‹ Étude pathogénétique et thérapeutique sur la dilatation de l'estomac et sur son influence dans la neurasthénie (déséquilibrés du ventre)Chapitre 2 sur 10 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Quoique la dyspepsie soit, à notre époque, un objet tout particulier d’études, elle est loin d’être une maladie nouvelle.

Hippocrate, Arétée, Celseen ont décrit les symptômes sans la nommer. Le premier de ces auteurs en a fait dans les termes suivants une description à peu près complète : « Ceux qui sont affectés de cette maladie, dit le médecin de Cos, ne peuvent demeurer sans manger, ni supporter la nourriture qu’ils prennent ; leurs entrailles font du bruit et l’orifice de l’estomac leur fait de la douleur ; ils vomissent tantôt d’une sorte d’humeur, tantôt d'une autre; ils rendent de la bile, de la salive, de la pituite, des matières âcres, et, après avoir vomi, il leur semble qu’ils sont mieux : mais, lorsqu’ils ont pris de la nourriture, ils sont travaillés de rapports et de rôts, ils ont mal à la tête, ils sentent des piqûres sur tout le corps, tantôt dans une partie, tantôt dans l’autre, comme si on les piquait avec des aiguilles. Cette maladie ne quitte que dans la vieillesse, supposez que l’on n’en meure pas avant ce temps-là » (De rnorbis). L’importance physiologique de l’estomac ne lui a pas non plus échappé, comme le prouvent les paroles suivantes que l’on trouve dans son Traité des humeurs : « Ce que la terre est aux arbres, dit-il, l’estomac l’est aux animaux », et plus loin, il ajoute :

« Comme un vase vieux laisse passer le liquide et neuf le retient, ainsi l’estomac laisser passer l’aliment et garde un résidu comme un réservoir ». Plus loin, il décrit avec

soin ( Des humeurs, traduction Litt. , p. 491-493) tous les symptômes qu’aujourd’hui nous rattachons à la neurasthénie gastrique ; enfin il décrit, sous le nom de y.eXatva une maladie, qui se rapproche, par bien des symptômes, du cancer de l’estomac.

On trouve également une indication assez complète des principaux symptômes gastralgiques dans le passage où Galien décrit la maladie mélancolique (De locis affectis, lib. III, cap. VII). Il avait observé la tristesse, la peur des hypocondriaques, et pensait que cette tristesse et cette peur étaient les principaux symptômes d’une maladie du cerveau qui avait son origine dans les régions situées au-dessous des hypocondres, dans le foie, dans la rate, dans l’estomac, dans l’intestin ; ces organes malades, disait-il, envoient l’atrabile au cerveau qui, à son tour, devient malade. Dans le même livre, ce célèbre médecin, qui a servi de code à toutes les générations médicales jusqu’au XVIIe siècle, consacre un chapitre entier au cancer de l’estomac. 11 insiste sur la sympathie qui existe entre les symptômes nerveux et les affections de l’estomac. Il dit « qu’il est des gens qui ne sont pas seulement pris de syncopes tenant à l’orifice de l’estomac, tout aussi bien que de syncopes tenant au cœur, mais, qui sont pris encore de spasme, de carus, d’épilepsie, de mélancolie tenant à cet orifice ». Il cite une observation fort intéressante que l’on peut résumer ainsi : « Un jeune grammairien était atteint d’accès d’épilepsie, je conjectu-

rai, dit Galien, qu’il avait une affection à 1’oriüce de l’estomac, qui, chez lui, était très sensible, et que, par sympathie, le cerveau agitait le corps entier de convulsions ». Aussi, il lui prescrivit un traitement ainsi composé : « Je lui prescrivis, dit-il, de s’inquiéter uniquement d’une coction (digestion) régulière, de manger à la troisième ou quatrième heure (vers 10 heures du matin), un pain soigneusement préparé, tout seul s’il n’avait pas soif, et s’il avait soif, de l’eau avec un de ces vins blancs légèrement astringents, car ces vins fortifient l’estomac et ne portent pas à la tète comme les vins forts, et, il ajoute, avec un tel régime, il n’éprouva plus aucune affection ».

