Maekenzie, traduit par Warlomont, t. II, p
le jour de son entrée à l'hôpital, elle a eu quatorze accès dans une seule journée. A l'examen, M. Grisolle a constaté qu'elle avait tout le côté gauche insensible, depuis la tète jusqu'au pied; on pouvait la pincer, la piquer, lui arracher des cheveux sans amener la moindre sensation. La vue de l'œil gauche était trouble, au point qu'elle ne lisait que des gros caractères, et il y avait une hémiopie interne des plus complètes. De cet œil, elle a perdu la faculté de distinguer les couleurs; ainsi, le jaune et le rose lui paraissent blancs; et le vert, le cramoisi, le bleu sont noirs. Cet état se prolonge pendant lojours; elle est soumise aux douches froides.
Le 2 septembre, la sensibilité commence à revenir petit à petit, et le 4 septembre, elle est revenue complètement; en même temps, la malade arecouvré lafaculté dedistinguerles couleurs, et l'hémiopie s'est dissipée. Ce mieux se prolonge pendant trois semaines, puis les mêmes accidents du côté de l'œil reviennent avec la dysehromatopsie et une hémiopie supérieure et externe. La malade lit pourtant le n° 4 de l'échelle; mais un autre trouble la tourmente : elle voit de l'œil gauche double en haut, et au-dessus de la ligne horizontale. Les deux images sont toujours placées l'une en face de l'autre. Quand elle fixe un doigt à 26 centimètres de distance, elle voit l'image fausse à 13 centimètres. Au loin, les objets lui paraissent plus petits. Aucun changement à l'ophthalmoscope.
Que peut-on conclure de ce cas ? Faudra-t-il supposer que les affections hystériques n'amènent aucune altération matérielle dans la substance nerveuse? L'observation que nous venons de relater tend à confirmer cette opinion. Mais il y a d'autres cas, dans lesquels les désordres dans les nerfs optiques, chez les hystériques, sont trèsmarqués, comme le montre l'observation que nous allons reproduire plus bas. Nous croyons qu'il y a deux sortes d'hystéries, comme il y a des épilepsies différentes : tantôt l'affection est purement nerveuse, tantôt elle est due à des désordres matériels, à des congestions ou à des infiltrations œdémateuses de la substance nerveuse ; tantôt enfin à des tumeurs cérébrales.
Les désordres de la papille peuvent manquer clans une cécité complète, quand elle survient sous l'influence d'une suppression des règles, pendant la grossesse et dans la période puerpérale.
M. le docteur Ulo, de Marseille, rapporte un cas d'amaurose complète chez une hystérique.
Observation V. — Une fille, âgée de 20 ans, était sujette à des héma-
témèses abondantes pendant huit jours, puis elle était prise de mouvements convulsifs des membres supérieurs, tous les jours à la même heure. Au moment où on a eu raison de cette crise, un matin, une cécité complète des deux yeux se déclara subitement. Prenant en considération la périodicité des autres symptômes, on soumit la malade au traitement du sulfate de quinine à la dose de 0,50 cent, par jour. Au bout de huit jours de ce traitement, l'amaurose se dissipa aussi rapidement qu'elle était venue, et M. Ulo fut agréablement surpris à l'une de ses visites de trouver la malade devant la fenêtre, comme si elle n'avait jamais rien eu aux yeux1.
M. le professeur Nélaton nous a obligeamment cité un cas semblable. Le voici :
Observation VI. — L'éminent chirurgien se rappelle avoir soigné à l'hôpital Saint-Louis une jeune fille assez bien portante, qui fut prise subitement d'une cécité complète des deux yeux, au point qu'elle n'avait aucune sensation de la lumière. Les pupilles étaient immobiles. M. Nélaton l'avait soumise aux divers traitements que commandaient les circonstances, mais sans succès. La cécité avait persisté pendant deux ou trois mois, lorsqu'un malin elle disparut spontanément; la vue revint dans son intégrité.
A en juger par les symptômes de ces deux cas, on peut être sûr que l'oplithalmoscope n'eût rien dévoilé d'anormal.
Un fait pareil s'est présenté à notre observation dans la clinique du docteur Desmarres père ; mais la cécité n'a duré que quelques jours.
Il s'agissait, cette fois-ci, d'une jeune femme récemment accouchée ; six semaines après, les règles n'ayant pas paru, comme cela avait eu lieu à la suite d'une première couche, elle fut prise d'une amaurose complète des deux yeux, qui dura cinq jours et ne fut guérie que par une saignée locale abondante pratiquée aux parties génitales. Malgré la cécité complète, qui a persisté pendant soixante heures, l'oplithalmoscope ne nous a révélé autre chose qu'une vascularisation légèrement augmentée, mais qui ne pouvait avoir aucune influence marquée sur la vision, puisque, trois jours après la guérison, nous avons constaté le même état de la papille 2.
