MALADIES INFLAMMATOIRES DU CERVEAU
§ 1. — Congestion cérébrale et amblyopie.
Les congestions encéphaliques ont été, jusqu'à présent, confondues avec les apoplexies et les encéphalites, principalement dans leur forme insidieuse. Malgré les nombreux cas de mort publiés comme consécutifs à une simple congestion cérébrale, Rochoux a nié leur existence, disant qu'une autre lésion plus grave devait exister alors dans le cerveau. Les travaux ultérieurs de MM. Andral, Calmeil, Rostan semblent démontrer que la congestion seule suffit pour entraîner une abolition totale d'une fonction quelconque, une paralysie d'un membre et la mort elle-même. Mais, clans l'état actuel de la science, il est difficile d'accepter cette manière de voir. Pour nous, une congestion simple et idiopathique ne peut se développer que très-lentement et sous l'influence d'une cause chronique; dans ces conditions, elle n'abolit pas complètement les fonctions du cerveau, mais elle les déprime progressivement.
Sous ce rapport, l'œil peut servir d'excellent moyen de contrôle pour permettre de décider jusqu'à quel point l'abolition dea fonctions doit être attribuée à une simple congestion. Il arrive, en effet, d'observer avec l'ophtlialmoscopc des congestions chroniques rétiniennes plus ou inoins marquées, avec développement des vaisseaux capillaires, et qui occasionnent à elles seules un affaiblissement considérable de la vue, sans l'abolir complètement. En voici un exemple recueilli dans le service de M. Hérard :
Observation VII. — Demoiselle C..., âgée de 18 ans, est entrée au commencement de cette année h l'hôpital Lariboisière, dans le service de M. Hérard, salle Sainte-Mathilde, no 27. Elle est assez bien constituée, et n'a jamais eu de maladies aiguës ni de rhumatismes. Elle est atteinte d'une maladie du cœur qui la fait souffrir depuis cinq ans et demi, de douleurs dans la région précordiale et d'essoufflement. Les règles ne sont pas venues jusqu'à présent, et c'est probablement à la suite de cette anomalie qu'elle a eu cet hiver une forte hémoptysie à périodes régulières pendant quelques mois. Ce phénomène cessa et fut remplacé par des épistaxis qui revenaient tous les mois à la même époque. Depuis deux mois, elle est de nouveau sujette à des hémalémèses, qui surviennent irrégulièrement. La malade déclare que la vue de l'œil droit s'affaiblit progressivement depuis 5 à 6 ans, et qu'il y a des jours où elle voit beaucoup plus trouble que d'autres; tantôt même l'œil gauche se prend, quoique à un degré moindre. Elle éprouve souvent une photophobie assez notable. Par moments, les objets qu'elle fixe lui paraissent s'éloigner, elle est en proie à des visions lumineuses comparables à des fusées rouges et blanches. En examinant le cœur, on a constaté la présence des bruits de râpe au premier temps, ce qui a fait diagnostiquer une insuffisance mitrale. Les yeux ne présentent rien à l'extérieur, les pupilles se contractent normalement. La malade distingue bien les couleurs, mais elle lit à peine de l'œil droit les caractères ne 18 Jaeger. L'examen opbthalmoscopique, fait en présence de M. Hérard, nousa permis de reconnaître une congestion capillaire excessivement fine sur toute la rétine et sur le nerf optique de l'œil droit; celte congestion est trèsaccentuée au voisinage de la macula. Dans l'œil gauche, la môme cougestion existe, mais à un degré beaucoup plus faible; on la reconnaît seulement à l'image droite, tandis que, dans l'œil gauche, elle est distincte par l'exploration à l'image renversée. — Les mêmes congestions doivent se produire du côté de l'organe central, puisque la malade a, de temps en temps, des vertiges qui la feraient tomber si elle n'y faisait attention.
