‹ Étude raisonnée de la versification françaiseChapitre 23 sur 73 · I. DE L^HARMONIE MÉCANIQUE · texte numérisé non relu

I. DE L^HARMONIE MÉCANIQUE

Au point de vue mécanique, Boileau a dit excellemment ;

11 est un heureux choix de mots harmonieux.

Et trop de poètes semblent vraiment ne pas se douter de l'importance de cette affirmation.

Les règles concernant la césure, l'enjambement, l'inversion, etc., n'ont cependant qu'un but : établir l'harmonie du vers. Qui dit poésie dit son musical, et si le vers s'écarte parfois de l'harmonie mécanique, ce doit être pour produire l'harmonie imitative.

En règle générale, le poète doit donc s'attacher à rejeter les termes durs, les consonnances désagréables, les répétitions, en un mot, tout ce qui peut choquer l'oreille.

Entrons dans quelques détails à ce sujet.

I, On doit éviter tout d'abord, ainsi que nous l'avons dit à propos de l'élision, la rencontre de deux mêmes sons :

Le pauvre alors s* effraie et prie.

Redoutez plus que tout une vie mutile.

DE LA VERSIFICATION 8l

Et cette règle doit s'étendre à la juxtaposition de deux syllabes identiques non é]idées :

Des embûches du sort, sors toujours triomphant ! Pourquoi d'un an enixtx Vavez-vous différé ?

2. Il faut se garder aussi de faire entrer trop fréquemment la même lettre dans un vers. On s'étonne que Corneille ait pu écrire :

Que quelque amour qu'elle ait et qu'elle ait pu donner...

Et Voltaire :

Non, il n'est rien que Nanine n'honore.

Cela devient de la cacophonie, de même que lorsqu'on répète plusieurs fois de suite le même son, comme dans

comparable à ma flamme — grâce à sa bonté — cet enfant enfin,

3. An même titre que la cacophonie, on doit proscrire tout ce qui pourrait prêter matière à équivoque. Le public, né malin, souligne volontiers ce qui ressemble à des jeux de mots. Avec l'esprit du jour, il faut peu de chose pour provoquer le calembour ou la raillerie. Pas n'est besoin de déclamer sur un ton de mélodramme :

U amour a vaincu Loth!

Il suffit parfois d'un simple adjectif détourné de sa signification. Essayez seulement de faire dire à un acteur, au milieu de la plus belle tirade :

. . . le poète serein

et vous jugerez de l'effet, surtout à Paris !

4. L'emploi des monosyllabes donne lieu également à quelques réflexions. Il est rare qu'ils entrent en grand nombre dans le corps d'un vers ; cependant rien n'empêche de les employer au même titre que les autres mots : il s'agit de les disposer avec art, afin d'éviter la répétition de syllabes sourdes, telles que jCy ce^ que, ne, le, me.

Est-il un vers plus doux que celui-ci :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Et pourtant, il est exclusivement composé de monosyllabes.

Ce qu'il faut éviter, en général, c'est de terminer un vers par un monosyllabe venant immédiatement après un mot un peu long, comme dans :

J'ai pleuré de longs jours mon infortuné sort.

Mais il n'y a là rien d'absolu, et la preuve, c'est que le vers ci-après ne choque pas du tout :

j'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils.

C'est donc une simple indication euphonique dont le prosateur doit tenircompteaussibienquele poète.

5. Certaines formes verbales seraient d'un effet très désagréable à la rime, attendu qu'elles ne sont déjà pas harmonieuses dans le corps du vers ; ce sont les terminaisons en asse, issions, ussie^, etc., de l'imparfait du subjonctif, et celles en âmes, îtes, ûmes, etc., du passé défini.

6. Il ne suffit pas d'éliminer d'un Vers tous les mots rudes ne concourant à aucun effet d'harmonie

imitative, il faut aussi en exclure les termes bas et vulgaires et toutes les locutions de nature à rendre la phrase languissante et prosaïque.

Pourvu que y c'est pourquoi^ c'est-à-dire ^ ou bien et autres expressions du même genre peuvent être rangées dans cette catégorie. Au reste, la plupart du temps, ces mots sont de pures chevilles, comme les hélas t et les ah ! ou les oh ! que les versificateurs à court d'haleine prodiguent.

Ah ! les chevilles ! voilà surtout ce qu'il faut éviter.

Non pas que l'on doive s'astreindre à une concision mathématique et rejeter toute fioriture: le plus bel attribut de la poésie consiste, au contraire, dans l'amplification du sujet à l'aide d'ornements délicats ou sévères, d'images gracieuses ou fortes.

