TUÉS. BLESSÉS. ACCIDENTS INDIVIDUELS
^ 60 Atteints en montant ou descendant pendant la marche.
18 23 Atteints par les travaux d'art ou par les roues de la ma-
chine et en se levant sur les impériales, en se penchant, etc.
1 3 Atteints en faisant le contrôle des bulletins.
5 30 Chute de poteaux télégraphiques, passerelles, ponla,
grues, projectiles.
Antret pertonnes.
lîû 154 Atteints par des trains ou des machines isolées sur U
voie, ou en montant frauduleusement dans les trains. 13 22 Atteints sur la voie en déchargeant du ballast, dan» le?
gares en y pénétrant sans sécurité.
22 1 Suicides (ou tentatives).
J'ai observé en tout 104 individus blessés ou lues sur des chemins de fer, 93 blessés et tués. J'ai dit déjà qu'il fallait distinguer avec soin, parmi ces cas, ceux qui s'étaient produits dans les manœuvres à l'intérieur des gares ou dans le travail des divers ateliers, et ceux qui surviennent dans le? trains en marche. La distinction est très-importante aussi bien pour la nature que pour la constatation des faits, ti je la maintiendrai dans l'élude de leurs principaux caractères.
§ 1er. — Accidents de manoeuvre ou de travail.
L'exploitation des chemins de fer exige des travaux de toute sorte qui s'exécutent dans les nombreux ateliers réunis autour des grandes gares, et auxquels prennent part de? ouvriers appartenant à des corps d'états très-différents.
Les blessures qu'ils peuvent se faire n'ont rien de spécial et rentrent dans la catégorie des accidents professionnels. C'est ainsi que des menuisiers, serruriers, carrossiers, mécaniciens, ont pu être atteints dans leurs ateliers, soit par des pièces imprudemment maniées, soit par des moteurs mécaniques. Un serrurier a eu deux côtes fracturées en isolant la courroie d'un arbre de transmission dans un atelier de la compagnie de Lyon. Des chutes, des écrasements, des contusions, des fractures, sont survenus dans ces conditions en quelque sorte banales; je n'ai pas à m'y arrêter.
Mais il n'en est pas de môme des manœuvres qu'exigent le
mouvement des gares, le déplacement des voitures, la formation des trains, le remisage et la réparation des machines ou des roues, ou encore les travaux qui entraînent le séjour des ouvriers sur la voie. Il y a là à la fois un personnel particulier et des causes très-spéciales d'accidents dont la responsabilité, bien que très-souvent imputable aux victimes elles-mêmes, est le plus ordinairement rejetée par elles sur leurs chefs ou sur leurs compagnons, et par suite sur les Compagnies.
M. le docteur Zandyck, médecin de la Compagnie du Nord à Dunkerque, qui a eu l'heureuse idée de consigner chaque année *, la statistique des accidents de chemins de fer et les observations qu'il a pu recueillir dans la section au service de laquelle il préside, a insisté sur les mutilations produites par les engrenages de la grue dont se servent fréquemment les chargeurs pour soulever de très-lourds fardeaux. C'est en croyant faciliter le mouvement des roues avec les mains que leurs doigts se trouvent pris, dilacérés et écrasés.
Les hommes d'équipe fournissent le plus grand nombre des blessés de cette classe. C'est quelquefois la roue d'une machine ou d'une voiture qui leur écrase les doigts des pieds ou de la main; tantôt ils sont tamponnés par les voitures qu'ils déplacent, ou renversés par elles, ou pris dans la manœuvre des plaques tournantes entre un quai et un wagon. Les mômes accidents atteignent quelquefois les aiguilleurs, les mécaniciens; j'ai vu (obs. IV), un ouvrier ferreur de la carrosserie qui avait eu la cuisse fracturée en aidant à rentrer des roues qui encombraient la voie.
