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CHAPITRE XIII

DE LA DOCTRINE DE LA PRÉTENDUE TRANSFORMATION DE LA VARIOLE EN FIÈVRE TYPHOÏDE.

Métamorphose pathologique par suite de la pratique générale de la vaccination. De 1 inoculation lacto-variolique : c’est une pure et simple inoculation.

En 1 786, l’Académie des sciences de Stockholm mit au concours cette question : « D ou vient la multitude des fièvres putrides qui s’observent aujourd’hui, et pourquoi les fièvres miliaires sont-elles devenues si rares (1)? » Schulz de Schulzenheim, médecin du roi de Suède, écrivit un mémoire qui fut couronné par l’Académie, et dans lequel il rejeta l’idée acceptée par quelques-uns d’une transformation pathologique. Il démontra, dans ce travail, que les idées de De llaën, qui avait positivement établi, que la miliaire n’étaitqu’un épiphénomène

(1) Voy. Kurt Sprcngel, Histoire de la médecine , traduite de l’allemand, par A. J. L. Jourdan, Paris, 1815, t. Y, p. 547.

MALADIES ÉJ'IDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

de la fièvre putride, déterminé par un régime excitant, ayant modifié la pratique, cet épiphénomène se montrait beaucoup plus rarement , et qu’il était simple dès lors, que les fièvres putrides dégagées de cet accident, qui disparaissait comme détermination morbide distincte , parussent plus communes ; mais que cette fréquence plus grande n’était qu’apparente, et qu'elle résultait uniquement d’une plus rigoureuse précision dans le diagnostic. Eh bien! la prétendue transformation pathologique de la variole en fièvre typhoïde, depuis que la vaccine a été introduite dans la pratique médicale, n’est pas plus fondée, et reconnaît pour cause la même illusion que l’idée théorique combattue par Schulz, et suivant laquelle la fièvre putride se serait substituée à la fièvre miliaire ou pourprée. L’auteur de cette malheureuse conception , parfaitement étranger à la médecine, M. Carnot, a été frappé du grand nombre de fièvres typhoïdes soit sporadiques, soit épidémiques, dont il entendait parler , et il en a conclu immédiatement que celte maladie avait augmenté de fréquence depuis un certain nombre d’années ; puis remarquant que ce fait semblait coïncider avec l’introduction de la vaccine dans la pratique médicale, il en conclut qu’il y avait entre ces deux faits un rapport de causalité, qu’il était urgent de mettre en lumière, pour conjurer le danger que la pratique inintelligente de la vaccine fait courir aux populations.

Ainsi que l’ont déjà démontré un grand nombre de médecins, parmi lesquels je citerai seulement MM. Bousquet, Roche (1), le professeur Requin, Brichcteau, H. Roger, Amédée Latour, Barth, Druhen, la doctrine de M. Carnot est une erreur, qui ne repose que sur un vain échafaudage de fausses apparences. Le point de départ de cette erreur, c’est l’ignorance, très-ex-

(1) Voy. Bulletin de l'Académie de médecine , Paris, 1853, t. XVIII, * p. 1164.

cusable d’ailleurs dans un capitaine d’artillerie, de la langue même de la science qui, sous des appellations très-différentes, comprend un grand nombre de maladies identiques. Ces dénominations changent avec les points de vue divers sous lesquels ces maladies sont considérées, suivant la prédominance de telle ou telle idée théorique. Que ces vicissitudes dans la nomenclature de la science témoignent de son élaboration difficile , là n’est pas la question : toujours est-il que, pour parler pertinemment de l’une, il faut au moins connaître l’autre, sous peine de faire fausse route au premier pas. Ainsi en est-il arrivé à M. Carnot. Dans le tableau nosographique de la médecine du xvme siècle, il n’a vu que des fièvres putrides, malignes, bilieuses, muqueuses : il n’y a vu apparaître, au contraire, la fièvre typhoïde, si fréquente aujourd 'hui, que sous la forme assez rare du typhus, et il en a conclu que cette maladie était une individualité morbide nouvelle.

