PRÉDISPOSITION
L'aliénation mentale ne saurait apparaître sans une
(1) Recherches statistiques sur l'hérédité de la folie.
(2) De l'influence de Ihérédité sur la production de la surexcitation nerveuse, elc...
(3) 2\aité des dégénérescences et Traité des maladies tnentales.
(4) La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l'histoire.
(o) De la physionomie chez les aliénés.
prédisposition, sans que l'économie ait été préparée d'une certaine manière, soit par la disposition héréditaire, soit par Faction d'une ou plusieurs conditions plus ou moins actives. Ainsi modifiée, la constitution ne peut plus réagir suffisamment, et la perte de la raison devient la conséquence de ces influences pernicieuses.
Les caractères par lesquels se montre la prédisposition h la folie sont rarement assez tranchés et assez précis pour que le médecin puisse pronostiquer longtemps à l'avance l'égarement de la raison. Ces caractères se tirent surtout des singularités morales, du manque d'équilibre du sentiment par la raison. La partie affective joue le premier rôle dans la production de l'aliénation mentale. Pour ce qui regarde les manifestations intellectuelles, c'est moins le degré de l'intelligence au-dessus ou au-dessous de la moyenne que le défaut d'harmonie entre les facultés psychiques, les singularités, les contrastes qui ont de l'importance. Du reste, ces singularités, ces contrastes présentent, tant dans la partie affective que dans la partie intellectuelle, de très-grandes analogies (1).
Voici comment Griesinger, après avoir dit qu'il faut renoncer à chercher dans les différences de constitution une prédisposition aux maladies mentales, s'exprime relativement à une constitution particulière conduisant à la folie (2).
« Mais il y a une autre constitution tantôt congéni-
(1) Falret, Des maladies mentales et des t,iles d'aliénés, p. 35.
(2) Traité des maladies mentales, traduit pa D->i mie, p. 189.
taie, tantôt acquise, que nous ne pouvons pas reconnaître analomiquement, mais que la physiologie nous permet de bien apprécier, et qui prédispose essentiellement aux maladies mentales. C'est la constitution nerveuse. C'est cet état du système nerveux central que l'on pourrait définir une disproportion entre la réaction et l'irritation. Gel; état peut être localisé dans certaines parties du système central du côté de la moelle, par exemple, ou du côté du cerveau, mais il se fait très-souvent sentir aussi sur tout l'ensemble des actes nerveux. Du côté du système nerveux de la sensibilité, on remarque des hyperesthésies de diverses espèces, une grande sensibilité aux impressions de la température, une sensation alternative spontanée de froid et de chaleur, mais surtout une foule de sensations sympathiques et une grande disposition à la douleur. Pour ce qui est des actes nerveux de la motilité, l'individu n'a pas de forces; il se fatigue facilement; il a une tendance à faire des mouvements brusques étendus, mais peu énergiques; il est sujet aux convulsions. Les facultés mentales présentent un état analogue à celui de la sensibilité et de la motilité. Chez ces individus, la sensibilité morale est très- vive. Ils ont une grande tendance à la douleur morale; tout les émeu t, les afflige, les chagrine ; lesen timent de soi-même, les déterminations sont extrêmement mobiles. D'un autre côté, leur volonté est faible, inconséquente; les efforts manquent d'énergie; les désirs sont précipités, changeants. L'intelligence aussi présente souvent le même état .Les uns sont impressionnablescomme des enfants ; le développement intellectuel chez eux ne se
fait pas d'une manière régulière et uniforme; l'esprit est inconstant, changeant. D'autres ont un esprit vif, chatoyant, mais superficiel, sans persistance. Ils ne s'appliquent à rien d'une façon un peu soutenue. Ils effleurent tout en amateurs. A cette classe appartiennent ces poètes ou ces musiciens médiocres ou baroques, ces génies universels manqués, qui, avec une certaine vivacité et une certaine variété d'esprit, ne peuvent jamais se recueillir avec assez de calme pour produire quelque chose de bon. »
On conçoit facilement quelle influence peuvent exercer sur cette constitution l'éducation et la position sociale. Mais si, par suite du moindre dérangement physique ou par l'effet d'une cause suffisante, une semblable constitution peut conduire à la folie, on ne saurait l'admettre comme capable de fournir les individus criminels et pervers.
