RÈGLES A SUIVRE ET ÉLÉMENTS D*APPRÉCUTION
a la main droite écrasée par un wagon ; je le déclare impropre désormais à tout travail manuel, mais pouvant trèsbien être employé à un rôle de surveillant ou autre du même genre.
Il est juste de faire remarquer que les grandes administrations des chemins de fer, des voitures, des pompes funèbres, des postes, dont les divers agents sont exposés à de si nombreux accidents professionnels, vont presque toujours au-devant de ces changements d'emploi qui permettent d'effacer autant que cela est possible, d'atténuer tout aa moins beaucoup les effets d'une infirmité qui enlève un homme à son travail habituel. Mais alors il n'est pas rare de voir des blessés se refuser à ces accommodements si dignes cependant d'être approuvés, ou se prêter de très-mauvaise grâce aux nouvelles fonctions qui leur sont confiées. J'en ai vu se refuser même à un simple service de surveillance.
Un ouvrier serrurier (obs. VII) des ateliers du chemin de fer de Lyon est blessé en isolant la courroie d'un arbre de transmission; quand il est guéri, on lui donne à conduire une machine à raboter, véritable travail d'enfant, consistant à placer dans l'étau de la machine une pièce de petite dimension et à laisser faire l'outil, en veillant à ce qu*il ne se dérange pas : malgré cela, cet homme quitte les ateliers en disant que cela le fatiguait, et forme contre la Compagnie une demande d'indemnité ridiculement exagérée.
C'est au médecin expert à apprécier ces faits, et à fixer exactement la mesure et les limites de l'incapacité de travail. Il faut toutefois considérer que, dans des conditions moins favorables, alors que l'auteur responsable de l'accident ne peut disposer d'un emploi à offrir au plaignant, un changement de profession n*est pas toujours possible, et exige une aptitude et des connaissances difficiles à acquérir, parfois même un apprentissage inadmissible à un certain âge et pour certains individus. Quel moyen d'existence, en dehors de son travail journalier, offrir à un pauvre manœuvre, à on terrassier? Ce sont là des difficultés que le médecin légiste peut pressentir et indiquer, mais qu'il appartient à la justice
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de résoudre, et sur lesquelles il serait hors de propos d'insister davantage dans cette étude.
§ 5. Appréciation des allégations exagérées ou fausses
ET DE LA simulation EMPLOYÉES PAR LES PLAIGNANTS A l'aPPUI
de leurs demandes d'indemnité.
Je n'aurais réussi qu'incomplètement à reproduire et à faire comprendre la physionomie exacte de l'expertise médico-légale en matière d'homicide et de blessures involontaires, si j'omettais un dernier trait vraiment caractéristique que j'ai jusqu'ici trop légèrement indiqué : je veux parler de la forme sous laquelle se produisent le plus ordinairement devant les tribunaux d'abord, puis devant les experts, les demandes, les dires et les allégations de ceux qui, victimes d'un accident, en poursuivent la réparation judiciaire.
Que ce soit la famille d'un individu mort des suites d'un accident, les parents intervenant pour leur enfant, ou les blessés eux-mêmes qui intentent une action civile en dommages-intérêts, il est rare que la demande se renferme dans de justes bornes. Je sais et je suis certainement fort éloigné de méconnaître combien la somme d'argent la plus forte est insuffisante pour réparer, je ne dis pas la perte d'un être cher et souvent du seul soutien d'une famille, mais encore une mutilation, une infirmité, une difformité même si peu grave qu'on la suppose. Mais le principe de l'indemnité pécuniaire étant admis, et il l'est, cela n'est pas douteux, par ceux qui y recourent, il est juste d'en définir équitablemenl les termes, et de lui assigner dans la pratique de justes limites. Il faut surtout que l'application en soit fondée sur des bases réelles, qu'il appartient surtout au médecin expert d'établir par une appréciation impartiale et éclairée des différents éléments de la blessure et des dommages physiques résultant de l'accident.
Je n'ai pas à insister longuement sur les chiffres exagérés auxquels dans certains cas les demandes les moins motivée g se sont ridiculement élevées. J'ai dit que l'expert n'avait pas à se prononcer sur les chiffres, et que, alors môme quej'avaig été spécialement chargé par certains jugements « d'évaluer
Tardieu, Blêstures. 29
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le préjudice qui avait pu résulter d'un accident, «j'avais tou" jours décliné cette obligation.
Cependant il est curieux de citer quelques exemples de ces prétentions exagérées qui, même lorsque l'expert s'abstient de les juger, ne résistent pas devant les constatations médicales.
Une couturière (obs. XXVII), qui, dans un accident de chemin de fer, avait reçu des contusions superficielles, pour lesquelles elle avait d'abord demandé 5,000 francs d'indemnité» -élève, au bout de quelques mois, ce chiffre à 25,000 francs, sous prétexte qu'elle continue à ressentir des étouffements, des palpitations, des bourdonnements dans la tête, des tristesses sans motif. Or il est impossible d'attribuer la moindre gravité à son état, ni de le rapporter à l'accident dont elle a été victime plusieurs mois auparavant, encore moins d'en faire la base de la demande d'indemnité exagérée 'qu'elle a formée.
Un marchand de couleurs (obs. LVI), qui a la jambe cassée par une voiture, réclame 12,000 francs, bien qu'il n'ait été retenu que trente-cinq jours à l'hôpital, et que la fracture, parfaitement consolidée sans déviation, n'ait laissé aucune infirmité durable.