Mais bien loin qu’il en soit ainsi, c’est précisément la proposition inverse qui est démontrée. Qui ne sait aujourd’hui en effet, que les diverses formes morbides, que je viens de rappeler, ont été réduites dans la nosographie moderne à un type unique, la fièvre typhoïde? Il ne s’agit pas de savoir ici, si cette réduction est fondée, si c’est légitimement qu’on a ramené à l’unité ces manifestations multiples de l’organisme souffrant ; ce qui nous importe seulement, c’est le fait : or, ce fait est aussi incontestable qu’il est incontesté. Mais alors que devient la doctrine de M. Carnot? Une chose bien simple, le reve d’un savant éveillé, une de ces combinaisons bizarres qui apparaissent parfois dans le kaléidoscope de l’imagination. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil sur les epidennographes, et plus généralement, sur les nosographes des siècles antérieurs à l’introduction de la vaccine, comme préservatif de la variole, dans la pratique médicale. MM. Bous-

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quet, Roche, Bricheteau, dans leurs rapports à l’Académie impériale de médecine, sur cette question, ont démontré sans peine, qu’avant cette époque, la fièvre typhoïde régnait sur les populations, et les décimait quelquefois comme aujourd’hui. Les ouvrages de Lepecq, interrogés dans l’intérêt de la même question, conduisent églement au même résultat. Si, en effet, on veut bien se rappeler le tableau que nous avons reproduit des maladies diverses, observées pendant près de quinze ans par le laborieux épidémiographe de la Normandie, on s’assurera aisément, que la fièvre typhoïde occupe le premier plan dans ce vaste tableau, et que c’est par conséquent une erreur évidente, que de voir dans cette maladie une détermination morbide nouvelle.

Rien que ce fait suffirait, sans doute, à démontrer l’inanité de la doctrine que nous examinons en ce moment ; mais la méditation des ouvrages du médecin de Rouen nous fournit encore un autre argument, et qui n’est pas moins décisif, contre cette conception aussi fausse que dangereuse, c’est la coexistence de la variole et des fièvres continues graves sur une foule de points, oii ce médecin attentif observa. Je ne signalerai que quelques-unes de ces coïncidences épidémiques dans les mêmes lieux : mais ces faits suffiront, je pense, pour édifier complètement le lecteur sur la question dont j’essaie, en ce moment, d’éclairer la solution.

Lepecq de la Clôture, après avoir fait observer que le canton de Neufchâtel est en général très-sain, dit que les seules maladies épidémiques qu’on y observe quelquefois, ce sont la variole et les fièvres continues. Dans le canton de Buchy, il observa en 1773 une épidémie de variole au printemps : et dans l’été qui le suivit, apparition d’une fièvre maligne caractérisée par l’anxiété, la perte des forces vitales, la stupeur avec délire. Cette maladie enleva , dans la commune de

Blainville, dont on ne dit pas la population, quarante individus. Tous ceux, ajoute-t-il, que la maladie n’enleva pas avant le deuxième septénaire étaient sûrs de guérir. Après la grande épidémie de Louviers, dont j’ai reproduit le tableau et démontré, je pense, la nature typhoïde, on voit régner la variole. La même coïncidence est signalée dans ce même canton d’Evreux, dans les plaines de Neufbourg, dans la vallée de Duclair, à Caudebec, à Vire. Enfin, en 1772, 73, le canton d’ Argentan devient presque simultanément le théâtre d’une épidémie de variole et de fièvre putride. Ainsi s’évanouit à la lumière de l’histoire, sérieusement interrogée, le roman de M. Carnot touchant l’antagonisme de la variole et de la fièvre typhoïde, et la prétendue substitution de l’une à l’autre, depuis l’introduction de la vaccine dans les habitudes hygiéniques des populations.