Galien va plus loin encore dans ses affirmations, il soutient que, par suite de l’affection de l’orifice de l’estomac, le cœur éprouve une sympathie telle qu’il en résulte une syncope aiguë. Pour la maladie dite fiatulente et hypocondriaque, ajoute Galien, il n’est personne qui ne repète qu’elle rende les gens tristes, découragés, ou maussades, en un mot, reproduisant tous les symptômes de la mélancolie. C’est après de mauvaises coûtions, qu’on paraît saisi plus fortement par les susdits symptômes. Puis, en terminant ce chapitre, il montre que les autres parties de l’estomac peuvent être atteintes d’affections organiques telles que les ulcères, et il signale les vomissements de sang, comme symptômes de ces ulcères. « 11 est certainement naturel, dit-il, que la cavité tout entière de l’estomac présente une diathèse semblable à celle de son orifice que nous avons indiquée, et qu elle offre des symptômes semblables : mais ceux de l’orifice étant beaucoup plus frappants, il en résulte que les mé-

decins négligent et dédaignent, comme n’existant absolument pas, ceux de la partie inférieure de 1 estomac. Tout le monde reconnaît que l’acte de la coction s’accomplit dans les parties situées après l’orifice, en sorte que cet orifice, s’il est mal conformé, devient la cause de mauvaise coction, lorsque cette mauvaise coction ne résulte pas de l’ingestion désordonnée des aliments, ou de leur quantité excessive, ou de leur mauvaise qualité (Galien. De locis affectis, cap. VII).

Après ces auteurs, et longtemps après, on s’occupe de la dyspepsie, en même temps que de l’hypocondrie; nous citerons l’ouvrage de Daniel Sennert ( Institutiones medicæ, 1 620), où l’on trouve quelques règles thérapeutiques d’une grande justesse ; celui de Willis, intitulé: Affectionum quæ dicuntur hystericæ et hypocondriacæ, patho-

loyia spasmodica, etc Londres, 1670, où, à travers

les hypothèses favorites de l’auteur, sur la circulation des esprits animaux, se font remarquer des descriptions d’une grande exactitude. Dans le travail d’Ettmuller (Dissertatio de malo hypocondriaco, 1676), on peut trouver des indications utiles pour le traitement de la gastralgie, bien que l’auteur s’occupe surtout de l’hypocondrie. Dans les auteurs qui suivent, on peut aussi trouver des documents précieux au sujet de la thérapeutique de cette maladie. Viridet ( Dissertation sur les vapeurs qui nous arrivent, 1726, in-8, Yverdun). — Jean de Gorter (Praxis medicee systema. Harderwick, 1750, in-8). — Hunaud ( Dissertation sur les vapeurs, 1757, Paris). — Fracassini (Opuscu. Pathol., 1758. Leipz. -- Pomme ( Traité des affections vaporeuses des deux sexes.

Lyon, 1769). — Lorry (de Malancholia et morbis melancholicis, 1765-1766, Paris).

Comme nous l’avons vu plus haut, Galien avait entrevu l’influence de l’abdomen sur le cerveau, et, les dyspeptiques étaient pour lui, en même temps, des hypocondriaques. Toute son école et les auteurs précédents jusqu’au XVIIe siècle s’occupent de l’hypocondrie. Au XVIIe siècle, paraît la première monographie complète sur une névrose, qui n’était pas encore décrite, l’hystérie, et, elle est due à Sydenham. Dès cette époque, à Hypocondrie de Galien, il faut ajouter l’hystérie de Sydenham. Get élément nouveau n’était pas fait pour simplifier le problème et pour donner, sur la dyspepsie, une idée plus nette et plus juste.

