CHAPITRE XIV
TRAITEMENT COMPARÉ DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE AU XVJIle ET AU XIXe SIÈCLE. — INDUCTIONS THÉRAPEUTIQUES AU PROFIT DE LA PRATIQUE CONTEMPORAINE.
Ainsi que l’indique le titre de ce chapitre, je n’ai pas la prétention d’embrasser dans toute son étendue la difficile question du traitement de la fièvre typhoïde 5 j’ai un but plus modeste, c est celui d éclairer, s’il se peut, la thérapeutique de cette maladie par quelques remarques, qui naissent natulellement de 1 étude rétrospective à laquelle nous venons de nous livrer.
(t) Déontologie médicale , Paris, 1 845, p. 169.
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Conçue et appliquée sous l’empire d’autres idées, que celles qui nous dirigèrent plus tard, la thérapeutique des fièvres continues graves, telle que nous la montre la tradition médicale du xviif siècle, devient pour nous une source d’enseignements précieux ; c’est le précepte formulé par la sagesse des siècles, a juvantibus , et lœSentibus indicatio ; c’est ce précepte, dis-je, se produisant sous l’autorité d’une vaste et lumineuse expérience. Dans une science qui, comme la médecine, aboutit à une pratique, dont le cercle embrasse une multitude infinie de faits, le passé doit être souvent interrogé au profit du présent et de l’avenir. C’est dans cette étude rétrospective peut-être, que l’on trouve le plus sûr critérium des vérités nouvelles, qui aspirent à gouverner la pratique de l’art. Sans doute, l’observation directe reste toujours comme un moyen certain de vérification des théories contemporaines; mais outre que cette observation ne se développe que lentement, et dans un cercle toujours assez borné, elle porte toujours aussi à quelque degré le joug des nouvelles théories ; elle ne saurait avoir vis-à-vis de celles-ci l’indépendance de la science qui les ignora. Rappelez-vous, par exemple, la doctrine de Broussais, et pour limiter tout de suite ce point de vue, rappelez-vous son affirmation, si explicite sur la nature des fièvres continues, qui ne furent pour lui rien de plus qu’une gastro-entérite. Sans doute, quelques hommes se rencontrèrent qui, hardis hérésiarques, osèrent braver les foudres du Vatican de la rue Saint-Jacques, et protestèrent contre celte conception beaucoup trop absolue ; mais cette protestation biaisa souvent dans sa formule, et, en fin de compte, se montra impuissante pendant longtemps à arrêter la propagation d’une idée fausse. Que Ton eût alors, au contraire, interrogé sérieusement la science des deux derniers siècles, qu’en face de l’affirmation de l’illustre médecin du Val-de-Grâce
sur la nature des fièvres, on eût posé les hardiesses, presque toujours impunies, souvent heureuses, des médecins qui précédèrent notre génération, et la question était à l’instant même résolue, la doctrine était jugée ; la science du présent avait trouvé dans la science du passé un critérium infaillible.
One nous répond, en effet, la tradition interrogée dans le sens que je viens d’indiquer? une chose très-nette et très-positive, c’est que la conception de Broussais, à l’endroit des fièvres continues , des fièvres essentielles, comme on disait alors, est une conception erronée. Toutefois, pour qu’on ne donne pas à cette expression une extension qu’elle n’a pas dans mon esprit, qu’on me permette de préciser un peu plus ma pensée à cet égard. Quand le célèbre auteur de V Examen des doctrines médicales , interprétant plus rigoureusement qu’on ne l’avait fait avant lui , quelques-uns des symptômes, ces cris de l’organisme souffrant , suivant son énergique langage, par lesquels les fièvres se traduisent à l’observation, établit que plusieurs de ceux-ci se lient à la lésion de la muqueuse gastro-intestinale , quand il montre la constance de cette lésion, il est dans le vrai, et l’on peut dire à sa gloire que cette vue féconde inspira une foule de travaux qui ont reculé les limites de la science. Mais là se bornent, et cela suffit à immortaliser son nom, les services rendus par lui à la médecine dans la grave question qui nous occupe en ce moment. Broussais malheureusement ne s’est point arrêté là :
1 idée très-nettement définie, sous laquelle il avait compris la maladie en général, il la voulut appliquer aux fièvres continues elles-mêmes, et la lésion de l’intestin, telle que la montrent ces fièvres, interprétée dans le sens de cette théorie, celles-ci ne devinrent à ses yeux rien de plus qu’une gastroentéiite, avec irradiations sympathiques variables sur les grands appareils de la vie. Là est l’erreur capitale du célèbre
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réformateur, erreur très-grave en ce sens surtout, qu’elle al- ;ut inévitablement à enchaîner la thérapeutique dans le cercle d une Pratique essentiellement improgressive. Or, je dis que sb pour se défendre de la fascination que cette théorie si simple et si spécieuse exerça sur la plupart des contemporains c e Broussais, on eût interrogé sérieusement la science du passé, et surtout la tradition médicale du xvne et du xvme siècle’ on eût évité de suivre le célèbre réformateur dans la voie dangereuse où il s’est fourvoyé. Sans nous occuper de la question oiseuse, qui consiste à rechercher si la fièvre typhoïde est inhérente à l’organisme de l’homme, il est certain au moins que, depuis plusieurs siècles, c’est une des maladies aigues qui, soit sous la forme sporadique, soit sous la forme épidémique, s’observe le plus fréquemment dans nos climats. Aussi les écrivains des deux derniers siècles, pour nous arrêter à une époque, où l’histoire correcte des maladies ne laisse aucun doute sur la vérité de leur nature, font-ils dans leurs ouvrages une large place à la classe nosologique nettement définie des fièvres, des pyrexies. Il nous suffira de citer comme les principaux représentants de la science de cette époque : Bâillon, Baglivi, Chirac, Finke, Hildenbrand , Huxham, F. Hoffmann, Lepecq, Pringle, Bivière, Sarcône, Stoll, Sydenham, Sims, etc., pour édifier de suite les médecins instruits sur ce point.
Maintenant, et c’est là surtout la question qu’il nous importe d’éclairer, quelle fut, en général, la méthode de traitement que ces médecins illustres opposèrent aux fièvres graves ? Poser cette question, c’est presque l’avoir résolue. 11 est évident, en effet, que cette méthode fut presque exclusivement celle que nous avons vu Lepecq lui-même mettre en usage dans toutes les épidémies qu’il observa, c’est-à-dire la méthode évacuante, et les préparations de quinquina. Je regrette de me
trouver, à cet égard, en dissidence avec un médecin distingué, dont on aimerait toujours à partager les opinions, parce que ses opinions sont toujours loyales et sincères, M. le professeur Forget : mais il m’est impossible de ne pas rejeter, comme un paradoxe, la thèse qu’il a soutenue sur ce point dans son ouvrage sur la fièvre typhoïde (1). Sans doute , il n’est pas un seul de ces auteurs, peut-être, dans les ouvrages duquel on ne trouve l’empreinte de scrupules plus ou moins vivement sentis, à l’endroit de la certitude de l’efficacité absolue des méthodes thérapeuthiques employées ; mais faire sortir de ces réflexions isolées la thérapeutique qui dirigea dans leur pratique ces médecins illustres, c’est évidemmment mal interpréter l’histoire, c’est s’abuser soi-même, dans l’intérêt d’une doctrine qu’on s’efforce de faire prévaloir. Le fait réel, la vérité vraie sur cette question, c’est que tous ces observateurs scrupuleux, tous ces penseurs profonds, considéraient les pyrexies comme des maladies générales dans lesquelles quelques-uns d’entre eux entrevirent le traumatisme local, que les travaux ultérieurs mirent ensuite en vive lumière, et que, le principe de l’infection de l’organisme une fois posé, la logique, comme 1 observation, les conduisit à une thérapeutique, dont la méthode évacuante était la base fondamentale. Ainsi l’opposition, qu’on signale entre l’enseignement de ces maîtres de la science, et leur pratique, n’est qu’une contradiction posthume qu’on leur prête, tout simplement, dans l’intérêt des controverses modernes. Ces interprétations complaisantes du passé, au profit de nos propres conceptions, ne sont pas rares ; ce sont les tables tournantes de l’histoire : et quand l’idée qu elles expriment est atfinnée par un homme qui lui-même y a foi, 1 illusion devient contagieuse, et de bons esprits peuvent s’y laisser prendre avec la foule.