Avant de s’aventurer sur le terrain d’une science, qui paraît lui être aussi inconnue que la médecine, M. Carnot eût dû, ce me semble, se rappeler que plusieurs hommes illustres, parmi lesquels je citerai seulement Platon, Descartes, Bacon, s y étaient complètement égarés. Mais telle est la fascination que notre science difficile exerce sur les esprits, que, comme les vieilles gens des deux sexes ont chacun leurs remèdes pour la guérison de tous les maux de l’humanité, on rencontre une foule d hommes intelligents, d’ailleurs, qui ont leurs théories médicales. Ces Christophe Colomb du coin du feu vous écriraient, sans sourciller, d’un quatrième étage de la rue de la Iluchette, un traité complet des maladies des îles Sandwich.

Dirai-je maintenant, que cette doctrine si fausse, et contre laquelle la tradition médicale regorge d’arguments et de faits, il s’est rencontré quelques médecins, qui s’en sont laits les pairains scientifiques, les imprudents propagateurs? 111e faut bien, ne fût-ce que pour applaudir l’Académie de médecine

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d’avoir formulé contre eux un blâme si sévère et si légitime tout à la fois. Bordeu voulait que le médecin qui prononçait le nom de peste pût être puni comme perturbateur du repos public (1) : rejetons la forme un peu russe sous laquelle se produit la pensée de l’illustre médecin , mais souvenons-nous, en face des excentricités dangereuses dont nous sommes parfois témoins, de la prudence du conseil caché sous cette forme peu parlementaire. Cependant, ces médecins dont je n’ai retenu que deux noms, Ancelon et Bayard, ont-ils au moins appuyé de quelque argument spécieux la doctrine purement imaginaire de M. Carnot ? Non, leur science, dans ce concours imprévu, ne s’est pas montrée plus intelligente que les chiffres sur lesquels le statisticien avait échafaudé sa malencontreuse théorie; ils n’ont fait que reproduire, sous une forme peu rajeunie, les objections que Benjamin Moseley adressa à Jenner, lorsque ce grand homme annonça au monde son immortelle découverte. Je ne m’arrêterai pas à discuter ces objections, qui, comme argumentation théorique, n’ont aucune valeur réelle, et qui, fussent-elles plus ingénieusement élaborées et présentées plus spécieusement, tombent devant les faits. Je me permettrai seulement de demander à ces messieurs d’interroger, comme nous, la tradition de la science, et je me persuade qu’ils reconnaîtront publiquement une erreur, dont le danger ne saurait leur échapper.

Mais médecins, praticiens, la tradition n’est pas la seule source, où il leur soit permis de puiser pour s’édifier complètement sur cette question. Les mêmes maux, hélas ! pèsent bien longtemps sur l’humanité, qui ne peut guère ainsi les désapprendre; et ce que l’on observait au xvme siècle peut encore s’observer au xix°. Je leur demanderai donc d’oublier la doc-

(I) Œuvres complètes, t. II, p. 706.

trine dangereuse, dont ils se sont faits les imprudents défenseurs, de nous faire un instant l’honneur de nous croire un peu moins welches qu’ils ne le supposent , et de soumettre à une étude nouvelle cette importante question. S’il leur arrive de se trouver en face d’une épidémie de fièvre typhoïde, qu’ils recherchent si cette maladie exclut nécessairement la variole : si cette source d’enseignements leur fait défaut, qu’ils interrogent sérieusement les malades qui leur offriront la même affection sous la forme sporadique, et je suis convaincu qu’ils finiront par en rencontrer quelques-uns, qu’une variole antécédente n’a pas préservés de son prétendu équivalent pathologique. Sans doute, ces derniers cas sont devenus rares aujourd’hui , parce que sont rares les individus qui, n’ayant pas profité du bienfait de la vaccine , restent exposés à l’intoxication variolique : mais enfin, on rencontre encore çà et là quelques malheureux que l’ignorance, les préjugés, ou l’incurie de la famille, offrent toujours comme victimes prédestinées au fléau destructeur. Que leur attention soit tenue en éveil sur cet ordre particulier de faits, et il est vraisemblable qu’un jour ou l’autre ces faits viendront rendre manifeste à leurs propres yeux l’erreur grave dans laquelle ils sont tombés. J’avoue que, pour mon compte, et malgré une assez longue expérience déjà, je ne rencontre pas de faits semblables dans mon souvenir , mais cela tient sûrement à

une cause unique, c’est que, mon attention n’ayant pas été éveillée sur cette question, les faits qui s’y rattachent sont passés inaperçus devant moi.