La perversité est bien certainement une résultante de l'éducation, de l'exemple et de la position sociale; mais elle n'est pas établie sur un terrain aussi mobile, aussi changeant que celui dont nous avons emprunté la la description au professeur allemand. Suivant les ex. pressions du docteur Dagonet, « la perversité est un état mental compatible avec la raison et capable d'être maîtrisé par elle. L'homme y arrive par degrés sous l'empire d'influences qu'il lui était toujours possible d'écarter. La perversion maladive, au contraire, se déclare et se développe malgré les moyens qu'on cherche à lui opposer, et quelquefois malgré les efforts de l'individu qui en est atteint. »
Que la prédisposition se dessine à l'œil de l'observateur ou qu'elle ne se manifeste pas avant les symptômes prodromiques de l'aliénation mentale elles conséquences immédiates des causes occasionnelles, nous ne saurions accepter la similitude qu'on a voulu établir entre l'aliéné et le criminel. Notre opinion est précisément fondée sur la différence de leur substratum intellectuel et physique. M. le docteur Michéa(l) pense que, chez l'inculpé qui ne jouit pas de l'intégrité de son libre arbitre, le désordre mental coïncide toujours avec des phénomènes de physiologie pathologique. C'est même pour lui ce qui dislingue la perversion maladive de la perversité morale. S'il n'existe aucun de ces phénomènes chez le prévenu, il y a responsabilité. Dans le cas contraire, il y a impulabilité. Nous acceptons cette manière de voir sans poser toutefois ce critérium d'une manière aussi catégorique.
M. le docteur Campagne, qui s'est appliqué (2) à développer ce principe que, sans prédisposition il ny avait pas de folie, a étudié avec soin les causes qui peuvent donner lieu à la prédisposition acquise, et fait remarquer que « souvent, dans cette sorte de prédisposition, la dernière cause prédisposante est à la fois prédisposante et occasionnelle. Elle est prédisposante, en ce sens qu'elle agit comme toutes les causes qui l'ont précédée dans le but de préparer l'individu et de le rendre apte à devenir aliéné. Elle est occa-
(1) Uiiion médicale, 1852.
(2) Quelques considérations sur la prédisposition à l'aliénation mentale {thèses de Montpellier, 18û4).
EXAMEN INDIllECT. 73
sionnelle, en ce sens qu'elle met en jeu une prédisposition qui jusqu'alors n'avait pas" été assez puissante pour faire éclore la folie. »
Enfin, pour me servir encore des expressions du même auteur, «après une atteinte d'aliénation mentale, la prédisposition qui l'avait précédée ne s'épuise pas. Elle semble au contraire avoir acquis une intensité plus grande. L'invasion d'un second accès de folie est toujours plus facile que celle du premier. »
Ces préliminaires nous conduisent à l'étude des causes de la maladie mentale en face de laquelle se trouve le médecin expert.
Dans la très-grande majorité des cas, la maladie est produite, non pas par une cause unique et spécifique, mais bien par une série de circonstances et de conditions fâcheuses. 11 importe donc d'étudier avec soin tous les détails de la vie antérieure des individus, les diverses impressions morales et les maladies physiques variées qui ont pu agir sur leur économie.
Nous avons dit que bien souvent les documents judiciaires ne contenaient que fort peu (le données relatives aux antécédents. Mais c'est surtout au point de vue de l'état physique, que cette insuffisance se manifeste. Or, il n'est vraiment possible d'étudier la pathogénie qu'avec la parfaite connaissance de l'individu. Aussi devons-nous renvoyer le complément de la question des antécédents à la seconde partie de l'expertise médico-légale.
Les différents chefs que nous venons d'étudier et qui
concernenl l'examen des pièces, ne sauraient suffire pour exposer le véritable état mental d'un prévenu. Nous l'avons dit en commençant et nous avons développé cette manière de penser au fur et à mesure que les questions se sont présentées.
En outre, il y a avantage à procéder d'abord par la connaissance de toutes les pièces du procès. On a déjà ainsi des renseignements nombreux et précis qui permettent de soupçonner le genre de maladie du prévenu. On a la facilité de connaître d'avance quelle est la voie dans laquelle on devra entrer quand on sera vis-à-vis du sujet. On évitera des tâtonnements; on s'épargnera d'inutiles longueurs et on sera plus à même d'apprécier les réponses et les détails fournis par l'interrogatoire.