(t) Traité de l'entérite folliculeuse, Paris, 1841 , 2° part., c. u, p. 630.
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Mais si telle fut, en général , la médication que plusieurs générations successives de médecins opposèrent aux fièvres graves, à la lièvre typhoïde, si vous voulez, ne ressort-il pas clairement de cette pratique universelle, que la théorie, qui ne veut voir dans cette maladie qu’une pure et simple inflammation gasti o-intestinale, est une théorie essentiellement erronée? Qu’on ne vienne pas opposer à cette induction que la méthode évacuante, dans ces cas, agit comme simple méthode révulsive, ou même substitutive; c’est là une explication, qui prouve beaucoup plus en faveur de l’imagination, qu’en faveur du jugement sévère de ceux qui l’emploient. Allez donc faire ainsi de la révulsion ou delà substitution chez un malheureux, atteint depuis vingt-quatre heures d’une inflammation gastro-intestinale par suite de l’ingestion d’un poison irritant; vous révulserez la vie, vous substituerezla. mort. Voilà, en pareil cas, le résultat le plus probable de la méthode. En est-il ainsi de l’application de celle-ci dans les fièvres graves ? Oserez-vous répondre affirmativement à cette question? Alors, voilez- vous la face, et dites que la médecine donne le vertige aux esprits les mieux trempés ; dites que les médecins sont les plus insensés des hommes. Mais qu’ai-je besoin d’interroger ici la tradition scientifique? quel est le médecin contemporain, pour si peu qu’il ait d’indépendance dans l’esprit, qui, dans quelques cas de fièvre grave au moins, n’ait secoué le joug de la théorie de l’irritation, et qui ne se soit cru autorisé à recourir à la méthode évacuante? Or, à celui-là même, je le demande avec confiance, l’économie, dans ces cas, a-t-elle répondu à l’action de cette médication comme s’il n’y avait là qu’une membrane purement et simplement enflammée, ou les choses se sont-elles passées d’une manière essentiellementdifférente? Pour l’homme que n’aveugle pas l’esprit de système, la réponse à cette question ne saurait être ambiguë, elle doit être, à moins qu'il ne
se soit agi de cas exceptionnels, ou que la médication n’ait été employée à une époque de la maladie qui la contre-indique formellement, très-nettement négative. C’est que la nature est constante dans sa marche, parce qu’elle est soumise à des lois invariables, et qu’une chose qui a été bien vue, tant qu’elle a sa raison d’être, doit être vue toujours.
A l’époque où j’avais l’honneur de tenir le cahier d’observations de M. le professeur Andral, je puisai à cette source féconde les matériaux d’un travail assez étendu, que je publiai, sur les purgatifs (1). Bien que là il ne s’agît pas encore de l’introduction de la méthode cathartique dans le traitement des pyrexies, il résulta de cette pratique, méthodiquement suivie, divers enseignements utiles, qui contribuèrent peut-être à ramener les esprits vers une médication, qu’on ne proscrira jamais de la thérapeutique sans en amoindrir, d’une manière notable, l’efficacité. Je ne rappellerai ici qu’une des conséquences de ces laborieuses recherches cliniques, c’est que, quelles que fussent les maladies auxquelles fut appliquée cette méthode , nous vîmes, dans la très-grande majorité des cas, le pouls rester stationnaire ou diminuer de fréquence. 11 n’en fallut pas davantage pour démontrer, que la perturbation purgative était toute autre chose qu’un travail phlegmasique ou une simple irritation développée à la surface de la muqueuse intestinale. Qu’on rapproche ce résultat de la pratique séculaire des médecins, et peut-être pressentira-t-on déjà la raison d’être de celle-ci, la raison pour laquelle elle a survécu à toutes les théories qui ont conclu à sa proscription.
Mais nous n’avons envisagé jusqu’ici l’action de la méthode évacuante dans les fièvres graves, que sous le rapport négatif, pour ainsi dire ; et cette simple considération,
(I) Archives générales de médecine , 2e série, t. V et VI.
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nettement appréciée dans sa signification logique, nous a suffi pour montrer, qu’en reculant au delà de Broussais dans l’histoire de la science, on trouve enveloppée dans la pratique générale une première notion, qui donne un démenti formel à la doctrine de cet illustre réformateur.
Cette notion elle-même, si importante qu’elle soit, en ce qu elle 1 en verse 1 idee fondamentale d’une doctrine erronée, en ce qu’elle ouvre à la thérapeutique, immobilisée dans un cercle infranchissable, le champ d’une vaste expérience, cette notion, comme je viens de le dire, n’est cependant encore qu’une notion purement négative. Mais cette notion est-elle la seule qui sorte de cette étude rétrospective, et la thérapeutique elle-même ne doit-elle tirer aucun profit direct de cette étude laborieuse? Telle est la question que nous allons maintenant examiner.
Pour établir d’une manière rigoureuse l’efficacité de la méthode thérapeutique des médecins du xvne et du xvmc siècle, dans les fièvres continues, nous manquons d’une donnée qui, en s’appliquant sur une aussi large échelle, aurait une trèsgrande importance; c’est celle qui résulterait d’une statistique un peu sévère. On trouve bien, çà et là, dans les ouvrages des médecins de cette époque, quelques chiffres qui permettent de préjuger les résultats généraux du traitement, dans un certain nombre de circonstances : mais comme en face de ces chiffres, qui énumèrent les guérisons, on ne voit pas toujours les chiffres qui indiquent le nombre des morts ; comme, d’un autre côté, le chiffre de la population sur lequel porte l’observation, dans ces maladies à l’état épidémique, reste le plus souvent ignoré, et que, dans quelques cas, le diagnostic n’est pas suffisamment précisé, il est impossible par cette voie d’arriver à la vérité. Cependant, quelle que soit la valeur de la statistique, lorsqu’il s’agit de résoudre une semblable question, le défaut
de cette donnée rend-il donc nécessairement cette question insoluble? Quelques rigoristes le pensent : pour moi, j’avoue que je ne saurais partager cette opinion beau coup trop absolue.
Un premier argument qui me semble pouvoir être invoqué ’ dans le silence de la statistique, c’est celui qui se tire de l’universalité de l’usage d’une méthode thérapeutique dans le traitement des fièvres graves. Cette méthode, on le sait, c’est la méthode évacuante. Déjà je me suis efforcé de démontrer que l’institution d’une belle médication, dans la maladie dont il s’agit, témoigne hautement contre la théorie, qui réduit celle-ci à n’être rien de plus qu’une inflammation de la muqueuse gastro-intestinale. Mais qui ne voit que le même raisonnement tend à justifier, au point de vue du but capital de la science, la pratique des médecins qui nous précédèrent? Peuton comprendre en effet que, si cette pratique s’était montrée constamment inefficace, elle eût acquis ce caractère d’universalité, qu’on lui trouve dans l’histoire interrogée sans préoccupation ? Remarquez bien qu’il ne s’agit pas ici d’une méthode de traitement négative, d’une simple expectation, déguisée sous les seules apparences d’une médecine active; il s’agit, au contraire, d’une médication qui ne va à rien moins qu’à modifier profondément l’organisme malade, à le précipiter par conséquent sur la pente qu’il suit, vers une ruine inévitable, si elle n’est point propre à enrayer le mal. Quand d s agit dune méthode thérapeutique qui, dans son conflit avec 1 organisme vivant, ne provoque qu’une faible, qu’une ephemere réaction, je conçois que, dans ce cas, il faille un Drand nombre de faits pour prononcer sur l’efficacité de cette méthode plutôt que d’attribuer la terminaison heureuse de
d UladlC au J0U sP°ntané ^ l’organisme. Mais il n’en est assurément pas ainsi de la pratique que nous examinons en
ce moment, et qui, alors même qu’elle est le plus atténuée
par les scrupules honnêtes de ceux qui l’appliquent, n’en reste pas moins toujours active, puissante, énergiquement perturbatrice , surtout au point de vue de l’école du Val-de-Grâce, ou de l’anatomisme pur.
