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CHAPITRE VI

Distinction de la fièvre typhoïde d’avec le typhus. - Indication

du quinquina à hautes doses dans les fièvres graves.

C’est de même que la maladie populaire dont nous venons parier, pendant le cours de l’année 1770, que Lepeeq de la Clôture observa cette épidémie. Mais avant de la décrire

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(catarrhale) qu, précéda, et a l’influence de laquelle il rattache un certain nombre de cas de maladies qu’il rapporte avec des

f 1 0umo,ns éteudus- Quatre de ces cas sont évidemeut, ou de simples congestions, ou des hémorrhagies céré braies ; un médecin tel que Lepeeq pouvait bien ZZ espace de temps assez court, rencontrer quatre malades at

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cusc, c est de la science de portière, et rien de plus.

100 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

Pais, il ajoute après l’exposé de ces quatre observations, que les maladies qui ont été les plus dominantes sont les affections rhumatismales et goutteuses, auxquelles la constitution catarrhale imprimait comme de raison son cachet spécilique. Pour qui lira avec quelque attention cette discussion mal conduite, où les idées hypothétiques les plus vagues se mêlent à quelques faits bien observés, il restera démontré comme pour moi que, si un autre médecin que Lepecq eût observé les mêmes maladies avec les mêmes idées, mais sur la foi d’un thermomètre ou d’un baromètre qui lui eussent fourni des indications fausses, il eût pu avec les mêmes apparences de raison arriver à des conclusions diamétralement opposées. Je ne m’étendrai pas davantage sur ces manifestations fort problématiques de la constitution automnale, et passe sans autre transition à la grande épidémie de Louviers, qui appelle une attention plus sérieuse.

Cette épidémie fut évidemment encore comme la précédente une épidémie de fièvre typhoïde. Mais pour Lepecq, ce n’est plus comme cette dernière une fièvre putride vermineuse, c’est une fièvre putride, exanthémateuse, et pestilentielle. La raison unique de cette différence dans 1 appellation des deux maladies, c’est que dans la première l’helminthiase se rencontrait presque constamment, tandis qu’elle manquait complètement dans l’autre, qu’il crut devoir dénommer dès lors d’après les simples signatures de la peau, et aussi d’après l’apparition de phlegmons, de dépôts, qui s’ y montraient plus souvent dans diverses régions du corps. Mais à part ces différences, qui ne sont qu’un trait inconstant et variable de la maladie, il est évident que celle-ci reste au fond toujours la même, et que nous pouvons, au moins dans l’état actuel de la science, affirmer son identité avec l’épidémie dont nous nous sommes occupé précédemment.

Cependant, une question se présente ici, qui, si elle n’était résolue, pourrait, en face de la description générale de l’auteur, comme aussi de l’assertion hasardée de quelques modernes, laisser des doutes dans l’esprit sur la justesse de cette détermination ; cette question est celle-ci : L’épidémie de Louviers, en 1770, au lieu d’être une simple lièvre typhoïde épidémique, ne serait-elle pas une epidemie de typhus? La misère profonde au milieu de laquelle cette affection saisit la population qu’elle frappe, les chagrins inséparables d’une pareille situation, l’agglomération souvent constatée de plusieurs malades dans un réduit étroit, mal aéré, le soin même que Lepecq prit, pour arracher les habitants de Louviers à la contagion, de réunir tous les malades en dehors de la ville dans un hôpital improvisé, etc., toutes ces circonstances, dis-je, autorisent certainement la question que je viens de poser, mais

ne m empêchent pas cependant de la résoudre d’une manière négative.

Non, F épidémie de Lo™rs ne fut pas un typhus. Remarquons d’abord que Lepecq, homme instruit, et qui n’ignorait pas que des auteurs recommandables, antérieurs à lui, ou ses contemporains, avaient observé une maladie particulière, au moins par sa cause, et l’avaient décrite sous les noms de typhus des camps, des prisons, des armées, des vaisseaux, ne prononce pas même ce nom : et ceci est d’autant plus digne de remarque, que, quelque large part qu’il fasse aux vicissiudes atmosphériques dans la production des maladies, il n’en P ace point là la cause unique, et comprend que l’étiologie doit etre appuyée sur une plus large base. Mais il y a des raisons beaucoup plus décisives à faire valoir, pour justifier cette appréciation : je vais indiquer rapidement les principales.

,1.en^Ue lc lÜI),1us> d’après les auteurs qui l’ont le mieux étudié, Hildenbrand, Grant, Emm. Gaultier de Claubry, etc.,

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frappe particulièrement les jeunes gens, les personnes d’un âge avancé sont loin d’en être complètement exemptes. Or, à considérer la question de ce point de vue, comment les choses se sont-elles passées dans l’épidémie de Louviers? Ici encore, à défaut d’une statistique qui m’eût épargné ce travail, j’ai dépouillé les quarante et une observations que rapporte Lepecq (l ), et ai trouvé que 9 avaient de 1 3 à 20 ans : 22 de 20 à 45 ans : au delà de cet âge, il ne reste plus que quatre malades, dont le premier a 50 ans, le deuxième 57, le troisième 60, et le quatrième 75 ans. Quant à ceux qui ne figurent pas dans ce résumé, l’âge n’est pas indiqué. Ainsi, sans tenir compte de ces derniers cas, où rien ne peut nous guider pour déterminer l’âge des malades, sur 35 individus frappés par l’épidémie, il y en a 31 qui ont depuis 13 ans jusqu’à 45 ans. J’ai dit que deux autres avaient, l’un 50 ans, l’autre 57 ans. Jusque-là, nous ne dépassons pas les limites de l’âge où la fièvre typhoïde, même sporadique, s’observe : l’âge de 60 ans s’en éloigne davantage, et pourtant il est évident que ce cas fut véritablement un cas de fièvre grave, comme on s’en convaincra facilement, car je le rapporterai plus loin. Quant à la malade âgée de 75 ans, que Lepecq de la Clôture fait figurer dans son tableau, comme atteinte de l’épidémie, il faut certainement l’en rayer, car cette malade ne présente aucun symptôme qui, même de loin, rappelle l’affection typhoïde. Les seuls symptômes dignes d’attention qu’éprouve la malade sont les suivants : coliques vives et subites avec constipation, ardeur à la peau, et sécheresse de la bouche, pouls lent. Un éméto-cathartique est employé, qui soulage la malade ; celle-ci pourtant continue de souffrir, et ces souffrances finissent par se locali-