L’hypocondrie n’était pas suffisamment définie pour que Sydenham, par sa description de l’hystérie, n’ouvrît pas la voie à une confusion encore plus grande. Cet auteur avouait lui-même le vague de ses idées nouvelles sur l’entité morbide qu’il venait de créer, en disant « qu’elle est très difficile à connaître et à guérir, qu’elle est un Protée prenant une infinité de formes, un caméléon variant sans fin dans ses couleurs, frappant tous les organes ». Aussi avant Sydenham, les dyspeptiques n’étaient qu’hypocondriaques, avec Sydenham, ils pouvaient être hystériques.

A ces deux catégories de dyspeptiques nerveux, vient bientôt se joindre une troisième classe de nerveux qui ne sont ni hystériques, ni hypocondriaques, et cette première mention est due à Whytt ( Des vapeurs et maladies nerveuses et hypocondriaques ou hystériques, traduct. de l’angl., Paris, 1767).

Voici la description que cet auteur donne des symptômes que présentent les nerveux, les hystériques et les hypocondriaques :

« Les nerveux sont exposés, quand ils ont une frayeur, un chagrin, une passion vive, une excitation dans une partie sensible du corps, à avoir des tremblements, des syncopes, des convulsions.

« Les hystériques ont, outre ces symptômes, des vents dans l’estomac, dans l’intestin, une boule dans le gosier, le clavus hystericus, le vertige, des douleurs de tête, des soupirs, des palpitations, l’esprit inquiet, des écoulements de salive, d’urine, etc.

« Les hypocondriaques ont une sensibilité moins exquise, un système nerveux moins mobile, point de palpitations, ni syncopes, ni convulsions causées par la peur, le chagrin, les passions. Ce sont les nerfs de l’estomac et de l’intestin qui sont dans un état déréglé, maladif ; ces malades ont, en effet, toujours à se plaindre d’indigestions, de vents, d’inappétence, de fringales, de constipation ou de diarrhée, de rougeurs au visage, puis de vertiges, d’oppression, de défaillances, d’idées désagréables, d’insomnies. »

Ainsi, les relations si intimes qui existent entre les fonctions cérébro-spinales, et celles de l’estomac ont préoccupé également ce dernier auteur, mais il a trouvé qu’à côté de l’hypocondrie de Galien, de l'hystérie de Sydenham, il y avait place pour une troisième forme d’état nerveux et, c’est ce troisième état neurasthénique qui aurait surtout pour origine les troubles de l’estomac.

Donc, jusque dans la moitié du XVIIe siècle, le mot dyspepsze n’apparaît qu’à de très rares intervalles, et, pour

exprimer ce syndrome, on se sert de périphrases. Eu même temps, on peut observer que, loin de se constituer, le groupe de la dyspepsie tend plutôt à se dissocier: car, sous l’influence du nosologiste Sauvages (1768), à chaque symptôme isolable correspond un genre de maladie, sous les noms d’anorexie, de cardialagie, de gastrodynie, de nausées, de vomissements, de flatulence, sans compter les nombreuses sous-variétés de ces différentes manifestations.

A peine cette tendance analytique venait-elle de s’affirmer que Vogel (1775) faisait définitivement entrer le mot de dyspepsie dans le langage médical, de telle sorte que Cullen (1787) pouvait, quelques années plus tard, décrire, sous le même titre, la plupart des troubles fonctionnels de l’estomac, et, en dépit des formes symptomatiques de la maladie, dont il reconnaît lui-même l’existence, créer l’entité qui a survécu jusqu’à nos jours. Voici comment cet auteur la définissait :

« Le défaut d’appétit, le dégoût, les vomissements qui surviennent quelquefois, les distensions subites et passagères de l’estomac, les rapports de différents genres, une chaleur brûlante vers le cœur, des douleurs dans la région de l’estomac et la constipation, sont des symptômes qui se rencontrent fréquemment chez la même personne, et que l’on peut, en conséquence, présumer dépendre d’une seule et même cause prochaine. C’est pourquoi on peut la considérer comme une seule et même maladie, à laquelle nous avons donné le nom de dyspepsie. »