Dans ces circonstances, on observe parfois des blessures d'une nature particulière et qui méritent de fixer l'attention. Je ne parle pas des fractures simples ou des plaies contuses avec écrasement et fractures comminutives des os des pieds ou des mains, dont il est bon cependant de noter les conséquences les plus ordinaires, l'ablation d'un ou de plusieurs doigts, la perte des mouvements de la main, parfois môme
i. Rapport général des travaux du conseil de salubrité du département du Nord.
Tamputation d'un membre, qui constituent des infirmiléâ incurables et peuvent mettre la vie en danger. Mais ces coups de tampon, ces compressions plus ou moins violentes du corps par la lourde masse d'une machine ou d'un wagon, déterminent ordinairement des contusions profondes dont les effets immédiats ne font pas toujours apercevoir toute la gravité.
C'est presque toujours, dans les manœuvres que je viens de rappeler, le tronc qui se trouve atteint, et la base de la poitrine ou le ventre qui sont meurtris ou comprimés, tantùl au niveau de Tépigaslre ou dans la région des reins, ou da côté du bas-ventre et de la vessie. Il n'y a pas toujours fracture des os qui protègent les grandes cavités splanchniques, mais les viscères n'en sont pas moins intéressés. La douleur très- vive qui s'est produite sur le coup disparaît après un temps plus ou moins long; mais le foie, les reins, restent sensibles. Parfois une grande gêne persiste dans les mouvements du tronc ; les blessés, pendant des semaines, des mois même, ne peuvent se redresser, et marchent difficilement et plies en deux. Il n'est pas rare qu'un traitement énergique, et le temps surtout, aient raison de ces symptômes. Mais, dans d'autres cas, on voit persister des accidents plus graves. Les muscles de la paroi abdominale affaiblis peuvent donner issue aux intestins et laisser se former une hernie ou une éventration. Quelquefois même, et lorsque la contusion a agi plus profondément, elle laisse à sa suite des paralysies incomplètes de la vessie, du rectum et des membres inférieurs. Enfin, il peut se faire des déchirures internes : j'ai mi (obs. XIII), mourir un homme d'équipe du chemin de fer du Nord d'une rupture de l'estomac et du duodénum produite par un coup de tampon qui l'avait frappé d'avant en arrière dans l'hypochondre gauche. Renversé sans connaissance, il avait repris ses sens assez vite et avait accusé une très-violente douleur, bientôt suivie de vomissements opiniâtres, puis d'un refroidissement général et d'une mort prompte.
Les chaufleurs et les mécaniciens sont exposés, soit par le mauvais état d'une machine, soit par toute autre circonstance
nOMICIDKS PAR IMPRUDENCE DANS LES CHEMINS DE FER. 377
fortuite, à des fuites de vapeur qui leur font des brûlures très-étendues et singulièrement dangereuses, sur lesquelles je reviendrai à Toccasion de celles qui peuvent se produire dans les déraillements de trains en marche.
Les ouvriers qui travaillent aux terrassements, à la pose ou à la réparation des rails, les aiguilleurs, les cantonniers, et tous ceux qui séjournent sur la voie, fournissent des cas de blessures et de mort par imprudence très-nombreux. Presque toujours il s'agit alors de blessures très-graves. Surpris par une machine isolée ou attelée qui parcourt la voie à plus ou moins grande vitesse, ils sont renversés, et le moindre mal qui puisse leur arriver est d*être repoussés violemment hors de la voie en se brisant quelque membre, ou de n'avoir que les extrémités inférieures engagées sous les roues, c'est-à-dire écrasées ou broyées. Ces lésions nécessitent le plus ordinairement des amputations immédiates dont j'ai eu à constater plus d'une fois les funestes résultats, ou entraînent des complications non moins graves, fièvre purulente ou gangrène.
Le plus souvent c'est tout leur corps qui reçoit le choc et tombe effroyablement mutilé, traîné sous la machine, réduit en lambeaux. On voit des cadavres entiers ainsi lacérés, la tête et tout le tronc fendus en deux comme avec une hache, les membres dispersés. La section des diverses parties du corps est le plus ordinairement très-nette, mais les chairs meurtries ne sont pas infiltrées de sang, comme il arrive dans les plaies ordinaires faites sur le vivant. Les os sont coupés plutôt que broyés; les viscères sont parfois intacts. Si le cœur a été respecté, on le trouve rempli de sang fluide comme dans les cas où la mort a eu lieu d'une manière foudroyante et sans hémorrhagie.
