‹ Étude médico-légale sur les épileptiquesChapitre 3 sur 25 · CLASSIFICATION DE CES MALADES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DE CES MALADES

La France a le malheur de posséder quarante mille épiieptiques. Ces malades sont ainsi répartis : quatre mille sont séquestrés comme aliénés et trcnle-six mille vivent en liberté. Bien que ces chiffres soient accusés par les dernières slatistiques officielles , ils sont cependant bien loin d'être l'expression exacte de la vérité. Combien de familles n'enfouissentelles pas dans un secret douloureux l'infortune de l'un des leurs !

Les troubles intellectuels que présentent très-fréquemment les épileptiques, et les actes criminels si anormaux qu'ils viennent à commettre, ont donné lieu jusqu'à présent aux opinions cliniques les plus diverses et aux interprétations médicolégales les plus contradictoires. Les décisions judiciaires se sont ressenties de ces tergiversations scientifiques : sévères ou clémentes, elles ont consacré des duretés ou des faiblesses.

La discussion qui s'est récemment élevée au sein de la Société de médecine légale, sur les points difficiles et délicats

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que nous allons traiter, a surabondamment prouvé l'hésitalion d'une assemblée d'élite, la multiplicité des aperçus extra-cliniques , l'babileté des controverses et la divergence radicale des conclusions. Le tournoi a été certainement brillant, niais

11 a mis à découvert plus d'un côté faible. C'est que, pour pouvoir parler sciemment des épileptiques , il faut les avoir observés de bien prèi-, avoir noté les oscillations de leur intelligence, les contrastes de leur caractère et les soudainetés de leurs déterminations; c'est qu'il faut aussi avoir pénétré dans l'intimité de leur vie chagrine, avoir subi leurs trahisons, leurs injures et leurs coups, avoir compati à leur douleur immense, s'être dévoué pour eux et les avoir presque aimés. Or, ce privilège, qui est à peine à Paris entre les mains de trois ou quatre médecins, n'avait jamais appartenu à la majorité des orateurs distingués qui ont pris la parole dans la discussion. Des membres éminents de la magistrature et du barreau ont dépensé un talent considérable dans des essais de fixation générale d'un degré de responsabilité , alors que chez les épileptiques tout est clinique et question d'espèce. Un problème médicolégal n'étant que la ré>ultaate obligée d'une appréciation clinique, il faut simplement, à mon avis, prendre la clinique pour point de départ, et n'aborder qu'après les déductions sociales et judiciaires. C'est là ce que nous allons iViire.

Puisque la science n'est pas faite et que la jurisprudence n'est point fixée encore , on conviendra que le moment est opportun pour rechercher et pour décrire les particularités intellectuelles, les phénomènes délirants et les actes criminels de toute une classe d'infortunés avec laquelle l'administration et la justice ont chaque jour des rapports.

Et d'abord, lorsque j'entends prononcer les mots de manie périodique, de folie instinctive, de monomanie transitoire homicide, de délire impulsif, de folie instantanée, d'accès subit de fièvre cérébrale, d'aliénation mentale intermittente, de folie suicide rémittente, et lorsque je lis chaque jour tant de certificats médicaux qui accusent ces variétés de vésanie, je commence, au double point de vue de la clinique et de la médecine légale, par faire m pello des réserves, cl j'y regarde de

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALliS ET SPÉCIALES. II

très-près. Je ne devrai étonner personne en affirmant qu'il existe, parmi les malades de ces diverses catégories, un grand nombre d'épileptiques méconnus.