Avec Broussais, la dyspepsie devient la gastrite el,

pour lui, l'irritation de la membrane muqueuse de l’estomac devient, non seulement la maladie la plus fréquente, mais la source de la plupart des autres maladies. C’est dans les trois ouvrages : Premier, Second et Troisième Examen qu'il publia de 1816 à 1834, ouvrages qui soulevèrent contre lui, toute la génération médicale qui passait, mais, il faillie dire, qui excitèrent 1 enthousiasme de celle qui commençait à paraître, que nous trouvons consignées ses théories sur la localisation des maladies et en particulier de la gastrite. Cet auteur, en parlant de l’hypocondrie, dit, Deuxième Examen, page 537 : a Allons au fait, l’irritation des organes de la digestion, quand même la cause de l’hypocondrie serait

toute morale, est ce qui ouvre la scène , arrêtez donc

votre attention sur le grand phénomène de l’irritation de l’estomac; et, Troisième Examen, 1. 1, prop. CCCXLIU : On guérit l’hypocondrie par les moyens qui guérissent les gastrites chroniques. »

Enfin, plus loin, il arrive à son idée fixe, loc. cit., prop. CXLIV : « L’hypocondrie est l'effet d’une irritation permanente des principaux viscères des deux cavités inférieures ; mais elle ne devient complète que par le développement d’une gastro-entérite chronique qui agit avec énergie sur un cerveau fort irritable et organisé d’une certaine manière. Propos. CLII : La boulimie est l’effet d’une gastro-entérite chronique avec prédominance d’irritation gastro-duodenale. Propos. CXLY : La plupart des dyspepsies, gastrodynies, gastralgies, pvrosis, cardialgies et toutes les boulimies sont l’effet d’une gastro-entérite chronique, b

Dans le Premier Examen, page 268, il expose ses idées sur les difficultés du diagnostic différentiel de la gastro- entérite et des névroses digestives : « Donnezmoi, dit-il, les moyens de reconnaître quand ces désordres sont le pur et simple effet des aberrations de l’influence nerveuse, afin que je n’aie pas la douleur de faire périr mon malade en introduisant sur la membrane déjà trop sensible des voies gastriques, un tonique qui deviendrait débilitant, ou un antispasmodique qui augmenterait les convulsions. »

Barras ( Traités des gastralgies el des entéralgies, 18*27) lutta contre Broussais et Andral lui-même, bien que favorable aux doctrines de l’école physiologique, ne put s’empêcher de consacrer un chapitre de sa clinique médicale à quelques observations d’affection de l’estomac, qui ne consistent point dans un état inflammatoire de cet organe.

De toutes ces incertitudes, il résulta une époque d’anarchie pour la dyspepsie. Chaque auteur lui donna un sens arbitraire plus ou moins étendu. Valleix, par exemple, la mentionne à peine comme un épiphénomène de la gastralgie, dont il a bien su cependant la distinguer. Beau, au contraire, fait pour la dyspepsie ce que Broussais avait fait pour la gastrite à laquelle il semble vouloir l’opposer. Pour ce dernier auteur, la dyspepsie est la maladie la plus fréquente, la source inépuisable de troubles nerveux sympathiques, d altérations du sang et de toutes les dégénérescences organiques. 11 considérait les trois termes dyspepsie, anémie et névropathie comme liés l’un à l’autre, comme marchant toujours ensemble ;

c’est la dyspepsie qui, selon lui, ouvre la voie à cette trinité pathologique ; il pensait que l’anémie était toujours la conséquence de la dyspepsie et que l’anémie entraînait la névropathie. Mais l’œuvre de Beau n’est pas plus complète que les théories qui l’ont précédée, car il ne peut pas dire ce qu’est au fond cette dyspepsie dont l’influence est si considérable.