(1) Ces observations détaillées ne sont qu’au nombre de trente-huit; mais l’auteur cite incidemment trois autres cas, où il indique 1 âge des malades.

ser dans l’aine droite, où se forma un abcès qui suppura pendant trois semaines. L’auteur termine cette observation par cette remarque : « Cette malade ne sua pas du tout, n’eut pas de diarrhée, ni d’hypostase dans les urines. Il est à croire que tout le virus malin se fixa dans la tumeur (l). » Je le répète il est impossible devoir dans cette maladie autre chose qu’une maladie sporadique commune, se manifestant au milieu d’une épidémie, mais n’ayant probablement avec celle-ci aucune espèce de rapport. Ce cas éliminé, nous rentrons donc dans la loi générale qui gouverne l’affection typhoïde dans ses manifestations suivant les âges, mais qui n’est certainement pas celle à laquelle obéit le typhus, où l’âge avancé est loin d’être aussi constamment une cause d’immunité.

Ce n est pas Là du reste l’unique considération sur laquelle je m’appuie, pour caractériser, ainsi que je viens de le faire,

F épidémie dont il s’agit. Au rapport de Pringle et d’Hildenbrand, ce qui, au milieu de symptômes qui ont entre eux tant d’analogie, dans la fièvre continue grave, et le typhus, tend le plus à les différencier, c’est la marche de ces symptômes, beaucoup plus lente dans l’une que dans l’autre. A ce point de vue encore, il est impossible, à étudier attentivement les observations de Lepecq, de ne pas reconnaître que la maladie, dans la plupart des cas, affecte la marche de la fièvre typhoïde et non celle du typhus. Considérez seulement l’époque du développement des taches de la peau, et vous verrez, quand vous pourrez déterminer le jour précis de leur apparition, qu’elles sont plus souvent tardives que prématurées, ce qui est loin avoir lieu dans cette dernière maladie, ainsi que le fait remarquer justement M. Littré.

Enfin, bien que je n’aie jamais eu occasion d’observer le

(1) Tom. I, p. 296.

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typhus, il ne me semble pas que la forme latente, sous laquelle il n’est pas très-rare de rencontrer la fièvre typhoïde, soit une forme sous laquelle le typhus se masque jamais. Or, ce trait nouveau, qui paraît propre à la fièvre typhoïde, l’épidémie de Louviers nous le présente également dans un cas que je vais citer textuellement , parce que, en même temps qu’il servira à nous édifier sur la nature de la maladie, il nous sera une nouvelle preuve de la sagacité de l’observateur. « La femme du sieur Ilalley fut frappée par un écoulement de sérosités âcres porté sur les yeux : elle ne se plaignit point d’autres accidents. Il est probable qu’elle avait de la fièvre , car la soif et l’agitation survinrent dans les nuits ; mais comme elle ne craignait point la maladie, elle ne demanda de secours qu’au quatrième jour, à l’instant précisément qu’elle fut prise de ses règles : elles continuèrent jusqu’au neuf, en quantité suffisante. Dans tout cet intervalle, elle avait l’âme ferme, le courage bon : et elle laissait couler tranquillement une maladie insidieuse , sans y vouloir faire aucuns remèdes. Elle dormait les nuits, ou du moins croyait et disait dormir ; car personne ne la veillait. Elle avait effectivement le pouls égal , assez développé, peu fiévreux. On la purgea le dix ; et le jour suivant, elle fut couverte de pétéchies violacées, avec quelques grains de miliaire : son pouls resta bon , et la malade s applaudissait elle-même. Le douze on jemarqua qu elle avait des absences, avec un délire obscur, qui augmenta beaucoup dans la nuit. Le treize, au matin, les accidents firent rémission ; mais tout redoubla le soir avec une sorte de frénésie. Enfin, elle mourut en convulsion le quatorzième jour (1). » On sait que c’est une question fort controversée parmi les modernes, que la question de savoir si la fièvre typhoïde et le

(1) Tom. I, p. 289.

typhus sont, ou ne sont pas une seule et même maladie. Pour élucider une question si grave, au point de vue de la science pure, comme au point de vue de l’humanité, on a demandé à l’anatomie pathologique ses précieux enseignements. Malheureusement, il est difficile meme aujourd’hui, en s’appuyant sur les résultats signalés, de se faire à cet égard une conviction, dont les éléments sembleraient pourtant devoir être si faciles à recueillir. Pendant que les uns, en effet, s’appuyant sur quelques données de l’anatomie morbide, affirment l’identité de ces deux affections (MM. Gaultier de Claubry (1), Requin, Landouzy, etc.), d’autres, s’appuyant sur la même base, la nient formellement (MM. Gerrhard de Philadelphie, R. Faure (2), Littré, plusieurs médecins anglais, entre autres, MM. Tweedie, Alison). Dernièrement, M. Valleix a également étudié cette question (3) : il a surtout cherché à déterminer si le typhus fever des Anglais était identique à la fièvre typhoïde, et si les memes altérations anatomiques étaient communes à lune et à l’autre : il a résolu négativement cette question. Quant à moi, si j’ose exprimer ici mon opinion, il me semble, d apres l’incertitude même qui règne sur ce point de la science, qu’il n’y a point à hésiter à séparer le typhus de la fièvre typhoïde : comment, en effet, si le cachet anatomique e 1 une était le cachet anatomique de l’autre, cette question si simple ne serait-elle pas encore résolue ?