Je n’en veux d’autre preuve, que les résultats positifs, auxquels sont arrives sur ce point quelques observateurs, qui ont interrogé dans ce sens l’expérience des derniers jours. C’est ainsi que, dans l’épidémie de fièvre typhoïde, observée naguère a Pans, il n’a^as été rare de rencontrer en même

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temps des varioles, soit dans la pratique civile, soit dans la pratique nosocomiale , et que M. Michel Lévy , pour son compte, a pu, le 18 mars 1853, constater au Val-de-Gràcela présence simultanée, dans les salles de cet établissement , de trente individus atteints de variole, couchant côte à côte avec soixante militaires frappés de fièvre typhoïde (1). M. Barlh a fait un peu plus tard une observation analogue : dans l’espace de quelques mois, il a suffi que ce médecin distingué dirigeât son attention sur ce point, pour qu’il ait vu, d’une part, la fièvre typhoïde frappant plusieurs individus non vaccinés, et porteurs de cicatrices évidentes de variole, et de l’autre, pour qu’il ait observé un plus grand nombre de sujets encore, qui furent atteints de variole, dans la convalescence même d’une fièvre typhoïde très-nettement caractérisée (2). Sans doute ces faits ne sont pas très-nombreux : mais remarquez que cette question ne vient que d’être posée : celte circonstance ajoute singulièrement à la signification du nombre ; c’est en pareil cas surtout, qu’il faut moins compter que peser les observations : non numerandœ, etc.

Les découvertes, comme les livres, ont leur destinée : la vaccine n’a point échappé à cette loi. En butte, dès son origine, aux attaques les plus passionnées, nous venons delà voir, après avoir été un instant victorieuse, citée do nouveau au tribunal de la science sous le poids de l’accusation la plus grave. Mais telle est la fatalité qui semble s’attacher à la découverte immortelle de Jenner, que ses partisans, par leurs conceptions bizarres, s’exposent quelquefois eux-mêmes à la compromettre aux yeux des populations si faciles à égarer. N’est-ce point là, en effet, une des conséquences possibles de

(1) Rapport sur les épidémies qui ont régné en France. (Mémoires de l’Académie de médecine, Paris, 1853, p. lxxxviii.)

(2) Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , octob. J833.

cette prétendue rénovation du vaccin, qui s’est produite, dans ces derniers temps, sous le nom d’inoculation lacto-variolique? Quel but se propose-t-on d’atteindre par cette combina,son puérile, digne tout au plus de figurer dans les conceptions chimiques d’une nourrice émérite?Frappé des épidémies de variole , qui se sont manifestées depuis quelques années plus fréquemment qu’au commencement de ce siècle on en a inféré que le virus vaccin avait perdu de sa vertu préservative et 1 on s est imaginé qu’en mélangeant en certaines proportions , qu on n’a jamais déterminées, le lait et le virus variolique lui-même, on allait trouver là un autre vaccin un vaccin qui lutterait plus efficacement contre la recrudescence epidemique. L intention est excellente : mais où est en tout ceci idee scientifique, le principe qui a conduit les promoteurs de ce nouveau mode d’inoculation à l’institution de la pratique qui la constitue? Avant tout, il y avait d’abord à se demander s, celte p us grande fréquence dans l’apparition des épidémies varioliques, qu, n’est pas contestable, tenait à une sorte de détérioration du vaccin primitif, ou bien si elle était tout simplement le résultat d’une loi d’oscillation, qui Semb e gouverner toutes les épidémies, et en vertu de Lquelle on voit celles-ci apparaître d’une manière très-inégale dans l’es race et dans le temps. Avant la découverte de h vaccine t anole obéissait évidemment à cette loi : lisez tous les L

tTciotre , SMe dC™ier’ ““ en particulier Lepecq C la Clôture, et vous vous convaincrez aisément du f. iî

reel de celte fluctuation irrégulière des • f

liques. S’il en est ainsi dit-on d o S' Tari<"