Mais ce n’est pas tout : si la statistique nous fait défaut pour prononcer sur l’efficacité générale de la méthode évacuante , dans la fièvre typhoïde, telle que la pratiquèrent les médecins des deux derniers siècles , et si nous ne pouvons résoudre la question qui se pose à cet égard , que comme une question de bon sens , nous pouvons au moins juger de la portée de cette méthode, dans un grand nombre de cas particuliers, dont la relation se trouve consignée dans les auteurs. Qu’on consulte, à cet égard, Sydenham, Stoll, Hildenbrand, Huxham, Sims, etc., et il est impossible qu’on ne soit pas frappé des enseignements lumineux qu’offre de toutes parts cette étude. A côté de ces faits , il est vrai , on en trouve également un certain nombre, où la médication a paru à ces médecins consciencieux euxmêmes n’avoir exercé aucune influence sur la marche de la maladie. Mais ces faits négatifs , s’ils prouvent que cette médication est loin d’être infaillible , n’ ôtent rien à la valeur des autres faits qui en démontrent l’efficacité. Ce serait m’exposer à dépasser de beaucoup les limites dans lesquelles je veux me renfermer ici, que de faire le dépouillement de ces faits, de montrer la rapidité avec laquelle on y voit s’atténuer, ou même disparaître un certain nombre de phénomènes graves, sous l’influence de la médication catartbique, méthodiquement employée dans le traitement des fièvres continues; je me contenterai de prier le lecteur de se reporter, par la pensée, aux cas que nous a offerts la pratique du savant épidémiographe de la Normandie, et dans lesquels l’efficacité de cette pratique se montre parfois d’une manière si saisissante.
11 est encore une autre considération , qui tend également a
m TRAITEMENT DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE. 305
augmenter le crédit de la méthode évacuante dans l’affection dont il s’agit, c’est que cette méthode, les médecins, dont nous étudions la pratique dans l’intérêt de la médecine contemporaine, ne l’employèrent pas seulement dans telle ou telle épidémie, mais dans toutes les épidémies de fièvres continues indistinctement. Ils n’ignoraient pas plus que nous cependant, parce que l’observation le leur avait également enseigné, que ces fièvres sont plus ou moins graves, suivant les années où elles se déclarent : n’importe ; la méthode était à peine modifiée, elle restait toujours fondamentalement la même; la doctrine des constitutions médicales était à peu près oubliée. Toutes ces considérations s’éclipsaient devant la considération capitale de l’infection de l’organisme, devant la nécessité de répondi e à cette indication par la méthode évacuante. Le seul tempérament qu’ils admissent dans l’emploi de cette médication, c’était, outre celui, que conseille partout et toujours la prudence’ de proportionner l’énergie du traitement à la violence du mal,’ c’était, dis-je, de proscrire entièrement les drastiques, principalement les résineux, comme la scammonée, par exemple.
J ai eu occasion d’observer un cas de fièvre typhoïde, où l’on avait manqué de cette circonspection, et où ce dernier médicament précisément avait été prescrit à doses élevées. Je me rappellerai toujours ce fait. Le malheureux, victime de cette pratique funeste, me présenta tous les signes d’une violente inflammation gastro-intestinale : abdomen d’une sensibilité trèsgrande, vomissements incoercibles, déjections abondantes, faucs profondément altéré, etc, bien qu’il ne fût encore
to , r tt , ? Cependant’ deS et sor-
tent 1 abstent, on des moyens jusqu’ici employés, firent cesser
au moins pallièrent cette violente inflammation. Mais le coup avait e te porte : la maladie marcha avec une rapidité inusitée
finalement aboutit à la mort. Ce cas est un des cas assci
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rares, où j’ai eu occasion de voir une miliaire confluente marquer de son cachet particulier une fièvre typhoïde.
Ainsi, s’il est une chose démontrée dans l’histoire de la science, c’est, d’une part, que la médication évacuante a toujours été la méthode la plus universellement employée dans le traitement de la fièvre typhoïde, et de l’autre, que si, à défaut de statistique, il est difficile de juger de l’efficacité de cette méthode, il est impossible, au moins, de ne pas croire à celle-ci dans certaines limites, en face des observations authentiques qui l’établissent de la manière la plus positive.
Dans cet état de la question, il nous resterait à interroger l’expérience contemporaine, et à chercher, dans cette étude nouvelle, les enseignements positifs que nous ne trouvons point ailleurs. Malheureusement, bien que de nombreuses expériences aient été faites de nos jours sur ce point important de thérapeutique , la méthode des médecins du xvne et du xvme siècle rfy a presque jamais été appliquée dans toute sa rigueur. La crainte d’aggraver par cette médication la lésion, dont l’intestin est le siège dans cette maladie, a été pour la plupart des médecins l’honorable scrupule, qui les a empêchés de soumettre à une vérification rigoureuse cette méthode séculaire. M. J . B. De Larroque seul peut-être l’a pratiquée sur une échelle assez étendue, pour que tout esprit non prévenu puisse au moins être édifié sur son innocuité, et même sur son utilité relative ; mais il 11e nous semble pas avoir encore résolu complètement la question; il a même nui à la fortune de cette médication par la manière, dont il l’a exposée. 11 y a des hommes qui ne peuvent quitter une idée juste, sans en faire une erreur : c’est un peu, qu’il me permette de le lui dire, ce qui est arrivé, dans cette circonstance, à l’honorable médecin de l’hôpital Necker.
Pour M. De Larroque, la fièvre typhoïde est une chose très-
simple, c’est un embarras gastro-intestinal inguèri. La bile, les excrétions intestinales, séjournant à la surface de la muqueuse, y déterminent le traumatisme qu’on observe dans cette maladie : absorbées, elles vont infecter l’organisme, susciter les nombreuses successions phénoménales qui caractérisent les fièvres graves (1). Toute la fièvre typhoïde estelle vraiment là? Il n’y a plus personne aujourd’hui, qui osât répondre affirmativement à cette question. Si une maladie aussi nettement définie résulte d’un mécanisme si simple comment se fait-il, que cette maladie soit le privilège de la première moitié de la vie, au delà de laquelle on ne l’observe presque jamais ? Comment se fait-il, qu’une atteinte de fièvre typhoïde mette infailliblement l’organisme à l’abri d’une atteinte nouvelle? Comment se fait-il que, dans une foule d’affections, l’on constate, pendant la vie, et après la mort la présence dans l’intestin d’une quantité plus ou moins considérable de liquides excrétés, les mêmes en apparence au moins que dans les fièvres graves, sans qu’on ait observé dans la physionomie des symptômes, rien qui ressemble même de loin à la fièvre typhoïde, etc.? Non assurément, la fièvre yp ioide n est pas une chose aussi simple que le suppose 1 habile médecin de l’hôpital Necker : c’est une maladie primitivement générale avec des déterminations morbides nettcment definies. Je n’en citerai que deux preuves : c’est, d’un 1 C u san° ^ans ce^c maladie, constaté par M. le
soit hfCUI ndiaV ° eSt’ de 1 autre’ ce fait (Iue» quelle que
d nsnr°US qUCllC SG Pr°duiSe Action typhoïde, elle crée dans 1 organisme une immunité absolue pour l’avenir
ce qui appartient exclusivement aux maladies générales, aux
ri r?*"- -.'UMort 4
Paris, 1837, t. I, p. 482) ' ’ n Ia ’ (Bullelin de l’Académie .