§ 2. — Accidents de marche.
Les accidents des chemins de fer qui surviennent sur des trains en marche ont à tous les points de vue une importance beaucoup plus grande.
Et d'abord, au lieu de ne faire que des victimes individuelles, ils atteignent en général un certain nombre, quel-
quefois un très-grand nombre d'individus à la lois. J'ai eu à visiter jusqu'à 22 personnes comprises dans une seule affaire de ce genre; d'autre fois 14, 9 et 7 blessés dans trois de ces accidents collectifs.
De plus, s'il en est qui n'entraînent que des conséquences peu graves, la plupart frappent de coups terribles, et trop souvent de mort, plusieurs des victimes, quelques-uns atteignent les proportions de catastrophes publiques. Tels sont ceux déjà éloignés, et qui datent des premiers temps de l'inauguration des chemins de fer dans notre pays, du chemin de Versailles, en 1842, qui fit à lui seul périr 54 personnes; de Fampoux, dans le Nord, en 1846, qui en fît périr 14; et à une époque plus voisine de nous, ceux de Poitiers en 1833, de Sceaux en 1854, de Moret en 1853; de Dafcey, sur la ligne de Lyon, en 1859; de Rognac, sur la ligne de Marseille, en 1865; enfin, en 1871, celui d'Ollioules. (Obs. CXI.)
La nature des accidents varie, ainsi qu'on l'a vu par les détails statistiques que j'ai consignés plus haut, et leurs effets varient avec elle. Ils sont quelquefois suivis du renversement • des voitures, soit sur la voie elle-même, soit en dehors, avec précipitation du haut d'un remblai plus ou moins élevé. Les wagons brisés se replient parfois de manière que leur plafond et leur plancher sa rapprochent, en même temps que les banquettes viennent se toucher comme les branches d'un étau; d'autres fois ils s'entassent les uns sur les autres; enfin la machine, effondrée, peut répandre au loin la vapeur de la chaudière, et les charbons incandescents du foyer qui ajoutent à tant de causes de blessures et de mort le danger de la brûlure et de l'incendie.
Les victimes de ces divers accidents qui sont l'objet de constatations médico-légales, sont plus nombreuses que celles des accidents de manœuvres ; j'en ai compté 82 sur les 104 blessés de chemins de fer que j'ai visités. Elles appartiennent d'ailleurs à des classes diverses, et comprennent, d'une part, les employés des Compagnies que leur service attache au\ trains en marche, les mécaniciens et chauffeurs, les graisseurs, les conducteurs de trains, les agents de l'administra-
tion des postes placés dans les bureaux ambulants, et enfin les voyageurs.
En tenant compte des circonstances dans lesquelles se produisent les accidents, il est à remarquer que ceux qui surviennent dans les trains de grande vitesse, sont généralement plus graves que les autrss, et entraînent de plus grands malheurs. C'est ce qui explique le caractère particulièrement sérieux qu'offrent les blessures des employés des postes qui ne marchent qu'avec les trains express ; comme aussi, parmi les hommes du chemin de fer, les mécaniciens et les chauffeurs placés en tête des convois, sont, par cette raison, les plus exposés, et ceux que le plus souvent la mort frappe les premiers.
J'ai cité de nombreux exemples des effets que peuvent produire sur ces diverses catégories d'individus les accidents que je viens d'énumérer. On a pu voir qu'ils varient depuis la simple secousse, les contusions ou les excoriations les plus légères, jusqu'aux désordres les plus graves, aux lésions les plus profondes jusqu'à la mort même. Mais cette indication générale et sommaire ne peut suffire à l'élude ,que nous avons entreprise, et je vais exposer avec détail les faits tels que je les ai observés.