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doute, c’est là une aspiration aussi généreuse qu’elle est légitime, mais pense-t-on, que c’est, en faisant avec le lait, et le pus variolique une émulsion, tout au plus à la hauteur d’un chimiste de la rue des Lombards, qu’on atteindra ce but? Non : la vérité est simple, mais elle n’est jamais si naïve. Siune chose m’a étonné, c’est qu’un homme, dont j’ai toujours apprécié l’intelligence distinguée, et la science de bon aloi, c’est que M. Bouchacourt se soit fait le parrain d’une conception si futile. Au reste , je me hâte d’ajouter que , si ce médecin honorable s’est égaré un instant dans cette fausse direction, dès que les mécomptes , qui pouvaient être si facilement prévus, sont arrivés, il s’est empressé de signaler luimême l’erreur qui l’avait un instant séduit. Dans une nouvelle expérience d’inoculation lacto-variolique faite dernièrement sur des enfants à Lyon, tous les enfants, sur lesquels on a opéré, ont eu une variole générale et complète, et deux d’entre eux ont péri, victimes decette douloureuse expérimentation. Je ne saurais mieux terminer ces courtes remarques sur un sujet d’un si grand intérêt, qu’en rappelant ici les réflexions qu’inspirait naguère ce triste résultat à un honorable médecin de Lyon, M. Diday. «La vaccine, hélas! dit-il, n’a nul besoin de cet ennemi de plus; et ce n’est pas, nous le croyons, au moment oii la variole, reparaissant de toutes parts, montre l’indispensable nécessité de ce précieux antidote, qu’il est opportun d’ébranler la confiance du public; résultat, que de pareilles tentatives auraient infailliblement , et de deux manières : en lui prouvant d’abord que les médecins se croient obligés de chercher mieux que la vaccine, puis, qu’ils ont en réalité trouvé pis (1). »

En terminant ici ce que j’avais à dire sur l’antagonisme

(I) Gazette hebdomadaire de médecine, 1 854, u° 30.

morbide, je ne puis résister ail désir de clore ce chapitre par une remarque qui m’a souvent frappé. Pour une idée lumineuse qui vient de loin en loin à briller au milieu des ténèbres de notre science, combien d’idées fausses apparaissent, qui ne peuvent qu’égarer les esprits ! Depuis l’homoeopathie, qui prétend guérir les maladies avec l’ombre des choses, jusqu’à la vaccination syphilitique, qui accumule le poison dans l’organisme pour l’en préserver, combien de conceptions absurdes n’avons-nous pas vues se produire avec l’aplomb qui convient, et qui manque souvent aux conceptions du génie (1) ! Comme on ne trouve souvent qu’une momie dans les pyramides les plus fastueuses des anciens jours, ainsi il n’y a au fond de ces ambitieuses aspirations qu’un misérable intérêt, une étroite vanité. Cette passion mesquine serait mortelle au génie, comment voulez-vous qu’elle ne tue pas le bon sens ? La raison de cette luxuriante stérilité, c’est l’absence dans les esprits d’une idée inspiratrice grande et féconde, c’est le manque de cette ambition généreuse qui n’aspire qu’à la vérité. Voilà, sans

