CHAPITRE Y
Distinction des maladies épidémiques, et des maladies simplement annuelles. — De la contagion de la fièvre typhoïde.
Je viens d’esquisser à grands traits la philosophie médicale de Lepecq de la Clôture, et nous avons vu qu’à quelques idées vraies, qu’il avait parfaitement saisies, il avait, dans sa conception de la maladie, mêlé un certain nombre d’idées théoriques, dont une observation plus rigoureuse n’a pas démontré la justesse. Il s’agit maintenant de suivre l’auteur dans sa pratique, et de recueillir sur ses pas les fruits de sa laborieuse et patiente observation.
Il ne faut pas oublier ici que, tout en comprenant l’utilité, la nécessité de l’observation, le médecin de Rouen ne va pas dans cetle direction philosophique jusqu’à l’empirisme : l’amour du fait ne dégénère pas chez lui en un fétichisme inintelligent. Loin de là, nous verrons que chez lui l’observateur ne dépouille presque jamais complètement le théoricien. Nous nous tiendrons donc en garde contre cette disposition d’esprit : nous nous efforcerons de dégager les résultats de l’observation vraie de l’alliage, qu’ont pu y mêler des conceptions théoriques erronées, et nous arriverons ainsi à faire sortir de la médi-
talion des ouvrages du savant épidémiographe des enseignements, qui pourront profiter à la pratique de nos contemporains, comme à la pratique de tous les temps.
D un autre cote, je ne commettrai point la faute de suivre pas à pas l’auteur dans la fastidieuse description de ses diverses constitutions médicales, fixes ou temporaires; ce serait, sous une autre forme , reproduire la discussion à laquelle je me suis livré précédemment ; il me paraît plus simple, et à la fois plus conforme à 1 esprit de cet ouvrage, de mettre principalement en lumière les monographies épidémiques les plus saillantes de Lepecq. C’est là que le médecin se montre avec toutes les ressources de son intelligence et de son art, c’est là que nous pourrons puiser les enseignements les plus complets sur sa valeur réelle, c’est de là que sortiront pour nous les leçons les plus éloquentes de cette sorte de clinique transportée dans l’histoire, suivant l’expression si juste de M. Michel Lévy. Après avoir suivi notre auteur dans son étude des maladies épidémiques , nous n’en aurons pas fini avec lui ; nous le suivrons encore dans ses recherches de topographie médicale , où tant de faits intéressants se trouvent consignés ; puis nous le verrons en face des maladies sporadiques, et tirerons encore de cette étude nouvelle plus d’un enseignement utile.
En suivant Lepecq de la Clôture dans ses laborieuses études, nous remarquerons une lacune considérable dans son observation. Cette lacune, qui se rencontre également d’ailleurs dans les ouvrages de la plupart des médecins de son âge, est relative à 1 anatomie pathologique. A part quelques faits de cet ordre, qui ne lui échappent pas complètement, cette face de la maladie est presque entièrement voilée pour lui. Ce n’est pas moi amement, qui contesterai jamais l’utilité des recherches necroscopiques, moi qui pense que l’analyse de l’organisme mmain ne saurait être poussée trop loin ; mais comme j’es-
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time en même temps, que l’anatomie pathologique ne nous montre le plus souvent que le côté extérieur de la vie morbide, je me garderai bien de considérer comme stérile tout travail de pathologie, et surtout de thérapeutique, qui aura été accompli en dehors des notions de cette science toute moderne. Au risque de scandaliser les solidistes exclusifs, je dirai même, qu’au point de vue de la thérapeutique surtout, les travaux, dans lesquels se remarque cette lacune, offrent un intérêt particulier qui naît de cette lacune même. 11 ne faut pas nous le dissimuler, les découvertes de l’anatomie pathologique nous ont tous un peu éblouis par la rigueur apparente des données nouvelles qu’elles introduisaient dans la science. Depuis quelque dix ans, cet enthousiasme s’est un peu refroidi ; la thérapeutique ose un peu plus en face d’un traumatisme qui si souvent la désarmait : et la médecine contemporaine a le droit de le proclamer hautement, depuis que cette réaction salutaire s’est faite dans les esprits, l’art s’est montré moins impuissant, en conquérant un peu plus d’indépendance, en passant un peu par-dessus les lésions locales, et en subordonnant les indications sur lesquelles il se fonde à des données moins superficielles. Eh bien ! c’est cette vue qui me faisait dire tout à l’heure, que les ouvrages de nos prédécesseurs immédiats, dans lesquels les lumières de l’anatomie pathologique brillent par leur absence, peuvent offrir un intérêt particulier qui naît de cette lacune même. Ce qu’il y a de vrai dans cette idée, en apparence paradoxale, apparaîtra plus clairement, à mesure que nous avancerons dans ce travail. Mais pour que les enseignements qui, j’espère, découleront de cette étude, acquièrent une autorité plus grande, je ne me
renfermerai pas exclusivement dans l'étude de la pratique du savant épidémiographe de la Normandie. J’interrogerai en
même temps, comme je l’ai dit déjà, la pratique d un certain
nombre de médecins contemporains : en donnant cette extension à l’étude rétrospective qui est le but de cet ouvrage , les vérités, que je recueillerai sur ma route, se montreront dans une plus vive lumière.
La première épidémie grave, que décrit Lepecq de la Clôture dans ses ouvrages, est celle qu’il observa en 1 770 au Gros-Theil , dans le Roumois. Cette maladie, qui éclata sur plusieurs points des bords de la Seine , ne se montra nulle part avec autant d’intensité, que dans ce grand village , où Lepecq lui-même l’observa, et où, sur une population de 1 ,000
à 1,100 habitants, plus de 700 furent atteints à des degrés divers.
Lepecq ne manque pas d’aborder la question relative à 1 etiologie de cette maladie : mais bien que toujours fidèle à la doctrine qui fait dériver toutes les maladies exclusivement des vicissitudes atmosphériques, on le voit hésiter dans ce cas plus qu’il ne le fait d’ordinaire, et il ose à peine rattacher cette terrible affection à la constitution médicale de l’année où il l’observe. Au milieu de cette hésitation, le médecin de Rouen cherche dans la situation topographique du pays, dans l’alimentation des temps antérieurs , les causes de cette affection, mais il ne les y trouve pas. Pourtant, il remarque avec raison qu’un marais existe dans ce pays, et que l’année précédente la population avait été en proie à une dyssenterie générale, qui en avait enleve plusieurs. Cette remarque une fois faite, l’auteur n y revient plus, et considère, théoriquement au moins, répidemie du Gros-Theil comme une forme insolite de la constitution catarrheuse de l’année 1770 où elle apparaît.