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maladies tolius substantiœ. Cette notion, qui se justifie d’ailleurs par beaucoup d’autres considérations, est sans doute encore bien incomplète ; mais tout incomplète qu’elle est, elle constitue une base beaucoup plus solide que celle sur laquelle s’appuie M. DeLarroque, pour expliquer l’action des purgatifs dans les pyrexies.
L’organisme atteint, par le sang primitivement altéré, dans le jeu de ses actes les plus intimes, on conçoit que la méthode éméto-cathartique, modifiant la plupart de ces actes dans leur ensemble, substituant une autre vie à la vie morbide, à la vie typhoïde, si je puis ainsi dire, dont les organes sont en ce moment animés, on conçoit, dis-je, que cette perturbation, s’ajoutant à une dépuration possible, crée pour la vie menacée des chances de solution heureuse , ce sont en quelque sorte des crises successives, artificiellement provoquées dans un but conservateur. Je ne me dissimule pas tout ce qu il y a de hasardé, de peu sévère, dans l’explication que je viens de laisser pressentir ; aussi bien demanderai-je au lecteur la permission delà rapprocher d’une appréciation qu’a faite, à un point de vue beaucoup plus général, de la même médication M. le professeur Andral ; qu’on oublie la première, si l’on veut, mais qu’on se souvienne de la seconde. « Peut-être comprendrait-on mieux, dit ce médecin éminent, les avantages des vomitifs et des purgatifs, si, au lieu de ne considérer que leur action sur le tube digestif, on réfléchissait aux modifications puissantes qu’ils impriment à beaucoup d’autres organes, et surtout aux agents d’un grand nombre de sécrétions, à ceux de la circulation, et de la respiration, et enfin aux centres nerveux. Les agents émétiques et les purgatifs seraient donc, à nos yeux, des moyens perturbateurs énergiques qui , changeant simultanément la manière d’être d’un grand nombre d’actes vitaux , produiraient dans 1 é-
conomie une brusque modification qui, suivant les cas indiqués par l’expérience, serait elle-même salutaire ou nuisible (1). » Bien que M. Andral, dans ce passage où se révèle le penseur profond, indépendant, considère la méthode évacuante d’un point de vue beaucoup plus général que celui où nous l’étudions en ce moment, la voie qu’ouvre cette interprétation n’en reste pas moins celle dans laquelle on doit marcher, pour se rendre compte de cette médication dans les fièvres graves. Qu’on soit bien convaincu que c’est de ce côté seulement, que viendra la lumière qui doit éclairer cette obscure question Mais quelque importance qu’elle eût, au jugement des médecins du xvue et du xvme siècle, dans le traitement des pyrexies, la méthode évacuante était loin de constituer pour eux toute la thérapeutique de cette maladie. Mon dessein n’est pas de discuter l’ensemble des moyens dont cette thérapeutique, souvent mal inspirée, se composa à diverses époques ; il me paraît plus utile d’en extraire quelques notions qui ont pour elles 1 assentiment des siècles, et qui ont survécu au naufrage des doctrines les plus opposées. C’est à ce titre que nous allons
jeter un coup d’œil rapide sur l’emploi des préparations de quinquina dans le traitement de cette maladie.
Ce n est guère qu à la fin du xvue siècle, que la précieuse écorce du Pérou entra dans la matière médicale de l’Europe. Il ne faut pas croire cependant, qu’avant la découverte du quinquina, l’indication, qui en commande l’emploi dans les fièvres graves, fût inconnne; cette indication aArait été saisie, et l on s efforçait de la remplir par divers moyens , qui ont dû disparaître devant un agent doué de propriétés beaucoup plus actives , et que ne tarda pas à protéger, dans ce cas spécial, son influence si nettement curative dans les fièvres intermittentes. Bien des théories ont été successivement proposées,
(1) Clinique médicale , t. I, p. 086.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
Pom expliquer 1 action du quinquina dans les fièvres continues , mais quelle qu ait été la destinée de ces théories, le quinquina est reste dans la thérapeutique de ces maladies, paice qu elles présentent toutes, bien qu’à des degrés divers, lin fond radical de faiblesse, que plus qu’aucun autre agent de la nature l’écorce du Pérou paraît propre à combattre efficacement. Le plus grand représentant du vitalisme , au xvme siècle, Barthez, a été jusqu’à supposer que cet agent allait, sans intermédiaire, directement, fortifier le principe de vie atteint dans sa source même par la cause, quelle qu’elle soit, qui détermine les fièvres graves. « La restauration des forces par le quinquina, dit-il, se fait directement en agissant sur ces forces : cette action n’est pas plus étonnante que celle de certains poisons qui ont évidemment cette action directe (1). » Ailleurs il reproduit encore la même idée, mais cette fois en touchant terre, et en reconnaissant surtout l’utilité de cet agent dans les fièvres malignes, quand elles présentent un redoublement (2). Quoi qu’il en soit, à cet égard, ce qui est certain, c’est que, quand on consulte, dans l’unique dessein de s’instruire, la tradition médicale du xvme siècle, il est impossible de méconnaître, que le quinquina était alors une des bases fondamentales de la thérapeutique dans le traitement des fièvres graves. Et non-seulement ce moyen était employé par les médecins du temps, comme nous le faisons aujourd’hui, quand, à la fin de la maladie, l’organisme était tombé dans une adynamie dont la conclusion fatale est la mort, si l’on ne se hâte d’y mettre un terme, mais bien longtemps avant cette grave manifestation, et dans le but de la prévenir. Que beaucoup de ces médecins aient montré des scrupules, à l’endroit de cette médication, comme à l’endroit de la médica-
(t) Nouveaux éléments de la science de l'homme , t. II, p. 1 65.
(2) Jd., id., p. 9G.
tion évacuante, qu’ils aient même posé des préceptes plus ou moins précis pour la renfermer dans certaines limites, je ne le nie pas : mais ce qu’on ne peut nier davantage, c’est que cette médication ne disparaît jamais complètement de leur esprit devant cette grave affection. Au reste, cette conception théorique nous importe beaucoup moins que les résultats auxquels parvint la pratique qui s’en inspira. Essayons donc encore une fois d’interroger cette pratique à ce point de vue nouveau.
Ici encore, comme quand il s’est agi d’apprécier l’efficacité de la méthode évacuante dans le traitement des pyrexies, nous manquons d’une statistique précise pour juger de Futilité de cette médication. Cependant, quand nous voyons des médecins tels que Sarcone, Cullen, Lepecq de la Clôture, Sims, etc. , recourir, dans les épidémies de fièvres graves, aussi invariablement aux préparations de quinquina , qu’aux évacuants gastriques et intestinaux , peut-on supposer que cette médication tût constamment restée une des bases fondamentales de la thérapeutique de ces hommes judicieux dans ces maladies, si elle avait produit entre leurs mains les résultats funestes que les théories modernes feraient pressentir? J’avoue que, pour mon compte, je ne saurais le penser. Parmi les médecins que je viens de citer, il en est un surtout, dont l’opinion hardiment exprimée m’a surtout frappé , c’est Sims. La plupart des médecins du xviuG siècle, qui eurent recours au quinquina dans les fièvres continues, comme jouissant d une sorte d action spécifique dans cette maladie , ne l’employèrent guère, surtout dans la période de début et d’état de la maladie, que sous la forme de décoction , en général a^sez légère, ainsi que nous l’avons vu dans la pratique du médecin de Rouen. Le médecin anglais l’emploie, au contraire, à des doses beaucoup plus élevées, c’est-cà-dire à la dose de trois onces dans les vingt-quatre heures , ou de cinq onces
MALADIES ÉPIDÉMIQUES À U XVIIIe SIÈCLE.