J’ai été amené à marquer ici au moins la place de cette grave d.scussion, parce que Lepecq eût pu nous fournir que ques données utiles à ce sujet, puisque, dans cette épi-

(1) De l’identité du typhus et de la fièvre typhoïde, Paris, 1844. à ’LIdémT^fTÎ laflèVTe typk0ïde’ Toulon> 1846, et Rapport

l m cUuTv .) 116 {BUlktin ^ l'Acad" Pa'iS’ 1846’ ‘ Xb

t. V; {^”*05 medlCale’ 18u2' — Guide du médecin praticien, Paris, 1853,

demie, il a pratiqué trois autopsies dont il cite les résultats. Malheureusement alors, quoi qu’en dise M. Fuster, les idées n’étaient pas tournées de ce côté, et quand les auteurs s’occupent des lésions anatomiques dans les maladies, ils ne le font le plus souvent que d’une manière fort incomplète, et les résultats auxquels ils arrivent, en suivant cette voie, manquent de précision. Morgagni lui-même, Th. Bonet, Lieutaud, etc., qui d’ailleurs n’ont été suivis que de très-loin dans cette direction, sont loin d’apporter dans leurs recherches à cet égard la sévérité, qui seule peut en assurer la valeur. Lepecq de la Clôture, distrait par ses idées théoriques, ne pouvait apporter plus de précision, et en apporte beaucoup moins qu’un grand nombre d’autres dans l’étude de cette face nouvelle de la maladie. Quelque vagues que soient les indications qu’il nous fournit sur ce point, je ne puis cependant les omettre. Comme il est probable que la lésion de l’intestin, qui caractérise anatomiquement la fièvre typhoïde, manque dans le typhus, ce qu’il dit de cette lésion viendra ainsi confirmer le diagnostic rétrospectif que nous avons porté sur l’épidémie de Louviers. Ce qui frappe surtout dans les lésions qu’il signale, c’est l’expression même, sphacèle, dontil se sert pour désigner le plus souvent ces lésions. Ainsi, il voit cette altération dans les poumons, dans l’estomac, dans le cerveau même, aussi bien que dans l’intestin. Mais, outre que ce sphacèle n’est nulle part décrit, il faut savoir qu’au xvm‘ siècle, et au point de vue de la médecine du temps, le mot putride correspond à cette lésion. La métaphore passait de la symptomatologie dans l’anatomie pathologique. Pour ce qui regarde l’intestin, l’auteur y vit-il les ulcérations propres de la fièvre typhoïde, et est-ce là ce qu’il comprit par le mot de sphacèle qu’il appliqua à la lésion reconnue par lui dans cette partie du tube digestif ? Il parle aussi, dans la relation d’une de ses autopsies, du spha-

cèle du mésentère ; désigne-t-il par là également la lésion si spécifique des glandes de cet appendice du tube intestinal dans la fièvre typhoïde? Impossible, en présence de détails si vagues, de résoudre cette question ; et pourtant l’auteur connaissait l'idée hardie exprimée un jour par un médecin de Rouen, Lecat (1), en face de lésions semblables à celles qu’il a du rencontrer, et qui lui firent donner à la maladie le nom de petite vérole gangréneuse (de nos jours, MM. Petit et Serres ne trou- \ erent pas une appellation plus juste pour dénommer la fièvre continue) : mais il n’avait pas saisi la portée de cette idée hardie, qu’il combat même dans la partie de ses ouvrages où il la rappelle. Ainsi, au point de vue de l’anatomie pathologique, on ne trouve presque rien dans les ouvrages deLepecq, qui puisse nous éclairer sur la nature de la maladie dont il nous a laissé la description. Je n’insisterai donc pas davantage sur ce point.

Je n’ai pas plus hésité à poser, et à discuter la question du diagnostic dans cette épidémie, que dans celle du Gros-Theil. Des esprits superficiels pourront trouver oiseuse une discussion aussi étendue, à propos d’un diagnostic rétrospectif. Je répondrai à cette objection, que la détermination de la nature des maladies observées par nos devanciers, ou au moins leur classification dans un cadre nosologique méthodique, est la condition essentielle pour rendre transmissibles les résultats heureux de leur pratique. La tradition est lettre morte, et les . conclusions qui on découlent restent sans application possible,

“"Te Yi™td““CT un sens précis ans fait Oonl elle sc compose. 11 subît d’exprimer cette idée, pour qu’elle

au Recueil ^obsewation^de0^ ; ^ ' *l,”mQlre’ P- 82) qu’il emprunte Par un médecin militaire 1° 7?G des hôPitaHœ militaires, publié que le rappelait M Michel l ë °'i a 'CUr d" Journalüme medical, ainsi de Haulesierck Y da"S Une réuriion mémorable, Richard

108 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

soit à l’instant même comprise, et je poursuis mon travail, sans m’occuper davantage de cette objection sans portée.