La raison principale de l’erreur , dans laquelle tombe Lepecq de la Clôture sur ce point étiologique, c’est que, suivant rop servilement en cela comme en beaucoup d’autres choses a doctrine d’Hippocrate, fine distingue pas les maladies épi-
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démiques, telles que nous les entendons aujourd’hui, des maladies normales, ou intempestives des saisons. C’est là, du reste, une erreur, que beaucoup d’auteurs, Baillou, Mertens, et plus près de nous Iiildenbrand , Fodéré et d’autres ont partagée avec lui. Un médecin illustre de Montpellier, Fouquet, a le premier nettement distingué ces affections. Il n’est pas besoin d’insister sur la légitimité de cette distinction. Qu’on accepte, ou non, la doctrine de l’unité des affections qui naissent sous l’influence des saisons normales, ou des intempéries, il est bien évident que les maladies épidémiques se posent à part de ces maladies, et doivent en être distinguées. Il y a là un élément spécifique qui domine, et qui ne se classe pas plus logiquement dans un ordre nosologique fondé sur l’étiologie des affections communes, que dans une nosologie uniquement appuyée sur des données de l’anatomie pathologique. L’épidémie du Gros-Theil, bien qu’elle apparaisse au milieu d’une constitution catarrhale, pour parler le langage de notre auteur, n’est donc pas une simple manifestation insolite de cette constitution, c’est une véritable épidémie, c’est-à-dire une maladie qui naît d’une cause spéciale, et reçoit de cette cause une impulsion et une gravité spéciales.
Maintenant, qu’est-ce que c’était que cette maladie? A cette question, je n’hésite pas à répondre, c’était une fièvre typhoïde. Toutefois, pour justifier ce diagnostic rétrospectif, je m’appuierai moins encore sur la description générale, que Lepecq nous donne de la maladie, que sur les nombreuses observations particulières, qu’il en a consignées dans son ouvrage. Pour lui, l’épidémie du Gros-Theil , c’est une fièvre putride vermineuse. Pour qui lit avec attention la monographie de ce médecin, il est évident, que la présence des vers dans le tube digestif, l’engeance vermineuse, comme il l’appelle, voilà aux yeux du médecin de Rouen le cachet spécial de la maladie,
voilà le point de départ de tous les accidents. Cet élément morbide joue un tel rôle, suivant Lepecq, dans l’évolution des symptômes du mal, qu’il n’hésite pas, dans les commentaires dont il accompagne ses observations, à considérer la forme putride que revêt la maladie comme une apparence trompeuse, que l’on fait disparaître par l’expulsion des parasites qui la déterminent.
Je disais tout à l’heure que, pour caractériser l’épidémie dont il s’agit, je me fondais moins sur la description générale de l’auteur que sur les observations qu’il rapporte; on va comprendre maintenant pourquoi. Dans le tableau général qu’il trace des manifestations morbides de l’épidémie, Lepecq de la Clôture se place surtout au point de vue de sa conception théorique fondamentale, c’est-à-dire au point de vue de l’idée, que c’est la présence des parasites dans le tube intestinal, qui commande surtout les symptômes, et convertit une maladie simple, une fièvre catarrhale, si vous voulez, en une fièvre putride. Cette idée fausse sa description ; car en même temps qu’elle le conduit à mettre en saillie surtout les phénomènes qu il croit devoir rattacher à la présence des helminthes dans le tube digestif, elle lui fait rejeter sur le second plan, ou omettre tout à fait les phénomènes qui, dans sa pensée, ne sauraient se rattacher aussi légitimement à cette cause. 11 n’en est plus tout à fait ainsi dans les observations particulières : ici le médecin se trouve en face de la maladie vivante, c’est-àdire en face des malades, et il ne lui est plus aussi facile d’abstraire les phénomènes ; ils s’imposent à ses sens, et force lui est bien de les enregistrer, qu’ils concordent ou ne concordent pas avec sa conception. Or, je le dis avec conviction, il n’y a pas une seule de ces observations particulières, qui ne nous montre une fièvre continue, une fièvre typhoïde, avec ses traits fondamentaux.
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Sans doute, ici encore, l’auteur insiste principalement sur les symptômes qui, dans sa pensée, se lient à l’engeance vermineuse ; tels sont les nausées, les morsus ventriculi , les coliques, les flatuosités, la proéminence momentanée de l’abdomen, les tremblements des lèvres, et notamment les douleurs dans les jarrets , sur lesquelles il insiste spécialement : mais abstraction faite de cette préoccupation, l’invasion de la maladie, sa marche, l’enchaînement des phénomènes, la douleur de tête qui ne manque jamais, les taches de la peau, les sudamina, les troubles digestifs, les hémorrhagies par diverses voies, et jusqu’aux accidents thoraciques, tout cela appartient à la fièvre typhoïde, et n’appartient qu’à elle.
Cependant, l’auteur fait quelque part une remarque qui, à défaut d’une constatation plus positive des lésions locales dans cette maladie, pourrait rigoureusement faire douter, qu’il s’agit ici d’une épidémie de fièvre typhoïde; cette remarque, c’est que cette épidémie frappa sur tous indistinctement, et que les vieillards les plus caducs n’y échappèrent pas plus que les jeunes gens. Je dis que cette remarque, si elle est juste, est en contradiction flagrante avec ce qui se passe actuellement sous nos yeux. Si, en effet, il est une chose démontrée dans l’histoire de cette redoutable affection, c’est qu’elle est propre à la jeunesse, et qu’elle ne se rencontre presque jamais au delà d’un certain âge, cinquante ans par exemple. Mais cette remarque est-elle juste? voilà la question que j’ose poser en face de l’affirmation, pourtant si explicite, de Lepecq de la Clôture. Or, quand on parcourt les quarantesept observations détaillées que rapporte l’auteur, on trouve que, sauf deux ou trois cas, où l’âge ne peut être déterminé, et deux cas, où l’un des malades est âgé de cinquante-cinq ans, et l’autre de soixante ans, l’âge de tous les autres varie entre dix et quarante ans. En présence de ce résultat positif,
il est donc vraisemblable que l’assertion générale du savant épidémiographe que nous venons de rappeler, est une assertion vague, uniquement destinée à colorer, à rembrunir le tableau de l’épidémie , et qu’elle n’est pas l’expression des | faits froidement observés. Est-ce à dire pourtant que, dans une épidémie de fièvre typhoïde, l’âge avancé mette complètement a l’abri du mal ceux qui jouissent de ce grave privilège ? Je n’oserais assurément l’affirmer ; quelques faits memes rapportés par des observateurs compétents sembleraient prouver que la loi, que nous indiquions plus haut, n’est pas tout à fait absolue. Mais, dans tous les cas, ces faits, à supposer P qu ils ne fussent entachés d’aucune erreur (et chez les vieillards surtout, on le sait, cetteerreur est possible), ne constitueraient qu une rare exception à une loi presque constante.