En 1857, la dyspepsie reparaît, dans le livre de Chomel, à peu près avec les mêmes caractères que lui avaient assignés les nosologistes du XVIIIe siècle. Elle comprend une foule d’espèces et de variétés suivant les symptômes qui prédominent. Ce sont autant de petites entités morbides, indépendantes, sans autre lien commun que l’organe qui paraît leur servir de support.

En 1881, M. le professeur G. Sée publie un ouvrage sur les dyspepsies gastro-intestinales, dans lequel il établit que la dyspepsie est une opération clinique défectueuse qui se passe soit dans l’estomac, soit dans l’intestin : d’où la division des dyspepsies en dyspepsies gastriques, intestinales ou pancréatiques. Mais, pour le médecin de l’Hôtel-Dieu, dans tous les cas, la condition sine quâ non de toute dyspepsie, c’est le trouble clinique. La participation de la lésion histologique n’est pas nécessaire et la dyspepsie peut exister sans lésions anatomiques.

La pepsine ne pouvant agir sans le secours d’un acide, M. Germain Sée, faisant jouer à l’acide chlorhydrique surtout, peut-être aussi à l’acide lactique, le rôle d’adjuvant dans la digestion des matières azotées, divise les dyspepsies gastriques en dyspepsies par déficit d’acide

chlorhydrique, et dyspepsies par excès de ce même acide. Cette division a été conservée et de là l’emploi de l’acide chlorhydrique dans le traitement des dyspepsies gastriques.

En 1880, Beard créa un nouveau mot, celui de neurasthénie. Sous ce nom, il classa toutes les névroses mal déterminées et cela fait, il crut avoir fondé une entité morbide, en dehors de l’hystérie, de la chorée, de l’épilepsie, de la mélancolie, etc., une maladie, sans substratum matériel, simple trouble fonctionnel qui trahit la faiblesse du système nerveux : c’est ainsi qu’il décrivit une neurasthénie par épuisement cérébral, spinal, sexuel et même gastrique.

Cinq ans plus tard, Arndt (de Leipzig) fit une nouvelle étude sur la neurasthénie, dans laquelle il arrivait aux conclusions suivantes : 1° C'est que la neurasthénie est due à « une hypertrophie » du système nerveux, dont la principale prédisposition se trouve dans la constitution même et reconnaît les causes les plus variées; *2° c’est que la neurasthénie n’est qu’en définitive la réunion des symptômes dit nerveux, chez un malade quelconque.

En résumé, si l’on excepte les exagérations de Broussais, on remarque que jusqu’ici, on ne s’inquiète que très peu, dans l’étude de la dyspepsie, de l’état de la muqueuse de l’estomac, de l’intégrité de son système vasculaire, de ses glandes pepsinifères et des tissus sous-jacents ; autrement dit qu’on ne cherche pas à savoir si cette maladie n’aurait point une ou plusieurs caractéristiques qui en dévoileraient la nature et en dirigeraient le traitement.

Cette tendance, qui est surtout la tendance actuelle, se manifeste, pour la première fois, dans un ouvrage publié par le D1' Leven, avant 1884. Cet auteur, par des expériences, chercha à montrer que la dyspepsie était surtout caractérisée par de la rougeur, de la congestion, de l’irritation et des troubles de nutrition de la muqueuse gastrique, ainsi que par des modifications de texture dans les autres éléments anatomiques de l’estomac. Mais la dernière publication de ce même auteur ( Estomac et cerveau, 1884) soulève de nombreuses protestations. Dans cet ouvrage, Leven, reprenant la théorie de Beard, attribue, au point de vue de la dyspepsie, un rôle prépondérant à une excitabilité maladive du plexus solaire et du cerveau et fait de ces deux centres le point de départ d’un même état nerveux. Comme Beau, il admet la dualité pathologique dyspepsie et état nerveux, mais, contrairement à ce dernier auteur, Leven nie que la dyspepsie soit la cause de la névropathie, il veut qu’elle en soit la conséquence. « Dans l’état de santé, dit-il ( loc . cit., p. 217), le système nerveux fonctionne en ne nous donnant qu’une sensation de bien-être. Dès que l’un des deux centres, cerveau ou plexus solaire est excité, il produit un ensemble de sensations douloureuses ; le centre excité communique son excitation au deuxième centre ; le système nerveux qui relève des deux centres, se trouble et, à la suite, tous les viscères innervés par lui. » Nous reviendrons sur cette théorie que nous opposerons aux théories de M. le professeur Bouchard et de M. le D1' Glénard sur la dyspepsie.