J’ai dit que Lepecq de la Clôture avait dénommé cette épidémie de Louviers lièvre putride, exanthémateuse , pestilentielle : voilà un bien grand luxe d’épithètes ; ne nous en moquons pas trop, ne l’ avons-nous pas remplacé par un luxe de chinoiseries grecques qui ne valent guère mieux? Lepecq était absurde en latin, nous le sommes en grec, voilà toute la différence. C’est, du reste, au point de vue de la nosographie du temps, la dénomination qui convient à la maladie. Les exanthèmes (en comprenant sous ce nom les miliaires, les sudamina, les taches pourprées, les pétéchies) s’y montrent en effet trèsfréquemment et souvent réunis. Le seul cas peut-être où ils ont manqué, c’est celui de la femme de 75 ans, dont j’ai résumé l’observation, et ce n’était pas une fièvre typhoïde.

Non-seulement ces exanthèmes se montrèrent dans cette épidémie, mais il paraît, d’après les renseignements que Lepecq obtint des médecins de Louviers, que depuis quelques années la miliaire se mêlait à beaucoup de maladies, et leur imprimait un cachet particulier. Je parle ici le langage de la science moderne ; car à cette époque la miliaire était, aux yeux de la plupart des médecins , une maladie spécifique , qui survenait parfois comme crise heureuse ou impuissante, mais qui existait souvent seule comme unité morbide nettement définie. Je n’ai pas besoin de rectifier ce qu’il y a de faux dans cette conception. Tous les médecins admettent aujourd’hui que la miliaire est un épiphénomène, qui peut accompagner des maladies plus ou moins graves, et ne constitue pas une individualité pathologique de l’ordre de la scarlatine, de la variole, etc. Toutefois, il faut remarquer que, de même que dans quelques épidémies de fièvre typhoïde, on voit survenir l’helminthiase comme un caractère commun, et qui se

lie certainement à une influence plus ou moins rigoureusement appréciée, qui agit sur toute une population, ainsi la miliaire, dans certaines épidémies, se mêle aux symptômes fondamentaux de l’affection populaire. Certainement, comme je le disais tout à l’heure, cet épiphénomène ne change pas la nature du mal, mais il ne serait pas impossible que la cause à laquelle il se lie, ou l’état de l’économie dont il est l’expression, fussent déterminés un jour, et qu’il sortît de cette notion quelque enseignement propre à diriger la pratique. Renfermée dans ces limites, l’idée des médecins du xvue et du xvme siècle n’est pas une idée irrationnelle, et au lieu de la dédaigner avec superbe, il serait peut-être plus sage de la méditer, et d’étudier les épidémies au point de vue original qu’elle ouvre à l’observation.

Un autre trait de la physionomie spéciale de l’épidémie dont nous nous occupons en ce moment, c’est la fréquence des abcès, des dépôts dans diverses régions du corps, les parotides, les aines, l’hypogastre , le col. MM. Louis, Chomel, etc., ont signalé dans les fièvres graves de semblables accidents. Ce dernier observateur fait remarquer que « la formation d’abcès sur les organes extérieurs pendant le cours de la maladie -est loin d’être un phénomène aussi défavorable qu’on pourrait le penser : au contraire, on ne les observe, pour ainsi dire, que chez ceux qui guérissent (1). » Lepecq a fait la même observation : « Ainsi, dit-il, on pouvait également regarder comme salutaires différentes tumeurs qui s’élevaient aux aines, sur l’hypogastre, autour du cou, et surtout CS parotides (2). » J’ai été curieux de rechercher combien de ois, dans les observations de l’épidémiographe de la Normanf ie, se trouvaient signalés ces abcès extérieurs : ils y sont si-

(1) Leçons de clinique médicale (fièvre typhoïde), p. 445.

(2) Tom. I, p. 240.

HO MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

gnalés sept fois, et sur ces sept cas, dans six, ils coïncident avec la guérison.

La surdité, qui sc montrait trcs-fréquemment dans cette épidémie, y était aussi d’un augure favorable (1). Il n’en est plus de même d’une inflammation diphthéritique qui s’y rencontrait quelquefois, et qui, sans amener fatalement une terminaison malheureuse, y devenait cependant une complication grave.

La maladie ne semble pas d’ailleurs avoir eu, dans toute sa durée, exactement la même physionomie. Ainsi vers la fin de l’épidémie, quoique les cas fussent toujours graves, on y observait surtout la forme que les modernes, depuis le travail remarquable de M. Bazin, ont appelée pectorale. Dans les divers cas de ce genre que cite l’auteur, n’y eut-il rien de plus qu’une simple modification dans la forme de la maladie, ou bien y survint-il une complication grave qu’il n’est pas rare de rencontrer dans la fièvre typhoïde, la pneumonie? C’est ce que je ne saurais dire. Pourtant comme sous cette nouvelle forme, la maladie se terminait au moins aussi souvent d’une manière heureuse, on peut douter de la vérité de cette complication.

Telle est la physionomie particulière qu’a présentée l’épidémie de fièvre typhoïde, observée par Lepecq en 1770. Bien que cette physionomie soit un peu différente de celle que nous a offerte l’épidémie du Gros-Theil, Lepecq de la Clôture n’apporte guère de changement dans la thérapeutique qu’il op-

(1) En présence des faits signalés par Lepecq, et oserai-je le dire? de ceux que j’ai observés moi-même, on ne saurait douter que cet accident ne soit assez souvent d’un augure favorable; et pourtant, il faut bien qu’il n’en soit pas ainsi dans toutes les épidémies, puisque J. Frank signale la surdité, et la surdité arrivant précisément aussi au septième jour, comme un signe funeste. ( Pathologie interne, t. I, p. 242.)

