‹ Étude nouvelle du choléraChapitre 5 sur 7 · I. — Historique · texte numérisé non relu

I. — Historique

Choléra (du grec cholé, bile, et réô, je coule ) signifie flux bilieux. Le texte hébreu de la Bible [Ecclésiaste , chap. vi, et Deutéronome, chap. xxviii, vers, lix) donne une étymologie plus probable. Par les

(1) Le Choléra à Marseille en 1865. Des causes essentielles qui ont présidé à son développement à l’état épidémique, brochure grand in-8°, avec un plan; Paris, V. Rozier, éditeur. — Rapports sur l’origine du Choléra d Marseille en 1865, avec des notes complémentaires et des aperçus généraux sur la pathogénie du choléra, par les docteurs A. Didiot et Ch. Gués, brochure in— 8° ; Marseille, Camoin, éditeur.

mots choli-râ , cholaïm-raïm (pl. accusatif), en latin morbus malus , on y désigne la maladie qui nous occupe, comme le plus grand fléau dont Dieu ait pu menacer ceux qui trangressaient les choses écrites dans le texte de la loi : Angebit dominus plagas tuas et plagas seminis tui, plagas magnas et persévérantes , infirmitates pessvnas et perpétuas (cholaïm-raim) (1).

Cette maladie, connue depuis la plus haute antiquité, a été observée, à des degrés divers et avec des différences tranchées , sur tous les points du globe , et a reçu un grand nombre de noms : les Indiens du Gange l’appellent morxi , mordechi (d’où l’on a fait le mot français mort de chien)] les Chinois, holouan] les Persans , ouebb] les Arabes, hachaiza] dans les livres sanscrits, elle est indiquée sous celui de sitanga ou sinanga. Les Hollandais de Batavia la nomment braak-loop (vomissement-dyssenterie)] les Danois, galdesot ; les Suédois, Gallsjuka; les Russes, chornaia-colezn (maladie noire); les Allemands, brechruhr; les Italiens, colera, colera morbus; les Espagnols, colera, coleramorbo. En France, elle porte les noms de choléra , choléra morbus , cholérée , maladie noire , et trousse-galant , expression énergique, qu’on retrouve dans les historiens les plus anciens.

Depuis Hippocrate (choleré) et les auteurs latins (choiera , passio cholerica), la plupart des observateurs modernes ont adopté la dénomination de choléra, en lui associant, selon ses différences, l’une quelconque des épithètes de sporadique, épidémique , oriental , asiatique. Mais ces différences, hâtons-nous de le dire , quoique assez tranchées, consistent dans l’intensité des symptômes et la rapidité de leur marche , bien plus que dans le caractère de la maladie. Quelle que soit sa forme, quelque symptôme particulier ou anormal qu’elle présente , lorsqu’on l’observe au delà de ses domaines habituels , c’est toujours la même affection, qui dérive d’influences identiques, peut entraîner des terminaisons à peu près semblables, et n’acquiert plus de violence que dans son passage, de l’état sporadique (2) à l’état épidémique , sous l’action des causes mêmes qui favorisent la prédominance de certains phénomènes.

(1) Gazette Médicale de Paris , tome III. n° 49 ; juin 1832.

(2) Sporadique (de speirein, disperser) qui survient indifféremment en tout temps, en tout lieu et indépendamment d'aucune influence épidémique; on dit d’une maladie qu’elle est sporadique , quand elle n’attaque qu’un individu à la fois, ou quelques individus isolément.

Les caractères les plus saillants sont : des vomissements et des évacuations alvines, fréquents et simultanés, une grand eprostration, Y extinction de la voix, une chute prompte du pouls, le refroidissement , la suppression d’urine , des spasmes ou des crampes douloureuses dans les membres. Ces accidents surviennent ou se succèdent assez rapidement, de manière à mettre en danger de mort , ou cèdent dans un temps très court par la guérison. Considérés isolément, aucun peut-être n’est absolument constant et nécessaire; mais réunis, ils ne laissent aucun doute et indiquent le vrai choléra , qui constitue alors cette maladie aiguë , rapide dans sa marche , très douloureuse et très grave, qui a été observée de tout temps.

