PAR ACCIDENT
Personne n'ignore que les divers genres de blessures figurent à un rang élevé dans la statistique des différents modes de suicide. Il suffira de rappeler dans l'ordre de leur plus grande fréquence les suicides par coups de feu, par précipitation d'un lieu élevé, par instrument tranchant ou aigu, par écrasement.
Les caractères de ces différentes espèces de suicide sont en eux-mêmes assez tranchés pour fournir le plus souvent des signes distinctifs suffisants.
Dans les suicides par coups de feu, c'est dans la grande majorité des cas la tête qui est frappée. L'arme est le plus souvent dirigée dans la bouche, et si l'explosion a eu lieu dans l'intérieur de cette cavité, on observe une déchirure des commissures et des fissures rayonnées en étoile sur la voûte du palais.
Après la face et le crâne, c'est sur la poitrine, dans la région du cœur et beaucoup plus rarement au ventre que portent les blessures suicides par armes à feu.
Souvent le coup est tiré à bout portant et l'explosion n'est pas bruyante. Des blessures peuvent être faites aux mains
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du suicidé par l'arme qui éclate. Et s'il est ordinaire de trouver celle-ci près du cadavre, il n'est pas sans exemple qu'elle ait été projetée même à une assez grande distance.
La détermination médico-légale des caractères du suicide et des signes propres à les différencier de la mort accidentelle ou de l'homicide, constitue toujours un problème extrêmement délicat et sur lequel la lumière ne peut se faire que par l'étude minutieuse de toutes les circonstances qui ont entouré chaque cas particulier. C'est là certainement aussi l'un des points sur lesquels il est le plus difficile de poser des principes généraux, de tracer à l'expert des règles fixes de conduite et pour l'étude desquels, par conséquent, il est surtout avantageux de multiplier les observations pratiques et les exemples
Celui que nous allons rapporter est tout à fait digne d'attention, en raison non-seulement des graves intérêts engagés dans le procès civil auquel il a donné lieu, mais en raison des questions de médecine légale qu'il a soulevées et qui ont été de notre part l'occasion d'exiDériences et de considérations propres, nous le croyons, à faciliter la solution recherchée. Il s'agit d'un fait qui a vivement frappé l'opinion, il y a dixhuit mois, et qui a reçu une grande publicité. Un jeune homme avait été tué dans une voilure où il venait de monter depuis cinq minutes à peine, par suite de l'explosion d'un fusil de chasse. Les compagnies d'assurances sur la vie avec lesquelles il avait contracté pour des sommes considérables peu de temps auparavant, se refusaient à payer ces sommes à ses héritiers, par le motif que sa mort avait été volontaire et non accidentelle. C'est sur cette question que notre avis a été réclamé; avant d'en exposer les termes, nous croyons utile de consigner les principaux documents de l'enquête qui préciseront les faits.
. lo Procès-verbal dressé par le commissaire de polies. — Le 7 sep-
l. Tardieu, Question médico-légale sur un cas de mort violente par un coup de feu, survenue soit par le fait d'un suicide, soil par accident (Annales d'hygiène, p. 443, d<S60, t. XIII).
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tembre 1858, à sept heures et d«mie du matin, a été amenée à notre bureau la voiture n» 378, dans laquelle un homme venait de se tuer avec son fusil de chasse.
Nous avons trouvé dans ladite voiture, assis dans l'angle gauche de la voiture, les jambes croisées, dans la position d'une personne cherchant à se reposer, un homme âgé de trente à trente-cinq ans.
Ily a une majeure partie du crâne, côté gauche, enlevée à partir du milieu du front; la cervelle a jailli partout; près de lui sont sa canne et un fusil de chasse à double canon. Le canon de gauche est encore chargé et amorcé; celui de droite est déchargé, et le chien, auquel on a probablement touché après l'accident, n'est plus au repos.