Nous dirons, alors, ce que nous pensons de l’explica-

tion de Leven et du rôle considérable qu’il fait jouer au plexus solaire dans les phénomènes dyspeptiques. Ce que nous ferons seulement observer ici, c’est qu’une telle théorie devait forcément amener son auteur à une thérapeutique peu active et devait avoir simplement pour but de combattre l’état nerveux. C’est ainsi que nous voyons Leven, à la fin de son ouvrage, prescrire contre cet état nerveux, origine de tous les maux, du bromure, du castoreum, de la valériane. Il recommande d’éviter le surmenage, de fuir les foules, les théâtres, les soirées, d’appliquer, derrière l’oreille, un vésicatoire pour diminuer l’irritabilité cérébrale, faire cesser la migraine, les vertiges, les étourdissements et ramener le sommeil. L’hygiène du plexus solaire devra être également instituée et on y arrivera, selon lui, en prescrivant un repos absolu, des emplâtres de ciguë, de collodion, de petits vésicatoires de cinq à six centimètres, des pointes de feu, de l’eau chaude sur la ligne médiane de l’estomac. « Ces agents, dit-il {toc. cit., p. 241), appliqués sur la peau, réagissent sur les centres nerveux abdominaux et calment les souffrances, les coliques du malade. » Quant au régime alimentaire, il consistera à éviter les grands dîners trop copieux, à se nourrir d’aliments liquides : lait, potages, farines, purées de toutes sortes de légumineuses. Ce n’est que lorsque les principaux symptômes auront disparu et que le cerveau sera moins souffrant, que la viande et le poisson reparaîtront dans l’alimentation.

Pour terminer cet exposé thérapeutique, nous donnerons l’opinion de Leven sur les lavages de l’estomac : « Le lavage, dit cet auteur, n’agit pas toujours parce

qu'il nettoie; il agit par le tube lui-même. Le tube, par son contact avec le pharynx, l’oesophage, l'estomac, modifie l'état des nerfs du pharynx, de l’œsophage, de l'estomac et réagit même sur le cerveau, diminue la lourdeur de tête, les vertiges. Dans mon service d’hôpital, ajoute-t-il, je me contente, lorsque l’état nerveux ne se complique pas de dilatation de l’estomac et de vomissements de liquide, lorsqu’il amène surtout des phénomènes nerveux de l’œsophage, de l’estomac et du cerveau, d’introduire le tube dans l’estomac et de le retirer sans faire de lavage. Cette simple introduction amende singulièrement l’état de l’estomac et du cerveau et contribue à rétablir les malades ». Sans nier les résultats qu’a pu constater Leven, nous pensons cependant que le lavage ne rend un véritable service au malade qu’en débarrassant l’estomac des matières qu’il n’a pu digérer.

Le Dr Seure, dans son traité des Maladies de l'estomac , Paris, 1887, ne fait que développer la doctrine émise et proposée par Leven, dans ces premiers écrits. Il repousse la théorie nerveuse dont nous venons de nous occuper et n’accepte la première que parce qu’elle repose tout à la fois sur la physiologie, la pathologie expérimentale et sur l’observation clinique ; il la considère comme l’interprétation la plus vraisemblable et la plus satisfaisante des symptômes de la dyspepsie.