1. Annales d'ocul, t. XLI, 1859, p. 76. — 2. Gazette des hôpitaux. 186-1. n° 35. Galezowski. 8
Les autres signes d'amblyopie, tels que photopsies, chrupsies, etc., manquent le plus souvent dans ces amblyopies.
Dans cet état, il y a d'ordinaire abolition de la faculté de distinguer les couleurs, comme nous l'avons observé un grand nombre de fois, notamment chez une malade de M. le professeur Grisolle, Pour elle, le jaune et le rose paraissaient blancs ; le rouge, écarlate; le vert et le bleu de Prusse lui semblaient noirs, La vue de l'œil gauche seul était fortement troublée et il y avait hérniopie interne. L'examen ophtbalmoscopique, fait à plusieurs reprises en présence de M. le professeur Grisolle, nous a toujours donné un résultat négatif.
11 y a une autre forme d'amblyopie sans changement dans le nerf optique et qui se développe lentement pendant plusieurs semaines et même pendant des mois entiers. Nous voulons parler de l'amblyppie qui survient à la suite d'une intoxication alcoolique, plombique ou par toute autre substance capable d'atteindre l'organe central de la vision. Tantôt les excès vénériens, l'onanisme et la spermatorrhée peuvent donner lieu à une amblyopie très-marquée, sans qu'il y ait des désordres appréciables clans la papille. Les symptômes fonctionnels de l' amblyopie alcoolique sont les suivants :
La plupart des malades disent que leur vue s'affaiblit petit à petit; ils s'aperçoivent qu'à un moment donné ils ne peuvent plus lire ni distinguer au loin. Les verres biconvexes très-forts, tels que le n° 10, ne rendent pas la vue plus claire ; c'est à peine si ces malades distinguent les caractères no 16 ou 18 de l'échelle de Jaeger. Ils n'ont pas de photophobie, la grande lumière ne les fatigue point; mais ce qui est surtout digne d'attention, c'est qu'ils voient beaucoup mieux le soir que le jour. Ils sont nyctalopes. Quelquefois ils aperçoivent des éclairs devant leurs yeux, mais le symptôme le plus fréquent, c'est l'hallucination de la vue, et c'est un signe caractéristique de l' amblyopie alcoolique. Tantôt ils voient des insectes dans l'air; tantôt ce sont des souris, des rats, des serpents qui S3 promènent sur leur lit; souvent les objets qu'ils fixent leur paraissent défigurés, grossis ou rapetisses ; ce que nous avons constaté à plusieurs reprises chez un malade de M. Hérard. Malgré des désordres fonctionnels 'aussi prononcés, il y a absence
absolue de toute altération dans le fond de l'œil et en particulier dans la papille.
Une autre forme d'amblyopie qui ne présente aucun signe ophthalmoscopique, c'est l'amblyopie sénile. Si nous ne nous trompons, elle n'a été jusqu'à présent signalée par personne dans la forme que nous exposons ici, et principalement depuis les recherches ophthalmoscopiques. Nous trouvons seulement chez un auteur du xvme siècle, Guérin \ une mention de l'héméralopie sénile, dont il donne la description suivante : « Le nerf optique, ainsi que tous «les autres nerfs, peut avec le temps devenir calleux, et par là être «moins propre à l'usage auquel il est destiné, ce qui arrive chez «les vieillards». Ce que dit Guérin au sujet de l'héméralopie sénile peut être complètement admis pour les amblyopies séniles en général. Tous les tissus, en effet, perdent avec l'âge de leur souplesse et de leur élasticité ; tous les organes des sens s'émoussent : la peau, moins douce, est moins sensible; l'ouïe devient dure et ne saisit plus toutes les nuances des sons. La même chose a lieu aussi, dans quelques cas, pour le sens de la vue : les fibres nerveuses deviennent plus denses et plus calleuses, selon l'expression de Guérin ; les éléments de la rétine sont moins sensibles aux impressions lumineuses, et il y a nécessairement une certaine incapacité pour distinguer aussi nettement les objets que dans l'état normal.