dans l’espace de moins de trente heures. Mais qu’on me permette de citer l’auteur lui-même : Torti n’est pas plus absolu, quand il affirme la vertu anti-périodique de l’écorce du Pérou, que l’ami de Fothergill, et de Lettsom, quand il afin me 1 efficacité de la meme substance dans le traitement des fièvres continues graves (1). « Lorsque la maladie n’était pas encore parvenue à son état , dit-il, et qu’il n*y avait pas de symptômes alarmants, je prescrivais de petites doses de quinquina, surtout après l’usage des cathartiques et des antimoniaux : mais je ne puis pas dire qu’alors elles eussent aucun bon effet sensible. Le délire augmentait toujours pendant leur usage, et, a moins que je n augmentasse les doses considérablement, le malade paraissait dans un danger imminent de périr. Les plus larges doses de quinquina , données dans ce temps-là, n’arrêtaient pas immédiatement les progrès du mal : elles ne dissipaient aucun des symptômes, qui semblaient, au contraire, augmenter par leur exhibition. Cependant comme il ne mourait aucun des malades auxquels je les avais données, on me permettra de conclure qu’elles étaient salutaires. La mort ou le rétablissement de nos malades doivent seuls décider de la bonté du traitement particulier dans les fièvres. Cette règle ordinaire d’employer un traitement court et fa-
(1) Lorsqu’on lit avec attention l’ouvrage de J. Sims, on voit de suite qu’on a affaire à un de ces esprits fermes et vigoureux, qui ont le droit de s’écarter de la route commune, parce qu’on sent qu’ils ont en eux la force nécessaire pour s’ouvrir des voies nouvelles. Toutefois, on regrette que l’auteur ait dédaigné d'appuyer ses affirmations si explicites sur quelques observations détaillées. C’est pour suppléer, autant qu’il est en nous, à cette lacune, que nous avons rappelé que Sims était l’ami de Fothergill, et de Lettsom, c’est-à-dire de deux hommes, dont la véracité allait jusqu’au dédain des vaines formules de la politesse. Sims n’a pu apprendre à une pareille école l'art de tromper les hommes, dans une science, où le mensonge entraîne les conséquences les plus graves.
cile n’est bonne que dans les cas, où les moyens de guérison sont également sûrs : mais lorsque la vie du malade dépend de tel ou tel traitement , il faut employer celui qui réussit, n’importe qu’il augmente ou diminue la maladie pour quelques jours (1). » Sims ajoute plus loin : « Le premier signe du rétablissement, qu’on aperçoit ordinairement après l’exhibition du quinquina, se montrait à la langue qui se nettoyait, et devenait rouge : les yeux reprenaient leur brillant, quoique parfois il y restât pendant quelques jours une légère inflammation avec quelque chose de fixe. Les pétéchies perdaient leur couleur brune; elles devenaient plus petites, d’une couleur plus vermeille, et disparaissaient bientôt après. Le pouls diminuait de fréquence, et gagnait en force à proportion, prenant même , dans quelques cas, une dureté inflammatoire. Chez la plupart, les symptômes tournaient de la putridité à l’inflammation, vers la fin de la maladie, quand elle se terminait d’une manière favorable (2). »
Ce sont là certainement des résultats très-remarquables, et bien dignes de fixer l’attention de quiconque a plus à cœur de guérir, que de faire de l’orthodoxie anatomique ou physiologique dans le traitement des maladies. L’observation du médecin anglais qui remarque que, sous l’influence du quinquina employé à doses élevées, le fond de la maladie semble se transformer, et devenir inflammatoire de putride qu’il était, me semble surtout une vue d’une haute portée : cette vue, du reste, Bordeu 1 a exprimée lui-même quelque part, non pas comme le résultat d’un fait vérifié, mais simplement comme une anticipation de 1 esprit, pour me servir d’une expression de Bacon. D’un autre côté, c’est parce que tel était le but qu’il se proposait d’atteindre par cette médication énergique, que le
(1) Observations sur les maladies épidémiques, Paris, 1778, p. 133. in-1 2.
(2) /cù,p. 157.
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médecin anglais ne s’effrayait pas de l’exaspération momentanée, qu’en recevaient tout d’abord les symptômes de la maladie.
Qu’on me permette d’insister encore un instant sur cette conception remarquable de J. Sims. Nous savons tous que, grâce à leurs importantes recherches sur la composition du sang dans les maladies, MM. les professeurs Andral et Gavarretont positivement constate que dans les pyrexies la fibrine du sang reste a 1 état normal, ou diminue d’une manière marquée ; résultat expérimental d’une très-grande importance, en ce qu’il tranche immédiatement la différence qui existe entre les fièvres proprement dites, et les pblegmasies, où la fibrine se présente dans des conditions diamétralement opposées. Ceci posé, il y aurait à rechercher si, sous l’empire de la médication par le quinquina, telle que Sims l’institue dans la thérapeutique des pyrexies, le sang est modifié dans sa composition, comme il semble qu’il en arrive à la maladie elle-même dans sa physionomie générale qui, perdant l’expression typhoïde, prend celle de la réaction inflammatoire. D’expériences faites dans ces derniers temps par M. Briquet, sur l’influence du quinquina employé à hautes doses sur la composition du liquide sanguin, il semble résulter que ce sel, loin de donner à ce liquide plus de fluidité, comme l’a prétendu à tortM. Méfier, augmente, au contraire, sa coagubilité, et accroît dans une proportion considérable le chiffre de la fibrine (1). En admettant qu’il en fût dans les pyrexies soumises à l’influence du quinquina employé à hautes doses, comme dans les expériences tentées par le médecin distingué de la Charité, trouverions-nous là le secret des résultats heureux de cette influence? Cette question peut assurément être posée en face des résultats intéressants que je viens de rappeler.
En discutant la valeur de l’altération du sang, signalée par
fl) Traité thérapeutique du quinquina et de ses préparations, p. 68.
TRAITEMENT DE LA FIÈVRE TYPHOÏDE. 31o
MM. Andral et Gavarret dans la fièvre typhoïde et dans les fièvres éruptives, M. Forge t plaisante agréablement sur l’hématologie, dont les notions stériles ne sauraient en rien servir la pratique, et conduiraient plutôt, suivant cet honorable professeur, à fourvoyer celle-ci dans une voie dangereuse. « La fibrine, dans ces maladies, est peut-être diminuée, dit-il (que pensez-vous de ce peut-être?) ; en concluez-vous qu’il faut nourrir vos malades avec du bœuf? ou craignez-vous de les tuer, si, l’excès de la réaction étant, vous vous risquez à tirer quelques onces de sang? (1) » (Rapprochez ce quelques onces avec le peut-être de tout à l’heure.) Ceci peut être trèsspirituel sur les bords du Rhin, mais ne répond pas à la question posée. Comment ! vous-même, monsieur Forget, dans l’histoire que vous tracez de cette maladie avec le talent qui vous distingue, vous n’omettez aucune lésion, si petite qu’elle soit; vous n omettez aucun symptôme, si peu designificationséméiologique qu il ait : et quand on vous signale dans le sang, ce facteur essentiel de la vie, une modification aussi profonde; quand on conclut de là, que la cause, qui donne naissance à cette affection, agit nécessairement sur ce liquide, et que cette influence se révèle dans ce cas par une altération diamétralement opposée à celle qui se produit dans les phlegmasies; quand, dis-je, on met en lumière des faits d’une si haute portée, vous prétendez que « ces faits ont peu de valeur, que les conséquences pratiques en seraient funestes à l’humanité (2), » n’ est-ce point là une assertion qui surprend à bon droit sous une plume aussi sévère que la vôtre? 11 est vrai qu’en face d’un si beau résultat de la méthode expérimentale, toute votre théorie de la fièvre typhoïde, qui n’est pour vous qu’une phlegmasic gastro-intestinale, se trouve singulièrement compro-
(1) Op. cit., p. 517.