Nous ne pouvons pas parler de cet ouvrage, sans citer l’observation si intéressante de la maladie de Voltaire que le Dr Seure considère comme un dyspeptique, contrairement aux conclusions des docteurs Roger du Havre et Rathel de Paris, qui, dans les études qu’ils ont faites

sur les souffrances continuelles delà vie du grand homme, ont prétendu, le premier, que Voltaire était hypocondriaque et arthritique, le second, qu’il était en possession d’une maladie grave des voies urinaires. D’après le Dr Seure, ces deux auteurs ont complètement négligé les troubles digestifs dont le patriarche de Ferney a souffert toute sa vie, et, pour preuve de ce qu’il avance, il nous donne tous les fragments des lettres dans lesquelles Voltaire parle de sa santé. En lisant cette étude intéressante, on est facilement convaincu de la vérité de l’assertion du Dr Seure, car d'un bout à l’autre de cette correspondance, Voltaire ne cesse de se plaindre de son estomac et de ses entrailles.

Le 6 août 1760, par exemple, il écrit à Mme du Deffant : « On n’est véritablement malheureux que quand on ne digère point » ; et c’est pour cette dyspepsie qu’il va prendre les eaux de Forges, qu’il est bientôt obligé d’abandonner, ses maux d’estomac augmentant. Dans une autre lettre à Mme de Bernières, il se dit « honteux de ne se présenter devant ses amis qu’avec un estomac faible et un esprit chagrin » . De temps en temps, il est pris de peur et croit qu’il va mourir « cependant, par saint Jean, il ne veut pas mourir. Il s’est imposé un régime si exact qu’il faudra bien qu’il ait de la santé pour l’hiver » (septembre 1724). Ce régime si sévère, c’est une cure de petit lait qu’il suit cà l’hôtel Bernières, où il vivait seul en l’absence de son hôtesse.

Dyspeptique, au début, il devient bientôt hypocondriaque et, après s’être mis entre les mains de Bosleduc « pensant que ce médecin le guérira du mal que les eaux

de Forges lui ont fait », voyant que tous les remèdes qu’il prend ne font qu’empirer son état, en irritant davantage son estomac, il se livre, dans ses lettres, au découragement. 11 a « la haine du monde », mais il se rattache à une amie, parce qu elle lui a toujours montré d’autant plus de bonté qu’il souffrait davantage et « il a osé croire qu’elle ne se lasserait pas de ses malheurs... » « il compte passer avec elle le reste de sa vie, parce qu’il s’imagine que cette amie (Mme de Bernières)aura la générosité de l’aimer avec son mauvais estomac et son esprit abattu par la maladie, comme s’il avait encore le don de digérer et de penser ». (Novembre 1724.)

En juin 1725, nouvel espoir, grâce à un régime qu’il a suivi et dont il proclame les bienfaits : « Pour moi, ditil, je puis vous assurer que le régime vaut mieux que toutes les boules de fer du monde; je ne me sers plus de remède et je m’en trouve très bien. »

Mais bientôt, aux souffrances physiques viennent se joindre de grands chagrins qui ne font qu’aggraver son état. C’est ainsi qu’on trouve, dans sa correspondance, en juin 1748: « Je ne serai jamais heureux, on ne peut l’être sans estomac ». (A M. cl'Argenson , 19 juillet 1748.)

C’est à la même époque qu'il se sert des pilules de Stahl, pilules à la hase d’aloès et de rhubarbe, unis à des extraits amers et à d'autres substances purgatives. D’abord, il en obtient un grand soulagement et il écrit à Frédéric de Prusse, avec lequel il est entré en relation en J 736 : « Je n’ai encore rien trouvé qui me fit plus de bien que les vraies pilules de Stahl... » (Février 1749). Mais cet enthousiasme ne fut pas de longue durée, il

abandonne bientôt ses'remèdes et reconnaît encore une fois l’ utilité du régime. C’est ainsi qu’en 1750, il entreprend son voyage à Berlin. Là, il se trouve chaque jour au milieu de fêtes magnifiques, mais « que peuvent lui faire toutes ces réjouissances, écrit-il à Mrae de Fontaine, puisqu’elles ne l’empêchent pas d’avoir la colique, tous les matins, il n’y a que les gens bien sains qui jouissent de tout cela ».