ans cette épidémie , comme dans toutes les affections graxes qui se produisent sous cette forme, la maladie a offert quelques traits qui s’éloignent plus ou moins de sa physionomie commune, et que je vais indiquer succinctement. Ainsi Lepecq signale, dans un grand nombre de cas, la présence de vers plus ou moins nombreux dans l’intestin. Cet épiphénomene s est rencontré souvent dans des épidémies de fièvre typho.de : Forestus, Sauvages, Vanden Bosch, Joyeuse etc en ont decntde semblables, et ont, comme Lepecq, fai, joué; m grand role dans la production des accidents à la concomi-
théoe'errmneU!>e ! C eSt Ià évidemment une préoccupation theonque complètement erronée. Une observation plus Loueuse a démontre, que la présence ou l’absence d! ces parasites, dans une épidémie, a peu d’importance en soi et n’a de
q»uLp“he°mmf CXPreSSi0n d° ‘’é‘at général de l’économie,
gestif de 1 L a'°nSe ,Ü develoPPement dans le tube digesm de ces hôtes inaccoutumés.
Lepecq signale encore dans l’épidémie du Gros-Theil quel-
ques phénomènes, qui ne s’observent que bien rarement dans la fièvre typhoïde, ce sont l’aphonie, et l’amaurose. 11 ne paraît pas non plus, du reste, que ces accidents y fussent communs, car il ne les signale que trois ou quatre fois dans ses observations particulières. Dans ces cas mêmes, ces accidents n’ont pas eu de ^ suites graves : coïncidant avec une constipation opiniâtre, ils cessèrent avec elle, quand un purgatif administré à propos y eut mis fin. Si l’amaurose apparaît quelquefois dans le cours de maladies, où une atteinte profonde est portée brusquement aux forces radicales de la vie, comme dans les exemples que cite Lepecq, comme je l’ai vu une fois dans le choléra : plus souvent ce symptôme apparaît tout à coup, et dans des états de l’économie, où la vie n’est nullement mise en péril. C’est ainsi que, dans un court travail que publiera prochainement le Bulletin général de thérapeutique , je rapporte quelques faits, où l’amaurose s’est montrée, comme un phénomène passager, dans le cours d’une grossesse, sous l'influence d’une diathèse vermineuse, etc. Le délire y était très-fréquent, et n’avait pas toujours le caractère de celui qui est plus particulièrement propre à la fièvre typhoïde. Lepecq cite, sur la foi de témoins, quelques cas, où cet accident revêtit même une forme étrange. « Chez plusieurs, dit-il, le délire furieux et la phrénésie furent portés à un si haut degré, qu’ils cherchaient sans cesse à dévorer les assistants, à les mordre, et à les déchirer avec leurs ongles. L’un d’eux, dans une sorte de rage, rongeait tout ce qu’il attrapait : il aurait avalé deux serviettes entières, si l’on ne se fût mis en force pour les lui arracher de dedans le gosier (1). » Telle était, dans un bon nombre de cas, l’atteinte portée à l’organisme, dans cette redoutable affection, que, dans la convalescence, on voyait non-seulement les malades
(1) Tom. I, p. 93.
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perdre leurs cheveux, comme cela se voit d’ordinaire mais encore tous les poils, l'épiderme, quelquefois les èn<des même. Cette alopécie unguéale surtout doit être notée ; je ne croîs pas qu’elle ait été souvent observée, même dans lès épi I demies les plus graves, Enlin malgré le vague de la description des taches que présentait la peau, dans cette maladie on ne peut douter que, dans quelques cas au moins, ces taèhes ne lussent autre chose que de simples taches lenticulaires disparaissant sous la pression : c’étaient évidemment de vérita- , blés petechies, telles qu’on les rencontre ordinairement dans e typhus. Quand, dans une épidémie de lièvre continue on constate ces hémorrhagies interstitielles, comme un trait cèmmun de la maladie, cette circonstance suffit-elle, pour qu’on voie dans celle-ci autre chose que la fièvre typhoïde ? Je ne saurais le penser. Lorsque cette affection se traduit par des symptômes qui lui appartiennent en propre, et que des pélédnes se montrent à l’exclusion des taches lenficulaires ou nsemble avec elles, cela annonce, ou une atteinte plus profonde portée a 1 économie par une cause pathogénique plus énergique, ou bien une débilitation plus grande de l’or^amsine au moment où celte cause a exercé son action mat Il implique pas un changement dans la nature du mal. On sait d aiheurs que des pétéchies s’observent même dans quelques
■ S de fievre typhoïde sporadique : 11. Littré, et d’autres en ont cite des exemples. autres en
Tels sont les principaux traits, qui s’ajoutaient aux acci nts ordinaires de la lièvre typhoïde épidémique, décrite par pecq, pour ui donner sa physionomie spéciale. C’est sans utc pour avoir fixé trop exclusivement leur attention sur ‘ces ao idents insolites do l’épidémie du Gros-Thcil, que quelque auteurs ont révoqué en doute la nature vraimenUyp Toïfc de
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cette affection. Guersant, en traitant de la méningite (1), se demande si cette épidémie, aussi bien que d’autres analogues décrites sous divers noms, n’étaient pas de véritables méningites. Mais plus tard, M. le docteur Faure Villar devient plus explicite encore, et n’hésite pas à assimiler à la méningite cérébro-spinale, telle qu’il l’a observée à Versailles en 1839, et telle qu’il l’a si bien décrite, une foule d’épidémies rapportées par les auteurs, et particulièrement celle dont il est question en ce moment (2).