Un entrepreneur de peinture (obs. CXIII), heurté par une pièce de bois, fait une demande de 10,000 francs d'indemnité, quoiqu'il demeure évident que le coup qu'il a reçu n'a pas porté assez directement sur le crâne, et ny a pas laissé la trace d'un enfoncement ; une pareille blessure aurait eu trèscertainement de bien autres suites. Quant aux étourdisscraenls qu'il allègue, il semble que leur persistance serait beaucoup plutôt en rapport avec sa constitution qu'avec l'accident qui l'aurait atteint il y a plus de trois mois.
Le fait suivant peut donner une idée de l'âpretê avec laquelle certains parents spéculent sur un malheur arrivé à leur enfant.
J'ai cité (obs. XGll) le cas d'un jeune apprenti ty[)oirraphe qui avait eu deux doigts de la main gauche écrasés. II n était resté que trois semaines à l'hôpital ; son père ne voulut pas
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le laisser aller passer à l'Asile de Vincennes le temps de sa convalescence, et préféra le garder sans soins depuis sa sortie de la Charité. Le but de cette conduite était, au dire du patron mis en cause comme responsable, de rendre la guérison plus lente, et de motiver ainsi la demande faite devant la justice de 600 francs de rente. L*assistance judiciaire, à laquelle s'était adressé cet homme, avait fixé à 800 francs, plus les frais de maladie, le chiffre total de Tindemnité. Mais sur le conseil d'un agent d'affaires qui fait sa spécialité des accidents de cette nature , le père refusa ; ce que voyant, l'assistance judiciaire décida qu'elle ne prêterait pas son concours à la poursuite. Le patron fut donc cité directement devant la 8* chambre correctionnelle, où l'avocat du plaignant ne se contenta pas des doigts blessés, mais prétendit que le bras tout entier était perdu. C'est sur cette allégation nouvelle que le président me désigna comme «xpert, et que je constatai à la fois l'inexactitude du fait et l'exagération de la demande.
Mentionnons encore (obs. XXIX) un meunier qui réclame 60,000 francs, plus 3,000 francs, de pension annuelle et viagère, à la Compagnie d'Orléans, laquelle répond par l'offre d'une somme de 4,000 francs, ample réparation de simples contusions aux jambes et aux bras, et d'une incapacité de travail que j'évaluai à trois mois environ, reconnaissant une;fois de plus l'exagération avec laquelle se produisent trop souvent les demandes d'indemnité formées par les victimes de ces sortes d'accidents.
Aucune n'a été plus impudente, je ne crains pas de le dire, que celle par laquelle je terminerai ces citations, d'un négociant de Paris (obs. XXVIIl) qui, pour une 'plaie à la jambe qui s'était produite dans un accident de chemin de fer sans importance, et pour un petit abcès consécutif, sans lésion des os, c'est-à-dire rien de sérieux, et nulle infirmité à craindre soit pour le présent, soit pour l'avenir, le blessé convenant lui-même qu'il était remis sur pied au bout de deux mois, ne craignait pas de demander à la Compagnie l'énorme somme de 250,000 francs. Il est du devoir du médecin légiste d'aider
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la justice à avoir raison de si exorbitantes, si ridicules, et Ton peut bien ajouter de si malhonnêtes prétentions.
Certains blessés ont une tendance marquée à se plaindre de maux très-divers, qu'ils rapportent invariablement à l'accident, quelquefois fort ancien, dont ils ont été les victimes; d'autres en exagèrent singulièrement les suites immédiates.
Tantôt c'est un maçon qui, très-bien guéri d'une double fracture de côte et de clavicule qu'il s'était faite en torabanl d'un échafaudage, se plaint encore au bout de onze mois d'étouffements, de douleurs de reins et d'insomnie.
Un voyageur, pris dans un accident de chemin de fer, attribue à cette cause un varicocèle, une hernie.
Un autre, jusqu'à des clous qui lui viennent plus d'une année après.
Un troisième, une amaurose qu'aurait déterminée une plaie contuse du front très-superficielle et très-peu grave.
Los femmes se distinguent à cet égard, et la plupnrl se plaignent de ce que leurs règles, supprimées pai* l'accident, ne sont pas revenues. Je faisais remarquer sur ce point, à loccasion d'une jeune institutrice anglaise, combien ces troubles de la santé sont fréquents chez les jeunes femmes étrangèrei; dans les premiers temps de leur séjour à Paris.
D'autres allèguent des maladies de matrice ; une entre autres, sept mois après avoir été renversée par un omnibus et s'être brisé le poignet dans sa chute, sans qu'il soit possible de rattacher en aucune manière à l'accident une affection si commune et de causes si diverses.
J'en ai rencontré chez qui cette disposition à exagérer les suites d'une blessure accidentelle, dégénérait en une véritable manie hypochondriaque.
Plusieurs de mes confrères, entre autres mon distingué collègue, M. le docteur René MarjoUn, pourraient se rappeler une femme, ancienne cuisinière, Agée de quarante-huit ans, qui, ayant été renversée par une voiture quatre ans auparavant, attribuait à cet accident les. douleurs imaginaires et le? maux sans nombre enfantés chez elle par le trouble des facultés, et qui finit, au bout de dix ans, par nous intenter un