Les contusions et excoriations résultent en général du choc qui se produit au moment de l'arrêt brusque d'un train tamponné ou déraillé. Elles sont plus ou moins étendues, plus ou moins profondes, suivant la violence du choc. Les parties qui en sont le plus fréquemment atteintes sont la tête, le visage et les extrémités inférieures. J'ai rencontré 28 fois des contusions et plaies contuses du nez, des lèvres, du front et du cuir chevelu, avec ecchymoses étendues autour des yeux et sous la conjonctive, et 22 fois des contusions aux membres inférieurs, avec infiltration sanguine, entorses, épanchements articulaires, notamment aux genoux. Dans ces cas, les voyageurs ont été jetés les uns contre les autres et se sont meurtris contre leur vis-à-vis, ou encore ils ont frappé de la tète sur la tringle de fer qui soutient le filet placé en haut des voitures ; et des genoux contre les genoux de ceux en face
de qui ils sont placés, ou contre des banquettes. 1^3 pieds se sont quelquefois trouvés pris entre les ais du plancher soulevés et sV sont tordus.
Si ces chocs mutuels agissent avec plus de violence, ce ne sont plus seulement des contusions ou des plaies contuses qu'ils déterminent, mais des fractures. C'est là un genre de blessures très-fréquent dans les accidents de chemins de fer; et par les raisons que je viens d'indiquer, c'est principalement aux membres inférieurs qu'elles se produisent. Sur 30 cas de fractures que j'ai observés dans les accidents survenus à des trains en marche, 11 existaient aux jambes et 6 à la cuisse.
Le caractère de ces blessures devient plus fâcheux si les voitures ont été renversées et brisées. Un certain nombre de victimes périssent, soit sur le coup et par le fait de la chute, soit écrasées ou étouffées sous l'entassement des débris. Des fractures multiples et comminutives du crâne, de la colonne vertébrale, du bassin, des côtes, des lésions du cerveau ou de la moelle, sont les lésions qu'on rencontre en général dans ces cas et qui expliquent la mort. Chez ceux qui survivent, il n'est pas rare de trouver, soit des contusions profondes delà poitrine, des bras, de l'épaule, des hanches, soit une ou plusieurs côtes fracturées, soit des plaies contuses de la lèle et de quelques parties du tronc, soit des fractures des membres le plus souvent compliquées de plaies et d'écrasement, qui rendent nécessaires des opérations chirurgicales d'une extrême gravité, des amputations suivies parfois de la mort, et toujours d'inlirmilés incurables.
Il est un genre de blessures qui survient parfois dans les trains en marche et aussi quelquefois durant certains travaux nécessités par la manœuvre ou la réparation des locomotives: je veux parler des brûlures qui atteignent le plus souvent les mécaniciens et les chauffeurs, mais qui peuvent, aussi dans le cas d'incendie des wagons renversés, faire de très-nombreuses victimes. On n'a pas oublié que ce fut là Tune des causes de mort le plus terribles dans l'accident du 1" mai 1842, qui détruisit presque tout un convoi revenant de Ver-
sailles à Paris, rempli par une foule pour qui la fête se changea en une catastrophe sans précédent.
Un grand nombre de personnes furent brûlées par la flamme qui consuma plusieure wagons, et leurs cadavres carbonisés furent réunis au cimetière du Sud en un monceau que je crois voir encore et où je reconnus le crâne si remarquable de l'amiral Dumont d'Urville. D'autres furent brûlées par la vapeur que lançait au loin la chaudière effondrée, j'étais à cette époque interne à l'hôpital des Enfants, et étant allé aider mes collègues de l'hôpital Necker à donner les soins les plus urgents aux blessés qui y avaient été transportés, je me rappelle avoir été frappé du caractère singulier des brûlures faites par la vapeur. Elle avait pénétré à travers les vêtements et si profondément, qu'en déshabillant de malheureuses femmes, on leur enlevait l'épiderme avec leur chemise et leur corset. L'étendue des brûlures leur communiquait une extrême gravité.