Quand on en parcourt l’histoire générale, et qu’on remonte la chaîne des temps, il est facile de reconnaître que cette maladie ne s’est pas toujours présentée avec la même gravité, commeilsembleraitaussi d’après les descriptions qui en ont été données, qu’en traversant les âges, elle ne se soit pas montrée constamment identique dans sa forme, qu’elle ait révêtu un caractère toujours croissant, en se manifestant épidémiquement de loin en loin, jusqu’à l’époque actuelle, où elle s’est * signalée par de plus fréquents retours et par sa plus grande extension à diverses contrées du globe. C’est ce qui explique, à notre sens, la dissidence des auteurs qui out cherché à y voir autant d’affections différentes, et dont quelques-uns (Littré* 1 en première ligne) ne veulent reconnaître dans le choléra asiatique qu’une maladie nouvelle, tandis que pour d’autres (J. Brown 2, Gendrin s, Double *, Voisin s, Ozanam 6, etc.), il constituerait présentement la forme épidémique dont on retrouve l’indication ou la description dans les ouvrages les plus anciens.

D'après Ozanam, les livres sanscrits en font mention comme existant de temps immémorial (1). Dans la Bible, à la vérité, le choléra n’est nommé qu’en deux ou trois passages, au sujet des préceptes adressés au peuple sur les funestes effets de la gourmandise: Noli avidus esse in omni epulatione , est-il dit dans l’Ecclésiastique, chap. xxxi vers. 25, in multis enim escis crit infirmitas at aviditas approximabit usque ad

1. Dictionnaire de Médecine, t. VII, p. 536. — 2. The cycl. of pract. med., vol. 1 p. 383. — 3. Doc. sur le ch. morb. épid.. in-8°. — 4. Rapport à l’Académie . p. 5. — 5. Journal hebd. t. VIII, p. 351.— 6. Hist. Mèd. des Épid. t. II, p. 254.

(I) Il est décrit dans l’ouvrage médical sanscrit, Madhow Nidan.

c holeram. On ne peut voir assurément les principaux traits du choléra épidémique dans l’indication de la peste qui a décimé les Philistins après qu’ils eurent enlevé l’arche, car la Bible dit seulement que le peuple d’Azot et des autres villes lut frappé dans les parties secrètes du corps: « Les intestins sortant hors du conduit naturel se pourrissaient. » ( Des Rois, livre i, chap. v, vers. 9). Il en est de même de cet autre passage : « Depuis Dan j usqu’à Bersabée, il mourut du peuple israélite jusqu’à soixante et dix mille personnes. r>[Ibid. livre ri, chap. xxiv, vers. 15).

Cependant Josèphe, l’historien juif, en a donné la description suivante dans laquelle certains auteurs n’hésitent pas à reconnaître les caractères principaux du choléra épidémique: « Tùm denique in Azotiorum urbem et regionem diram immisit Deus vastationem et morbum. Moriebantur enim intestinorum tormiùibus gravi malo et necem acerbissimum inferente ; viscera priusquàm anima ipsis per mortem convenienter solveretur corpore, egerentes, exesa et modis omnibus à morbo corrupto evomendo. »

Hippocrate ne paraît avoir observé que le choléra sporadique ; il le combattait à l’aide de l’hellébore, de l’eau de lentilles, et des ablutions chaudes [Epidémies, livre v, § 10). La description, qu’il en donne en plusieurs endroits de ses ouvrages, est remarquable à plus d’un titre. Il signale l’apparition en été des affections cholériques (Ibid. § 71J, se terminant en accidents tétaniques sur les jambes (Ibid. § 67 et 79J, et résolvant les affections lipyriques (Prénotions coaques, section i, § 2 v. 11 1). Il décrit aussi un choléra sec (Du régime dans les maladies aiguës, appendice §. 19 J, qu’il traite par les lavements, les onctions, les bains d’eau chaude, et à l’intérieur, le vin et l’huile, j usqu’à production deselles bilieuses qui assurent la guérison; il combat les vomissements par le repos et l’oxymel pour boisson.