J’en demande bien pardon à ce médecin distingué, mais c’est là, suivant moi, une complète erreur. Dans la méningite cérébro-spinale épidémique, les accidents se localisent rapidement vers le cerveau ; la céphalalgie qui est intense, et se détache bientôt des autres symptômes, comme pour attirer l’attention, se circonscrit plus nettement soit à la région frontale, ou temporale, soit à l’occiput : elle s’accompagne presque constamment d’une rigidité remarquable des muscles postérieurs du col. Pendant que ces symptômes graves se développent, les viscères abdominaux ne sont d’ordinaire le siège d’aucun autre trouble, que d’un vomissement sympathique. Si, comme dans plusieurs épidémies de fièvre typhoïde, on y remarque parlois des petéchies, les épistaxis sont loin d’être aussi fréquentes : puis, quelle rapidité foudroyante dans quelques cas ! Est-ce là la physionomie de la maladie décrite par Lepecq de la Clôture, soit qu’il s’agisse de l’épidémie du Gros-Theil, soit qu’il s’agisse de l’épidémie de Louviers, dont nous allons parler dans un instant? Non évidemment : et il suffira à M. Faure Villar de lire attentivement les observations particulières de l’épidémiographe delà Normandie, pour
(1) Dictionnaire de médecine, t. XIX.
2) Histoire de l'épidémie de méningite cérébro-spinale , observée a
l'hôpital de Versailles, en 1839, p. 128-133.
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se convaincre de l’erreur qu’il a commise dans son diagnostic rétrospectif, et qu’a déjà relevée M. Bally (1), erreur qui provient probablement de ce que, au lieu de méditer ces observations, pour saisir le caractère de la maladie, il s’est contenté de lire la description générale que l’auteur en a faite, et où le peintre a un peu prodigué les couleurs de son pinceau Il est relativement à la fièvre typhoïde une question que le ne puis omettre, et que l’auteur s’est posée lui-même c’est la question relative à la contagion. Écoutons Lepecq sur ce point, ce nous sera une occasion de plus d’admirer la prudence de ce médecin judicieux. « Considérons maintenant dd-.l, quels pouvaient être le caractère et la nature de la maladie. Pouvait-on soupçonner qu’elle fût contagieuse par ellememe . On a du remarquer effectivement, que le père la mere et les enfants, toute une famille entière (celle des Poula’in des Mayart, des Lebourg, des Parmentier) en ont été frappés’ quelques-uns ensemble, et tous successivement, tous les hameaux de la paroisse en ont été infectés, quoiqu’ils fussent à P us d un grand mille de distance. Mais ces faits sont-ils assez concluants, pour nous laisser croire que ces infortunés se sont donne la maladie les uns aux autres?... ou bien, serait- il probable q„ une cause générale ou commune les eût frappés tous
“ :r ‘rT’ COm“0’ pal' exempk> ™ * trop huldë dont la qualité nuisible aurait été augmentée parleur J.
, " ‘Iue ' °n a <lémontré souvent dominé, et même
ors de saison, dans les constitutions qui ont précédé (2) ? » La
que bon de savoir si la maladie est contagieuse ou épidémique
m nts d?në ifr,' L’aUëeUrindiîUe ^«es-uns des ilé- ’ da"S leSqUds °n dc"‘ “ chercher la solution, mais
(2) !" Ï'ï'ït *Umi‘ * mid‘Cine’ V'. P- 589.
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ne la résout pas, et il se tire de cette difficulté par cette citation emphatique :
Aux bords de l’infini ton cours doit s’arrêter,
Là commence un abîme, il le faut respecter. (Volt.)
Peut-être devrais-je imiter ici la sage circonspection de Lepecq de la Clôture, et m’abstenir de prendre parti dans une question si difficile et si controversée ; cependant comme ce n’est point en passant à côté des questions qu’on les résout, j’aborderai hardiment celle-ci, et si peu que vaille mon opinion, je demande à mes lecteurs la permission de la leur exprimer.
J’ai, pendant plus de vingt ans, suivi, soit d’une manière continue, soit d’une manière intermittente (1), la clinique des plus grands maîtres de la science : or, pendant ce long espace de temps, qui comprend des années, où j’eus l’honneur de tenir le cahier d’observations de mon illustre maître, M. le professeur Andral, je n’ai pas observé un seul cas, où la contagion de la fièvre typhoïde se soit montrée d’une manière évidente. Je n’insisterai pas sur cette partie de la question : les savantes discussions, auxquelles se sont livrés à ce sujet plusieurs des
(1) Médecin particulier, pendant douze ans, de l’honorable famille de la Rochefoucauld, j’ai, à ce titre, habité, pendant cet espace de temps, le château de Montmirailj mais chaque année, je venais avec cette excellente famille à Paris, où je passais un temps plus ou moins long, consacrant plusieurs heures par jour à la visite des hôpitaux, de la Charité surtout, avec mes savants amis, MM. Gavarret, Monneret, Pidôux, Gilette, Thirial, Tanquerel des Planches, Miquel, Iiusson, etc., tous noms honorablement connus dans la littérature médicale, et dont j’aime à faire revivre le souvenir dans ma solitude. Nous appelions ces réunions nos matinées médicales : tel était 1 attrait de ces matinées de plaisir austère, que plus d’un de nous ï oubliait la clientèle qui donne le pain de la vie, en faveur de la clientèle qui ne donne que le pain de la science.
hommes, qu a bon droit nous considérons tous comme nos maîtres, l’ont épuisée, et ne me laissent que le droit de formuler ici leur conclusion : or, cette conclusion, tout le monde la connaît : c’est qu’en s’en tenant aux faits observés à Paris, la fièvre typhoïde n’est pas contagieuse.