Nous avons tout de suite procédé à une enquête et entendu : lo Le cocher de la voiture, lequel a déclaré que ce matin, à six heures quarante minutes, au chemin de fer de Lyon, un voyageur l'avait retenu, avait peu après apporté sa malle, et était monté dans sa voiture avec un fusil de chasse, en disant de le conduii'e rue L... ; que, boulevard Beaumarchais, après avoir un peu dépassé la rue du Pas-de-la-Mule, il avait entendu une détonation, sans savoir d'où elle partait; qu'on li;i avait crié d'arrêter, et qu'il s'était aperçu alors que son voyageur, qui avait son fusil entre les jambes, venait de se faire sauter la cervelle,
2o Le sieur W..., lequel a déclaré qu'étant ce matin devant la porte de sa boutique, il avait entendu une détonation et avait vu de la fumée sortir de l'intérieur d'une voiture de place qui passait par le boulevard et se dirigeait vers la Madeleine; qu'il avait couru après la voiture en criant au cocher d'arrêter, ce qui avait eu lieu; qu'un passant avait ouvert la portière de la voiture, d'où était sortie encore de la fumée; que ledit passant, qui lui était inconnu, avait immédiatement retiré un fusil de chasse à deux coups flar.é entre les jambes dhin voyageur et y avait touché; que le susdit voyageur était assis dans l'angle gauche de la voiture, avait les jambes croisées, les pieds chaussés, une partie du crâne enlevée; que la cervelle avait jailli partout, et qu'il lui avait paru que la mort du voyageur ne pouvait être qu'accidentelle.
2o Rapport de M. le docteur Aufjouard. — Je .soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, sur la réquisition de M. le commissaire de police du quartier de l'Arsenal, me suis transporté aujourd'hui, à huit heures du matin, à son bureau, à l'effet de constater le décès d'un homme qu'on venait d'amener dans une oiture de place portant le numéro 378, et de faire mon rapport.
ET DE LA MORT l'AU ACCIDENT.
Après avoir prêté serment, j'ai vu clans ladite voiture un individ étendu dans un des coins, ayant le crâne ouvert complètement, une grande partie du cerveau étant répandue de tous côtés.
L'inspection et l'attitude du cadavre font présumer que la mort avait été le résultat d'un accident provenant de la détonation d'un fusil de chasse qu'on a trouvé entre ses jambes.
Cette mort était récente et a été instantanée,
30 Procès-verbal de M. Moreaii, docteur en médecine. — L'an mil huit cent cinquante-huit , le mercredi 8 septembre , à trois heures de relevée, nous Alexis Moreau, docteur eu mé decine de la Faculté de Paris, commis par ordonnance ren-" due par M. le président de la Chambre des vacationsfdu tribunal civil de la Seine, en date du 8 septembre, et dont la teneur suit : « Disons que, par Moreau fils, docteur mé- « decin, dispensé du serment du consentement des parties, vu « l'urgence, il sera, en présence des héritiers de T..., ou eux dû- « ment appelés en la personne du défendeur, procédé à l'examen If et la description du cadavre de T..., à l'effet de constater son « état, la nature des blessures et leur direction, et de donner son « avis sur la question de savoir si la mort de T... n'est point le « résultat d'un suicide; de tout quoi ledit médecin dresserait pro- « cès-verbal, pour icelui, fait et déposé, être statué ce qu'il ap- « partiendra. »
Nous nous sommes transporté au domicile de M. T..., tué hier "matin, dans une voiture, par l'explosion de son fusil de chasse, à l'effet de rechercher, par l'inspection du cadavre, si la mort avait été le résultat d'un accident ou d'un suicide, et avons constaté ce qui suit : le cadavre qui nous a été présenté est celui d'un homme de taille moyenne, âgé de trente-deux ans environ, assez fortement musclé; la roideur cadavérique est prononcée ; aucune lésion n'existe sur le tronc ni sur les membres.
La main gauche, dont les doigts sont contractés, est tachée de sang à l'intérieur, et principalement au pouce et au doigt indicateur.
Toute la face, les cheveux et la barbe sont souillés de sang et de fragments de matière cérébrale.
La partie inférieure de la face ne présente aucune lésion, l'intérieur de la bouche est intact, les paupières du côté droit sont ecchyraosées, du sang s'est écoulé par l'oreille gauche, l'œil gauche est déprimé, les parties voisines fortement ecchyraosées, mais sans plaies.
462 DISTINCTION DU SUICIDE, DE L'hOMICIDE
Immédiatement au-dessus du sourcil gauche, et à sa partie moyenne, se remarque une plaie irrégulière de 3 centimètres de large; ses bords sont garnis d'un liséré noir formé par des grains de poudre : cette plaie des téguments, avec perte de substance, est l'ouverture d'entrée des projectiles; les grains de poudre qui garnissent tout son pourtour prouvent que le coup de feu a été tiré à bout portant, et que l'extrémité du canon de fusil a dû être placée perpendiculairement à la surface du crâne, au moment de l'explosion .