Englishmann (Bibl. britann. avril 1831 rapporte que les Chinois l’avaient observé dans leur Empire dès le temps d’Ilippocrate. Ce fut Yang-Chou-Ko, célèbre médecin qui en fit la description.

Arétée de Cappadoce, qui écrivait au commencement du cinquième siècle, a donné uneexcellentedescription du'choléraavec flux d’humeurs (De caus. et sig. morb. acut. lib. n, cap. i\) ; mais, comme Hippocrate, il ne l’a sans doute rencontré que sur des individus isolés, jamais suides masses, bien qu’il signale fort judicieusement les connexions des maladies bilieuses cholerica pathea avec les chaleurs de l’été et le retour des fièvres intermittentes.

Celse (De med. lib. n cap. xi), Alexandre de Tralles (De artemedicâ, lib. vu, cap. xivj, et Cœlius Aurelianus (Acut. morb. lib. m cap. xixj, ont présenté également sur cette maladie des considérations du plus grand intérêt. Il ressort aussi de quelques passages de ces auteurs, que ce n’était pas toujours des matières bilieuses, qui étaient vomies ou rendues par les selles; les deux derniers vont même jusqu’à décrire un liquide blanchâtre semblable à celui qui a été noté comme caractéristique du choléra épidémique (type asiatique).

Toutefois, ce n’est que dans des écrits plus modernes, que l’on commence à trouver des descriptions de la forme épidémique; non pas seulement de ces épidémies momentanées, fugitives, ayant le caractère d’une maladie annuelle, liée à la constitution médicale de l’automne, et suàceptible d’exacerbations plus ou moins vives, mais de ces grandes épidémies, qui à plusieurs époques, ont ravagé l’Europe aussi bien que l’Asie.

. Ainsi, si l’on s’en rapporte aux grands historiens (Mézeray, Hist. de France , in-folio, t. n), l’épidémie qui décima la France de 1528 à 1531, était une sorte de choléra (trousse-galant): la maladie était de nature bilieuse et caractérisée par des déjections morbides abondantes. Lazare Rivière a fait mention d’une épidémie de choléra survenue à Nimesen 1544. Zacutus Lusitanus nous a également transmis quelques notes sur la fameuse épidémie de 1600, qui sous le nom de trousse-galant, ravagea l’Europe, et il est impossible au portrait qu’il en fait, de ne pas reconnaître le fléau que nous avons observé si fréquemment de nos jours ( Prax . med. admir. lib. Ti, obs. xxiii).

Sydenham ( chol . morb. : années 1669 et 1676), Huxam, en 1741, et Torti (de feb. pern., lib. m, cap. i) ont fait aussi l’histoire plus ou moins complète de quelques épidémies qui ont régné en Europe. On doit surtout à Sydenham d'avoir signalé avec un talent d’observation supérieur, les traits imparfaitement saisis jusqu’à lui de la constitution cholérique d’automne.

Mais, à partir de l’époque où vivaient ces illustres observateurs, et pendant plus d’un siècle, les progrès de la science se réduisirent à peu de choses et portèrent principalement sur les détails. Ainsi Sauvages (Nos. meth. t. n, p. 186, 1772) décrit onze espèces de choléra, parmi lesquelles le choléra indica et le choléra verminosa, notamment celui des enfants. Cullen (med. prat. t. ii, p. 425) admet deux formes principales : une accidentelle , produite par les matières âcres que l’on a

avalées, et une spontanée qui survient dans un temps chaud, sans aucune cause évidente.