J'ai retrouvé les mêmes caractères dans les brûlures que m'a présentées un chauffeur (obs. IX) qui, ayant été forcé de faire en pleine route une répartion urgente à sa machine démontée, fut atteint aux deux jambes par la vapeur; les membres avaient été brûlés au second degré et dans toute leur étendue. Cette brûlure se guérit très-lentement. A mesure que les plaies se cicatrisaient sur un point, elles se rouvraient sur un autre, et l'homme ne pouvait ni rester debout ni marcher. Près de deux ans après, la peau ne s'était pas reformée, et les deux jambes n'étaient recouvertes que par un épiderme très-ténu, sillonné de brides irrégulières et tellement minces, qu'on le voyait près de se rompre. En certains points la plaie était encore vive.
Dans un train qui déraille, le mécanicien peut être jeté par la violence du choc contre le fover de la locomotive. J'en ai vu (obs. XXXII) un ainsi atteint de brûlures profondes et étendues, à la poitrine, au ventre, au bras, à la main. Dans ce cas encore, les cicatrices, lentes à se former, se rompaient plus d'une fois, et outre des brides profondes formées au flancs droit et sous le bras, je constatai, près de trois ans
382 CARACTÈRES GÉNÉRAU.V DKS BLESSURES.
après raccident, une paralysie incomplète du muscle atteint, conséquence de la brûlure.
Je ne mentionne ici que pour mémoire le danger auquel sont exposés les trains qui transportent des matières explosibles et fulminantes. Les règlements proscrivent absolument le transport de ces matières par trains de voyageurs, et il a fallu le concours de circonstances terribles et la désorganisation générale au milieu desquelles s'est ouverte l'année 1871, pour rendre possible la catastrophe qui fit plus df cent victimes sur la ligne de Marseille à Toulon, par suite de l'explosion d'un wagon chargé de picrate de potasse ajouté à un train de voyageurs (obs. CXI). Je reviendrai sur ce point en parlant des explosions, qui forment un groupe d'accidents tout particuliers.
Les lésions extérieures ne sont pas les seules ni surtout les plus caractéristiques dans les accidents de chemins de fer.
Il se produit, indépendamment des blessures ou concurremment avec elles, des phénomènes généraux, des désordres intérieurs qui méritent la plus sérieuse attention. La première impression que provoque tout accident survenu à un train en marche est à la fois physique et morale. A la secousse plus ou moins forte qu'éprouvent les personnes placées dans le train, s'ajoute pour la plupart d'entre elles un sentiment de terreur instinctive trop naturel pour n'être pas très-commun. Mais, chez le grand nombre, Tune el l'autre impression ne survivent pas au premier moment, lorsque les conséquences de l'accident ne sont pas très-graves et que chacun a pu s'en rendre compte. Pour quelques-uns pourtant elle est plus durable; on voit des femmes surtout en proie à une frayeur qui devient par elle-même la source de troubles particuliers, évanouissement, spasmes, étouffemenls, attaques de nerfs, délire môme. Mais le plus souvent, lorsqu'ils ne sont pas entretenus par des lésions sérieuses, ces troubles sont passagers. Il en est de môme de la secousse physique, qui ne laisse ordinairemeni après elle qu'uniî sensation de brisement et de courbature générale, une fatigue qui durent à peine quelques jours.
Les choses peuvent se passer d'une manière moins simple si le choc a été assez violent pour déterminer quelques-unes des blessures que je viens de passer en revue. La perte de connaissance peut n'être pas le résultat d'une simple syncope et se prolonger avec tous les caractères de la commotion. On en a vu des effets singuliers, notamment dans l'accident de Rognac, où des voyageurs ont perdu pendant un temps assez long le sentiment des choses extérieures. La mémoire peut rester affaiblie, et l'on voit des blessés conserver de la céphalalgie, des bourdonnements dans la tête, une certaine oblitération du sens de l'ouïe, et une disposition sans motif à la tristesse. D'autres fois, outre les lésions locales, il reste un endolorissement général très-lent à disparaître; une sensation d'oppression et de douleurs épigastriques, des palpitations, de l'agitation et de l'insomnie.