Cependant un grand nombre de médecins , à la tête desquels il faut placer M. Bretonneau, donnent à cette question une solution diamétralement opposée; pour eux, la fièvre typhoïde est positivement contagieuse. Dans ce conflit d’opinions, ou est la vérité? Une chose qui frappe tout d’abord ici, c’est que, de même que ce sont des médecins de Paris qui ont nié la contagion, en matière de fièvre typhoïde, ce sont exclusivement des médecins de province, et surtout des médecins, observant dans de petites localités, qui ont affirmé cette propriété fatale de la maladie. 11 faut bien l’avouer, rien que de la circonstance que je viens de rappeler sort un argument, qui semble militer en faveur des partisans de la contagion (1). Cet argument, je le formulerai en deux mots : dans une ville, comme Paris, il est presque impossible de suivre les traces de la contagion : rien de plus simple, au contraire, dans une petite ville, dans un village, où rien ne se passe qui ne soit connu de tous, où le point de départ d’une maladie, si elle est contagieuse, peut être aussi facilement déterminé, que le sera plus tard son extension progressive par la même voie de propagation directe. Je ne sais, mais il me semble que, tout en convenant que, dans ces dernières conditions, il est plus facile qu’a Pans, à Lyon, à Rouen, à Bordeaux, etc., de suivre les
mr llüyr "" ^ mé,noirC de M‘ le docteur Piedvaohe, couronné riafitÎTv te-f*eCine’ inlitu^ : ^cherches sur la contagion lesouellcs oll .yi>r°1( ^ f’11 nciIjalcillt- ut sur les circonstances clans
t XV n ™ ! 1CU- {Mémoires de l’Académie de médecine, Paris, 1850 '• A'ip. *o y et suiv.) ’
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traces d’une maladie, si elle est contagieuse; il me semble, dis-je, qu’on s’est laissé prévenir en faveur de cet argument, et qu’on lui a accordé une portée qu’il n’a pas. Quand un malade arrive, dans un hôpital de Paris, atteint de fièvre typhoïde, ou quand on observe dans la pratique particulière un malade atteint de la même affection, on ne peut le plus souvent remonter à la source où le mal a été puisé. Mais quand ce malade reste sous vos yeux pendant 20, 30, 60 jours, quand ce malade est en contact incessant avec d’autres malades, avec tout le personnel d’un hôpital, avec ses parents ou ses amis qui le gardent ou viennent le visiter, je ne vois pas, je l’avoue, pourquoi, dans cette circonstance, le fait de transmission échapperait nécessairement, s’il était réel. Vous ne pouvez savoir d’où vient le mal, mais vous pouvez savoir où il va. Or, à Paris ce fait de transmission de la maladie de celui qui l’a actuellement à celui qui ne l’a pas, et qui est en relation avec le premier, ce fait, on ne le constate jamais.
Les partisans de la contagion, en parlant des épidémies dans les petites localités, citent des cas plus ou moins nombreux , où. la maladie multiplie ses victimes dans la même maison, où l’on voit, comme Lepecq l’a vu lui-même, les frères, les sœurs, les pères, les mères , atteints ou simultanément ou successivement. 11 y a peut-être un peu d’enluminure en tout ceci; et si l’on soumettait à une analyse sévère tous les faits qui figurent dans ces sombres tableaux, peut-être y aurait-il lieu de faire la part de la crainte, de la fatigue et, pourquoi ne le dirais-je pas? des lâchetés du cœur ; mais j’admets tous ces faits : est-il donc absolument impossible de les expliquer, en dehors de l’idée de contagion, surtout en les tenant d’une main ferme en face des faits que leur opposent les anti-contagionistes ?
Constatons d’abord un fait qui domine toute cette discussion. Contagieuse ou non, il est impossible de nier la qualité
épidémique que présente, dans un bon nombre de cas, la maladie ; quand vous voyez la maladie régner simultanément , comme 1 a vu Lepecq de la Clôture, et comme une foule d’observateurs l’ont remarqué, sur un grand nombre de points à la fois, et à des distances plus ou moins grandes, ce n’est point là delà contagion, c’est de l’épidémie ; c’est-à-dire l’action d’une cause générale inconnue, mais en dehors de l’homme, et qui agit sur l’homme. Or, ceci posé, une épidémie trouve-t-elle les mêmes conditions de développement dans une petite localité, dans un village, qu’à Paris? Voyez, en peu de mots, combien les choses diffèrent. A Paris, pauvre, le malade va à l’hôpital ; riche, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, ses parents, ses amis l’entourent, mais se déchargent en très-grande partie sur d’autres, sur des gardes plus ou moins âgés, sur des domestiques, des soins que commande la maladie. En est-il ainsi dans une petite localité ? Non, certainement. Là, tous les soins incomben t à la famille elle-même, et, par un dévouement qu on ne saurait trop louer, précisément parce qu’il est péri leux, mais qu’il faut éclairer avec prudence, ce sont surtout les ireres, les sœurs, les amis du même âge qui veillent le jour et la nuit auprès des pauvres patients. Que résulte-il de la. t est que les malheureux qui se prodiguent ainsi se fatiguen , se surmènent, si on peut ainsi dire, et se placent par là ans les conditions les plus favorables, pour que l’épidémie les rappe. Si vous ajoutez à cela que leur âge, en général, les préspose a la maladie; que, souvent, ils ont une chétive nourriture, et que si l’épidémie peut donner lieu à ce que, dans une étiologie encore obscure, nous appelons foyer d’infection, nulle part plus que dans ces habitations inaérées, étroites, humides, c cause morbigene ne trouve des conditions plus favorables;
, ’ ‘ ’ V0US Pesez bien toutes ces circonstances, peut-être
J om erez-vousla les raisons pour lesquelles l’on voit la maladie,
MALADIES ÉPIDÉMIQUES AU XVIlie SIÈCLE.
dans les petites localités, faire souvent de nombreuses victimes dans les mêmes familles ; peut-être trouverez-vous que c’est là qu’il faut chercher les causes pour lesquelles la fièvre typhoïde est simplement épidémique à Paris, tandis qu’ici elle semble clairement contagieuse.
Quelques médecins, dans l’intention de concilier des opinions si nettement contradictoires, ont émis l’idée que cette maladie, simplement épidémique à Paris, et dans les autres grands centres de population, n’était contagieuse que dans les petites localités. Dernièrement encore un homme d’un esprit très-droit, M. le docteur Tardieu, a fait cette concession à ce que j’appellerai l’ensorcellement du préjugé (i). Il est bien clair cependant que la question de contagion dans les maladies est autre chose qu’une question de recensement préfectoral, et que ce génie intime des affections morbides ne regarde pas au chiffre de la population pour se produire, ou pour ne se produire pas. Du reste, de la part du médecin distingué que je viens de citer, cette concession est tellement un simple tempérament de pur fusionniste, pour me servir d’une expression fort à la mode aujourd’hui, qu’avant d’exprimer cette opinion, il l’a lui-même admirablement réfutée : qu’on nous permette de citer un passage de ce laborieux auteur, qui, en même temps qu’il signale cette contradiction, vient trèsheureusement confirmer la vérité de la thèse que je soutiens en ce moment. « C’est pour avoir perdu de vue, dit M. Tardieu, ces conditions essentielles de la contagion, que l’on a trop souvent confondu ses effets avec ceux d’une simple constitution épidémique, attribuant à l’ime le développement et la propagation des maladies qui se montraient et s’étendaient sous l’influence de l’autre. La distinction entre ces deux ordres
(1) Dict. d'hygiène publique el de salubrité. Paris, 1852, t. I, p. 420.
