‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 9 sur 73 · Les mots dont la consonne finale se prononce · texte numérisé non relu

Les mots dont la consonne finale se prononce

ne peuvent rimer avec ceux dans lesquels elle est

muette :

subtil ne rime pas bien avec fusil,

dix » » radis,

obus » » abus,

ours » » jours,

dot >/ » rôt.

C'est donc à tort que bon nombre de poètes associent les terminaisons sonores en as, is, os et us à ces mêmes terminaisons insonores; car Toreille est ici trop fortement choquée. Il faut, nous le répétons, que l'oreille et Toeil soient satisfaits, et

nous ne comprenons pas comment nos meilleurs poètess'obstinentà employer des rimes de ce genre. C'est une anomalie qu'il convient de faire cesser, pour l'honneur de la versification française !

6. Il faut encore proscrire rigoureusement les rimes dites normandes, qui sont de même nature que les précédentes :

Mer ne rime pas avec aimer, cher avec approcher etc.. nimonsietcr avec les autres mots en eur : il ne faut donc jamais employer ce terme à la rime.

7. Un son dur ne saurait aller exactement avec un son doux. S'il est des accouplements de cette nature qui ne choquent pas, ceux où entre la finale on. par exemple, il en est d'autres qui sont inadmissibles parce qu'ilsdétruisent la qualitédelarime.

Pensée et puisée, passer et briser sont dans ce cas, l'articulation identique n'existant plus par suite de la différence de prononciation de la lettre s.

8. Par contre, nous serons moins sévère que d'autres prosodistes, au sujet de certaines rimes que l'on proscrit parce qu'elles associent une voyelle longue à une brève : association toujours défectueuse, selon la plupart des auteurs.

La distinction entre longues et brèves n'est-elle pas tant soit peu subtile, dans un certain nombre de cas? Existe-t- elle toujours dans laprononciation ?

A Paris, par exemple, on prononce presque constamment la lettre a comme si elle était revêtue de l'accent circonflexe :onditaussibien/^Z>/^ que ^a^/^,

à tort, certainement, mais enfin le fait existe, et Ton sait que les Parisiens pur sang n'aspirent à rien moins qu'à faire V éducation du reste de la France. Demême, fort peu de personnes différencient d'une manière sensible parole et rôle, couronne et trône. Aussi nombre de poètes emploient-ils ces rimes. Doit-on les tolérer ? Telle est la question Pour notre part, il nous semble que ce serait aller bien loin que de rejeter une œuvre de valeur pour une licence de ce genre, quand Tarticalation est identique dans les mots accouplés.

Si Ton était au moins bien fixé sur ce qui consti. tue la voyelle longue ! Est-ce l'accent circonflexe? Alors, pourquoi admet-on comme bonne la rime de goût avec touty de gUe avec petite et de brûle avec recule ?..

« Parce qu'il ne fautpas confondre, dit M. Quitard, les sons longs ou brefs avec les sons ouverts ou fermés ; erreur capitale que Domergue a justement relevée dans une de ses solutions grammaticales dont voici la conclusion : « Les sons brefs ou longs tels que /, u, oUy etc., riment ensemble, quelle que soit la quantité prosodique des deux syllabes désinentes, malgré d'Olivet et les grammatistes qui se traînent à sa suite ; mais les sons ouverts ou fermés tels que ^, é, o, etc., ne pouvant, par aucune équipoUence, être de même nature et dépassant essentiellement la ligne les uns des autres, ne sauraient présenter une rime légitime au jugement de l'oreille qui, dans cette occasion, exerce tous les droits de souveraineté ; il suit de là que, quoique balle e

râle, parole et rôUy musette eifête, ne riment pas ensemble, on peut faire rimer petite et gîte^ tout et goûty recule et brûle. Les puristes ont donné trop d'étendue à leur règle ; les poète'î ont bien assez des entraves de leur art, sans recevoir encore des chaînes que forge l'imagination des puristes. "^

1! y a dans ce passage une contradiction flagrante. Ainsi, Domergue associe indifféremment les sons brefs ou longs en /, u^ ou, etc.. Donc la règle prohibitive devient nulle dans tous ces cas, et il l'applique seulement lorsqu'il s'agit des sons ouverts ou fermés tels que a, é, o. etc.

Nous connaissions Xé fermé et Mè ouvert^ mais non pas l'a, ni Mo, ni Vetc, qui ne peut s'appliquer qu'à Vi et à \u déjà donnés comme brefs ou longs. , Un pareil texte est de l'hébreu pour nous — et pour d'autres sans doute, — et M. Quitard est bien heureux de l'avoir compris.

De tout cela, nous concluons volontiers qu'il faut conseiller aux poètes de n'accoupler, autant que possible, que des syllabes ayant la même quantité prosodique ; mais qu'on doit user d'une certaine tolérance à cet endroit, l'application de la règle ' donnant lieu à des appréciations très diverses, et le gpût étant le suprême guide.

En ce qui regarde les sons ouverts formés par la voyelle e, nous ne voyons aucun inconvénient à mettre sur le même pied Vè et Vê :

Poète et fête ne diffèrent pas sensiblement de

son, et des rimes de ce genre sont dix fois supérieures, à notre humble avis, à des rimes telles que envie et rôtie et surtout bras et atlas f

9. On précédé d'une consonne ne rime pas bien avec on précédé de la voyelle /, non pas, selon nous, à cause du grand nombre de rimes en iofi ; mais parce que la lettre / rendla diphtongue liquide.

Pour lamême raison, les terminaisons iajit et ieux ne riment parfaitement qu'avec elles-mêmes.

10 Les monosyllabes, nous l'avons dit, ont le privilège de rimer entre eux ou avec d'autres mots sans le secours de l'a'rticulation.

Toutefois, il ne faut pas confondre la rime approchante avec la rime vraie : tien ot sein, par exemple, ne riment pas, bien qu'une oreille peu exercée puisse s'y tromper.

II- Mais il est des accouplements que rien ne saurait excuser et que nous avons souvent relevés dans les œuvres des débutants :

Soleil et ciel, cercueil et linceul, sont de ce nombre. Ici, on le voit, la prononciation des mots accolés est toute différente, de même que celle de afin ei parfum, deux mots que nous sommes surpris de voir rimer dans un-ouvrage tout ricent. Cette hérésie provient sans doute d'une prononciation vicieuse de terroir.

11 est à peine utile d'ajouter, avec M. Larousse, que les jeunes gens doivent se défier aussi des mots

de prononciation semblable, mais appartenant à des rimes de genre dififérent, tels que : club et cubCy cobalt et asphalte, etc., qui ne sauraient rimer.

12. Disons encore qu'il faut éviter avec soin de faire rimer des adverbes entre eux et que Ton doit user avec ménagement des formes verbales, lesquelles, en tout cas, doivent toujours rimer de l'articulation.

Enfin, recommandons aux poètes de ne pas abuser non plus des rimes en épithètes, qu'il serait, toutefois, injuste de proscrire impitoyablement, car un versificateur habile sait tirer parti de tout : l'essentiel est que chaque mot soit à sa place et dise quelque chose à l'esprit du lecteur : le meilleur guide en ceci est le goût, et nous traiterons ce sujet avec plus de détails au chapitre De V harmonie du vers.

Page 1