« Ces progrès étaient lents, dit A. Dalmas (1), d’une importance toute secondaire, et il n’y a pas à s’en étonner quand on songe que cette maladie ne faisant que de très courtes apparitions sous forme épidémique, et ne se montrant que rarement sous forme speradique, n’avait rien qui appelât spécialement l’attention des hommes de l’art et du public; aussi peu de personnes se souviennent-elles que le choléra se montra avec quelque intensité à Paris en 1750 ( nous pouvons ajouter, en 1730 et en 1780) et à Lyon, en 1822. »

Cependant les annales de la science permettaient de reconnaître que si le choléra était rare en Europe , il existait constamment dans des contrées particulières de l’Inde (à l’état endémique* 1 2), et il avait été souvent fait mention, vers le milieu et la fin du siècle dernier, dans les transactions du bureau sanitaire de Madras, d’épidémies i meurtrières qui y sévissaient de temps à autres avec une intensité de beaucoup supérieure à ce qui se passait dans nos contrées.

Déjà même , à une époque antérieure, Bontius qui vivait au commencement du XVII0 siècle, et qui habita pendant un grand nombre d’années l’île de Java, avait donné une description assez détaillée du choléra indien (3): « Fit itaque choiera, cum materia biliosa, ac prœtorrida ventriculum, ac intestina infestans, per gulam simul, ac per anum continue ferme, ac cum magna copia rejicitur : morbus est acutissimus, ideo præsenti eget remedio. Causa præcipua hujus mali, præter aeris calidam ac humidam temperaturam , est nimia fructus hic edendi licentia ; qui quod plerumque sint horarii ac putredini obnoxii, tum humiditate sua superflua ventriculo infesti sunt ac insueti etiam , ac bilem æruginosam hanc gignunt. Hæc excretio et

(1) Dictionnaire de médecine, t. VII, page 456.

1. Endémique, de en, dans, et démos, peuple. On appelle maladies endémiques les maladies qui sont produites par des causes locales, et qui sont par conséquent particulières à certains climats, à certaines contrées, et y régnent constamment, ou à des époques fixes. (Nysten).

2. Epidémique, de épi, sur, et démos, peuple. Se dit des maladies qui attaquent en même temps beaucoup d’individus d’un môme pays, et qui, dépendant d’une cause commune et générale, mais accidentelle, répandue dans l’air, cessent avec cette cause.

(3) J. Bonlii in Indiis Archiatri, De medicinà Indorum, lib. iv. In meth. Medendi medica, p. 219, De Choiera. — Leyde. 1642.

non sine causa, alicui viderelur salubris quod talia purgentur, qualia oportet; tamen quia cum tanta quanti tate simul effunduntur spii’itus vitales ac naturales, debilitalo quoque per fœdos balitus corde, caloris omnis, ac vitæ fonte, ut plurimum commoriuntur ægri, idque celerrime , ut pote qui intra vinginti quatuor horas vel etiam pauciores expirent^ut accidit inter plurimos, Cornelio van Royen, ægrorum in nosocomio æconomo, qui, hora sexta vespertina, adhuc valens, subito choiera corripitur, et ante duo deciman noctis horam vomendo simul, ac per alvum dejiciendo, cum diris cruciatibus , ac convulsionibus, misserrime expiravit ; vincente morbi violentia, ac celeritate omne remediorum genus. Si tamen , ultrà prœdictum spatium, pernicies ista protrahatur, magna curæ spes est : pulsus hic admodum debilis est, respiratio molesta, membra externe frigent. Galor vehemens , ac sitis interne urgent, vigiliæ adsunt perpetuæ. Jactatio corporis inquietissima, quæ si comitetur frigidus ac fætidus sudor, mortem inpropinquo esse certissimum est. »

D’après cette description, on ne pouvait conserver aucun doute que la maladie observée par Bontius a une grande analogie avec le fléau du XIX" siècle. Elle régnait à Batavia , à l’état endémique , comme dans d’autres contrées de l’Inde, et le passage : « Ut accidit inter plurimos, ægrorum , etc. » indique bien qu’elle avait pris la forme épidémique.

