suit le rétablissement de l'organe sexuel.