Des hémorrhagies se produisent dans certains cas en dehors des pertes de sang déterminées par les plaies, et sous la dépendance manifeste du trouble profond survenu dans la circulation. Ce sont des crachements de sang, des hémorrhagies intestinales, des saignements de nez abondants.
Il est une particularité digne de remarque, et au sujet de laquelle il faut certainement se mettre en garde contre les écarts de l'imagination féminine, c'est que presque toutes les femmes qui sont victimes d'un accident de chemin de fer se trouvent ou prétendent se trouver dans leur époque menstruelle. Toujours est-il que lorsque les ' choses sont réellement ainsi, la suppression des règles est facile à concevoir. Il peut en résulter quelques troubles, en général peu graves et de courte durée. Quelquefois j'ai entendu rapporter à cette cause le développement de maladies de matrice ; mais jamais il ne m'est arrivé d'en constater la réalité. Ce qui est plus vrai, c'est le fait de fausses couches déterminées par la secousse physique [ou morale, indépendamment de toute lésion directe dans les accidents de chemins de fer.
Il est aussi des complications de certaines blessures qui peuvent se produire et qu'il est bon de prévoir.
L'une des plus ordinaires est l'ébranlement des dents qui accompagne le choc de la face ou de la tête.
On voit survenir des inflammations de la plèvre ou des poumons consécutives à la compression de la poitrine, même sans fractures des côtes.
J'ai noté un cas d'eczéma aigu généralisé chez une dame qui avait eu la jambe cassée dans un train tamponné violemment à son entrée en gare, et qui, obligée de rester au lit pendant plusieurs semaines, dans un état nerveux des pins pénibles, ses règles ayant été supprimées au moment de l'accident, avait vu l'éruption commencer sur le membre blessé, au-dessous de l'appareil, et s'étendre de là à tout k reste du corps.
Mais les aff'ections consécutives les plus redoutables sont celles qui se développent dans les organes internes, et particulièrement dans les centres nerveux, à la suite des contusions profondes des membres ou du tronc.
Le foie, les reins, peuvent devenir le siège de congestions et d'engorgements inflammatoires chroniques qui entretiennent des douleurs persistantes dans Thypochondre et dans la région lombaire. Les fonctions digestives peuvent aussi rester troublées.
Dans certains cas ce sont des paralysies locales qui affectent, soit les muscles d'une région isolée après une contusion des parties correspondantes, paralysie du deltoïde ou du trapèze, à la suite d'une contusion de l'épaule. Tantôt la paralysie occupe les nerfs moteurs d'un membre, comme je l'ai vu pour le membre inférieur, à la suite d'une contusion profonde du bassin ; je ne parle pas des paralysies du plexus brachial, que peut déterminer l'usage prolongé des béquilles, et qui n'ont ici rien de spécial.
J'ai vu plusieurs blessés se plaindre dWaiblissement de la vue causé par des plaies contuses du crâne produites dans des accidents de chemins de fer. Sans contester la possibilité d II fait, je constate que je n'en ai jamais observé d'exemple
avéré. Je reviendrai d'ailleurs sur ces altérations de la vue consécutives à des lésions traumatiques plus ou moins voisines du globe oculaire.
Enfin, dans quelques circonstances, les centres nerveux eux-mêmes ont ressenti assez profondément le contre-coup des contusions extérieures pourqu*un travail morbide s'y développe et détermine des symptômes d'abord obscurs, à marche insidieuse, dont les progrès finissent pourtant par miner la constitution toute entière, et amener lentement, mais sûrement, la mort plusieurs années après l'accident qui en est la cause première. Je signale ces faits avec confiance, car j'en ai vu un assez grand nombre pour être assuré de ne pas me méprendre sur leur nature, et avec d'autant plus de force, qu'ils sont peu connus et que Ton est disposé à les méconnaître au début, et à les ranger parmi les cas, si nombreux en pareille matière, de plaintes exagérées ou de simulation.
