DE LA DISPOSITION DES RIMES
Suivant leur disposition, les rimes reçoivent différents noms : il y a les rimes suivies^ les rimes croiséeSy les rimes mêlées et les rimes redoublées,-
Les rimes suivies ou plates sont formées alternativement de deux rimes masculines suivies de deux féminines.
Ce sont les rimes ordinaires^ celles que l'on doit employer dans les œuvres de longue haleine : épopée, comédie; poème, discours, etc.
Les rimes sont dites croisées quand une masculine alterne avec une féminine,, ou encore lorsque deux rimes de même nature sont séparées par deux autres rimes intercalées entre elles. Exemples :
Celui qui disait ces paroles On dit que ce brillant soleil
Croyait, soldat audacieux, N'est qu'un jouet de ta puissance,
Voir, en magnifiques symboles Que sous tes pieds il se balance
Sa destinée écrite aux cieux. Comme une lampe de vermeiL V. Hugo. Lamartine.
Ces rimes sont du domaine de la poésie lyrique et ne conviennent guère au récit, ou poème proprement dit. Ici, en effet, l'enchevêtrement des rimes nuit le plus souvent à la clarté comme à la rapidité de la narration.
Quand les vers masculins et les vers féminins se succèdent sans uniformité, ils forment alors des rimes mêlées.
Cette liberté d'allure donne de la souplesse et de la grâce aux poésies fugitives ; c'est pourquoi les rimes mêlées se rencontrent dans presque toutes les fables. Mais une main exercée peut seule faire usage de ces rimes, le bon goût devant, ici, tenir lieu de règle. Or, il n'y a rien de si difficile — chacun le sait — que d'user d'une sage liberté.
Les vers libres sont, toutefois, soumis à deux restrictions :
I. On ne doit jamais placer côte à côte deux terminaisons masculines,ou deux féminines, qui ne rimeraient pas ensemble.
2. Il ne faut pas faire suivre plus de trois rimes semblables.
Par rimes redoubléeSy on entend deux rimes qui, dans le genre croisé ou le genre mêlé, se répètent un certain nombre de fois.
Elles ne sont agréables qu'à la condition de les employer avec beaucoup de mesure. Le plus souvent, elles constituent de purs tours de force : on doit alors s'en abstenir, de même que des monorimes ou pièces roulant sur une seule rime. Ceci, en effet, n'est plus de la poésie.
Certains versificateurs ont voulu faire des poèmes composés uniquement de rimes masculines, ou, ce qui est pire encore, de rimes féminines. C'est là méconnaître le génie de la versification française et faire bon marché de l'harmonie. Ces bizarreries ne sauraient être admises, à moins qu'il ne s'agisse d'un simple quatrain épigrammatique, sur rimes masculines croisées, comme le suivant, du grand Corneille :
Qu*on parle mal ou bien du fameux cardinal, Ma prose ni mes vers n*en diront jamais rien : 11 m'a trop fait de bien pour en dire du mal, Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien !
Les rimes masculines étant beaucoup plus énergiques que les autres, certains auteurs voudraient qu'on les tolérât dans un refrain de chanson, chaque fois qu'on aurait à exprimer une idée mâle et vigou-
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reuse. Mais le même but n'est-il pas atteint en terminant le couplet par une rime masculine ? A nos yeux, l'innovation n'est donc pas justifiée^
Quant aux rimes féminines, elles ne sauraient être employées seules, d'une façon harmonieuse, même pour un simple quatrain.
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