de causes a cependant un intérêt pratique immense, puisque d’elle seule dépendent les principes du régime sanitaire d’un Etat, et l’ensemble des mesures gouvernementales ou administratives qui s’y rattachent. Or, il suffit de peser avec quelque attention les termes dans lesquels nous avons défini la contagion, pour reconnaître qu elle diffère essentiellement de ce que nous avons appelé l’infection, mode pathogénique suivant lequel plusieurs individus sont en même temps soumis à une même cause de maladie qu’ils sont plus ou moins aptes à subir, mais dont la source est en dehors de chacun d’eux. C est là la circonstance capitale qui se rencontre dans les foyers des grandes endémies, et qui, dans les épidémies, se complique du génie particulier auquel celles-ci doivent leur origine et leurs caractères. La source de cette erreur si commune et si funeste, qui attribue des propriétés contagieuses à la plupart des fléaux pestilentiels, réside incontestablement dans la confusion que nous venons de signaler, et qui est rendue plus facile encore par le mode apparent de propagation de certaines maladies épidémiques. Les esprits superficiels, et à plus forte raison les esprits prévenus, n’hésitent pas à imputer à l’importation les premiers cas qui se montrent dans une localité, alors que 1 extension naturelle de l’épidémie en donne suffisamment la raison, et sans penser qu’avant d’admettre dans ces i erents cas la réalité de la transmission contagieuse, il y aurait heu de rechercher et d’éclaircir bien des détails : la
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' n étudiant à ce point de vue la question de la contagion de
0) Op. cit.
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la fièvre thyphoïde, je n’ai pas la prétention de l’avoir résolue : mon hut, en touchant à cette question, a été surtout de faire douter les médecins qui n’ont pas le droit d’affirmer, et de les engager indirectement par là à mettre dans leurs paroles, lorsqu’il s’agit de caractériser une maladie populaire, une discrétion que je leur ai déjà recommandée au nom d’un autre principe (1), et qui leur est prescrite par l’incertitude de la science. Un médecin, dont tout le monde apprécie la haute intelligence, M. Michel Levy, a traité lui aussi cette question : qu’on me permette de citer l’admirable page qu’il y a consacrée ; on ne peut ni mieux dire, ni penser plus sainement. « Nous ne terminerons pas ces généralités, sans regretter la tendance de beaucoup de médecins à exagérer les apparences de contagion dans les maladies, leur empressement à admettre et à propager les idées de contagion : on y peut voir une réaction naturelle contre les doctrines opposées qui ont prévalu jusqu’en ces derniers temps. Ces vicissitudes de l’opinion médicale profiteront-elles à la science ? Nous l’ignorons : mais elles commencent à produire d’autres effets, qui sont de nature à faire réfléchir, le délaissement des malades, l’oubli des devoirs d’assistance entre parents et amis. Tel est le spectacle que notre collègue et ami, M. Méfier, envoyé en mission par le ministre, a eu sous les yeux dans un village de la Seine-Inférieure, à quelques lieues de Paris La terreur s’était em-
parée des habitants dont plusieurs ont refusé leur assistance aux malades ; d’autres ont abandonné leurs parents, leurs amis : une sœur, un père, une mère ont refusé de voir, de secourir, de consoler leur frère , leur fils, pour ne point s’exposer aux effets d’une contagion supposée. Notre honorable collègue, M. Méfier, que le ministre avait envoyé sur les
(I) Déontologie médicale, p. 25.
lieux comme membre du comité consultatif d’hygiène, a été témoin , avec le docteur Picard qui l’accompagnait, de ces douloureuses aberrations. Pour sauver des malades délaissés, ou qui ne recevaient que des soins insuffisants, il fallut installer dans la commune d’Ailly deux sœurs de la Miséiicorde : mais le croirait-on? ces pieuses femmes furent accueillies froidement Quelle fut la cause de ce découra-
gement et de cette démoralisation ? une parole imprudente tombée de la bouche d un médecin, parole mal interprétée ou exagérée ; il avait eu le tort de recommander à un habitant d abiégei ses stations au lit de sa sœur malade, pour ne pas contracter sa maladie. Il n’en fallut pas davantage pour accréditer la contagion Grave enseignement pour ceux qui, en-
traînés par la ferveur des solutions scientifiques, oublient ce qu il y a de puissant dans certains mots, et s’écartent d’une résene qui piotége les malades. Le médecin, préoccupé exclusixement du but pratique de sa mission, se demandera peut-êtie, si la notion certaine du caractère contagieux de quelques maladies sera assez féconde en applications d’efficace prophylaxie, pour compenser la sécurité perdue des familles, et les défaillances de leur dévouement sous le coup d’un péril proclamé parla science (1). »
On voit qu’ainsi présentée, la question de la contagion de la fievre typhoïde n’est pas une question simple; les plus graves intérêts sociaux y sont impliqués : la gravité du sujet
me justifiera d’y avoir insisté si longtemps, bien qu’il ne se
présentât sur ma route que d’une manière incidente. Quant aux citations, que j’ai faites pour appuyer les idées sages que je m efforce de faire prévaloir, personne , je suis sûr, ne se plaindra de leur étendue. Mais revenons, et voyons quel Irai-
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tement Lepecq de la Clôture opposa à cette redoutable affection épidémique du Gros-Theil.