(2) ld., p. 518.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
mise, et que votre thérapeutique, qui a, ou qui doit avoir pour but essentiel de juguler cette inflammation, est elle-même convaincue d’erreur. Mais ne pas poursuivre par les antiphlogistiques une lésion purement secondaire, et si l’on saigne les malades, ne le faire que dans des limites restreintes, est-ce donc leui donner du beef steak? Ce sont là des exagérations que, dans des choses aussi serieuses, un homme aussi sérieux que l’habile professeur de la Faculté de Strasbourg devrait s interdire. 11 ne suffît pas qu’une substance alimentaire soit déposée à la surface du tube gastro-intestinal, pour qu’elle reconstitue les matériaux du sang, il faut de plus qu’elle soit assimilée ; et comment cette assimilation aurait-elle lieu dans une maladie aiguë, ou la force qui présidé à celte fonction est complètement suspendue?
Mais il résulterait de l'expérience de J. Sims, que le quinquina, employé à hautes doses dans la fièvre typhoïde, même à une époque peu avancée de la maladie , lutte avec avantage contre la faiblesse radicale, qui est essentielle à cette dernière, et que nous traduit d’une façon si saisissante l’altération du sang, authentiquement démontrée par les belles recherches de M. Andral; faut-il conclure de cette expérience que, ce qu’on ne saurait obtenir en pareil cas par l’alimentation, on l’obtient par le quinquina, qui devient ainsi le spécifique des fièvres continues, comme il l’est déjà des fièvres périodiques? C’est là une conclusion que, pour mon compte, je ne me crois pas autorisé à tirer de ces faits, quelque intéressants qu’ils soient.
Sans doute, en face de cette expérience, comme en face de la pratique presque universelle des deux derniers siècles, il est difficile de ne point admettre, qu’à cette époque les fièvres graves aient trouvé dans les préparations de l’écorce du Pérou un remède doué d’une efficacité particulière; mais, d’un autre côté, comment se fait-il qu’aujourd’hui la même pratique
semble si loin de conduire à de pareils résultats? Est-ce parce que les expérimentateurs contemporains n’ont eu recours à cette médication que dans des limites fort restreintes, ne l’ont employée que d’une main timide, reculant à la moindre réaction, tandis que Sims, par exemple, semblait, au contraire, se proposer pour but cette réaction même? J’ai dû poser cette question ; mais j’avoue que je n’oserais la résoudre dans un sens affirmatif. En étudiant les choses à un autre point de vue, peut-être aurons-nous plus de chance de rencontrer la vérité.
Quand on lit avec une attention suffisante les relations, que les grands épidémistes nous ont laissées des maladies qu’ils ont observées, on est frappé des rémissions tranchées que celles-ci présentent, et qui semblent être telles, aux yeux de beaucoup de ces observateurs , que ce sont surtout ces rémissions qui fondent pour eux l’indication de l’emploi du quinquina. Si ces rémissions étaient alors aussi réelles qu’elles le paraissent, et dans leurs tableaux nosographiques, et dans les préceptes par lesquels ils ont formulé la thérapeutique de ces fièvres , ne sommes-nous pas autorisés à admettre que, ces maladies n’étaient pas simplement continues, que, dans un plus ou moins grand nombre de cas, l’élément paludéen s’y mêlait, à des degrés divers, et que c’était cette complication qui faisait la fortune de l’écorce du Pérou dans ces maladies?
On conçoit qu’ici nous ne puissions qu’effleurer cette question : nous nous contenterons de faire remarquer à cet égard, que l’hygiène publique, au xviie et même au xvmc siècle, était encore si peu avancée, que, dans une foule de localités, où venaient à sévir les épidémies , il est presque impossible que celles-ci tussent pures de toute influence de l’impaludation. Dans notre Europe occidentale , à juste titre si fière de sa civilisation, combien, il y a moins de cent ans, ne comptait-on pas encore de marais permanents ou accidentels, qui versaient
318 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU xvme SIÈCLE.
dans 1 atmosphère les produits empoisonnés d’une incessante fermentation? Sur les points privilégiés, où manquait cette source d’émanations funestes , la voirie si inintelligente des villages, des villes même, les nombreuses exfodations qui s’y rencontraient, la vicieuse construction des habitations, basses, étroites, obscures, le mauvais endiguement des rivières, l’inculture d’une masse énorme de terrains, sur lesquels s’accumulaient une foule de détritus que la végétation n’utilisait pas, ne consommait pas; n’est-ce pas là un ensemble de conditions, où devait naître incessamment et prospérer le miasme palustre, et où par conséquent les maladies populaires devaient souvent porter le joug de cette fatale influence? Nous ne parlons plus de fièvres rémittentes : c’est là pour nous une maladie passée à l’état de mythe, si je puis ainsi dire; je ne suis pas bien sûr qu’il en soit tout à fait comme nous le pensons ; mais enfin ne trouvons-nous pas dans les conditions que je viens de signaler, et qui se rencontraient alors fréquemment en Emope, la raison de la remittence morbide, de la sub-continuité , si vous voulez, dont parlent si souvent les épidémiogi a plies de cette époque, et à l’indication de laquelle répondaient heureusement les préparations de quinquina?
Si, comme je le crois, il en est ainsi, le traitement de la fièvre typhoïde par le sulfate de quinine, tel qu’on a voulu 1 instituer dans ces derniers temps, est un anachronisme thérapeutique, et ce mode de traitement, grâce aux progrès de 1 hygiène, trouvera de moins en moins sa légitime application. Lu tant qu il s’agit de fièvre continue, pure de tout élément périodique, le quinquina en substance lui est préférable, quand les circonstances le commandent, parce qu’il répond mieux que le simple alcaloïde à l’indication du fond même de l’affection, qui est une faiblesse radicale, si heureusement révélée par la diminution de la matière spontanément coagulable du
sang. Au reste, il ne semble pas que cette méthode thérapeutique ait trouvé beaucoup de partisans parmi nous. M. Broqua, médecin du Gers, paraît l’avoir le premier expérimentée (1) : ces expériences ont été répétées par MM. Blache, Briquet, etc. Les observations de ce dernier, telles qu’il les a rapportées dans le livre qu’il vient de publier, ne sauraient, ainsi que l’a dit M. Amédée Latour, dans un de ces articles de bibliographie qu’il fait si bien, autoriser aucune conclusion. Dans ces derniers jours, MM. Bézard de Wouves, et Lauvergne, ont de nouveau affirmé l’efficacité de cette méthode ; le premier nous a promis une démonstration péremptoire; nous l’espérons encore. Quant au second, après avoir fait briller à nos yeux la même espérance , il a essayé une démonstration qui, je dois le dire, semble peu propre à porter la conviction dans les esprits. Trois faits, fort incomplètement exposés, ne suffisent pas, malgré leur ambition aphoristique, à établir une proposition aussi grave, que celle que M. Lauvergne a osé jeter tout à coup au milieu du monde médical, et qui pose que la fièvre typhoïde peut être jugulée, en quatre ou huit jours , à l’aide du sulfate de quinine.
Je demande encore ici au médecin de la marine de Cherbourg de lui soumettre humblement une observation. Avec une modestie dont on doit lui tenir compte , il parle d’un médecin anglais fort peu connu , May, comme étant l’auteur de la méthode qu’il préconise. Ce médecin , à ce qu’il paraît, opposa avec un succès marqué les préparations de quinquina à une épidémie de fièvre continue; mais était-ce bien là une fièvre typhoïde simple? Telle est la question qu’aurait dû se poser M. Lauvergne, avant d’admettre le diagnostic rétrospectif, sous lequel il inscrit cette maladie. La considération seule du comté, où observa le médecin anglais, les Cor-
(I) Bulletin de l'Académie de médecine, Paris, 1841, t. YI, p. 619.