A cette relation, on pourrait en ajouter d’autres propres à faire apprécier le degré de malignité de cette maladie dans les Indes Orientales. Ainsi celles de l’épidémie qui fit son apparition sur la côte Orientale de Geylan vers 1770, observée .par le Docteur Johnson; de celle observée par Paisley, à Trincomale, en 1773; les observations de Sonnerat, sur la côte de Coromandel, de 1774 à 1780, et d’autres médecins, à l’Ile Bourbon en 1775, à Calcuta en 1781; à Arcot, vers 1787.

J. Lind, médecin anglais qui observait dans l’Inde, parle aussi d’une fièvre pernicieuse dont les déjections d’abord bilieuses, sont devenues ensuite blanchâtres , avec l’apparence de l’eau de chaux, qui tient en suspension une substance analogue à celle que l’on trouve dans les matières vomies par les enfants à la mamelle (1) :

(1) James Lind. On fevers and infection. Londres, 1763. Trad. de l’angl. et augmentée de plusieurs notes.

« Iagravescente morbo, remissionem vix notabilem mox sequebatur alias paroximus qui sane haud ita magno tremore incipit, majore tamea capitis dolore, summa sollicitudine , cardialgia, nausea, vomitu, bilisque dejectionibus. Vomitus et dejectiones tamen plerumque , albi coloris erant , calcis aqua commistœ vel lactis illius quod lactentes evomunt ad instar, quando materia coagulata plurimum contrita est. » Qui pourrait douter, d’après ce passage, de la nature de la maladie.

Voici encore comment Sonnerat, voyageur français , décrit la maladie qui sévissait épidémiquement dans l’Inde, vers 1780 (1) : « Il y x-égna de plus une maladie épidémique qui , en vingt-quatre heures, et quelques fois moins, enlève ceux qui en sont attaqués. Les débauchés et ceux qui ont des indigestions, sont attaqués d’un dévoiement ou plutôt d’un écoulement involontaire de matière fécale. Ils n’ont point de remèdes pour ce cours de ventre qu’ils appellent flux aigu , et dont ils laissent la guérison aux soins de la nature. — Le flux de cette espèce, qui régna il y a quelques années, se répandit dans tout le pays, fit de grands ravages , depuis Gheringam jusqu’à Pondichéry, emporta 70,000 personnes. Diverses causes l'occasionnèrent. Les uns en furent affligés pour avoir passé la nuit et dormi en plein air; d’autres pour avoir mangé du riz froid; mais la plupart le furent pour avoir mangé après s’être baignés ou lavés avec de l’eau froide , ce qui leur causait une indigestion, un spasme universel du genre nerveux, suivi de l’atonie et de la mort, si les malades n’étaient promptement secourus. Cette maladie arriva pendant que les vents soufflaient au Nord, en décembre, janvier et février. Quand ils cessèrent, la maladie disparut. Elle était caractérisée par un cours de ventre aqueux accompagné de vomissements , d’une faiblesse extrême, d’une soif ardente, d’une oppression de poitrine et d’une suppression d’urine. Quelquefois le malade sentait de vives douleurs de colique , il perdait souvent connaissance et la parole, ou il devenait sourd ; le pouls était petit et concentré, et le seul spécifique que trouva le frère Choisel , de la Mission étrangère , fut la thériaque et la drogue amère. Les médecins indiens ne purent sauver un seul malade. — « Celui (le flux), qui suivit deux ans après, fut des plus terribles. Il ne

(1) Voyage aux Indes Orientales.

provenait point de la môme cause que le premier, puisqu’il commença en juillet et en août. Il s’annonçait d’abord par un cours de ventre aqueux qui survenait tout à coup et quelquefois enlevait le malade en moins de vingt-quatre heures. Ceux qui en étaient attaqués évacuaient jusqu’à trente ou trente-cinq fois en moins de cinq ou six heures : ce qui les réduisait à un tel état de faiblesse; qu’ils ne pouvaient ni parler ni se remuer. Souvent ils n’avaient point de paroles, les mains étaient froides ainsi que les oreilles ; le visage était allongé ; l’enfoncement de la cavité de l’orbite était le signe de la mort : ils ne sentaient ni mal de veutre, ni coliques, ni tranchées. Ce qui les faisait le plus souffrir était une soif ardente. Quelques uns rendaient des vers par les selles, d’autres par les vomissements. Ce cruel fléau frappe généralement toutes les castes; mais surtout celles qui mangent de la viande^ comme les parias. Les médecins nationaux ne réussirent pas mieux à traiter cette maladie, qui se renouvela dans le temps des, vents du Nord. »