Cette étude amène M. Seure aux conclusions suivantes : « Voltaire, dit-il, était dyspeptique à 26 ans, il le fut toute sa vie; et, 'dans ses dernières années, il éprouvait tant de malaises différents, en apparence étrangers à sa dyspepsie, qu’il prétendait avoir 84 maladies. »

Pour M. Seure, l’usage habituel des médicaments et surtout des purgatifs, annihile les bons effets du régime. Chaque fois, comme on a pu le voir, que Voltaire s’est soumis à un régime exact et sévère, il a reconnu qu’il s’en était toujours mieux trouvé. C’est ce qui l’avait conduit à se formuler lui-même le régime à suivre et ce régime, nous le trouvons dans une lettre qu’il écrivait le 6 septembre 1765, au comte d’Autrey. Entre autres recommandations, il ne veut pas qu’on déguise les mets, très sains en eux-mêmes, avec de l’essence de jambon, de champignon, de poivre, de la muscade ; il défend qu’on les larde, n’admet pas non plus de ris de veaux, nageant dans nue sauce salée, ni le hachis, ni le pigeon à la crapaudine, ni les mets relevés, ni le pain qui n’a pas de croûte, « son estomac ne s’en accommode point ». Un souper sans appétit, suivant ces principes, « fait, dit-il, espérer un sommeil fort doux et fort plein, qui ne sera

troublé par aucun songe désagréable ». Malheureusement le patriarche de Ferney ne se soumettait pas régulièrement aux prescriptions hygiéniques qu’il reconnaissait lui-même comme si efficaces et qu’il savait si bien recommander.

Si nous jetons maintenant un dernier coup d’œil sur tout ce que nous venons de dire, nous voyons que, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, les théories et les classifications n’ont pas manqué et que, malgré les conquêtes de la chimie et de la physiologie, nous ne sommes guère plus avancés quTIippocrate sur la pathogénie de la dyspepsie. M. le Dr Glénard, dans un article sur l’Entéroptose, publié dans le Lyon médical, mars 1885, résume delà façon suivante les connaissances d’alors sur cette question: « Nous ne pouvons nier, dit cet auteur, que la confusion la plus absolue ne règne dans la distribution des dyspepsies : chaque auteur apporte une classification nouvelle ou remanie les précédentes ; pour l’un, il n’y a qu’une dyspepsie avec une cause unique; pour l’autre, il y en a 40, ayant chacune son origine distincte : telle classification part de la conception hypothétique d’une atonie, d’une irritation ou d’une névrose de l’estomac, telle autre procède par l’énumération de tous les organes, tissus ou éléments anatomiques que comprend l’appareil digestif et fait autant de dyspepsies qu’il se peut imaginer de lésions ; une troisième prend pour base les perturbations des sucs ou des forces dont la chimie et la physiologie nous ont appris l’existence et le rôle dans l’acte de la digestion ; une autre choisit arbitrairement quelques symptômes

parmi les plus apparents, pour en faire des caractères de ressemblance ou de différence des diverses espèces de la dyspepsie ; celle-ci, enfin, car je n’en finirais pas de les nommer, dit il, utilise à la fois tous ces procédés et arrive à un beau tableau synoptique qui remplit une page. De telle sorte, qu’il est vraiment devenu plus facile de connaître tous les faits qui forment le domaine de la dyspepsie que de se rendre maître des diverses classifications et des différentes nomenclatures dont elle a été l’objet ».

Comme exemple de ccslongaies nomenclatures et comme preuve de ce qu’avance M. le D1' Glénard, nous ne pouvons mieux faire que de donner la classification que nous trouvons dans l’article Dyspepsie du Dictionnaire des sciences médicales. L’auteur, M. Broeliin, résume dans ce long tableau, tout ce que l’on sait sur ce sujet, à cette époque bien peu éloignée, sans doute, mais à laquelle les travaux de M. le professeur Bouchard n’avaient pas encore paru.

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