3J0 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
nouaillcs, peut taire naître dans l’esprit des doutes légitimes ** a cet ^oar(l- ^en que ce shire soit en général montagneux, on Y trouve aussi de nombreuses vallées; il s’y rencontrait, autrefois surtout, des localités marécageuses très-fécondes'en fièvres intermittentes. Aussi, W. Stokes, et après lui d’autres observateurs , ont-ils fait, sur cette contrée du sud des îles Britanniques, une remarque (pii mérite d’être consignée ici; e^st que les fièvres intermittentes ont disparu de diverses localités, où elles régnaient endémiquement dans ce pays, depuis qu’on y a établi des fonderies de cuivre , qui saturent l’atmosphère de vapeurs arsénicales (1). Or, est-ce dans une localité soumise au rayonnement de l’influence paludéenne que le docteur May observa? Cette difficulté valait bien la peine qu’on s’en occupât tout d’abord ; car il est évident que, si elle était résolue dans un sens affirmatif, le fait signalé perd toute sa valeur, et ne saurait en rien être invoqué en faveur de la doctrine merveilleuse , si intrépidement soutenue par le médecin en chef de la marine de Cherbourg.
Mais c’est trop nous arrêter à la discussion d’une idée, qui est encore, et qui, je crois, restera toujours à l’état embryonnaire ; j’aime mieux revenir à Sims, dont la thérapeutique hardie, dans les fièvres graves, mérite, dans mon opinion, de fixer au plus haut degré l’attention des esprits sérieux.
Bien qu ils en lussent la base fondamentale, les évacuants et les préparations de quinquina ne constituaient pas seuls la méthode thérapeutique que ce médecin profondément original opposait aux fièvres graves, il y ajoutait encore la réfrigération. Il avait parfaitement compris que l’accélération extrême de la circulation, et par suite, la production d’une chaleur intense, dans cette maladie, étaient des phénomènes qui, quoique fl
(1) Cité parM. Michel Lévy, Hygiène publique et privée, Paris, 1850, t. II, p. 556.
simples effets de l’atteinte primitive portée à l’organisme, de^ vaientètre directement combattus, parcîS qu’ils devenaient à leur tour causes de phénomènes secondaires qui entravaient le jeu de la vie. Aussi, dès le début de 1’affection, s’appliquait-il à soustraire les malades, autant qu’il était en lui,, à cette cause d’aggravation des accidents, en maintenant autour d’eux une température modérée. Mais quand, malgré les moyens destines a combattre la maladie a son origine, celle-ci marchait, et arrivait à ces graves manifestations, qui mettent immédiatement la vie en péril, il employait le froid beaucoup plus hardiment, et exposait directement les malades à -l’air libre. Qu’on me permette encore une fois de laisser l’auteur lui-même développer sa pratique sur ce point important.
« Je faisais tirer le malade hors de son lit, et, l’ayant enveloppé d’un vêtement assez mince, il restait exposé à l’air froid pendant un temps considérable, souvent jusqu’à ce que les frissons par tout le corps, et le claquement des dents, avertissent que l’air froid avait fait impression ; alors il était reporté dans son lit, et si, comme il arrivait quelquefois, il avait une foi te disposition à la sueur, on tâchait de la prévenir par toutes sortes de moyens. Le hasard me suggéra l’idée d’une pratique si hardie en apparence. Quelques malades, dans cette fièvre, ainsi que dans d’autres, ayant par force ou par adresse rendu mutile la vigilance de leurs gardes, s’étaient échappés nus dans les champs ; cette imprudence avait changé en mieux leur état qui était des plus dangereux : d’autres s’étaient plongés dans l’eau froide avec le même succès Les raisons
d’exposer les malades à l’air froid dans cette fièvre n’étaient pas toutes d’une égale force ; mais toutes les fois qu’ils avaient use de cordiaux, que le délire était considérable, les yeux enflammés ou couleur de sang, le pouls très-fréquent, quoique petit, les sueurs abondantes, il ne manquait jamais de pro-
322 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.
duire les effets les plus sanitaires. Le malade recouvrait en partie sa raison, avant d’être reporté dans son lit, et la maladie prenait une tournure plus favorable par ce moyen qu’on avait évité jusqu’alors avec tant de soin. Tirer de son lit un malade au milieu de la sueur la plus copieuse, dans le temps critique d’une lièvre, a de quoi effrayer les médecins, et j’avoue que, jusqu’à ce que l’expérience m’eût convaincu du peu d’avantages que procuraient ces sueurs, et de la nécessité de les réprimer, j’aurais eu de la peine à croire que le praticien le plus hardi eut essayé une méthode si éloignée de la pratique ordinaire. Souvent il ne fallait pas peu d’intrépidité pour braver les clameurs des gardes et des assistants, les alarmes des parents, et la crainte de la censure publique, si cette méthode venait à manquer dans un cas même désespéré, de l’aveu de tout le monde. Le public, ainsi que les particuliers, n’aiment vraiment guère les hommes qui cherchent à le détromper de leurs erreurs : si un torrent de succès étouffe pour un instant ses préjugés, il ne faut que le plus léger malheur pour les réveiller de nouveau. Le médecin, qui pratique selon sa conscience, aussi indifferent pour la censure que pour les suffrages de la multitude, triomphera à la fin ; mais dut-il succomber, le souvenir d’avoir fait son devoir sera pour lui une plus belle récompense que celle que les richesses et le crédit
pourraient lui accorder (1). »
Telle est la méthode hardie, par laquelle J. Siins s’efforcait de lutter spécialement contre l’élément fébril dans les fièvres oraves et qu’il affirme avoir pratiquée avec autant de succès que d’audace. J’ai d’autant moins hésité à rappeler ici les idées du médecin anglais sur ce point, qu’aujourd’hui les esprits semblent incliner, dans la thérapeutique des maladies fébriles,
(I) Op. cit., p. 149.
vers des méthodes qui isolent en quelque sorte la fièvre, et s’efforcent de la combattre directement, en vue de prévenir les localisations diverses, qu’entraîne presque inévitablement dans divers appareils le tumulte de la circulation. Le contro-stimulisme est né, en partie, de cette conception, et c’est pour atteindre le même but que MM. Briquet et Aran proposent de faire entrer dans la thérapeutique des fièvres graves, l’un, le sulfate de quinine, 1 autre, la vératrine. Dans mon humble opinion, ces médecins distingués échoueront dans leur tentative; le premier, parce que le moyen qu’il propose est un stupéfiant du système nerveux ; le second, parce que le contro-stimulant qu’il préconise est un drastique d’une extrême violence, et que 1 expérience a démontré que ces deux modifications imprimées à l’organisme lui sont funestes, quand il est placé sous le coup d une affection, qui, d’emblee, le frappe de stupeur et l’énerve.
On ne saurait adresser le même reproche à la méthode de Sims. Aon-seulement le froid, applique d’une manière prudente, dans les cas qui commandent une indication énergique, en saurait débiliter 1 organisme, maisen soustrayant les pauvres malades, qui se macèrent dans des sueurs inutiles, à la chaleur qui les torture et les agite, le froid tend, au contraire, à ménager les forces de la vie. Un autre avantage paraît encore lésulter de 1 emploi de cette méthode essentiellement rationnelle, c est que l’air froid, appliqué à la surface du corps, et arrivant en même temps dans les poumons, doit exciter dans l’organisme tout entier une impression de bien-être, d’euphorie, comme disaient les anciens, qui ne peut que favoriser, dans certaines limites, la solution heureuse du mal, en y réveillant en quelque sorte le sentiment de la vie normale. Si je ne craignais que, par le temps de théories transcendantes qui court, quelque esprit fort ne vît dans cette comparaison une
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chose trop simple, je dirais que, sous l’influence du froid, l’organisme tout entier doit ressentir une impression analogue à celle que les malades éprouvent dans la muqueuse buccopharyngienne, quand un liquide frais, légèrement acidulé, est déposé à la surface de cette membrane enflammée, desséchée. Broussais avait éprouvé lui-même, et sur lui-même, dans une fièvre grave dont il fut atteint à Nimègue, je crois, cette heureuse impression de l’air frais sur le tact'général, au milieu des ardeurs fébriles. Cette impression réfléchie devint même, dit-on, pour le célèbre réformateur, le point de départ de la doctrine qu’il soutint plus tard avec tant de véhémence et d’emportement.