Mais il n'est pas nécessaire d'être prolixe, pour dire beaucoup de choses, et les plus longues pièces ne sont pas toujours celles qui renferment le plus d'idées.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, profitons-en pour faire une remarque importante : avant d'aborder un sujet, le poète doit le méditer et pour ainsi dire le disséquer d'avance. Libre à lui de le prendre au point de vue général ou de l'envisager sous un aspect particulier ; mais il ne doit pas ensuite s'en écarter ; il ne doit pas surtout lui demander plus qu'il ne peut donner.

Nombre de poètes ont le grand tort de s'imposer un certain nombre de vers sur un sujet. Nous avons

souvent remarqué ce fait, à Toccasion de nos Concours. Si le programme, par exemple, indique un maximum de 200 vers, il y a des jouteurs qui se croient obligés d'atteindre ce chiffre, et, pour y arriver, ou tout au moins pour s'çn approcher, ils

se battent les flancs De là des longueurs, des

redites et, fatalement, des chevilles. Telle œuvre qui, réduite à 100 ou 120 vers, eût été excellente, est devenue, de la sorte, médiocre ou mauvaise, parce qu'on sent trop l'effort, et que parfois l'équilibre de la pièce est détruit, V unité n'existant plus.

Tout vers pouvant être qualifié de remplissafre doit donc être rejeté, comme tout mot qui viendrait rompre l'harmonie de la phrase et ne serait amené au bout de la plume que par les exigences de la mesure ou de la rime.

Mais revenons à notre sujet.

D'aucuns voudraient voir le poète rejeter impitoyablement toutes les locutions conjonctives. Il nous paraît impossible d'être si absolu sur ce point : tout dépend de la pensée exprimée et de l'encadrement des termes. Dès qu'un mot ne jure pas avec ce qui l'entoure, n'est-il pas à sa place ?

Qui songera à critiquer l'emploi fréquent que Victor Hugo a fait de la locution afin que^ dans ses strophes sur U aumône ?

Donnez afin que Dieu, qui dote les familles, Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles ; Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit ;

Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges ; Afin d'être meilleurs, afin de voir les anges Passer dans vos rêves de nuit !

Cette répétition même ne donne-t-elle pas de la force à l'idée ?

Le mot car^ si peu coulant qu'il soit, est souvent employé, parce qu'il est dilficile à remplacer et que d'ailleurs il donne aussi de l'énergie à la phrase.

Disons donc qu'il faut employer les conjonctions avec mesure, mais sans se priver d'en faire usage chaque fois que le bon goût n'y trouve pas à redire.

De même, quoique la poésie rejette les mots vulgaires, il n'est pas interdit au poète de cherche à réhabiliter ceux qui sont de nature à être ennoblis c'est là que le génie se montre.

Les mots chatouiller et chicaner manquent certainement de noblesse par eux-mêmes. Et cependant, voyez avec quel art Racine a relevé le premier :

Ce nom de roi des rois et de chef de la Grèce Chatouillait de mon cœur Torgueilleuse faiblesse.

et Victor Hugo, le second, dans l'ode A la colonne :

Oh ! qui t'eût dit alors, à ce faîte sublime, Tandis que tu rêvais sur le trophée opime

Un avenir si beau Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre, Que trois cents avocats oseraient à ta cendre

Chicaner ce tombeau !

Quand Guiraud fait dire à son Petit Savoyard :

Donnez^ peu me suffit, je ne suis qu'un enfant : Un petit sou me rend la vie ;

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ce petit sou n'est-il pas d'un naturel parfait et d'une poésie touchante, malgré la vulgarité de l'expression ?

Il y aurait d'ailleurs quelque affectation à n'employer que des termes consacrés comme étant du domaine exclusif de la poésie, tels que : airain^ pour cloche; ^^/^r, pour poignard ou è^éQ\ forfait. pour crime; coursier y pour cheval, etc..

Victor Hugo a employé indifféremment ces deux derniers termes, dans l'ode Napoléon II. S'il a dit :

Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier^

nous trouvons dans la strophe précédente :

Demain c'est le cleval qui s'abat, blanc d'écume...

laQi périphrase inspire les mêmes réflexions : elle donne certainement de la noblesse et de la pompe à l'idée ; mais, par cela même, il ne faut l'employer que lorsque le sujet demande ces qualités. Qui ne sent qu'un poète serait ridicule de dire à tout propos :

la plaine liquide pour la mer^

le printemps de la vie » la jeunesse ^ les pleurs de V aurore » la rosée ^

Nous ne saurions mieux lésumer nos conseils au sujet de cet important paragraphe, qu'en répétant le précepte :

Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse ; Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

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