CONSTRUCTIONS ELLIPTIQUES
On sait que l'ellipse est une figure de syntaxe qui consiste dans la suppression d'un ou de plusieurs mots, pour donner plus de rapidité et d'énergie à l'expression.
Les ellipses sont régulières ou irrégulières, simples ou doubles. Dans le vers suivant :
L^espace est son séjour, l'éternité son âge,
il y a retranchement du verbe est dans le dernier hémistiche ; c'est une ellipse simple et régulière, comme celle-ci où le retranchement porte sur les deux mots on vit :
On vit heureux ailleurs ; ici, dans la souffrance.
En voici maintenant une double, parce que les mots supprimés ne sont énoncés nulle part :
Pas d'argent^ pas d'amis !
Ces sortes d'ellipses, régulières, ne constituent pas des licences, puisqu'elles sont admises en prose.
Mais il en est d'irrégulières, que les poètes seuls peuvent employer. En voici deux beaux exemples :
Le crime fait la honte, et non pas Téchafaud ! Je f aimais inconstant, qu'aurais-je fait, fidèle !
Quelle hardiesse dans ces vers ! quel contraste frappant ! La construction a beau être irrégulière, elle n'en est pas moins de la plus grande clarté, ce qui est le point essentiel. Des licences pareilles sont de véritables traits de génie !
Mais il n'en est pas de même des ellipses compliquées de syllepse, c'est-à-dire renfermant des oppositions de nombre, de genre ou de personne.
Dans le vers suivant, de Racine :
Le cœur est pour Pyrrhus et les vœux pour Oreste,
on voit trop la violation des i ègles d'accord, comme dans cet autre de Corneille :
11 fut votre tuteur et vous son assassin.
Dans le premier cas, le mot sous-entendu est sont au lieu de est, et dans le second cas, fâtes au lieu àefut. On ne doit user de licences de ce genre que lorsque la corrélation est assez éloignée pour ne pas choquer de prime-abord ; plus l'ellipse a d'étendue et de hardiesse, tout en i estant claire.
plus on est disposé à l'approuver. La suivante n'estelle pas dans ce cas ?
Commandez à César, César à Punivers!
On voit de suite que Voltaire a voulu dire :
. . . et que César commande à l'univers !
Et quel effet scénique cette concision hardie ne produit-elle pas !
Dans la locution adverbiale ne paSy on peut supprimer l'un ou l'autre des termes, mais non point à plaisir, et seulement lorsqu'on y est absolument forcé par la mesure :
Ne suis-je votre ami ?
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
Par contre, il faut se garder d'employer la négation quand le sens ne la demande pas. Au lieu de dire avec La Fontaine :
Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage,
nous dirions aujourd'hui :
Font plus que foice et plus que rage.
On ne doit pas nonplus employer indifféremment on ou Tony cette dernière expression n'étant justifiée que par une raison d'euphonie. Dès lors, les vers suivants doivent être considérés comme défectueux, puisque l'emploi delà lettre euphonique est précisément ce qui choque ici l'oreille :
Un loup disait que Von l'avait volé, L » singe en fut chargé : Von lui mit par écrit . , .
Ecrire : c'est peu de, au lieu de c'est peu que de est une licence autorisée.
Un autre gallicisme admis consiste à substituer le mot que à l'expression à quoiy comme dans ce vers :
Que le sert mon amour ? Je ne possède rien.
Pour résumer, disons que toute dérogation aux règles strictes constitue une licence. Comme nous l'avons indiqué au cours de ce travail, il en est de peu d'importance et sur lesquelles on ne s^'arrête guère : mais nous ne saurions trop rappeler aux poètes que le meilleur moyen de se faire pardonner quelques peccadilles, c'est de s'écarter le moins possible des règles établies.
Au reste, en poésie, le mot licence signifie simplement permission^ ce qui indique clairement qu'on ne doit user des licences que par exception et dans des cas déterminés, sous peine de tomber dans la licence^ au sens général du mot.