Immédiatement au-dessous de cette plaie, l'os frontal est percé d'une ouverture correspondante; la fracture de cet os est irradiée, les fragments sont disjoints et tiennent encore par les parties molles voisines; le côté gauche du crâne est largement ouvert par le déchirement du cuir chevelu, et les nombreuses fractures qui intéressent le pariétal, Voccipital et le temporal de ce côté; c'est par cette large ouverture qu'une partie de la masse cérébrale du côté gauche a été projetée au dehors.
Dans ce qui reste en dedans du crâne et sous le cuir chevelu, on trouve quelques grains de plomb d'un petit calibre, les uns conservant encore leur forme sphérique, les autres aplatis par les os.
De ces faits et de ces observations, nous croyons pouvoir conclure :
Que le coup de feu qui a tué M. T... a été tiré à bout portant ;
Que le canon du fusil a été dirigé perpendiculairement à la surface du front au moment de l'explosion, et que, par conséquent, dans la voiture qu'occupait M. T..., sa tête a dû être inclinée sur l'extrémité du canon ;
Que la main gauche, tachée de sang, a pu maintenir cette extrémité du canon appliquée sur le front, et qu'enfin, si l'on ne peut affirmer d'une manièi-e absolue et par l'inspection seule du cadavre, que ce concours de circonstances n'a pu se produire et donner lieu à une mort par accident, il n'en reste pas moins de très-grandes présomptions pour que la mort ait été volontaire et le résultat d'un suicide.
4° Avis de M. le docteur A. Tardieû et de M- Devisme, arquebusier à Paris. — Appelés, par MM. les directeurs et les conseils des compagnies le Phénix et la Caisse paternelle, à donner notre avis sur la question de savoir si le sieur T... a succombé par accident ou par suicide, et à nous expliquer sur les circonstances dans lesquelles sa mort est survenue, nous n'avons accepté cette mission
ET DE LA MORT PAR ACCIDENT
qu'après avoir fait une étude attentive de tous les documents recueillis dans l'enquête à laquelle ce décès a donné lieu.
Nous ne nous sommes pas contentés d'examiner et de méditer les procès-verbaux dressés à cette occasion ; mais nous avons tenu à nous replacer nous-mêmes dans les conditions où ont été faites les pi-emières constatations, et à reproduire, en quelque sorte sous nos yeux, la ti'iste scène du 7 septembre 1858, dans une expérience qui nous permît d'en apprécier, de la manière la plus exacte, les moindres circonstances.
A cet effet, le 12 févxùer 1860, la voiture de place n° 378, dans laquelle a été trouvé le cadavre du sieur T..., a été amenée dans la cour de l'hôtel de la compagnie le Phénix, 40, rue de Provence, par le cocher qui la conduisait le jour de l'événement. Là, en présence de MM. les administrateurs et de leurs honorables conseils, en nous aidant des indications fournies par le cocher et surtout en suivant à la lettre celles qui se trouvent consignées dans le procès-verbal de M. le commissaire de police et dans les deux rapports de MM. les docteurs Augouard et Moreau, nous avons multiplié les observations et les expériences dont nous allons rendre compte, et nous sommes ainsi arrivés à nous former, sur la question qui nous était posée, une opinion exclusivement fondée sur les faits, et qui, en dehors de toute hypothèse, de toute explication théorique, nous pai'ait ne pouvoir laisser subsister aucun doute sur la manière dont est survenue la mort du sieur T....
Nous croyons utile de résumer d'abord les principaux détails de l'événement; nous pourrons ainsi, plus facilement, préciser les termes de la question que nous nous proposons de résoudre.
Le 7 septembre 1858, à sept heures et demie du matin, a été amenée au commissariat de la section de l'Arsenal, une voiture de place portapt le no 378 et dans laquelle se trouvait le cadavre du sieur T..., tué d'un coup de feu à la tête.