lit

pose à la maladie : les moyens principaux auxquels il a recours, ce sont encore les éméto-cathar tiques. 11 est peu de malades auxquels il ne les ait appliqués ; il les administrait de bonne heure, et les continuait (surtout les purgatifs), comme dans l’épidémie précédente, pendant tout le cours de la maladie. Je ne vois pas de règle bien fixe qui le dirigeât dans l’emploi de ces moyens, bien que certainement il ne marchât pas à l’aventure dans cette voie qu’il connaissait si bien : mais nulle part il n’indique de ces formules mathématiques, inflexibles, qui sont une invention toute moderne. L’art, dans la pensée du médecin de Rouen, n’était pas un pur mécanisme, l’intelli-

gence y avait sa part : de là l’absence, dans ses ouvrages, de formules précises, sorte de lit de Procuste, auxquelles tous les malades doivent être soumis indistinctement. Loin de lui famé un reproche de cette lacune apparente, tous les médecins qui considèrent la thérapeutique comme tout autre chose qu’un simple travail de manœuvre, c’est-à-dire tous les esprits droits, intelligents, l’en loueront. Voici comme il comprend l’action de ces moyens. « Ils ont rendu toujours, dit-il, la marche de la maladie plus régulière, plus bénigne, en empêchant l’irritation continuelle des sucs bilieux, dégénérés en atrabile, sur les membranes de l’estomac et des intestins, ainsi que par beaucoup d’autres raisons. Car outre l’évacuation désirable que procure l’émétique, en vidant les premières voies, la contraction du diaphragme et des muscles du basventre, sollicitée par le vomissement, leurs différentes secousses

repelees, pressent tous les viscères contenus dans leurs caes, e mettent en mouvement les humeurs stagnantes dans

mortT°U 0US ’ ^ °1'1 ^ arrlve souvent que l’épaississement >l lqUC est plus aisé à détruire (1). » Sauf la phraséologie

(0 Tom. I, p. 34j ,

1 1 2 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

un peu différente, je ne vois pas que les- deux médecins, qui ont surtout contribué, dans ces derniers temps, à réhabiliter cette vieille méthode parmi nous, MM. Delaroque et Piédagnel, aient beaucoup dépassé le vieux médecin de Rouen dans leur explication. Mais nous verrons dans le dernier chapitre de cet ouvrage, qu’on peut, sans trop sacrifier à l’hypothèse, expliquer d’une manière plus large et plus rationnelle les bénéfices de cette puissante médication dans les fièvres graves.

Dans la pensée de Lepecq, cette action des éméto-cathartiques méthodiquement administrés avait l’influence la plus heureuse sur la maladie. Ce qu’il y a de certain, c’est que la constipation, quand on n’y pouvait substituer un flux plus ou moins abondant, et surtout continu, était souvent suivie d’accidents formidables. Dans les cas inverses, la maladie marchait plus simplement, et tendait plus franchement à une guérison, dont tous les jours rapprochaient davantage. Écoutons encore ici notre intelligent observateur : « Ces symptômes avantageux, dit-il, se présentaient plus naturellement, quand le ventre avait été tenu libre de bonne heure, quand une sorte de diarrhée non colliquative avait accompagné les deux premiers temps. Les malades se sentaient moins brûlants : leur peau devenait un peu moite : les forces et le courage se soutenaient ; on remarquait aisément que les redoublements n’avaient plus ni la même durée , ni la même violence. La langue plus humide présentait plusieurs bandes bilieuses, la tête devenait plus légère, et le délire n’était marqué que par des absences, par le défaut d’une mémoire chancelante. Ils voyaient le médecin avec plaisir; ils aspiraient après les remèdes; ils prenaient goût aux boissons aigrelettes; leurs urines laissaient apercevoir quelques nuages suspendus, et déposaient ensuite un peu de sédiment (1). »

(1) Tom. I, p. 244.

ÉPIDÉMIE DE LOUVIERS. ,j y g

Certainement quand on étudie avec attention les observations consignées dans les ouvrages de Lepecq de la Clôture on ne peut s’empêcher de reconnaître dans un bon nombre de cas la justesse de ces remarques. Mais malheureusement une raison grave vient toujours se présenter à l’esprit pour faire douter de la légitimité de cette conclusion ; c’est que Lepecq a ait un choix dans ses observations, et qu’il ne dit pas pourquoi d a éliminé les unes et conservé les autres. Les premières paraient-elles aussi nettement que les dernières en faveur de cette médication? Nous devons le supposer, mais, je le répète U reste toujours sur ce point un doute dont on voudrait s^aflhm- • H ne faut pas nous le dissimuler, on voit toujours un peu comme on veut voir : il , a une sortede daltonisme moral m dans lequel 1 espnt ne voit qu’un côté des faits, celui qui reflète a couleur de l’idée qu’il caresse : quel temps fut jamais pl„s ertile que celui-ci en ces sortes de miracles ! Toutefois* ne

poussons pas trop loin ce scrupule de logique - si l" ,

S.0US à tirer de la pratique de Lepecq, relativement Tfb uence des emeto-cathartiques dans les lièvres graves peuvent hisser du doute dans l’esprit, quant à leur ustess^ ™ " qu elles ne reposent pas sur un nombre suffisant d’observa bons; rappelons-nous, d’une part nue h a

decine tout entière est en faveur fc cette méthode “et d ^n' tre, que 1 expenence moderne vient confirmer par ses do P US sévères, et par cela même avec plus de reserve ,

clusious du savant épidémiographe de'la NormaTdte $ ^ que les vomitifs et les purgatifs fussent la base fonda-

laquelle les mSadé» °^u™nte’^üneuet*',U|™ d6 vue- dans sont pour eux comme si elles n’dhior 8 61 Certaines couleurs, qui atteint de cette infirmité- de là le nom T' , Chîmiste Daitun e'^it à la maladie. n <ïue *es oculistes ont imposé