La thérapeutique du médecin de Rouen, dans cette maladie, fut aussi simple que l’idée sur laquelle elle se fondait. Dans sa pensée, cette maladie n’était maligne, pour répéter son expression, que par accident : et cette malignité tout adventice dérivait exclusivement de la présence de vers dans le tube digestif. Une fois ce principe posé, la thérapeutique en découlait tout naturellement ; il fallait à tout prix, surtout, et avant tout , faire disparaître ces hôtes dangereux , arracher cette épine, sous l’impression de laquelle les plus graves accidents se développaient, et menaçaient incessamment la vie. C’est aussi le but qu’il se proposait essentiellement dans la médication qu’il oppose à la maladie. Le moyen principal qu’il emploie pour atteindre ce but, c’est l’émétique, soit seul, soit mêlé à quelque purgatif, tel que la casse, la manne, etc. Dans quelques cas où il indique les doses précises du sel d’antimoine et de potasse, ces doses sont assez fortes. Mais dans la plupart des cas, il ne se borne pas à la secousse que détermine une première dose, il entretient la diacrise intestinale qu’il a provoquée par l’usage pendant plusieurs jours continué du tartre stibié à doses fractionnées, qu’il donne souvent aux malades pauvres dans du petit cidre. Il aide encore à cette action par des lavements de lait , de sucre , de cassonade. Sous l’influence de ces moyens, on ne peut s’empêcher de reconnaître, à moins de révoquer en doute la véracité de Lepecq, et c’est là une injure contre laquelle le protègent son honnêteté et son dévouement à la science, on ne peut, dis-je, s’empêcher de reconnaître que, non-seulement la maladie ne s’est pas aggravée, mais encore que, dans un bon nombre de cas, on voit de graves symptômes disparaître après ces énergiques secousses imprimées à 1 organisme , et la maladie
marcher plus nettement vers une résolution franche. Remarquez bien que celte amélioration , parfois très-rapide sous l’influence de ces moyens, c’est à ceux-ci seuls qu’il faut r attribuer, quand elle ne dépend pas uniquement de l’âge de la maladie, si je puis ainsi dire, car ces moyens sont les seuls qu'il emploie dans un grand nombre de cas. Si souvent il a recours aux vésicatoires, soit aux membres inférieurs, soit à la nuque, soit simultanément sur ces deux régions, c’est pour répondre à des indications particulières.
Du reste, pour justifier une assertion, qui semble si fort en opposition avec les données de l’anatomie pathologique dans cette maladie, même aux yeux de ceux qui, comme moi, ne font pas consister celle-ci uniquement dans le traumatisme intestinal, bien qu’il y ait une grande importance, qu’on me permette de rapporter ici in extenso une observation de l’auteur, où cette influence heureuse de la médication se marque de la manière la plus tranchée. Cette observation est la 31e de la monographie de Lepecq, la voici :
« La tille Philippe, qui avait 20 ans, ressentit d’abord un violent mal de tête, elle n’eut point de rigueur fébrile, mais elle était généralement abattue ; elle fut saisie de fièvre ardente, avec chaleur et grande soif (émétique illico, continué a petites doses : diacode le soir). Au troisième jour, on lui découvrit quantité de taches rouges et larges, même pourprées sur la poitrine et au cou. Elle éprouvait de l’oppression, avec c a eur dans les entrailles, et le morsus stomachi. Il lui surve naît même une toux convulsive et fatigante ; et son ventre était e\e, inégal et convulsif Mais les urines étaient naturelles et
angue blanche, à peine chargée... Au quatrième jour, elle P u un peu soulagée; elle n’éprouva plus de toux, mais la
daith 3 mÔmC‘ Le Sk’ ell° avaiUes Pences, ellepermemoire : elle rendait ses excréments et ses urines sans
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y faire attention. Sa tête était pesante, sa langue couverte de pustules rouges : elle avait une soif extrême (qu’on satisfaisait avec une boisson aigrelette). Ses bras et les muscles de la face éprouvaient des convulsions : mais le pouls était lent, et moins petit et moins serré. J’osai réitérer un vomitif, qui peut-être décida de son sort (et dont l’action fut secondée par des lavements au lait et à la cassonade). Elle jeta des vers : elle se trouva bien mieux, et dormit pour la première fois. Le sept, le pouls était développé, les hypocondres relâchés et le ventre moins douloureux, il n’y avait plus de spasme : les urines ne coulaient qu’à volonté ; mais il y avait une diarrhée établie qu’elle ne pouvait suspendre à son gré : et ce même jour , il sortit encore 15 vers , encore vivants, par les selles ; deux furent jetés par la bouche. Aussi le huitième elle avait toute sa connaissance, son pouls avait repris de la vigueur ; sa langue était nettoyée, on n’y voyait plus de pustules. Les urines firent hypostase ; elle dormit tranquillement dans la nuit. Au neuvième, on la purgeait, et quoiqu’elle ne rendît pas de vers, elle s’aperçut elle-même par les mouvements et les secousses qu’elle éprouva dans le ventre qu’elle en avait encore. Elle en rendit deux le lendemain, et cependant le chirurgien le soir lui trouva le pouls fréquent, inégal, un peu serré : elle eut du délire, précédé d’une très-grande agitation, perturbatio magna. Le onzième jour, elle vomit naturellement de la bile avec J 4 vers, et nombre d’autres petits. Alors elle se trouva exactement mieux de toutes façons. Cependant il revenait encore de nouveaux mouvements de fièvre entretenue par un foyer de matières vermineuses : on la purgea souvent, elle en rendit une quantité par la bouche et par les selles, ou lui donna du quinquina, et au dix-septième jour, elle entra dans une entière convalescence avec grand appétit. » Celte observation est certainement remarquable, et bien
ÉPIDÉMIE DU GROS-THEIL. 9 g
qu il y manque quelques traits, qu’une notion plus complète de la lésion intestinale y eût ajoutés, on ne peut douter que ce ne fût une fièvre typhoïde grave. Ce n’est point là du reste le seul cas, où la médication de Lepecq se montre efficace. Dans les quarante-sept observations détaillées qu’il rapporte, il y en un bon nombre, dans lesquelles cette médication est suivie d un succès non moins évident : entre autres, je signalerai la 17e, ou un éméto-cathartique mit rapidement fin à des accidents cérébraux graves, et où survint une hématémèse abondante, suivie de selles sanguinolentes, que l’auteur regarde
comme composées de bile noire, et où la santé se rétablit complètement.
Une chose également digne de remarque , et que Lepecq signale avec raison, c’est que les femmes enceintes, qui ne furent pas plus que les autres à l’abri de l’épidémie, ont été soumises à la même méthode de traitement, et que toutes guénrent, sans que chez aucune d’elles la méthode perturbatrice employée ait provoqué l’avortement.