M. le commissaire de police consigne, dans son procès-verbal, la position qu'occupait le corps ; mais il importe de faire remarquer que cette constatation ne peut donner une idée absolument certaine de la situation dans laquelle la mort a eu lieu, puisque la voiture contenant le cadavre avait eu à parcourir la distance qui sépare le point du boulevard correspondant à la rue du Pas-de-la- Mule du bureau du commissaire situé i*ue de l'Orme. Quoi qu'il en soit, l'officier de police judiciaire trouve le a coiys assis dans Van' « gle gauche de la voiture, les jambes croisées, dans la position d'une
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« j)ersonne cherchant à se reposer^ — ayant près de lui sa canne et « un fusil de chasse, à double camion, dont le canon de droite est dé- « chargé. »
Nous reviendrons sur ce qui est relatif à la blessure existant à la tête; mais, pour terminer ce qui a trait à la position du cada- Tre, ajoutons que, suivant le témoignage du, sieur Weber quia assisté à l'ouverture de la portière au moment même où la détonation venait de se faire entendre, un passant inconnu a avait « immédiatement retiré un fusil de chasse à deux coups placé entre « les jambes du voyageur, et y avait touché. »
Du reste, d'après le même témoin, le cadavre était assis dans l'angle gaucbe de la voiture, les jambes croisées.
Le premier médecin appelé, dont les constatations pouvaient avoir à cet égard tant d'importance, se contente de dire qu'il a vu un individu étendu dans un des coins de la voiture.
C'est à ces indications, malheureusement fort incomplètes, que se réduisent les renseignements relatifs à la position relative du cadavre et de l'arme.
11 en résulte, du moins, ces deux points incontestés : c'est que le corps, renversé en arrière, était appuyé dans le fond de l'angle gauche de la voiture et que le fusil était soit entre ses jambes, soit à côté.
La mort avait été produite, nous l'avons dit déjà, par un coup de feu provenant de la décharge du canon droit de l'arme. La blessure mortelle a été décrite avec beaucoup de soin et d'une manière très-précise dans le rapport de M. le docteur Alexis Moreau, médecin commis par la justice pour procéder à l'autopsie cadavérique.
Il est indispensable de produire ici textuellement les faits principaux indiqués dans le rapport :
« Le cadavre eU celui d'un homme de taille moyenne.
« La main gauche, do rit les doigts sont contractés, est tachée de sang « à IHnlérieur, principaleinent au pouce et au doigt indicateur.
« Immédiatement au-dessus du sourcil gauche et à sa partie a moyenne, se remarque une plaie irrégulière, large de 3 centimètres, « dont les bords sont garnis par un liséré 7ioir formé par des grains « de poudre.
« Au niveau de celte plaie, l'os frontal est percé d'une oucerture « correspondante.
« Le côté gauche du crâne est largement ouvert.
ET DE LA MORT PAR ACCIDENT
« Le pariétaî, l& temporal et l'o'ciput de ce côté font Ir'.sc'S, et une a partie de la masse cérébrale a ét'i projetée au de' ors.
« A l'intérieur du crâne et sous les té-jumcnts, un retrouve denom- « breux grains de plomh. w
M. le docteur Moreau, dans le rapport que nous venons d'analyser, s'est abstenu de toute discussion, de tout commentaire, et n'a pas cru devoir donner les motifs des conclusions qui terminent son rapport, et dans lesquelles, sans se prononcer d'une manière formelle, il admet les plus grandes présomptions en faveur d'une mort volontaire. Nous pouvons dire, dès à présent, que des faits mêmes contenus dans le rapport, il est permis de déduire une opinion plus décidée.
Jusqu'ici nous nous sommes bornés à exposer les faits. Pour les bien apprécier et avant d'entrer dans la discussion, il convient de bien poser les termes de la question^ Elle se réduit à ceci :
Étant donnés, d'une part, la position du cadavre, de Vautre, les caractères de la blessure, peut-on déterminer avec exactitude ta possibilité dhm accident, ou, au contraire, la certitude d'«?i suicide?
Nous espérons pouvoir démontrer très-nettement qu'aucun doute ne peut subsister sur la réalité de ce dernier genre de mort.
Suivant nous, la solution du problème est tout entière dans la direction de la blessure, qui indique mathématiquement celle de l'arme, et permet ainsi de juger comment et dans quel sens le coup a été tiré.
Le trou fait par le projectile existe ai;--dessus et au milieu du sourcil gauche. — La portion du cerveau et du crâne qui est atteinte et emportée par le coup de feu est la région latérale gauche (pariétal, temporal, occipital), d'où cette première conséquence, que le coup a été dirigé très-obliquement et presque horizontalement de droite à gauche, suivant une ligne qui irait de l'œil à la pai'tie supérieure de l'oreille. ■
Cette circonstance n'aurait qu'une médiocre importance .si l'arme avait été déchargée en toute liberté dans une chambre ou dans tout autre lieu; mais elle est décisive dans les conditions où s'est produite la mort du sieui- T..., dans une voiture et par la détonation d'un fusil de chasse. L'étroitesse de l'espace et la longueur de l'arme sont telles, en effet, que le champ des hypothèses se trouve singulièrement restreint, et que, pour arriver à une direction en rapport avec celle de la blessure, il faut invariablement placer l'armo dans une position qui exclue absolument un accident et prouve à elle seule le suicide.