\\ 4 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

mentale de la thérapeutique de notre auteur dans les fièvres graves épidémiques, et qu’il en exclût à peu près complètement la saignée, il rapporte cependant un fait, où ce moyen, employé d’une certaine manière, eut une action décisive. Ce fait extrêmement remarquable, et dont la relation par Lepecq est une preuve de plus de la véracité de cet auteur, mérite d’être cité textuellement. « Un homme robuste, qui était dans la vigueur de son âge, arriva à Sainte-Barbe, frappé de l’épidémie. Sa maladie commençait avec les symptômes généraux, le mal de tête , les lassitudes douloureuses , sans nausées et cardial gie. On le traita comme tous les autres, c’est-à-dire qu’il avait été émétisé d’abord (il avait rendu beaucoup de bile). Cependant du 5 au 6, il devint furieux, frénétique ; ses yeux étaient égarés, étincelants : son pouls était vigoureux, plein et dur, fort irrité (ce qui engagea M. Guérard à lui faire ouvrir la saphène, laissant couler le sang jusqu’à la syncope). 11 fut abattu par la saignée, et tomba en faiblesse ; il y resta longtemps : on le ranima ; il ne resta point de délire, et la maladie fut promptement terminée (1). » C’est là, certainement, un fait très-digne d’attention. Cette saignée de la saphène, portée jusqu’à la syncope, est fort rarement usitée dans la fièvre typhoïde, alors même que les phénomènes cérébraux ont cette violente intensité, et qu’ils coïncident avec une réaction vasculaire aussi énergique; et l’on a raison, dans la très-grande majorité des cas, de s en abstenir. Cependant cette exclusion n’est-elle pas trop absolue, dans les cas où, comme dans celui-ci, on a affaire à un homme robuste, que des accidents frénétiques violents apparaissent de très-bonne heure, et à une époque, où l’abstention des excitants normaux delà vie n’a pas encore profondément débilité l’organisme?

(1) Tom. 1, p. 309.

ÉPIDÉMIE DE LOUVIERS. ||g

Certainement, s’il n’y a point eu ici d’erreur de diagnostic, cette question peut être posée en face de ce fait remarquable et quoique nous pensions qu’en général les émissions sanguines ne peuvent avoir qu’une efficacité très-secondaire dans les fièvres graves, nous n’avons pas hésité à le faire.

Les boissons, que Lepecq employait dans cette maladie, étaient surtout les boissons rendues acidulés par l’addition du sii op de vinaigre. Il dit a cet egard un mot que je rappellerai, parce qu’il montre combien ce médecin était bon, et comment, par le jeu d’une sympathie vraie, il s’associait aux souffrances de ces pauvres malades. Les malades, dit Galien, ne sont pas de bois ou de pierre; notre auteur le savait bien': pourquoi cette science paraît-elle n’être pas la science de tous ? Voici ce mot de Lepecq que je tiens à honneur de citer :

« Je me souviendrai toute ma vie avec volupté, dit-il, de la sensation heureuse que fit à nos malades l’administration du sirop de vinaigre, que je leur faisais préparer à la manière de M. Tissot. Cette liqueur leur rafraîchissait le gosier, et les Haltait si bien dans leur état de dégoût, qu’ils me comblaient de bénédictions , pour leur avoir procuré une si bonne chose (1). » De même, dans l’épidémie du Gros-Theil, il donnait aux malades, dont il nous a dépeint l’affreux dénûment es fruits acides de la saison, et s’efforçait de tempérer la tristesse de leur réduit, en y faisant placer des fleurs qui réjouissent leurs regards, et fissent un instant au moins distraction aux sensations pénibles de la souffrance. Voyez-vous ces malheureux, en proie au double désespoir de la maladie et de la iserc, étendus sur un pauvre grabat , autour duquel la lâhete a souvent fait le vide, qui sourient à la mort parce <IU elle est devenue leur dernière espérance , les voyez-vous ?

(G Tom. I, p. 340.

H 6 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

Alors, honorez, vénérez, aimez avec moi l’homme de cœur, le médecin généreux qui ne fit pas simplement de la science sèche, de la science de formulaire ou de codex dans des circonstances si lamentables, et qui, à travers les haillons de la misère, et toutes les manifestations hideuses de la maladie, reconnut l’homme et l’aima.

Mais hâtons-nous de sortir de cet ordre d’idées; la médecine moderne proscrit ces manifestations de la sensibilité ; Bichat l’a dit, le cœur est un muscle creux.

Après leséméto-cathartiques,les vésicatoires et le quinquina étaient les moyens auxquels Lepecq recourait le plus souvent. Les vésicatoires, il les employait comme nous avons vu qu’il le faisait dans l’épidémie duGros-Theil: il estime que dans cette maladie surtout, ils lui ont rendu les plus grands services. Il précise nettement l’emploi de ce moyen dans le passage suivant : « 11 y avait un moment marqué par la nature , dit-il , pour en faire l’application, lorsque les yeux devenaient rouges et larmoyants ; c’était du 6 au 7, au plus tard au 9 : cet instant passé, il était trop tard, les engorgements étaient formés; je ne me suis jamais repenti de les avoir appliqués de bonne heure dans cette maladie (1). » Remarquons ce qu’il y a d’original dans cette pratique, c’est à savoir, l’application du révulsif à une époque si rapprochée du début des accidents. Ce n’est point là la pratique moderne. Lepecq ne signale nulle part l’état gangréneux de ces plaies artificielles. Ce lait lui aurait-il échappé, ou bien cette application prématurée estelle une circonstance qui éloigne cette complication, assez grave aux yeux des contemporains , pour leur faire proscrire d’une manière absolue les révulsifs vésicants dans les fièvres continues? Je ne puis que poser cette question en face

(i) Tom. 1, p. 341.

de l’affirmation si explicite du médecin de la Normandie.