Danscesconditions, on constate aussi que la rétine est moins transparente et moins limpide, les contours de la papille sont un peu moins nets et moins accusés, tandis que sa coloration reste parfaitement normale. Les vaisseaux centraux et capillaires n'éprouvent aucune modification appréciable. Pourtant la vue des malades s'affaiblit petit à petit. Après avoir essayé tous les verres convexes jusqu'aux 9, Set 7, sans résultat, ils ne peuvent lire que de très-gros caractères. La vue au loin est aussi affaiblie, mais le malade peut se conduire et distinguer les contours des gros objets.
Ces amblyopies séniles ne sont pas très-fréquentes; on les observe le plus souvent entre 70 et 80 ans. Elles se prolongent pendant tout le reste de la vie, sans amener une amaurose complète.
J. Guérin, Traité sur les maladies des yeux, p. 268. Lyon. 1769.
Tandis que la cause de l'amblyopie sénile réside dans l'état particulier des fibres du nerf optique, les amblyopies des deux premières formes dépendent d'une altération du cerveau lui-même. Ainsi, une cécité complète ouhémiopique qui survient à la suite d'une suppression des règles, ou sous l'influence d'une grossesse ou d'un processus morbide quelconque, doit dépendre d'un désordre matériel dans le centre nerveux de la vision, et plus probablement dans les tubercules quadrijumeaux. Il se produit là une congestion momentanée ou une infiltration séreuse, et la cécité a lieu ; elle subsiste aussi longtemps que le désordre cérébral luimême. Mais les tubercules optiques sont très-éloignés, et leur nutrition se fait au moyen de vaisseaux qui n'ont pas de rapport direct avec la papille. Donc une augmentation ou une diminution de la vascularisation dans cet organe éloigné ne peut produire aucun changement dans la coloration du disque optique. Les apoplexies et d'autres affections essentielles des tubercules quadrijumeaux n'amènent pas immédiatement de changement dans la papille. Si ce changement survient, c'est ordinairement après un laps de temps plus ou moins long, nécessaire pour que le processus morbide se transporte de proche en proche jusqu'aux yeux.
Dans la forme d'amblyopie toxique, il se produit une dépression générale de tout le système nerveux, ainsi que du sens visuel, et les changements pathologiques qui s'ensuivent dans le cerveau sont aussi concentrés dans les parties centrales optiques, et restent pendant très-longtemps imperceptibles à l'œil de l'observateur le plus expérimenté.
Marche. Durfe. Terminaison. — La maladie suit une marche très-variable, en rapport avec la nature de ses causes. Dans la forme subite, hystérique, elle est tout à fait irrégulière, comme l'est celle de toutes les névroses ; elle peut cesser après une durée très-courte, ou se prolonger indéfiniment; souvent elle apparaît et disparaît à des intervalles plus ou moins rapprochés. Quelquefois la vue revient subitement, et on cite des cas où les malades se sont couchés aveugles, dans un état d'horrible anxiété, et se sont réveillés le lendemain guéris. Cette rapide guérison se remarque d'ailleurs de préférence chez les hystériques et les hypocondriaques. Quel-
quefois on a vu l'amblyopie de cette nature rester incurable tout le reste de la vie.
L'amblyopie alcoolique, saturnine, et toute autre de nature toxique, peut guérir avec la disparition de la cause qui l'a occasionnée, surtout lorsqu'elle n'est pas encore très-invétérée.
Traitement. — Dans ces dilîérentes formes d'amblyopie, le traitement doit être dirigé contre les causes qui l'ont occasionnée. Ainsi, dans la suppression des règles, nous avons réussi par une application de sangsues aux parties génitales. Dans la forme hystérique, on prescrira les antispasmodiques, la vélériane, l'oxyde de zinc et les narcotiques, tels que le datura stramonium et la belladone. Dans l'amblyopie alcoolique, l'opium, même à hautes doses, peut être utilement administré; c'est une pratique que recommandent beaucoup MM. Trousseau et Hérard. Aux amblyopies survenues à la suite d'intoxication saturnine, on opposera les bains sulfureux, l'iodure de potassium à l'intérieur, des toniques et des ferrugineux.
Dans une amblyopie qui se déclare dans le courant de la grossesse, il faut rechercher attentivement si ce phénomène n'est pas dû à une albuminurie, fréquente dans cet état. En l'absence de cette affection, on agira par des révulsifs.
Il faut examiner attentivement les malades au point de vue des accès périodiques dans l'apparition de tels ou tels autres symptômes, parce que l'emploi du sulfate de quinine à haute dose peut être utilement recommandé, ainsi que cela est arrivé chez la malade de M. Ulo, dont nous avons relaté plus haut l'observation.
Dans une amblyopie sénile, on aura recours avec beaucoup de succès aux excitants de toute sorte, aux frictions ammoniacales sur le front et les tempes, aux sternutatoires, etc.