TAUDiEU, Ulessures. ."0
466 DISTINCTION DU SUICIDE, DE l'hOMICIDE
La voiture où est mort le sieur T. est une petite voiture de place, à strapontin, dont le pan coupé qui foi^me la paroi intérieure limite un espace très-étroit et parfaitement défini. Quelle que soit la position que prenne une personne assise dans le coin de gauche, et nous l'avons variée de cent manières dans nos expériences, le fusil tenu entre les jambes, le canon dirigé vers le front, que l'on supposera incliné autant que peut le permettre la flexion des vertèbres du cou, la crosse arrêtée par le devant de la voiture, on n'arrive jamais qu'à une direction de bas en haut, plus ou moins oblique, mais qui, dans tous les cas, suivrait une ligne passant par le milieu du sourcil et le sommet du crâne. C'est-à-dire que c'est la voûte du crâne qui eût été emportée, et non le oôté gauche de la tête, comme cela a eu lieu chez le sieur T.
La blessure, constatée à l'autopsie du cadavre du sieur T., n'a pu être faite que dans les conditions suivantes :
La crosse de l'arme appuyée contre le devant de la voiture, tout à fait à l'extrémité de droite; le canon, dirigé très-obliquement à gauche, a juste la longueur qui répond aux dimensions de l'étroite voiture, et qui permet au coup de feu d'atteindre le front, dans la direction presque horizontale qiCaffectait la blessure du sieur T.
Or, cette position de l'arme qui est foi-cée ne peut, en aucun cas, être attribuée au hasard, elle est l'œuvre manifeste de la volonté; c'est elle qui a dirigé la crosse de l'arme à l'extrémité opposée de la voiture, qui l'a maintenue à l'aide de la main gauche, fermée autour de l'extrémité du canon, et qui a appliqué celui-ci sur le front pendant que la tête s'appuyait contre l'angle gauche du fond de la voiture.
Ces faits sont sans réplique, et si le i^aisonnement ne suffisait pas à les faire prévaloir, l'expérience et les essais multipliés, faits dans la voiture même où a succombé le sieur T. , en ont fait voir à tous l'évidence. Pour rencontrer le sourcil sous un angle égal à celui qu'indique le procès-verbal d'autopsie, il faut une obliquité de l'arme qui exige toute la largeur de la voiture et une direction que la main seule, mue par une volonté énergique, a pu lui donner.
Nous avons tenu compte, dans nos essais, des différences de longueur que peuvent présenter les fusils. Celui dont nous nous sommes servis est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne. Il mesure 1 mètre 15, et ceux avec lesquels on chasse ordinairement, au mois de septembre, ont en général 1 mètre 20. Ces dimensions plus grandes rendraient plus nécessaire encore l'obli-
ET DE LA MORT PAR ACCIDENT
quité extrême de l'ai^me, sans laquelle le coup de feu n'eût pu produire une blessure analogue à celle du sieur T.
Quant à l'objection toute théorique que l'on essayerait de tirer du changement de direction que peuvent affecter quelquefois les projectiles lancés par les armes à feu, nous croyons à peine nécessaire de la réfuter. En effet, les cas exceptionnels auxquels on ferait allusion n'ont aucun rapport avec celui qui nous occupe, puisqu'il est bien constant, par l'examen du cadavre du sieur T., que, chez lui, la charge n'a nullement dévié, qu'elle n'a pas contourné le crâne, mais qu'elle a pénétré en un point très-nettement marqué et qu'elle est sortie par le point directement opposé, emportant toutes les parties qu'elle a rencontrées sur son passage. Le trajet de la blessure indique la direction du coup de feu, et de celle-ci on doit conclure invinciblement à la direction de l'arme.
Nous pourrions nous dispenser de nouveaux arguments; il est cependant quelques preuves subsidiaires qui viennent encore à l'appui de notre démonstration; ainsi, la position du cadavre, renversé dans le fond de la voiture, atteste, de la manière la plus positive, que c'est dans cette position même que le sieur T. s'est placé pour mourir. S'il en était autrement; si, en dormant, il s'était penché sur son fusil, c'est infailliblement en avant que le corps serait tombé. Chacun sait, en effet, que ceux qui meurent frappés d'une balle au front, à moins de circonstances particulières, tombent la face contre terre. — Les doigts crispés et ensanglantés sont l'indice d'une pression de la main autour de l'extrémité du canon, qui devait, de toute nécessité, être soutenu dans la position très-oblique qu'il devait occuper.
