‹ Étude philosophique. L'abbé Simon FoucherChapitre 54 sur 55 · POUR SERVIR DE RÉPONSE AU MÉMOIRE DE M. FOOCHER · texte numérisé non relu

POUR SERVIR DE RÉPONSE AU MÉMOIRE DE M. FOOCHER

Inséré dans le Joarnal des Savants du 12 sept. 1695.

(JOURNAL DES SAVANTS, 2 et 9 aviil 1696.)

Je me souviens, Monsieur, que je crus satisfaire à votre désir en vous communiquant mon hypothèse de Philosophie, il y a plusieurs années, quoique ce fut en vous témoignant en même tems que je n'avois pas encore résolu de Tavouer. Je vous en demandai votre sentiment en échange; mais je ne souviens pas d'avoir reçu de vous des objections; autrement, étant doc.le comme je suis» je ne vous aurois point donné sujet de me faire deux fois les mômes. Cependant elles viennent encore à tems après la publication. Car je ne suis pas de ceux à qui rengagement tient lieu de raison, comme vous réprouverez quand vous pourrez avoir apporté quelque raison précise et pressante contre mes opinions; ce qui apparemment n'a pas été voire dessein en cette occasion. Vous avez voulu parler en académicien habile, et donner lieu par là d'aprofondir les choses.

Je n'ai point voulu expliquer ici les principes de l'étendue, mais ceux de l'étendu effectif, ou de la masse corporelle; et ces principes, selon moi, sont les unités réelles, c'est-à-dire les substances douées d'une véritable unité. L'unité d'une horloge, dont vous faites mention, est toute autre chez moi que celle d'un animal ; celui-ci pouvant

APPENDICE. CIX

aire une subâtance douée d'une véritable unité, comme ce qu*on appelle moi en nous; au lieu qu'une horloge n'est autre chose qu'un assemblage. Ce n'est pas dans la disposition des organes que je mets le principe seDsilif des animaux ; et je demeure d'accord qu'elle ne regarde que la masse corporelle. Aussi semble-t-il que que vous ne me donnez point de tort lorsque je demande des unités véritables^ et que cela me fait réhabiliter les formes substantielles. Mais lorsque vous semblez dire que l'âme des hôtes doit avoir de la raison^ si on lui donne du sentiment, vous vous servez d'une conséquence dont je ne vois point la force.

Vous reconnaissez avec une sincérité louable que mon hypothèse de l'harmonie ou de la concomitance est possible. Mais vous ne laissez pas d'y avoir quelque répugnance ; sans doute parce que vous l'avez crue purement arbitraire, pour n'avoir point été informé qu'elle suit de mon sentiment des unités; car tout y est lié. Vous demandez donc^ Monsieur, à quoi peut servir tout cet artifice, que j'attribue à l'Auteur de la nature? Gouune si on lui en pouvoit trop attribuer^ et comme si cette exacte correspondance que les substances ont entre elles par les loix propres, que chacune a reçues d'abord, n'étoit pas une chose admirablement belle en elle-même et digne de sou Auteur. Vous demandez aussi quel avantage j'y trouve ? Je pourrois m'en rapporter à ce que j'en ai déjà dit; néanmoins je réponds premièrement , que lorsqu'une chose ne sauroit manquer d'être, il n'est pas nécessaire pour l'admettre qu'on demande à quoi elle peut servir? A quoi sert l'incommensurabilité du côté avec la diagonale? Je réponds en second lieu que celte correspondance sert à expliquer la communication des substances, et l'union de l'âme avec le corps par les loix de la nature étabUes par avance, sans avoir recours ni à une transmission des espèces, qui est inconcevable, ni & un nouveau secours de Dieu, qui paroit peu convenable. Car il faut savoir que comme il y a des loix de la nature dans la matière, il y en a aussi dans les âmes ou formes; et ces loix portent ce que je viens de dire.

On me demandera encore d'où vient que Dieu ne se contente point de produire toutes les pensées et les modifications de l'âme, sans ces corps inutiles, que l'âme ne sauroit, dit-on, ni remuer ni connollre? La réponse est aisée. C'est que Dieu a voulu qu'il y eût plutôt plus que moins de substances, et qu'il a trouvé bon que ces modifications de l'âme répondissent à quelque chose de dehors. Il n'y a point de substance inutile; elles concourent toutes au dessein de Dieu. Je n'ai garde aussi d'admettre que l'âme ne connoit point les corps, quoique cette connoissance se fasse sans influence de l'un sur l'autre. Je

ex APPENDICE.

oe ferai pas même difficulté de dire que rftme remue le corps; et^ comme un Gopernicieu parle véritablemeut du lever du soleil^ un Platonicien de la réalité de la matière» un Cartésien de celle des qualités sensibles^ pourvu qu'on Tentende sainement^ je crois de même qu'il est très vrai de dire que les substances agissent les unes sur les autres, pourvu qu'on entende que Tune est cause des changements dans Taulre en conséquence des loix de l'Harmonie. Ce qui est objecté touchant la léthargie des corps^ qui seroient sans action pendant que l'âme les croiroit en mouvement y ne sauroit ètre^ à cause de cette même correspondance immanquable que la Sagesse divine a établie. Je ne connois point ces masses vaines^ inutiles et dans l'inaction^ dont on parle. Il y a de l'action partout, et je l'établis plus que la philosophie reçue; parce que je crois qu'il n'y a point de corps sans mouvement^ ni de substance sans effort.