Dans mon opinion, si la médecine aliéniste française a fait un peu douter d'elle, il y a quarante ou quarante-cinq ans, et si elle a parfois manqué d'influence et d'autorité auprès de la justice, cela a tenu à ceci : c'est que la médecine aliéniste de cette époque ne connaissait que très-imparfaitement, ou pas du tout, la psychologie pathologique et légale des épileptiques, et que, pour justifier certains crimes manifestement dus au délire, elle a décrit des types morbides vraisemblables, mais hypothétiques. Lorsqu'un crime inexpliqué et sans motifs venait à être accompli par un individu un peu troublé au moment de son forfait, mais raisonnable le soir, le lendemain ou quelques jours après, et déclarant avoir perdu le souvenir de ce qui s'était passé, il fallait bien admettre la possibilité d'altérations soudaines et éminemment fugitives de l'intelligence ; et, lorsque nos aînés ont réclamé avec tant de chaleur l'irresponsabilité pour l'acte commis, ils avaient raison en droit, mais ils avaient tort en tait. Ils n'avaient pas, en effet, étudié sérieusement l'épilepsie; et, tandis qu'ils ignoraient les trois ordres classiques des manifestations somatiques de cette névrose, — le vertige, l'accès incomplet et la grande attaque convulsive, — ils ne savaient pas davantage quels étaient les caractères typiques de ses manifestations intellectuelles. Ue la médecine légale de l'épilepsie, il était, enfin, bien peu question alors; si bien que l'épilepsie méconnue, l'épilepsie larvée et la folie héréditaire se trouvent avoir fait presque tous les frais des séduisantes théories de la monomanie homicide, de la folie instantanée et de l'aliénation transitoire, périodique, rémittente, inslinctive ou impulsive !

Celte opinion est nette et absolue, je le sais, mais je l'émels avec une conviction bien profonde. Après avoir lu avec soin les observations contenues dans les thèses qui ont été soutenues depuis un demi-siècle à la Faculté de médecine de Paris sur la folie et les névroses, j'ai été d'autant plus pénétré encore de ce que j'avance là. Quelques-uns de ces documents

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sont aussi remarquables que peu connus, car les travailleurs actuels ne les ont pas encore exhumés ; mais ils sont très-fréquemment basés sur des erreurs de diagnostic , sur des faits cliniques rares et intéressants classés sous des appellations fausses ou interprétés de la manière la plus extra-scientifique, et servant en dernière analyse à étayer des argumentations disparates et des conclusions discordantes! Et comme Trousseau avait raison de dire : « C'est l'épilepsie que l'on méconnaît le plus souvent ! »

Nous aurons plus d'une fois l'occasion d'attester , chemin faisant, que l'état mental des épileptiques peut être influencé de la manière la plus heureuse par l'usage continu d'une dose déterminée de bromure de potassium; que la périodicité, l'excitation maniaque , les impulsions homicides et la fureur si terrible de ces malades cèdent dans tous les cas, même lorsque l'épilepsie par exception ne s'améliore pas somatiquement; que la camisole est devenue aujourd'hui une inutilité, puisque les convulsifs traités ne s'agitent plus; et que, chaque jour, depuis dix ans, les médecins de Bicêtre voient non-seulement se confirmer les opinions favorables qu'ils ont émises sur les effets du sel bromique méthodiquement administré et trèslongtemps continué, mais qu'ils découvrent encore dans l'emploi convaincu et persévérant du même agent thérapeutique des applications nouvelles qui n'avaient point été soupçonnées , et qu'ils recueillent des résultats précieux qui, il faut bien le dire, sont un peu venus s'offrir d'eux-mêmes.

Si l'habitude convulsive a été rompue, si des phases suspensives d'une à cinq et six années ont déjà pu être obtenues, si l'épilepsie n'est plus considérée comme opprobrium artis , c'est déjà beaucoup sans doute, mais ce qu'il faut obtenir encore, et ce que je souhaite, c'est que les épileptiques inspirent désormais à leur entourage moins de désaffection, de dégoût, de honte et de terreur ; c'est qu'ils ne se fassent plus autant haïr et craindre; qu'ils puissent vivre davantage encore en liberté; qu'ils soient plus impartialement appréciés par les médecins, la société et la justice, et moins repoussés par tout le monde; qu'ils conquièrent en quelque sorte leurs droits de

CONSinÉRATIONS GÉNÉRALES ET SPÉCIALES.

citoyens, et qu'ils ne soient plus enfin les parias de l'humanité.