Les faits auxquels je fais allusion ont d'ailleurs des caractères assez constants pour que Ton puisse en donner une idée générale suffisamment exacte. Us ne se montrent guère qu'à la suite des accidents de chemins de fer qui ont eu une certaine gravité, une rencontre de trains express, un déraillement avec choc violent; je lésai observés chez plusieurs employés des postes frappés dans ces conditions. Il y a eu sur le coup perte de connaissance immédiate; mais si la commotion a été générale et intense, il n'y a pas eu de blessure apparente très-grave, le plus souvent pas de fracture, mais des contusions étendues et profondes. Une fois que les blessés ont repris leurs sens, ils ont pu se remettre en route sans grandes difficultés. Pendant les premiers jours il a paru que l'accident n'aurait pas d'autre conséquence qu'un brisement de tout le corps, une courbature excessive] et un ébranlement que le temps ne manquerait pas de dissiper.
Cependant les jours, les semaines, se passent sans amener d'amélioration bien réelle. Les malades continuent à se plaindre, ils sont sans forces; s'ils peuvent marcher, ce n*est que pendant très-peu de temps et avec une grande peine; ils. accusent des douleurs gourdes, principalement dans] les reiiur.
TlRDIBU, BiMfHrM. Î8
et dans la tète; d'autres fois celles-ci sont vagues et changent de place, revenant de préférence vers la colonne vertébrale el dans un point fixe de la longueur, soit entre les deux épaules, soit vers les lombes, avec des élancements qui s*irradienl sur les côtés de sa poitrine, ou dans le bas-ventre ou dans la continuité des membres. Ceux-ci sont d'une extrême faiblesse, quelquefois l'un plus que les autres ; et le blessé prétend ne pouvoir se servir également bien des deux mains, par exemple, ou encore ne pouvoir soutenir l'un de ses bras. La constitation tout entière s'est altérée. A la suite de l'accident, le blesîé - n'a. repris ni sa physionomie ni son teint habituels ; il est pàJe, le visage boursouflé ou amaigri, triste, le regard morne, saoé énergie. 11 n'a pu reprendre son travail ordinaire, et, s'il l'a tenté, il a été bientôt forcé d'y renoncer. Toutes les fonction? sont languissantes ou troublées : la digestion souvent troublée par des vomissements sans cause apparente; l'intestin paresseux ainsi que la vessie; la respiration courte, le cœur faaV ment agité par des palpitât ions.. Les facultés intellectuelle?, ans être altérées en apparence, on perdu néanmoins de leur vigueur.
A/mesure que le temps marche, ces symptômes devieimenl plus accusés, et si le médecin arrive à une époque plus avancée, il se trouve en présence des caractères les plus accusée d'une paralysie. générale à marche progressive etfalaie. Les mouvements sont difficiles et lents, la mémoh'e très-affaiblie, la voix cassée et la parole manifestement embarrassée. L'appétit est nul, la langue chargée, l'haleine fétide, la peau ter- T6Ufie et froide, le pouls petit et faible. La somnolence est l'état le plus habituel; cependant l'intelligence n'est pas éteinte. et les réponses peuvent encore être . assez nettes. De tenips en temps les douleurs reparaissent avec un caractère marqué d'exacerbation. Cette. perte gvaduelle des forces physiques, cet affaiblissement progressif des. facultés morales ne peuvent laisser de doute.sur l'existence diuneiôsion, grave et ^profonde des centres nerveux, qui, en r.absence onème de toute constatation anatomique, démontre que la commotion ressentie au premier cboc^e l'accident a étéjsompliquée d'une
contusion du cerveau ou de la moelle épinière, et par suite dlune inflammation subaigiie des centres nerveux. La marche <le cette afTeation -doit éite attentivement <duivie;on sait en effet quie la JéBion, tptimitivBmeilt développéedans un point du cordon racliidi»i,au niveau de lairôgion«q;uiaétécontuse, peut «'étendre de ibas «n «haut jusque, were l'encéphale; de même que, daivs certains cas, .le mal peutiprendre un;sens inverse. C'eet là, on le comprend, uoeiaffeotiomincurable et dont la terrainRÎson doit être nécessairement funeste.
▲vUcIe II. — BlewiuroB «t homioidas firodnitB par. les aeoidents iie voitures.