Quant aux toniques, Lepecq de la Clôture les employait à des doses plus ou moins élevées dans tous les cas, et le tonique principal auquel il avait recours était le quinquina. Ainsi pi ésentée, cette pratique paraît mauvaise ; mais avant de porter ce jugement, il faut savoir que, tant que le pouls ne se déprimait pas, les doses étaient peu considérables : ainsi elles ne consistent qu’en trois ou quatre verres d’une décoction de

quatre ou six gros de cette substance dans une pinte d’eau. Réduit à ces proportions, il est évident que c’était là un moyen peu actif, et qu’employé à une époque plus avancée de la maladie, son impression sur les tissus devenait moins dangereuse. Quand, au contraire, les forces étaient franchement p niée., que le pouls était faible ou lent, non-seulement pecq employait le quinquina à des doses beaucoup plus élej GUX °nces’ Par exemple, dans un jour, mais il y ajoutait . D’ COmme d ^ de bon vin. Remarquons ici la sag 1 6 de 1 observateur : ce n’est pas seulement la faiblesse du

/ ’i iv * es* Pour lui le signe de l’abaissement périlleux de

lV!n ! G’ Imais aussi en même temps, ou isolément la lenteur

nas rCU,f10D- M' Chome1’ quatre-vingts ans plus tard, n’a

tion 1 S r emGnt f°rmulé cTue le médecin de Rouen l’indicauon des toniques (1).

Æ"Pred— d’Un h°mme de soixante ans, qui

scrvation kxA ^ ^ ^ ^ qUG J’G raPPorterais cetle obque j’en àyl d’a Un P°mt ^ ™C S‘ remarquable, c’est ici textuellement n™.0 mar(Ille la Place. j« lu citerai encore lé nom r i ‘ (< Ln h°mme de fixante ans, dont j’ai perdu

dix jouis deaPI'Tr T n0lr° hÔpita1’ au bout da huit ou J - malad.e. Je vais décrire l’état dans lequel je le

(1) Op. cit., p. 476 1

118 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

trouvais. Il était plongé dans un coma léthargique, sans jugement, sans volonté, sans sensation ; la face pâle et bouffie, les extrémités froides et œdémateuses. 11 respirait naturellement, la bouche toujours ouverte, et les lèvres livides. Je voulus voir sa langue ; elle était toute noire et racornie : sa bouche exhalait au loin une odeur de corruption insoutenable ; bien plus, son corps fournissait une odeur si empestée, si cadavéreuse, qu’on l’eût cru entièrement pourri et corrompu, quoique encore doué de vie. Enlin on fut obligé de le mettre à l’écart, tant il y avait à craindre qu’il ne communiquât dans notre hôpital une qualité plus pestilentielle. Quand on l’eut un peu ranimé à force de cordiaux, il ne cessa de former un cri de langueur et de plainte, qu’il n’interrompait (au bout de quelques jours) qu’à la présence du médecin. Mais on n’en pouvait tirer un seul mot ; il ne se plaignait même pas dans le pansement de ses vésicatoires, quoiqu’on le rendit douloureux. Son pouls restait cependant égal, élevé dans sa pulsation, et lent quant aux intervalles ; et il fut longtemps sans changer ce caractère. Le ventre se décida aussi, et on eut soin de l’entretenir bien libre. On lui donna de bon vin, beaucoup de sirop de vinaigre : on lui appliqua des vésicatoires aux ïambes ; chaque jour il avalait la décoction de près de deux onces de quinquina. Déjà notre malade , avait passe son vingtième jour (en supposant qu’il était venu dans notre 10pital au huitième de sa maladie), et l’on n’ avait d’espoir que dans la durée : car il ne se remarquait aucun signe de cochon, ni de crise prochaine ; et, d’un autre côté, les accidents n estaient pas absolument mortels. Ses urines, qu’il fut bien difficile d’obtenir, étaient très-noires et fétides : son corps ex alait toujours l’odeur la plus cadavéreuse, autant qu a son arrivée. Mais, vers le vingt-quatrième jour, les forces v! parurent se ranimer ; le courage et la connaissance lui rc>

rent un peu : il déclara qu’il se sentait bien, et qu’il ne se croyait pas perdu. D’ailleurs une sorte de diarrhée bilieuse continuait avec avantage (on avait mêlé au quinquina quelques grains de tartre stibié, on avait aussi donné un minoratif). Enfin, vers le trente, il jouissait de toute sa présence d’esprit : il était ranimé : son pouls était égal, vigoureux, peu fiévreux. Ainsi on le rendit à la vie et à la santé à force de soins et de secours, qui ne lui furent point épargnés (1). »

Qu’on me permette de rapprocher de cette observation une observation non moins intéressante que j’emprunte à M. Chomel, et qui mettra en plus vive lumière encore l’influence heureuse des toniques, dans certains cas de fièvre typhoïde, ou l’abaissement de la vitalité est arrivé à ses dernières limites. « J’aurai toujours présent à l’esprit, dit l’ancien professeur de clinique, le fait d’une jeune fille de vingt-quatre ans, admise en 1827 ou en 1828 à la clinique de la Charité, dans un tel état d’adynamie, qu’elle était sans mouvement, et presque sans voix et sans pouls ; la bouche était couverte d’un enduit sec et noirâtre, son ventre météorisé, et la peau froide et gluante ; les selles étaient involontaires. Je la fis envelopper de flanelles chaudes imprégnées de vin aromatique ; je lui prescrivis une potion avec extrait de quinquina, et éther à haute dose, des lavements de quinquina camphré, et du vin de Malaga par cuillerées à intervalles rapprochés ; son état était si grave, qu’elle me paraissait agonisante : en faisant ces prescriptions, je n’espérais aucun succès, je ne pensais pas qu’elle vécût le soir ; le lendemain je la retrouvai vivante, mais dans un état si désespéré, qu’elle ne semblait pas avoir quelques heures à vivre. J insistai néanmoins sur les moyens propres à ranimer les forces, à rappeler la chaleur, et, après trois ou