Quand on rapproche tous ces caractères : les vomissements , les selles aqueuses et blanches, la suppression des urines, l’extinction de la voix, la surdité, le froid de la peau , l’excavation des orbites , etc., des symptômes rappelés dans toutes les descriptions que l’on a faites depuis de cette maladie , on est amené à reconnaître qu’elle est bien toujours de même nature.

Toutefois, les épidémies qui se montrèrent si fréquentes à la fin du XVIIP siècle, dans des contrées bien différentes des nôtres par le climat, y restèrent confinées, malgré les relations si multipliées, qui existaient déjà entre l'Inde et les autres parties du globe, malgré surtout les communications constantes, entretenues depuis des siècles par le commerce des caravanes et par le pélérinage des sectateurs de Mahomet.

Ce n’est qu’à partir de 1817, qu’on vit le fléau prendre une extension démesurée, et franchir depuis, avec un caractère de propagation désastreuse, les bornes que semblaient lui assigner, les causes locales et les influences particulières qui lui donnent naissance, sur les bords marécageux du Gange et aux bouches d’autres grands fleuves, tels que le Gambodje , le Danube , le Nil.

On a vu alors croître rapidement l’intérêt qu’inspire tout ce qui se rattache à cette maladie : de nombreux médecins de tous les pays firent l’histoire plus ou moins complète des faits dont ils avaient été

témoins, et contribuèrent bien certainement, autant que la généralisation de ses ravages, par ses irruptions répétées de 1832 a 1835, en 1837, en 1849, en 1854 et 1855 et 1865-66, dans toutes les régions de l’Europe, à établir son importance et sa célébrité.

Mais toujours ressort-il d’une manière bien évidente, de l’étude générale qu’on en fait, que l’affection, décrite sous le nom de choléra, a été connue de toute antiquité; que longtemps observé seulement à l’état sporadique, il a été plus tard signalé: comme se manifestant endémiquementà certaines époques de l'année, et plus particulièrement dans certaines contrées, avec une tendance de plus en plus marquée à devenir endémique en Europe, comme il l’est en Asie ; et aussi comme sévissant quelquefois de loin en loin, même au delà du théâtre habituel de ses ravages, sous la forme d’épidémies graves, qui lui donnent un caractère spécial de gravité.

On peut conséquemment en conclure déjà:

1° Que le choléra n’est pas une maladie nouvelle;

2° Que, considéré comme maladie des pays chauds, son type est dans l’Inde, mais non son origine ;

3° Qu’il a régné sur les bords du Gange, sous forme épidémique, bien avant l’apparition de 1817 ;

4° Qu’il n’y a entre l'état sporadique ou endémique et la forme épidémique que peut affecter la maladie, qu’une différence dans l’intensité des symptômes et la généralité des causes qui lui donnent naissance;

5° Que son extension démesurée et rapide dans tous les sens, en lui donnant le caractère d’un fléau universel ou voyageur, doit tenir à des modifications particulières du milieu physique ou pour mieux dire aux influences d’une constitution épidémique spéciale qui semble prendre de plus en plus droit de domicile dans nos climats, en raison de la prépondérance croissante de l’élément nerveux dans les affections morbides qui leur sont propres, et delà forme catharrale qu’elles revêtent.

Nous sommes donc amené à rechercher maintenant quelles sont ces influences et à en établir les corollaires généraux dont l’ensemble constitue une sorte de Dynamique de l’épidémie.

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