(1) M. le professeur Malgaigne sait combien j’apprécie son immense savoir et son admirable talent; mais qu’il me permette d’exprimer ici mon étonnement de l’avoir vu, dans plusieurs circonstances, a l’Académie de médecine, appuyer de sa haute autorité plusieurs de ces excentricités dangereuses. 11 semble suivre en cela la méthode d’un littérateur célèbre de ses amis, qui se plaît à étonner le monde par l’imprévu des thèses qu’il soutient souvent. 11 y a peu de périls dans ces jeux de l’imagination, quand, comme le littérateur étincelant d esprit dont je parle, on s’y renferme exclusivement. Mais oi squ i s agit d’une science aussi sérieuse que la médecine, il faut u > ier le proverbe italien, die non sa stupire , vada alla striglia , qui ne sait pas etonner son monde, n’est bon que pour l’étrille. M Malgaigne a un rôle plus noble a remplir que celui d’étonner, c’est tout simplement celui de se faire admirer par l'originalité de ses conceptions, etsa science profonde : cela lui est d’autant plus facile, qu’il peut mettre au service de sa féconde et riche intelligence le plus remarquable

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aucun doute, un obstacle réel au progrès de la science ; et non -seulement de nobles intelligences s’énervent à ce travail ingrat, que leur impose l’amour effréné de la gloire facile ; mais, ce qui n’est pas moins grave, au milieu de ce conflit d’excentricités, d’élixirs larvés, si j’ose le dire, à l’aide desquels on cherche à capter la faveur populaire, le bon sens public s’altère ; à force de nous enivrer du vin capiteux du paradoxe, nous perdons le goût simple de la vérité. Mais le mal ne s’arrête point encore là, l’originalité du paradoxe n’est pas même a la portée de tous, et il est un moyen qui s’offre naturellement aux eunuques de la science et de l’esprit, c’est le plagiat. Charge, pendant plusieurs années, de la bibliographie médicale, dans l’un de nos journaux scientifiques les plus répandus (1), j’ai pu sonder dans toute sa profondeur cette plaie de la littérature médicale contemporaine, et c’est sous l’impression d’une véritable tristesse, que j’écrivis la page suivante, qui, aujourd hui même peut-être, n’a point perdu son opportunité :

« Enfin la morale qui impose au médecin, comme un devoir sacré, la véracité la plus scrupuleuse dans les écrits par lesquels il appelle l’attention publique sur ses travaux particuliers, ne lui défend pas moins rigoureusement cette supercherie, indigne de la gravité de sa mission, et qui consiste, suivant l’expression de Bouvart, en parlant de Tronchin, à lairc des emprunts littéraires, sans laisser de reconnaissance à ses créanciers. Nous n’entendons point parler ici de ces discussions puériles, dans lesquelles un anatomiste cherche à démontrer qu’il est le premier qui ait vu une crête, ou un pertuis imperceptible dans un os dont il décrit la eonfigura-

(i) Aujourd’hui encore, je partage cette charge, si douce, quand il s’agit de louer, si pénible, quand l’intérêt de la science commande d’être sévère, avec mon honorable et judicieux ami, M. le docteur Debout.

tion ; c’est peccadille que cela. Laissons ce pêcheur de gloire à la ligne s’exalter en face de sa nouvelle Atlantide : il faudrait que la critique s’armât de la loupe, pour faire son œuvre dans cette région des infiniment petits. Mais à côté de ces mendiants de la littérature, il y a les forbans audacieux, les pirates de haute mer, qui dévaliseraient Aristote, Hippocrate et Galien ; que dis-je? il vous serviraient du Broussais, de l’Andral, du Récamier encore tout chauds ; leur empreinte seule les trahit ; ils ont couvé des œufs d’aigle, et sous l’influence de leur incubation sans chaleur, il n’éclot que des mouettes ou des troglodites (1). »

Arrêtons-nous sur cette pente fatale, oserai-je crier du fond de ma solitude à la très-grande majorité des médecins qui, grâce au ciel, n’ont fait qu’applaudir à ces débauches de 1 esprit, à ces piperies effrontées d’une fausse science, arrêtonsnous ; car il y va de l’intérêt de l’humanité, il y va de la dignité de la science, il y va de la fortune même de l’art.

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