(1) Tom. I, p. 302.

quatre jours de cette lutte désespérée, la chaleur se rétablit; le pouls reprit quelque résistance, et la physionomie quelque expression ; l’amélioration se consolida de jour en jour, et cette jeune fille guérit complètement (1). »

J ai d autant moins hésité à insister quelque peu sur ce point important de pratique, que, bien que la plupart des médecins soient revenus de la terreur que les idées trop absolues de Broussais leur avaient inspirée à l’endroit de l’emploi des toniques dans les fièvres graves, il n’est pas rare cependant de rencontrer des praticiens même habiles, qui n’osent se confier à cette médication dans les cas qui l’appellent le plus nettement. Qu’en face de ces faits, ces médecins se rassurent, et osent. Ce qui était, il y a vingt ans, de l’audace, n est plus aujourd’hui que de la sagesse vulgaire.

Là devrait se terminer mon étude sur l’importante monographie, que Lepecq nous a laissée sur la grave épidémie de Louviers. Je ne puis cependant résister au désir de consigner ici une observation extrêmement remarquable, unique peutêtre dans la science, que je trouve dans cette partie des ouvrages du médecin de Rouen, et que je n’ai pu faire méthodiquement entrer dans le cadre que m’ont imposé les questions que j’avais à traiter ; voici cette observation. « La fille Pàtrel, frappée précédemment d’une hémiplégie , et restée depuis deux ans paralytique du côté droit, contracta aussi la maladie épidémique. Depuis longtemps, elle était accablée de tristesse, de chagrins qui l’avaient rendue sujette aux vapeurs, et même à une sorte de syncope hystérique qui l’attaquait assez fréquemment. De plus, elle éprouvait les horreurs de la pauvreté et de la misère. La maladie s’annonça chez elle par la perte de la voix, et elle devint sourde dès le quatrième jour. Elle

(1) Op. cit., p. 482.

avait une fièvre continue simple, le pouls restant lent : et elle était accablée d’assoupissement : sa langue était humide, etla peau assez moite. La première action des vésicatoires l'a réveilla ; mais bientôt elle retomba en stupeur et même en léthargie ; elle passa dans cet état plusieurs jours, sans rien avaler absolument, et sans qu’on en pût tirer un mot. Vers le onzième, elle fut couverte de pustules miliaires, qui sortaient abondamment avec une sueur de coction : et son pouls reprenait de la vigueur. Au quatorzième, l’éruption fut com- P ete ; et la maladie fut jugée très-heureusement . elle resta sans fièvre, et fut débarrassée de la paralysie. Je l’ai vue bien portante. Les moyens employés avaient consisté en vomissements provoqués par l'émétique, en purgatifs, en vésicatoires aux jambes et a la nuque, enfin, en de grandes doses de décoction de quinquina (1). » Est-ce là véritablement un cas de evie typhoïde ? oui, certainement. Bien que, dans cette maladie, la fréquence du pouls se montre presque constamment on ne saurait douter cependant, ainsi que l’a fort bien vu M. Louis qu on ne rencontre parfois des cas où manque cet élément de 1 état fébril (2). La durée du mal, la surdité, qui Ut un caractère si commun dans cette épidémie, jusqu’à eruphon a la peau, tout n’indique-t-il pas, que cette maladie fui une des expressions de l’influence générale qui pesait sur

(I) Tom. I, p. 308.

reCeV0‘r’ 1“ * P-v auteur “‘■elle um fi„ une ' ' el P°"r lllre fièvre typhoïde

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Est-ce que la fiLe e^nn.H ^ fievres sans fièvre,

pouls? Que l’auteur réponde tf Uniquement Par l’accélération du de grammairien sera dissipé pÏ ° e queslion’ et son scrupule Morts, sera peut être T rn a™ epigraPhe’ tirée de l’office des Pücation. P Gtie SUSCepl,ble a ses yeux d’une plus heureuse ap-

122 MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIIIe SIÈCLE.

la population tout entière. D’un autre côté, cette hémiplégie, dont cette fille était atteinte, quelle en était la nature? étaitelle simplement hystérique ? cela est possible. Ici il est dit positivement que cette hémiplégie durait depuis deux ans, et que cette tille était hystérique ; mais cette durée a-t-elle été bien constatée? M. Landouzy, dans son livre sur l’hystérie, indique sept cas d’hémiplégie hystérique : dans quelques-unes de ces observations, on voit une maladie aiguë, une fièvre faire disparaître des attaques d’hystérie (1), mais on n’y trouve aucun fait analogue au précédent : ces paralysies n’ont pas cette physionomie-là, n’ont pas cette durée-là. Dans tous les cas, cette hémiplégie disparaît sans laisser de trace après la maladie dont la fille Pâtrel fut atteinte : c’est donc là au moins un fait très-remarquable , et qui méritait d’être signalé.

Cette courte digression terminée, continuons nos études sur le savant épidémiographe du xvme siècle, dans l’ordre où nous les avons commencées.

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