L'eNceesive fréquence des accidents de voitures est un fait tqui,'8'il n'était démooitré par la seule ^notoriété publique, au- .fait'élé mis «en lumière 'par les ohilfre^^dela statistique que ijîai réunis plus 'haut. Dans une grande ville comme Paris, ils >sortt de touH Icp jours, «presque de tous les instants. ^La plupart r#ont sans gravité, et n'ont aucune suite;'mafs souvent aussi ils sont l'occasion de blessures et < d'homicides an volontaires, .ijlai eu à en examiner 116 cafj dont 32 se sont terminés par la imort. Ce nontbre est sufOsant pour 'fournir des rensei- «gnements précis et complets sur la nature des lésions que 'Kon rencontre le • plus souvent dans ce groupe.
> Celles qui remportent de beaucoup et par le nombre et •pour lUmporlance, et qui dominent en quelque -sorle Phis-. itoife'médiro-»légale'des accidents deïvoitures, ce «ont'les/Vae- Hures, 8uT>le8 446 observations recueillies ipar moi, il ya î6i cas de 'fractures, les «deu^ tiers^qui, 'au point de vue<du miége, «e répattiesenit ainsi : fraotnres de' jambe, 24; fractures •du crâne, 12; fractures de cuisse, il ; fractures de eùtee, 7; .fractures du 'bras,f6; fractures de la^ûlavixîule, 5; fractoresde la colonne vertébrale, 5; fractures' du bassin, 2; fracluresides •os de la fece,4 ; fractures de l'omoplate, 1 ; fractures du ra- ''diu8,>l,;>enfin6 fois il existait des fractures multiples.
'fTaiilôt tles 'fraxitaies /résultent' de la chute de 'la 'personne "renversée par >ia voiture'; elle 'sont habituellement simples •dans ee eas, tiu iietiienieilt «ecompagnées demoritusions, soie
au niveau du point fracturé, soit sur diverses parties du corps. Tantôt elles sont produites par le choc direct de la voiture mal dirigée, ou du cheval lancé trop vivement; parle passage d'une roue ou le contact du fer de ranimai, et alors elles se compliquent de diverses lésions primitives ou secondaires qui en augmentent beaucoup la gravité. J'ai constaté vingt fois des fractures comminutives avec plaie et écrasement, et sans parler de la lenteur avec laquelle s'accomplit alors la consolidation lorsqu'elle est possible, et au prix soavent de quelles difformités, il faut se rappeler qu'elles nécessitent parfois l'amputation immédiate, ainsi que je Tai ^ dans cinq cas suivis de mort : deux fois après l'ablation do pied, trois fois après l'amputation de la jambe. Dans d'autres cas, elles déterminent des accidents extrêmement sérieux, parfois même mortels, comme l'infection purulente que j'ai vue se déclarer dans deux cas à la suite de l'écrasement di pied, ou encore des épanchements de sang très-profonds dans l'épaisseur des muscles, qui donnent lieu à des abcès, à des phlegmons avec fusées purulfntes. J'en ai vu piusieois exemples, compliquant tantôt une fracture comminutive de la jambe, tantôt l'écrasement du pied; ou encore une fracture du col du fémur, dans le cours de laquelle des abcès consécutifs à un épanchement et à une infiltration de sang trèsprofonds s'étaient formés jusque dans Taine, et qui délennina, en outre, une incontinence d'urine. La fracture du basia chez un homme renversé sous sa charette par le choc d'une voiture lourdement chargée produisit, outre l'impossibilité des mouvements, une rétention d'urine qui dura les quatre oo cinq premiers jours et une infiltration de sang énorme occupant toute la région fessière ; au bout de huit à neuf mois, il était à peine en état de reprendre ses travaux.
Les complications secondaires de ces fractures consistent le plus ordinairement dans l'engorgement et raokylose incomplète des articulations, dans le voisinage desquelles elles se sont produites ; dans le gonflement persistant des membm fracturés; dans l'élimination de portions d*os nécrosées ; dans le racceurcissement et la claudication incurable qui peuveot