Je n'entends pas en quoi consiste l'objection comprise dans ces paroles : En vérité , Monsieur ^ ne voit-on pas que ces opinions sont faites exprès, et que ces systèmes venant après coup n'ont été fabriqués que pour sauver certains principes? Toutes les hypothèses sont faites exprès^ et tous les systèmes viennent après coup pour sauver les phénomènes ou les apparences; mais je ne vois pas quels sont les principes dont on dit que je suis prévenu^ et que je veux sauver. Si cela veut dire que je suis porté à mon hypothèse encore par des raisons à priori ou par de certains principes, comme cela est ainsi en effet; c'est plutôt une louange de l'hypothèse qu'une objection. 11 suffit communément qu'une hypothèse se prouve à posteriori, parce qu'elle satisfait aux phénomènes ; mais quand on a encore des raisous d'ailleurs^ et à priori, c'est tant mieux. Mais peut-être que cela veut dire, que^ m'étant forgé une opinion nouvelle, j'ai été bien aise de l'employer^ plutôt pour me donner des airs de nouveauté que pour que j'y aye reconnu de l'utilité. Je ne sai^ Monsieur, si vous avez assez mauvaise opinion de moi pour m'attribuer ces pensées. Car vous savez que j'aime la vérité, et que, si j'affectois tant les nouveautés, j'aurois plus d'empressement à les produire, même celles dont la solidité est reconnue. Mais afin que ceux qui me connoissent moins ne donnent point à vos paroles un sens contraire à mes intentions, il suffira de dire qu'à mon avis il est impossible d'expliquer autrement l'action émanente conforme aux loLx de la nature, et que j'ai cru que l'usage de mon hypothèse se reconnoitioit par la difficulté que des plus habiles philosophes de notre tems ont trouvée dans la communication des esprits et des corps, et même des substances corporelles entr'elles : et je ne sai si vous n'y en avez point trouvé vous-même.

APPENDICE. CXI

Il est vrai qu'il y a, selon moi^ des efforts dans toutes les substances; mais ces efforts ne sont proprement que dans la substance môme; et ce qui s'ensuit dans les autres n'est qu'en vertu d'une Harmonie préétablie (s'il m'est permis d'employer ce mot), et nullement par une influence réelle ou par une transmission de quelque espèce ou qualité. Comme j'ai expliqué ce que c'est que l'action et la passion^ on peut inférer aussi ce que c*est que l'effort et la résistance.

Vous savez, dites-vous^ Monsieur^ qu*il y a. bien encore des ques^ tions à faire^ avant qu'on puisse décider celles que nous venons d'agiter. Mais peut-être trouverez- vous que je les ai déjà faites; et je ne sai si vos Académiciens ont pratiqué avec plus de rigueur et plus effectivement que moi ce qu'il y a de bon dans leur méthode. J'approuve fort qu'on cherche à démontrer les vérités depuis les premiers principes : cela est plus utile qu'on ne pense ^ et j'ai mis ce principe en pratique. Ainsi j'applaudis à ce que vous dites là -dessus, et je voudrois que votre exemple portât nos Philosophes à y penser comme il faut. J'ajouterai encore une léflexion^ qui me paroit considérable pour mieux faire comprendre la réalité et l'usage de mon sys~ tèms. Vous savez que M. Descartes a cru qu'il se conserve la môme quantité de mouvement dans les corps. On a montré qu'il s'est trompé en cela , mais j'ai fait voir qu'il est toujours vrai qu'il se conserve la môme foi ce mouvante^ pour laquelle il avoit pris la quantité du mouvement. Cependant les changements qui se font dans le corps en conséquence des modifications de l'âme, Tembarrassèrent, parce qu'elles sembloient violer cette loi. 11 crut donc avoir trouvé un expédient, qui est ingénieux, en effet, en disant qu'il faut distinguer entre le mouvement et la diiection; et que l'âme ne sauroit augmenter ni diminuer la force mouvante , mais qu'elle change la direction ou détermination du couis des esprits animaux, et que c'est par là qu'arrivent les mouvements volonlfidres. Il est vrai qu'il n'avoit garde d'expliquer comment fait l'âme pour changer le cours des corps, cela paroissant aussi inconcevable que de dire qu'elle leur donne du mouvement, à moins qu'on n'ait recours avec moi à THarmonie préétablie; mais il faut savoir qu'il y a une autre loi de la nature, que j'ai découverte et démontrée, et que M. Descartes ne savoit pas : c'est qu'il se conserve non-seulement la môme quantité de )a force mouvante, mais encore la môme quotité de direction vers quel côté qu'on la prenne dans le monde. C'est-à-dire : menant une ligne droite telle qu'il vous plaira, et prenant encore des corps tels et tant qu'il vous plaira; vous trouverez, en considérant tous ces corps ensemble, sans omettre aucun de ceux qui agissent sur

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