Réhabiliter partiellement l'épileptiqueest une lourde lâche, je l'avoue, mais plus il est difficile de réussir dans cette entreprise, et plus il y a nécessité de l'affronter. Il importe , en effet, de réagir contre l'abandon dans lequel on a jusqu'à présent laissé les épileptiques vivre et mourir. Les ressources thérapeutiques les plus ingénieuses, les tentatives les plus hardies et les dévouements les plus admirables sont constamment au service des scrofuleux, des phthisiques et des cancéreux: aucun effort ne coûte, aucune pratique ne répugne, aucune patience ne se lasse, dès qu'il s'agit de soulager, d'améliorer et de consoler ces malades. Les épileptiques, au contraire, réputés incurables depuis l'antiquité la plus reculée, jusqu'en 1867, regardés comme compromettante pour l'honneur des familles et considérés comme dangereux pour la vie d'aulrui, ont f:.it le vide autour d'eux. Le dévouement médical, — le seul qui survive à tous les autres, — ne leur est même pas toujours resté !

Chassons les ténèbres que la tradition a amoncelées autour de l'épileptique; réduisons à néant les erreurs et les préjugés qiie l'ignorance propage comphiisamment depuis tant de siècles; mettons le malade à nu; montrons-le ce qu'il est; examinons-le froidement de tous les côtés ; déroulons les tristes archives de ses infirmités physiques, de ses défaillances intellectuelles et de ses inconscients forfaits ; discutons la situation exceptionnelle qui lui est faite; apprécions son degré de responsabilité devant la loi, et préparons, pour l'avenir, des solutions conformes aux principes du droit et aux sentiments de l'équité naturelle.

La recherche de la criminalité spéciale et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la marque de fabrique des épileptiques en matière de criminaHté, nous conduira nécessairement à la fixation des signes exacts de l'épilepsie homicide.

Nous allons avoir successivement à étudier les épileptiques proprement dits, les épileptiques aliénés, les épileptiques larvés, les épileptiques alcooliques et les épileptiques paralytiques.

H lj;s Él'ILEPTIQUES.

L'épilepsie reconnaît trois ordres de phénomènes somaliques : le vertige, l'accès incomplet et l'attaque convulsive. Ces manifestations, en apparence si différentes, d'un seul et même état se trouvent fréquemment réunies toutes les trois chez le môme malade et alternent capricieusement. D'autres fois, il n'en existe que deux, niais très-souvent aussi un seul ordre d'accidents spéciaux apparaît, se renouvelle, au bout d'un temps indéterminé, et se reproduit invariablement de la même façon, avec une uniformité tout à fait identique. Je n'ai pas à insister là-dessus en ce moment.

Plus on vit avec ces malades, et plus on reconnaît qu'il est indispensable, au point de vue de l'état mental, de classer cliniquement les épileptiques proprement dits en trois catégories bien distinctes : 1° ceux dont la névrose n'a point retenti sur rintelligence, qui vont et viennent à leurs affaires, réussissent dans leur milieu et sont même parfois assez heureux pour dissimuler leur état; 2° ceux qui ne présentent que passagèrement des troubles des facultés intellectuelles au moment ou après leurs vertiges, leurs accès incomplets ou leurs attaques, et qui, dans de longs armistices, jouissent de la complète intégrité de leur raison; 3° ceux dont l'esprit est altéré profondément et d'une manière permanente, dont l'aliénation est acquise et irrémédiable, et qui, lorsqu'ils ne sont point soumis à un traitement continu et très-surveillé, constituent dans les établissements spéciaux un groupe de malades agités, impulsifs, furieux et très-dangereux.

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