Pour apprécier d’une manière rigoureuse les résultats, auxquels Lepecq de la Clôture est arrivé dans cette épidémie par sa méthode thérapeutique, j’ai cherché dans son livre les éléments d’une statistique exacte ; je ne les y ai pas trouvés ; le c îflre meme de la population, au milieu de laquelle sévit l’épidemie, n’est indiqué que d’une manière approximative • elle est e 1,000 à 1,100 habitants, sur lesquels plus de 700 comme nous l’avons déjà vu, ont été frappés à des degrés divers. D abord qu’entend-il par ces derniers mots ? Cette queslion, je me crois d’autant plus autorisé à la poser, que l’auteur pense avoir fait avorter souvent la maladie, chez des individus menaces, par 1 administration opportune d’un purgatif (1).
nue J 1Fmnkadiienter,Cette pr0p08ilion avec (l'aulant Plus de réserve,
1 • iank dit quelque part, que l'administration d'un purgatif, en
Une fièvre typhoïde n’avorte pas : qui a subi l’influence de la cause qui la détermine, subit la maladie d’une manière plus ou moins grave, mais n’y échappe pas complètement. Lors donc que Lepecq, après avoir rapporté ses quarante-sept observations, dit qu’il a guéri 150 malades, et qu’il n’a perdu que les quatre dont la mort est constatée dans ces observations, il est presque impossible d’exprimer par un chiffre positif le nombre des guérisons réelles qu’il a obtenues.
D’un autre côté, le médecin de Rouen n’est arrivé sur le théâtre de l’épidémie , que quand celle-ci existait depuis un certain temps ; c’est même la gravité extrême de la maladie, qui a décidé l’autorité du temps à charger de cette mission le médecin de la généralité de la Normandie pour les maladies épidémiques. Or, en général, comme le fait encore observer justement de nos jours M. Piorry (1), on se décide tard dans les administrations à charger des médecins de cette mission temporaire, et l’on peut se demander si, lorsque Lepecq est arrivé sur le théâtre de l’épidémie, celle-ci n’était pas à son déclin, si par conséquent elle n’avait pas déjà perdu une grande partie de sa gravité. Ces questions peuvent certainement, et doivent être posées ; et je n’hésite point à le faire, bien que l’auteur ait été lui-même au-devant de cette objection, et se soit efforcé de la réfuter. Dans tous les cas, et de quelque façon qu’on résolve cette difficulté réelle au point de vue d’une statistique un peu rigoureuse, il reste toujours démontré que , dans les quarante-sept observations rapportées avec des détails plus ou moins étendus, la méthode de traitement instituée par ce médecin habile, a exercé une influence heureuse , puisque sur ces quarante-sept malades il n’en a
cas pareil, lui a semblé plus d’une fuis avoir été l’occasion du développement de la maladie.
(1) Mémoires de l'Académie de médecine, Paris, 1838, t. \ H, p. 1*3-
perdu que deux : les deux autres cas terminés par la mort ne peuvent être mis à la charge du traitement, puisque ce traitement ne leur a point été appliqué.
Mais il se présente encore ici une objection grave, et dont je dois affranchir la conclusion que je viens de formuler. Cette objection est celle-ci : comme presque toutes les épidémies, les épidémies de variole, de scarlatine, de grippe, les épidémies de fièvre typhoïde varient notablement , suivant les années où on les observe, quant à leur gravité. C’est là un fait aussi incontestable qu’il est incontesté, et dont il faut tenir grand compte, quand il s’agit d’apprécier la valeur d’une méthode thérapeutique, sous peine d’arriver à une conclusion que l’expérience du lendemain renversera. Je pourrais citer plusieurs travaux relatifs à cette maladie, où cette faute de logique a été commise, et où par conséquent à la place de la vérité on ne trouve qu’une amère déception. L’épidémie, dont Lepecq de la Clôture nous trace l’histoire, avait-elle ce caractère de bénignité, qui assure à l’avance la fortune de toutes les médications ? non certainement, et bien que l’auteur ne rapporte qu’un nombre assez restreint d’observations, bien qu’il n’exprime pas d’une manière précise le chiffre de la mortalité, tout indique, et le tableau lamentable des effets de l’épidcmie, et l’etude attentive des faits qu’il relate, tout indique dis -je, que c’était là une fièvre typhoïde grave, et dans laquelle une médication réellement efficace a pu seule conduire aux résultats heureux que nous avons constatés.
Maintenant, et c’est par là que je termine cette longue mais necessaire discussion, comment a agi la méthode évacuante elle que Lepecq l’a employée? Est-ce comme simple médication anthelmintlnque, ainsi que ce médecin le pense ? Nul au-
J0U‘‘d hm ne le saurait admettre. Pringle, et surtout l’illustre commentateur de Boerhaave, Van Swieten, et beaucoup d’au-
très ont réfuté cette doctrine : aujourd’hui on ne songe pas même à la réfuter ; c’est la conviction de tous, que les vers, dans les maladies, ne sont qu’un épiphénomène, et rien de plus.
Mais si ce simple accident, dans les affections morbides, n’en commande pas la nature, il ne laisse pas que d’avoir une signification, que le médecin ne peut manquer de saisir. Cette signification, la voici : c’est que la présence des vers, comme caractère commun dans une épidémie de fièvre typhoïde, ou autre, quand cet accident s’y rencontre, révèle une débilitation plus ou moins profonde de l’économie par le fait d’une hygiène mauvaise, ou coïncide avec un état spécial de la muqueuse gastro-intestinale, une sorte d’état catarrhal, qui imprime à la maladie un cachet particulier, et appelle dans la médication à lui opposer des modifications plus ou moins graves. Quand Lepecq remarque que les saignées sont funestes dans cette épidémie, n’est-ce pas parce que la diathèse vermineuse accuse une atteinte sérieuse portée à la nutrition générale? quand d’un autre côté, il obtient de si remarquables résultats delaméthode évacuante hardimentemployée,n est-ce pas parce qu’il rencontre dans cette maladie populaiie un état spécial de la muqueuse intestinale, et que sa méthode y substitue un état plus près de l’état normal, et qu’il réunit ainsi les avantages de la méthode substitutive à ceux de la peiturbation émétique ou purgative? Voilà suivant moi, le point de vue auquel il faut se placer pour juger cette méthode, et se rendre compte de son efficacité réelle. Lepecq, dans son appréciation des résultats qu’il a obtenus, s’est égaré sur la foi d’une idée théorique erronée, mais ces résultats n’en sont pas moins remarquables, et dignes de fixer l’attention des hommes, que des vues exclusives d’un autre temps n’aveuglent pas.
Bien que j’aie donné à cette discussion un certain développement, je suis bien loin d’avoir épuisé toutes les questions
qui s y rattachent immédiatement ; mais comme dans le cours de ce travail, et même dans le chapitre qui va suivre, ces questions reviendront naturellement, je m’arrête ici, et passe de suite à la seconde grande épidémie, que le médecin de Rouen a observée, et dont il nous a laissé la description, c’està-dire à l’épidémie de Louviers.