Cette sensation de bien-être n’est pas, d’ailleurs, l’unique phénomène immédiat que signale Sims, comme résultat de l’air froid, agissant, pendant un temps plus ou moins prolongé, sur l’organisme en proie à l’œstuation fébrile; il remarque en même temps, que le système nerveux s’en trouve rapidement impressionné de la manière la plus favorable. Ce fait n’a rien d’étrange, et se place naturellement à côté d’autres faits non moins intéressants que l’expérience a permis de constater. C’est ainsi que, dans la syncope hystérique, il suffit quelquefois d’exposer les femmes à l’air froid, pour que l’action du cœur, momentanément enchaînée par une modification inconnue de l’innervation locale, reparaisse sur-le-champ; c’est ainsi qu’il a suffi plusieurs fois au docteur John Good-Mason de prendre des enfants tout nus dans ses bras, et de les exposer pendant un certain temps à l’air frais d’une fenêtre ouverte, pour voir cesser rapidement des convulsions dont ils étaient atteints (1) ; c’est ainsi, encore, que Robert Whytt signale les nombreux succès qu’il obtint dans les fièvres graves avec de-
(L) The study of medicine, t. IV, p. 561.
lire intense, en faisant lever les malades, et en ajoutant à ce moyen, il est vrai, des bains de pieds très-chauds, souvent répétés et d’une durée très-prolongée (1). Il serait à désirer que, dans ces expériences, on constatât directement l’effet de l’air froid sur la circulation. J’ai vu le pouls perdre dix, quinze pulsations par minute chez une jeune fille à laquelle M. Recamier, dont la mort a produit comme un vide dans la médecine parisienne, m’avait chargé de pratiquer des affusions froides. Dans une semblable circonstance, Currie constata que la température de la peau tomba de 28, 4 deg. R. à25, une première fois, et dans une seconde expérience sur le même individu, la chaleur baissa de 25, 5 deg. à 22,6 (2). Les médecins qui pratiquent l’hydrothérapie ont fait des observations analogues. Je ne cite ces faits que comme point de départ d’une étude établie sur de larges bases ; car il est évident qu’on ne saurait en tirer actuellement aucune conclusion, dans le sens de la méthode thérapeutique du médecin anglais. Sims, dans son travail, n’analyse pas les effets de sa méthode, il se contente d’en affirmer l’influence favorable. Dans l’état de la science, ce résultat est sans doute toujours le résultat capital; mais on aimerait en même temps à connaître les modifications vitales, dont il est l’heureuse conclusion.
Je n ai pas besoin de rapprocher ce moyen de réfrigération de celui qui a été proposé dernièrement par un praticien intelligent, M. le docteur Leroy (de Réthune) : les rapports et les différences qu’offrent ces deux méthodes sont faciles à saisir; elles peuvent, au reste, très-bien se concilier. Là où il y a une réaction, 1 exposition a 1 air devrait mériter la préférence; la, au contraire, ou les forces demandent à être ménagées,
(1) Traité des maladies nerveuses , etc., t. II, p. 283.
(2) Traité de physiologie de Burdach , traduit de l’allemand par A. J. L. Jourdan, Paris, 1841, t. IX, p. 615.
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIie SIÈCLE.
les simples lotions, les applications froides devraient plutôt être mises en usage.
Mais il est une circonstance, où la méthode de J. Sims me semblerait surtout devoir être utilement appliquée, c’est dans les grandes épidémies de fièvres graves, qui viennent si souvent désoler nos campagnes. En pareil cas, l’exposition à l’air libre n’agirait pas seulement, comme moyen de sédation de la surexcitation fébrile ou nerveuse, mais encore, et surtout peutêtre comme moyen de soustraire, pendant un temps plus ou moins long, les pauvres malades à l’air méphitique au milieu duquel ils sont plongés, dans les maisons borgnes, étroites, sombres, humides, qu’ils habitent ; exposer les malades à l’air libre, est fréquemment ici la seule ventilation possible. Remarquez bien, d’ailleurs, que les hommes habitués au rude labeur des champs, qui vivent presque toujours à ciel découvert, si je puis ainsi dire, ont, dans l’état de maladie comme dans l’état de santé, un besoin bien plus impérieux de respirer l’air pur à pleins poumons, que les citadins habitués aux réduits confinés, et pour lesquels deux poumons sont presque un luxe physiologique. Tel est l’empire de cette habitude que, dans l’état de la santé la plus parfaite, il est une foule de paysans qui souffrent réellement, quand une circonstance quelconque les force à passer une journée entière dans l’intérieur de leur habitation. Une telle vie est pour eux une demi-asphyxie. Je connais un bûcheron, aujourd’hui âgé de 40 à 45 ans, qui, depuis l’âge de 15 ans, travaille dans les bois, et qui, quand quelque circonstance l’oblige à rester chez lui, souffre trèssérieusement, éprouve des syncopes, par exemple. Placez un tel homme, atteint de fièvre typhoïde, pendant 40 ou 50 jours, dans une chambre de quelques pieds carrés, et vous pouvez compter que, si la maladie ne le tue pas, il mourra de la maladie de l’incarcération; periissem , nisi perii.
Convaincu de la profonde vérité de cette remarque, si j’avais charge de diriger, pendant les mois d’été, le traitement d’une épidémie de fièvre typhoïde dans un village, je ne me contenterais pas de recommander la propreté à la population, de faire élaguer les arbres qui empêchent la libre circulation de l’air (1); j’emploierais un moyen plus décisif, je ferais camper les malades en plein air, et si le temps était doux et serein, je leur ferais passer la nuit à la belle étoile. Un lit de camp, placé soit dans la cour, soit dans le jardin, soit dans l’herbage, et garni, quand il en serait besoin, d’un rideau facile à improviser, suffirait à la réalisation de cette thérapeutique sub dio. Par l’emploi de cette méthode simple qui, en même temps qu’elle placerait les malheureux malades dans les conditions les plus heureuses d’aération, rassérénerait leur esprit par le spectacle aimé de la nature, par l’emploi de cette méthode, dis-je, nonseulement on aurait plus de chances de sauver les malades actuellement atteints, mais il est vraisemblable qu’on limiterait l’extension de l’épidémie. D’où vient que ce n’est guère que dans les campagnes, qu’on voit la maladie entasser victimes sur victimes dans la même maison, quelquefois emporter uiïe famille entière? Il n’y a point là plus de contagion qu’ailleurs, nous l’avons vu; il y a seulement des foyers d’infection locale, engendréspar les conditions vicieuses deshabitations, conditions qui font que le miasme producteur de la maladie s’y concentre, y adhère en quelque sorte pendant un temps plus ou moins long ; élargissez, si je puis ainsi dire, les habitations des malades, enlesfaisantcamper sous la tente, et vous conjurerez les dangers
(1) Consultez, pour une foule de détails sur l'hygiène des habitants de nos campagnes, et sur la médecine qui leur est particulièrement applicable, l’ouvrage du docteur Munaret, du Médecin des villes, et du Médecinde campagne, Paris, 1840, in-12. Je voudrais voir dans les mains de tous ce livre, plein de cœur, d’esprit, et de science tout à la ibis.
de cette sorte d endémie temporaire. En 1726, une épidémie de fièvre typhoïde grave éclate à l’orphelinat militaire de Postdam ; Eller (1) fait évacuer l’hôtel, et transporter ailleurs tous les enfants qui ont survécu aux coups du fléau, et à l’instant même le fléau cesse. M. le docteur Alquié met fin à une épidémie de meme nature, qui s’était déclarée à Joigny dans une caserne de cavalerie, en disséminant les militaires dont la santé lui est confiée. En agissant ainsi, vous soustrayez les hommes à l’action de foyers morbides ; en plaçant les malades à l’air libre, vous empêchez ces foyers de se former : dans les deux cas, vous faites la médecine la plus utile et la plus sûre, en temps d’épidémie, vous préservez les populations.
(1) De la connaissance et du traitement des maladies aiguës , par Eller, proto-médecin du roi de Prusse, Paris 1774.