En résumé, et sans vouloir'prolonger inutilement cette discussion, de l'examen attentif des pièces qui nous ont été soumises, d'une étude approfondie des faits et des observations et expériences auxquelles nous nous sommes livrés dans la voiture même où a été trouvé le cadavre du sieur T., nous n'hésitons pas à conclure que :
La direction de la blessure constatée à la tête, Vobliquité qu'elle a exigée dans la position de Varine, eu égard à l'étroitesse de la voiture, démontrent, de la manière la plus positive, que le coup a été préparé., volontairement tiré, et que la mort du sieur T. est le résultat non d'un accident, mais d'un suicide.
Nous ne nous sommes occupé dans la consultation que l'on vient de lire que des circonstances matérielles, en quelque
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sorte, de la mort du sieur T.... Mais nous croyons utile de rappeler ici que ce même fait a été, de la part de M. lîricrre de Boismont, l'objet de considérations pleines d'intérêt qui apportent de puissantes preuves morales à l'appui de l'opinion que nous avons soutenue i.
Dans le cas de suicide par précipitation d'un lieu élevé, l'expert peut bien établir le fait de la précipitation par le nombre et le caractère des lésions; mais il lui est impossible de déterminer si la chute a été volontaire ou non. L'existence de blessures ayant notoirement précédé la chute serait à peine un indice de violence criminelle.
Les mêmes considérations s'appliquent au suicide par écrasement, à l'homme qui se jette ou que l'on jette sous les roues d'une voiture ou d'une locomotive.
Les suicides accomplis à l'aide d'instruments tranchants ou piquants, montrent ordinairement des plaies au cou, au cœur, dans la région des grandes artères, au ventre. Les blessures sont placées dans un point que le blessé peut atteindre, jamais en arrière par exemple ; elles sont profondes et dirigées de gauche à droite suivant l'action de la main du suicide.
En résumant les signes généraux à l'aide desquels il est permis de distinguer le suicide de l'homicide, en dehors de chaque mode particulier, nous ajouterons que la blessure mortelle chez le suicide est ordinairement unique; mais que cependant on trouve parfois le cœur, les veines et les artères ouverts ensemble, et que plusieurs plaies mortelles, sur un cadavre, n'excluent pas toujours d'une manière absolue l'idée du suicide. L'un par exemple se coupe le cou, se tire un coup de ^Distolet dans le ventre et se précipite par la croisée. Un autre se porte quatre coups de poignard dont deux percent le cœur et se jette à l'eau. Qu'on suppose le corps repêché après un long temps, quelles ne seront pas les difficultés de l'expertise médico-légale appelée à décider dans un cas pareil entre le suicide ou l'homicide? Il n'est pas rare
1, Brierre de Boismont, Ajin. d'hyg., 2» série, t. XII, p. 126, 1859.
ET DE LA MORT PAR ACCIDENT
de rencontrer dans le cas de mort volonlaire une blessure avortée suivie d'une blessure mortelle, ou un mode plus sûr employé après un moins certain. Le lieu d'élection des blessures suivant chaque espèce et tel que nous l'avons précédemment indiqué, la position du cadavre, l'absence de toute tr&ce de lutte, l'examen comparatif des armes et leur situation près du corps, toutes ces données fournissent des signes d'une valeur réelle.
Un des exemples les plus remarquables de simulation d'homicide qu'il m'ait été donné d'observer, et que j'ai déjà publié avec de grands détails auxquels je ne puis que renvoyer, est l'affaire Armand. *
Enfin, pour ne rien omettre dans cette difficile question qui domine, on peut le dire, toule l'histoire médico-légale des blessures, l'expert attachera une sérieuse importance à la constatation de certaines lésions internes qu'il n'est pas rare de voir coïncider avec la tendance au suicide, d'une part des lésions cérébralés auxquelles correspondent des troubles des facultés mentales, de l'autre des alîections organiques du foie ou des autres viscères dont l'influence sur les dispositions morales ne saurait être contestée.
l. Voyez A. Tardieu, Relation médico-légale de V Affaira At'mand (Ann, d'hyg., 186i, t. XXI).