D'après M. Calmeil, l'hyperhémie peut occuper isolément un seul centre nerveux et paralyser tantôt le mouvement volontaire seul, tantôt la sensibilité, tantôt la vue, l'ouïe ou le toucher extérieur. Mais en est-il réellement ainsi, et n'y a-t-il pas, à côté de la congestion, une exsudation séreuse ou séro-sanguinolente autour du foyer congestif ? Nous pensons que, dans les attaques congestives qui se déclarent subitement sous l'influence d'une cause nerveuse, d'une frayeur ou de la suppression des menstrues, etc., il se passe quelque chose de plus grave qu'une simple congestion. C'est latranssudalion séreuse qui doit se produire à travers les parois des vaisseaux, ou une suffusion sanguine dans le tissu cellulaire interstitiel, ou bien une véritable ecchymose. Ces ecchymoses ou infiltrations peuvent être très-peu étendues, de telle sorte que l'examen à l'œil nu les laissera souvent échapper; ou bien, on les confondra avec ce qu'on est convenu d'appeler cerveau piqueté ou sablé. Ce sont, en un mot, des apoplexies capillaires microscopiques, et qui échappent presque toujours à tous les moyens connus d'investigation. Pour nous, ce fait n'est pas douteux; comme il n'est pas douteux que les congestions idiopathiques et simples ne soient très-rares dans la rétine. Au contraire, nous trouvons fréquemment dans cette membrane des apoplexies avec ou sans infiltration séreuse et qui peuvent passer inaperçues même à Tophtlialmoscope.
Sur le cadavre, il est encore bien plus difficile de retrouver à l'œil nu une tache apoplectique rétinienne d'une petite dimension; à plus forte raison, la recherche d'apoplexies cérébrales aussi petites que celles que nous voyons souvent à l'ophthalmoscope devient tout à fait impossible.
Si nous admettons que les changements que nous constatons dans la rétine se passent aussi dans le cerveau, il nous sera facile de comprendre qu'une congestion avec apoplexie ou suffusion séreuse peut se déclarer dans une partie très-limitée du cerveau, et entraîner l'abolition ou l'affaiblissement de telle ou telle autre fonction : lésion de la sensibilité dans un seul nerf ou un groupe de nerfs, suspension de la fonction visuelle dans un ou dans les deux yeux, ou une hémiopie.
C'est seulement ainsi que nous pouvons nous expliquer la perte
de la vue pour un certain temps chez des personnes qui ont été
effrayées, ou bien chez lesquelles l'amaurose est survenue à la suite de la suppression des règles. D'habitude, on trouve concurremment des signes rationnels de la congestion cérébrale, qui ne sont évidemment que secondaires et consécutifs à un épanchement sanguin ou séro-sanguinolent. M. Andral a rapporté un fait très-intéressant, dans lequel la cessation du crachement de sang a été immédiatement suivie, non plus des signes ordinaires de la congestion cérébrale, mais d'une perte subite de la vue.
Observation VIII. — Une femme, âgée de 45 ans, culotlière, est entrée à l'hôpital de la Pitié le 12 juillet 1833. Réglée à onz-î ans et demi, plie n'a cessé de l'être que depuis trois mois. A l'âge de 35 ans, cette femme, qui jusque-là n'avait éprouvé aucun accident du côté de la poitrine, qui n'avait jamais eu ni dyspnée, ni toux, fut prise tout à coup (Tune hémoptysie des plus abondantes. Elle nous dit qu'elle commença par vomir le sang; elle en rendit pendant trois jours plus d'un pot de nuit tout plein chaque vingt-quatre heures; puis les trois mois suivants, elle continua à en cracher; pendant tout ce temps, elle toussa. A peine le sang eut-il cessé de teindre ses crachats qu'un jour, en travaillant comme à son ordinaire, elle perdit tout à coup la vue, que jusque-là elle avait eue fort bonne. Cette cécité subite ne fut ni précédée ni accompagnée d'aucun autre accident cérébral. Pendant huit jours, elle resta complètement aveugle, puis la vue revint aussi brusquement qu'elle s'était perdue; pendant ces huit jours, une saignée avait été pratiquée et des sangsues appliquées au cou. Depuis ce temps, cette femme est restée sujette à des étourdissements; elle ne tousse que très-rarement; elle rentre à l'hôpital pour une affection de l'estomac. Depuis son hémoptysie, elle a conservé des palpitations1.
Nous avons rappelé plus haut des cas analogues observés par M. Nélatonetpar M. Ulo. Dans l'un comme dans l'autre, l'ophthalmoscope aurait démontré l'intégrité de la papille, et il y a eu probablement une infiltration séreuse dans les mailles du tissu cellulaire des tubercules optiques.
Très-souvent, en ouvrant les cadavres, MM. Andral et Calmeil ont trouvé une injection très-vive de l'arachnoïde, avec épanchement d'un liquide séreux ou séro-sanguinolent dans les mailles